LES SOLUTIONS DE LA QUESTION MACÉDONIENNE
Les intérêts des Macédoniens et ceux des Etats européens ont été successivement examinés, classés dans chaque catégorie suivant leur légitimité et leur importance.
Il y a lieu maintenant de les mettre chacun à leur rang dans une hiérarchie unique dont les bases ont été indiquées au début de cette étude.
Le grand intérêt national de l'équilibre européen vient en tête : établissement dans les Balkans d'un Etat ou d'Etats vigoureux capables de résister aux poussées des puissances centrales.
Puis se classent les besoins réels des peuples macédoniens : un statut territorial de la Macédoine définitif ne reposant pas sur les nationa-
lités ; le bénéfice pour Tensemble du pays de sa position géographique et pour chaque région de débouchés certains ; une organisation à base régionaliste favorisant la solidarité économique des habitants tout en garantisant la liberté des races et des religions ; la mise en valeur des pays macédoniens dotés d'un bon régime foncier.
Enfin, ceci satisfait, il est naturellement du rôle de l'Entente de rechercher le plus d'avantages directs possibles pour la Serbie et la Grèce, ses alliées.
L'intérêt européen primant les autres c'est évidemment par rapport à lui que devront être cherchées et appréciées d'abord les solutions possibles de la question macédonienne. Nous examinerons ensuite comment et dans quelle mesure, ces solutions peuvent s'adapter à la satisfaction des autres intérêts.
Le statut territorial établi en igiS par le traité de Bucarest était un des plus propres à
détruire toute espèce d'équilibre européen oriental. Partageant presque toute la Macédoine entre la Serbie et la Grèce, il laissait une Bulgarie exaspérée et assez forte pour faire sentir son exaspération. Les deux autres Etats, alliés pour le maintien du traité, pouvaient sans doute lui tenir tête tant qu'elle serait seule. Mais il était évident que le jour où, par espoir de revanche elle se ferait la complice d'une aggression venue du Nord, elle assurerait à cette dernière une victoire presque certaine. Tandis que la Serbie lutterait sur le Danube et la Drina, la Bulgarie, par la route relativement facile qui joint le bassin de Sofia à celui d'Uskub, pouvait se porter au cœur de ses territoires et la séparer en même temps de la Grèce. C'est ce qui est arrivé en 191 5. Le gouvernement hellénique, manquant au traité de Bucarest, n'a pas soutenu son alliée. L'eût-il fait que la situation n'en serait pas moins demeurée très grave. La Grèce aurait eu, en effet, à supporter seule l'effort bulgare tout en maintenant sa liaison avec la Serbie ; les chances de succès devaient donc
se trouver très incertaines. Quant à une intervention occidentale, elle ne pouvait être que très tardive étant données les distances et la nécessité d'organiser une expédition par mer.
De fait, bien qu'elle se soit produite dans des conditions de rapidité inespérée, cette intervention n'a pu empêcher en 1915 l'invasion germano-bulgare de couvrir à peu près toute la Macédoine. C'est seulement l'année suivante que, par des prodiges de valeur, l'Entente en a reconquis une partie (novembre 1916).
Le traité de Bucarest, en compromettant la paix européenne, ne satisfaisait pas en somme les intérêts véritables de la Serbie ni de la Grèce, puisqu'il ne leur assurait qu'une possession très précaire, très menacée, des régions conquises.
Cette précarité devait également maintenir les Macédoniens dans une perpétuelle inquiétude. Le partage étant prétendu basé sur les nationalités, la Bulgarie, pour y faire échec s'efforçait de maintenir en Macédoine grecque ou serbe son influehce, sa propagande. Cela obli-
geait la Grèce et la Serbie à uncï politique d'assimilation à outrance et d'expulsion des irréductibles. Les intérêts territoriaux étaient également défavorisés : Salonique perdait son arrière-pays, les provinces serbes séparées de l'Egée l'étaient également de l'Adriatique : la vallée de la Struma n'avait plus de sortie sur la plaine de Sérès.
Le régime de igiS ne saurait donc être conservé, toutes choses égales d'ailleurs, sans exposer à nouveau l'Europe à de terribles mésaventures. Pour que le partage établi par lui pût subsister il faudrait que les deux Etats qui en bénéficieraient : Grèce et Serbie, fussent renforcés de façon à pouvoir défendre le Balkan contre une agression du Nord, tout en tenant en respect l'hostilité bulgare. La Bulgarie par contre devrait être affaiblie aux dernières limites.
Ce dernier point est assez difficile à réaliser. En admettant même que la partie de Macédoine attribuée à la Bulgarie en igiS lui soit retirée, elle ne perdrait guère de ce fait plus de 260.000
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2 go CONCLUSION
habitants, dont ia5.ooo Turcs, c'est-à-dire fort peu de chose sur une population de 4.600.000 âmes,
La Grèce du traité de Bucarest comprend environ 4.800.000 habitants. Les agrandissements qu'elle pourrait réaliser dans les îles et en Asie Mineure lui apporterait un surcroît de puissance sensible.
Mais une rupture d'équilibre décisive ne pourrait venir que du développement de la Serbie. Si cette dernière, agrandie des provinces yougo^slaves de l'Empire autrichien, rassemblait une masse à peu près homogène d'une douzaine; de millions d'âmes, elle deviendrait, en Orient, le véritable point d'appui de l'équilibre européen. Unie à la Grèce, elle aurait le cas échéant d'assez grandes chances do pouvoir fairo face à la fois au Nord et au Sud-Est (i). La constitution d'une « Grande Serbie )> apparaît
(1) Etant bien entendu que l'alliance serbo-hellénique n*aurait pas à supporter seule tout le poids d'une attaque germanique, mais que les puissances d'équilibre en attireraient le principal effort sur d'autres champs de bataille.
donc comme une conséquence indispensable du statut macédonien voulu à Bucarest.
Cette solution satisferait évidemment les prétentions territoriales serbo-helléniques. Elle n'assurerait pourtant pas à la Grèce ni à la Serbie, surtout à cette dernière, un avenir serein. Menacées de front et de flanc, il leur faudrait toujours être sous les armes. La Bulgarie, bien qu'en état d'infériorité marquée, n'en serait pas pour cela négligeable. On a vu quel voisin inquiétant a été pour le puissant empire des Habsbourg le petit royaume serbe. Le petit royaume bulgare en serait un bien plus redoutable pour les deux autres Etats Balkaniques. Accroché à leurs flancs, non seulement il formerait un péril extérieur, mais sa propagande continuerait à agiter la Macédoine, son champ d'expansion naturel. Grecs et Serbes auraient ainsi chez eux, et peut-être pour des siècles, une question bulgare les astreignant à une perpétuelle vigilance.
Cette solution, bien entendu, continuerait de priver les populations macédoniennes de toute liberté de race, religieuse ou scolaire.
Par contre les intérêts territoriaux pourraient s'accommoder de ce régime. Les deux grandes routes internationales qui se croisent en Macédoine, devant fatalement être segmentées dans leurs parcours européens, peu importerait qu'elles le fussent dans les Balkans. La Serbie, par exemple, aurait tout intérêt à laisser la route allant du Nord à la Méditerranée traverser son territoire, puisqu'elle même en profiterait. La Grèce de même, puisque cette voie aboutissant à l'un de ses grands ports : Salonique, Volo ou le Pirée, en ferait la fortune. La Macédoine serbe, d'autre part, aurait sa sortie indépendante sur l'Adriatique. Seule la région de la Struma, privée de sortie sur le bassin de Sérès, souffrirait.
Voilà une première solution de la question macédonienne, celle vers laquelle s'oriente naturellement l'esprit et dont la victoire complète et certaine des alliés rend l'adoption vraisemblable.
Dans l'opinion interalliée, le meilleur sort que puisse avoir la Bulgarie vaincuej est de n'être
LES SOLUTIONS SgS
pas démembrée, de rentrer dans ses frontières de 191 3. Par contre la Serbie et la Grèce seraient récompensées de leur confiance, en se partageant la maîtrise des Balkans.
Mais, nous venons de le voir, ce régime serait loin de n'offrir que des avantages. Il exige, d'autre part, en faveur de la Serbie, un accroisement de forces qu'il ne sera peut-être pas possible de lui donner.
Une autre organisation balkanique peut-elle, dès lors, être envisagée ? A vrai dire on en découvre une, et une seule. Si l'ordre et la cohésion de la péninsule ne sont pas fondés sur une hégémonie serbo-grecque et un écrasement bulgare, l'unique moyen de l'assurer serait d'associer la Bulgarie à leur maintien, de refaire cet accord balkanique écroulé en igiS.
Cette solution ne peut évidemment se concevoir que si la Bulgarie, assagie par la défaite, ne subit pourtant pas un traitement propre à rendre sa condition insupportable. Sans aller jusqu'à satisfaire les mégalomanes bulgares, une révision de frontières du traité de Bucarest
serait indispensable. Au Sud-Est la Bulgarie pourrait garder les régions de Sérès, Drama et Kavalla. A l'Ouest les frontières bulgaro-serbes seraient celles qu'avaient fixées les conventions de 191 2 et que la Serbie considérait alors comme tout à fait avantageuses.
La Serbie s'étendrait sans conteste jusqu'au Kara-Dagh. Pour l'attribution du bassin d'Uskub, l'arbitrage des puissances alliées remplacerait celui du Tsar avec avantage.
La Bulgarie ainsi traitée se rallierait-elle sans arrière^pensée à la politique d'équilibre ? 11 y a de fortes chances pour qu'elle le fasse. Ses aspirations satisfaites, son principal souci reviendrait, celui de son indépendance, et l'impérialisme germanique deviendrait son principal ennemi. Il le serait d'autant plus que les Bulgares ont senti depuis deux années ce qu'était la domination de l'Allemand et comment se payait le concours d'un pareil allié. Installée au cœur du Balkan, la Bulgarie en deviendrait la gardienne naturelle, la Serbie l'encadrant au Nord-Ouest, la Grèce au Sud-Est. Il se produi-
LES SOLUTIONS SgO
rait ainsi une sorte d'équilibre spontané, les trois Etats n'ayant plus d'intérêts contradictoires et ayant en commun celui de leur liberté respective.
Il serait d'ailleurs, je crois, inutile qu'une convention spéciale d'alliance reliât entre eux les trois peuples, s'ils peuvent arriver à vivre sans occasion de conflit. Une confédération répugnerait à leurs caractères et à leurs desseins, chacun d'eux poursuivant les buts que lui assignent des destinées complètement différentes de celles des autres. Qu'importe à la Grèce la Bosnie et l'Herzégovine ? Qu'importent à la Serbie et à la Bulgarie le Dodécanèse et Chypre ? En réalité, une confédération balkanique ne peut se concevoir qu'entre Etats purement balkaniques : or, si la Bulgarie l'est complément, la Grèce et la Serbie ne le sont qu'en partie. Toutes deux débordent la péninsule et ce n'est même plus là que, si elles grandissent, doit se trouver le centre de leurs vies nationales. Une convention librement conclue par Athènes, Belgrade et Sofia, serait une base bien fragile pour y appuyer la paix européenne.
Cette paix ne saurait être sérieusement garantie que si le statut balkanique était établi et garanti par un traité européen passé entre les grands Etats et auquel adhéreraient séparément les puissances balkaniques. Chacune de ces dernières saurait que, pour maintenir ce statut, CfUe trouverait derrière elle les fondateurs et les garants de l'ordre européen. Ainsi, leur faisceau se trouvera-t-il formé de lui-même pour la défense de l'équilibre oriental.
Cette solution a l'avantage de ne pas préjuger de celle d'aucune autre question, de la question yougo-slave, par exemple. Qu'il existe une grande Serbie, la masse de résistance balkanique se trouvera accrue. Elle serait encore suffisante si cette grande Serbie n'existait pas. Le principal obstacle à un tel régime proviendrait des prétentions macédoniennes de la Serbie et de la Grèce. Mais il y a lieu de remarquer que les sacrifices de ces deux Etats pourraient être largement compensés par d'autres acquisitions territoriales. Pour la Grèce ce seraient des avantages en Asie Mineure et dans l'Archipel. Pour
la Serbie ce serait cet accès à l'Adriatique si nécessaire et si désiré.
Et surtout Grecs et Serbes auraient ce grand soulagement d'être délivrés de l'inquiétude bulgare, d'avoir en Macédoine des frontières assurées, de n'être plus détournés de leurs véritables objectifs nationaux par la nécessité de garder des territoires de possession précaire et à l'intérieur desquels s'exercerait l'action constante de l'ennemi. La Serbie surtout ne risquerait plus continuellement d'être poignardée dans le dos.
Restent les intérêts des Macédoniens. Il est incontestable qu'un partage de la Macédoine sur les bases qui viennent d'être indiquées, sanctionné à la fois par un accord balkanique et par la garantie des grands Etats vainqueurs de la lutte actuelle, aurait au maximum le caractère définitif, et libérerait les populations de l'incertitude sanglante oij elles ont vécu jusqu'ici. Reposant sur des nécessités européennes et non sur des théories ethniques, ce partage permettrait à chaque Etat intéressé de laisser sur
son territoire la plus grande liberté aux cultes, aux langues, aux écoles ; la mise en valeur du pays serait également facilitée par la possibilité d'employer dans toute la Macédoine l'élément bulgare, le plus apte dans l'avenir à promouvoir ison développement agricole, à faire l'éducation du paysan macédonien.
La question des débouchés est plus compliquée, les provinces occidentales devenues bulgares devant ise trouver séparées de la mer comme elles l'étaient par le traité de Bucarest. Mais il faut remarquer qu'étant à la croisée de deux routes internationales dont il est bien probable qu'elles auraient la jouissance et sur lesquelles il pourrait leur être accordé un régime de faveur, elles se trouveraient ainsi reliées aux cœur de la Bulgarie.
Achever l'œuvre du traité do Bucarest, en assurant dans les Balkanft l'hégémonie serbogrecque, en affaiblissant aux dernières limites la force bulgare ; faire au contraire concourir cette force» au maintien de l'équilibre oriental : voilà les deux grandes solutions que peut appor-
ter l'Europe à la question macédonienne. Elles ont toutes deux leurs avantages, leurs inconvénients et leurs risques. C'est le propre des affaires humaines de ne rien pouvoir comporter d'absolu et de définitif. Leur valeur respective ne sera pas, d'ailleurs, l'unique motif de choisir entre elles. Les événements militaires, l'attitude de la Bulgarie au cours de la guerre, peuvent faire pencher vers l'une ou l'autre. Ce qu'il est permis de dire, c'est qu'entre elles il ne paraît pas y avoir de voie moyenne. Un régime qui, comme le traité de Bucarest, mettrait une Bulgarie mécontente et redoutable, en face d'une Grèce et d'une Serbie rassasiées, mais insuffisamment fortes, ne pourrait que maintenir l'anarchie balkanique et macédonienne.
Florina, le 11 septembre 1918.