LES PUISSANCES
Les mêmes considérations sont valables pour les États des Balkans. Plus l'influence germanique sera développée en Turquie, et moins des pays comme la Bulgarie et la Serbie seront capables de se soustraire à l'action allemande, soit politique, soit économique. Les gouvernements de Solia et de Belgrade ne peuvent donc voir sans inquiétude la mainmise allemande sur la ligne de Bagdad.
La Russie, de tous les pays européens, est le plus directement touché par l'installation allemande en Turquie d'Asie.
Quel est actuellement la situation de l'Empire des tsars à l'égard de son vieil adversaire l'Empire ottoman?
Les fortifications du Bosphore ne sont pas sans valeur, certes, mais pourraient-elles résister aux
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efforts (riiiic llolto aussi puissante que celle enlrctcriuc [)ar la Russie dans la mer Noire? (^est un point que les tecluiiciens estiment très douteux.
Les na\ires du tsar partis d'Odessa ou de Sébastopol peuNciil donc espérer, s'ils sont énergiquement conuiiandés, paraître en trente ou quarante heures devant Constantinopic. D'autre part, la Russie peut obtenir contre la Turquie la mobilisation de la Bulgarie et, si elle le veut, opérer un soulèvement en Macédoine.
En Europe, la Russie est ainsi virtuellement maîtresse du théâtre de la guerre contre la Turquie.
En Asie, les conditions de§ opérations russes se présentent sous un aspect dilï'ércnt.
Les troupes entretenues par la Russie au sud du Caucase établissent que l'état-major de Pétersbourg compte sur de sérieux efforts à faire dans cette direction. Les soldats du tsar auraient nécessairement pour objectif Erzeroum, Si vas et Angora (1). Ladistance que les troupes russes devraient dans ce cas franchir à pied est donc considérable, mais l'impossibilité actuelle pour les Turcs de concentrer rapidement leurs troupes d'Asie sur le point menacé place encore les Russes dans une situation, en somme, fort avantageuse.
L'exécution de la ligne de Bagdad et les embran-
(1) V. la carte insérée p. 68.
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cluMiienls qu'elle coiiipoilorii boulev('i'S(^ riulicilement, coinme on l'a \u, l'état militaire des clioses. (Voir |). 20'.). )
Le lieufenaiil-colonel Uogalla von IJieliei'stein ne cherclio point ii dissimuler que le nouveau railway est de toute évidence une arme dirigée contre la Russie :
« On j)r('tend parfois que l'Allemagne a seulement un intérêt commercial et non pas politique à la construction du chemin de fer de Bagdad. Cette assertion est inexacte. Car, si la situation économique de la Turquie s'améliore grâce à la construction de cette nouvelle ligne, il en sera de même de sa situation politique. Or, cette situation politique en Asie est si importante, que malgré la faiblesse de la Turquie par rapport aux grandes puissances, faiblesse qui a notablement diminué comme l'a prouvé la dernière guerre gréco-turque, elle sera maintenue intérieurement par ces dernières.
« La Turquie met notamment obstacle à la pénétration dans la 3Iéditerranée de la puissante nation asiatico-européenne, la Russie. Cet obstacle réside plus dans les ouvrages fortifiés du Bosphore et des Dardanelles, que dans les traités internationaux concernant ces passages.
« L' Allemagne a également un grand intérêt à ce que cette barrière soit maintenue, et à ce que la Russie ne pénètre pas dans la Méditerranée. S'il en était ainsi, l'Asie Mineure, que cette puissance a déjà égrenée
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lors (le la paix (rAiidrinoplo, (Icviciidrail hionlôt sa proie. Or, r.\llcmagnc est int6rcss(''e à ce qu'un nouveau et si important dc^placement de forces dans l'Orient no permette pas au colosse russe de s'enfler encore davantage (1). »
La ligne de Ragdad sera donc un obstacle très sérieux à la péni'l ration (''vcnitucllc de la Russie en Asie Mineure.
Le D' Paul Rohrbach, imi bon Allemand, s'en réjouit :
« Avant de se lancer dans une guerre contre la Turquie, la Russie aura à réfléchir sérieusement. Qu'arriverait-il, à l'empire des tsars, s'il avait à mener en même temps une grande guerre dans une autre partie du monde (2)? »
Ces considérations sont trop évidentes pour n'avoir point dès le début frappé les Russes. La diplomatie tsarienne à Constantinople a donc vigoureusement combattu les projets allemands en Turquie; elle n'a réussi qu'en ce qui concerne le prolongement d'une voie ferrée projetée d'Angora vers Sivas et Diarbékir.
Une convention turco-russe est intervenue, en effet, en février 1900, en vertu de laquelle le droit exclusif d'établir des chemins de fer au sud du Caucase et sur les bords de la mer Noire serait réservé à la Russie.
(1) Revue du Cercle mililaire, n" 12, 22 mars 1902, p. 322.
(2) Die Bagdadbahn, p. 15. Wigandt, Berlin, 1902.
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A la viM-ili', cette concession, d'une valeur purement liypotliétique, a eu surloul pour nl)jet de rendre un instant moins cruel à Pétersbour^- le succès (|u'olileiiaient en même temps les Allemands plus au sud; elle ne diminue pas d'une façon sensible le grave échec subi par la Russie.
Le lieutenant-colonel Hildehrandt n'en cacbe pas rétendue :
« Les avantages ac quis par l'Allemagne dans la conclusion du traité relatif au chemin de fer de Bagdad réduisent sérieusementl'influence russe en Asie Mineure ; aussi, l'action de la Russie s'orientet-elle de nouveau vers l'Asie centrale, qui est d'ailleurs son vrai terrain ; les intérêts russes et les intérêts allemands semblent ainsi nettement séparés en Asie ( I ). 1)
Le lieutenant-colonel Hildehrandt a tôt fuit de régler ainsi une question infiniment complexe.
En Russie, l'on conclut avec moins de hâte. On considère à Pétersbourg que les conséquences politiques du réseau de Bagdad ne seront pas moins fâcheuses pour la Russie que ses conséquences militaires.
Sans doute, dans la marche concurrente vers les Indes, le gouvernement du tsar peut bien imaginer l'exécution d'une voie ferrée joignant Kouchka à Kandahar, franchissant l'Aforhanistan
(1) Internationale Revue ûber die gesanimten Aniieen und Flotlen, mars 1902, p. 80. Von Witzleben, Dresden.