II. — La Macédoine et l'Entente
Des trois grands Etats qui, en 191 4, entrèrent en guerre et qui, sur la question d'Orient
comme sur tout autre, firent cause commune, Angleterre, France, Russie, la dernière s'est suicidée au cours de la lutte.
Par contre, une autre nation s'est jetée dans la lice : l'Italie. Il convient de voir si le cours des événements n'a pas modifié les points de vue anglo-français et quelles sont les espérances apportées par la nouvelle alliée.
Etre maîtresse absolue de la Méditerranée, tenir ainsi la route des Indes, a été pendant tout le XIX' siècle le but avoué de l'Angleterre. Pour y parvenir elle a occupé successivement les grands points stratégiques : Gibraltar, Malte, l'Egypte et, comme Carthage, elle a couvert la mer d'immenses escadres. Les positions qu'elle ne pouvait tenir elle-même : les Détroits, Salonique, elle a voulu du moins qu'ils n'appartinssent à aucun autre empire, mais à un Etat secondaire, incapable de s'en faire un instrument de suprématie.
L'intensité de la menace allemande avait peu
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à peu amené le gouvernement anglais à une politique moins orgueilleuse et moins exclusive. Il avait compris qu'en Orient, comme ailleurs, rAngletcrrc ne pouvait lutter seule contre le germanisme. Dès lors, il fallait moins chercher à s'assurer la prééminence de la MéditeiTanée que s'entendre avec la France, la Russie, l'Italie pour en garantir la liberté. C'est ainsi que la maîtrise navale y fut abandonnée aux escadres françaises ; l'Angleterre avait les siennes dans l'Océan. Au début de la guerre l'occupation de Gonstantinople par la Russie fut acceptée pour la même raison.
Pendant la lutte, l'Angleterre a su faire face aux deux courants de la poussée Allemande vers l'Orient. En Mésopotamie, elle a arrêté la marche de l'ennemi vers le golfe Persique. Aux Dardanelles, puis en Macédoine, elle s'est jointe à ses alliées pour garder les rives de l'Egée.
Il est évident qu'à moins de perdre le bénéfice de cet effort, elle ne saurait conclure une paix qui n'établirait pas d'un côté comme de l'autre de solides barrages. L'effondrement
russe rend cette nécessité plus impérieuse que jamais. Si les ambitions moscovites étaient dangereuses, elles avaient du moins l'avantage de faire équilibre à celles de Berlin. Grâce à elles l'emprise germanique ne pouvait avoir en Orient qu'une situation toujours menacée. Actuellement, au contraire, l'Allemagne maîtresse de Salonique et de Constantinople, commanderait Suez et régnerait sans trouble sur les chemins d'Asie. Eviter cette éventualité est pour l'empire oriental anglais une question de vie ou de mort. Il faut en particulier que l'Angleterre occupe la Macédoine et la défende contre l'Allemand ou qu'elle y établisse une force capable de le faire pour elle.
Les intérêts français dans les affaires balkaniques apparaissent moins nettement que ceux de l'Angleterre. On a même été porté parfois h les qualifier de secondaires ; certains se persuadent malaisément qu'ils vaillent la peine d'un effort politique et militaire sérieux. Do là les
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critiques provoquées par nos interventions aux Dardanelles et en Macédoine qui rappellent le mot de Louis XV : « S'occupe-t-on des écuries quand la maison brûle ? » Encore Louis XV parlait-il des colonies, tandis que dans le Levant la France ne possède, pas de territoires, mais seulement des intérêts économiques, une influence intellectuelle et religieuse.
Il est facile de répondre que ces avantages séculaires sont fort loin d'être méprisables. Une situation commeaciale sur les grands comptoirs méditerranéens vaut un nombre respectable de kilomètres carrés de brousse africaine. Un rayonnement moral sur l'Orient chrétien ou musulman, vaut la domination effective de quelques populations soudanaises. Surtout le Français, comme l'Anglais, a besoin de communiquer librement avec la mer des Indes, avec l'Extrême-Orient où se trouve une des plus belles parties de son domaine colonial, Madagascar, rindo-Ghine, où s'ouvrent d'immenses débouchés à son activité, à ses capitaux et à ses produits.
La France cependant, depuis la fin du xviif siècle ne pouvait pas plus espérer dominer la Méditerranée qu'aucune autre mer. Les épuisantes guerres de la Révolution et de l'Empire avaient à la fois réduit son territoire européen et détruit la suprématie de son pavillon. Toute la politique française consista dès lors à sauver ce qu'elle pouvait de la liberté maritime. Elle essaya d'entraver le pouvoir grandissant de l'Angleterrc, sans succès d'ailleurs. Dans les mers levantines l'occupation de l'Egypte acheva de donner à l'Empire britannique le contrôle des routes d'Orient. La France protesta longtemps puis au début du XX^ siècle s'allia à sa rivale pour faire face au péril commun, le péril allemand..
Une question se pose naturellement : puisque la Méditerranée orientale n'était pas libre avant la gueiTe, qu'importe aux Français qu'elle soit anglaise ou qu'elle devienne allemande ? A cela on peut répondre que dans l'avenir l'Angleterre peut difficilement prétendre à son ancienne suzeraineté, car en Orient, pas plus qu'ailleurs,
elle ne pourrait seule tenir tête à l' Allemagne. La France neutre ou hostile, les masses germaniques se ruant librement sur le chemins du (( Drang )>, il n'y aurait bientôt plus en Asie et dans l'Afrique du Nord, un pouce de terre britannique, il n'y aurait plus de Malte à Aden, un mille carré où un vaisseau anglais puisse voguer librement. Sa souveraineté, l'Angleterre ne peut donc la garder qu'en la partageant : cette ancienne dominatrice devient par la force des choses un champion de la liberté.
Un Orient allemand, au contraire, serait pour la France une chose terrible, mille fois plus terrible que ne pouvait l'être ou le devenir un Orient anglais. La perte de l'influence française dans le Levant, les routes vers l'Asie, l'Afrique Orientale et l'Océanie coupées, les colonies orientales perdues ne seraient qu'un des aspects du danger et le moindre. Ce qui serait plus désastreux encore, ce serait de voir le formidable empire qui presse la France sur ses frontières . de l'Est, se prolonger au Sud, menacer le bassin occidental de la Méditerranée, les posses-
sions africaines. Ce ne serait plus de Dunkerque à Belfort qu'il faudrait craindre le redoutable voisin, ce serait sur terre et sur mer, jusqu'au centre africain.
La cruelle faute commise en laissant se faire l'unité allemande, on la renouvellerait, et plus dangereuse encore, en permettant l'unité de l'Orient sous le sceptre des Kaisers.
Or c'est dans le Balkan que doit, en grande partie, se décider l'affaire. C'est un des points principaux où la poussée allemande doit être arrêtée.,
Les intérêts franco-anglais dans l'affaire Macédonienne se sont donc, au cours de la guerre, extrêmement rapprochés, identifiés presque. Et la force des choses ayant enlevé à T Angleterre ses prétentions d'hégémonie orientale, ces intérêts se confondent, en somme avec ceux de l'Ordre international. Les deux alliées représentent la cause de la liberté des mers et des grands chemins du monde, la cause de l'équilibre mondial,
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Le point de vue italien est-il exactement Je même ? Une étude très pénétrante (i) a clairerement exposé les objectifs de l'Italie lorsque, sortant de la neutralité après avoir rompu avec la triple alliance, elle est entrée en guerre aux côtés de l'Entente. Ces objectifs en Orient sont les suivants : s'assurer la maîtrise de l'Adriatique , libérer le « poumon gauche » oppressé par la domination autrichienne sur les rives illyriennes, dalmates, voire albanaises : assurer et développer la pénétration italienne dans le Levant. Pour les atteindre, il faut d'abord occuper ce qu'il est possible des côtes orientales de la mer des Doges. Il faut aussi, et cela est capital, empêcher l'existence, dans la péninsule balkanique, d'Etats forts, susceptibles de faire échec aux prétentions latines à la fois sur l'Adriatique et sur l'Archipel. Aussi Tltalie s'est-elle toujours montrée sur ces rivages non seulement ennemie de l'Autriche, mais rivale de la Serbie et de la Grèce. A quoi bon exclure le Hongrois
(1) Jacques Bainville : La Guerre et Tltalie, 1915.
et rAllemand, si l'Hellène et le Slave doivent dominer à sa place. La politique romaine s'est donc jointe à celle de Vienne en 191 3, pom* empêcher qu'un débouché sur la mer fût accordé aux Serbes. En Albanie méridionale, en Epire, elle a fait échec aux prétentions grecques.
Il est évident que la grande Bulgarie, touchant aux trois mers, trouverait en elle un adversaire déterminé. Ce que rêverait l'Italie, c'est un Balkan (( équilibré, » partagé entre plusieurs Etats secondaires, dont aucun ne pût lui porter ombrage.
Ceci, il faut le dire tout de suite, est en opposition avec la politique franco-anglaise, avec la grande politique d'équilibre qui veut au contraire dans les Balkans une puissance forte. Seulement l'Italie, pas plus que tout autre Etat, n'est en mesure de réaliser ce qui lui paraît théoriquement la meilleure des Europes. Il lui faut choisir entre les « Europes possibles » la moins mauvaise.