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CHAPITRE VIII

HARMONIE ENTRE L’ ORGANE ET LA FONCTION. — HYPO- THÈSE DU TRANSFORMISME.

Chaque muscle du corps présente, dans sa forme, une harmonie parfaite avec la nature des actes qu’il doit exécuter. — Un même muscle, chez des espèces animales différentes, présente des différences de forme, si la fonction qu’il doit remplir dans ces deux espèces n’est pas la même ; variétés des muscles pectoraux des oiseaux selon leur manière de voler ; variété des muscles de la cuisse chez les mammifères, suivant leur mode de locomotion. — Cette harmonie est-elle préétablie? — Hypothèse du transformisme. — Lamarck et Darwin.

La comparaison entre les machines ordinaires et les moteurs animés n’aura pas été inutile si elle a réussi à montrer que des relations étroites existent entre la forme des organes et les caractères de leur fonction; que ces rapports sont réglés par les lois ordinaires de la mécanique, de telle sorte qu’en voyant le système musculaire et osseux d’un animal, on peut, de leur forme, déduire tous les caractères de la fonction qu’il possédait.

On sait, généralement, que le volume transversal d’un muscle correspond à l’énergie de son action : que l’athlète, par exemple, se reconnaît au relief énorme que chacun de ses muscles dessine sous la peau. Mais on connaît moins la signification physiologique de la longueur des muscles, c’està-dire du plus ou moins de longueur de leurs fibres con-

tractiles. Et cependant Borelli avait déjà enseigné la vérité sur ce point. D’après lui, ainsi que nous l’avons vu, cette longueur de la fibre rouge est proportionnelle à l’étendue du mouvement que le muscle est apte à produire.

Cette distinction entre la fibre contractile ou fibre rouge, et la fibre inerte du tendon est d’une importance capitale. L’expérience a démontré que les muscles, en se contractant se raccourcissent d’une quantité qui représente une fractioi: constante de leur longueur. On peut, sans trop s’écarter de la vérité, estimer à 1/3 de sa longueur l’étendue dont un muscle peut se raccourcir. Mais, quelle que soit la valeur absolue de ce raccourcissement, toujours il est proportionnel à la longueur de la fibre rouge : cela résulte de la nature même des phénomènes qui engendrent le travail dans le muscle.

Ainsi, tout muscle dont les deux points d’attache sont susceptibles de se déplacer beaucoup l’un par rapport à l’autre par l’effet de la contraction, sera nécessairement un muscle long. D’autre part, tout muscle qui devra produire un mouvement de peu d étendue sera nécessairement un muscle court, et cela, quelle que soit la distance qui sépare ses deux points d’attache. Ainsi, les fléchisseurs des doigts et des orteils sont des muscles courts; mais ils sont munis de longs tendons qui vont porter jusqu’aux phalanges des doigts le petit mouvement engendré bien loin de là : à l’avant-bras ou à la jambe.

Il est facile d’estimer, sur le cadavre, l’étendue du déplacement qu’un muscle peut imprimer à ses deux points d’attache. En produisant des mouvements de flexion ou d’extension d’un membre, on apprécie assez exactement l’étendue dont se rapprochent ou s’éloignent les attaches osseuses de ses muscles. Sur un squelette frais, on juge encore assez bien de l’étendue de ces mouvements d’après l’amplitude des glissements que permettent les surfaces articulaires.

Or, à l’inspection de l’appareil musculaire de l’homme, on est frappé de la longueur extrême du muscle couturier; il est facile de se convaincre que nul autre ne peut imprimer à

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ses attaches osseuses des déplacements aussi étendus. Le stern O -mastoïdien et le grand droit de l’abdomen sont, après cela, les muscles les plus longs; ce sont également des muscles à mouvements très-étendus. On pourrait ainsi passer en revue tous les muscles de l’organisme, et sur tous, on verrait que la longueur des fibres rouges correspond à l’étendue des mouvements que le muscle doit exécuter. Mais il faut, dans cette étude, se mettre soigneusement en garde contre une cause d’erreur qui tendrait à faire ranger certains muscles courts parmi les muscles longs.

Borelli lui-même a signalé cette cause d’erreur : il a montré comment les muscles penniformes, c’est-à-dire ceux dont les fibres viennent obliquement s’insérer sur le tendon, comme les barbes d’une plume sur la nervure commune, sont des muscles courts ((ui prennent l’aspect de muscles longs. Ces notions sont indispensables lorsqu’on veut apprécier le mode de fonctionnement des différents muscles de l’organisme; elles seules permettent d’estimer la longueur réelle de leur partie contractile .

Si l’harmonie entre la forme et la fonction des différents muscles se révèle partout dans l’anatomie humaine, cette harmonie devient bien plus frappante encore si l’on compare entre elles différentes espèces animales. L’anatomie comparée nous montre, chez des espèces assez voisines les unes des autres, une singulière différence dans la forme de certains muscles, toutes les fois que le mode de fonctionnement de ces muscles présente des différences. C’est ainsi que chez le kanguroo, animal essentiellement sauteur, on trouve un énorme développement en volume des muscles du saut : les fessiers, le triceps crural et les gastroenémiens.

Chez les oiseaux, la fonction du vol s’exerce dans des conditions très-différentes pour les différentes espèces ; aussi, la disposition anatomique des muscles moteurs de l’aile : muscles pectoraux, varie-t-elle d’une manière très-prononcée d’une espèce à une autre. Pour bien faire saisir sur ce point la parfaite harmonie qui règne entre la fonction

et l’organe, il faudrait entrer dans de longs détails sur le mécanisme du vol. Le lecteur trouvera plus loin des expli-

F:g. i3. — Squelette d’un flamant (d’après Aiph. Miine Edwards) ; l’aile est trèsgrande, le sternum très-court et très-profond, ce qui indique la grosseur et la brièveté des muscles pectoraux.

cations à ce sujet; nous nous bornerons ici à rappeler en deux mots les différences qu’on observe dans les mou-

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vements de l’aile et dans la forme des muscles qui les produisent.

Tout le monde a pu remarquer que les oiseaux qui ont de grandes surfaces d’aile, comme l’aigle, la frégate, etc., ne font que des battements d’une faible amplitude ; cela tient à

l'ig. 14. — Squelette d’un pïngouiuj sternum très-long, aile très-courte.

la grande résistance que l’aile à large surface rencontre sur l’air. Les oiseaux, au contraire, qui n’ont que de très-petites ailes, font des mouvements d’une grande étendue et compensent ainsi. le peu de résistance que l’air leur fournit ; le guillemot et le pingouin appartiennent à ce second groupe. Si l’on admet que parmi ces oiseaux les premiers doivent faire des mouvements énergiques, mais peu étendus, tandis que les seconds doivent faire des mouvements de peu

d’énergie, mais d’une grande amplitude, on concluera né' cessairement que les premiers devront avoir des muscles pectoraux gros et courts, tandis que, chez les seconds, ces muscles seront longs et grêles. C’est précisément ce qui a lieu ; on peut s’en assurer à la simple inspection des dimensions du sternum chez ces diverses espèces, car cet os mesure, en quelque sorte, la longueur des muscles pectoraux qui se logent dans ses fosses latérales. Or, les oiseaux à larges ailes ont un sternum large et court ; les autres un sternum long et effilé.

La comparaison des muscles homologues chez deux mammifères d’espèces différentes n’est pas moins instructive au point de vue qui nous occupe. Mais on est souvent embar-

Fig. 15ïï — Squelette de l'aile et sternum de la frégate. On y voit l’extrêir e brièveté du sternum et l’extrême grandeur de l'aile.

rassé dans cette comparaison par la difficulté de reconnaître l’homologie. Les dissemblances sont parfois si prononcées que les anatomistes ont décrit sous des noms différents ce

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qui est un même muscle chez deux espèces différentes. Toutefois, dans un grand nombre de cas, l’homologie n’est point douteuse ; elle est admise implicitement par le fait d’une désignation identique appliquée à certains muscles chez différentes espèces. C’est précisément ces muscles que nous prendrons pour exemple , afin de faire ressortir l’harmonie qui existe entre la fonction et l’organe.

Ainsi le biceps fémoral est bien reconnaissable chez la plupart des mammifères ; or, on remarque, dans ses attaches inférieures surtout, une extrême variabilité. Chez certains quadrupèdes , il s’insère tout le long delà jambe, presque jusqu’au talon ; chez ceux-ci, la jambe ne s’étend jamais sur la cuisse. Chez les animaux qui jouissent de la faculté de sauter, l’attache inférieure du biceps est déjà plus élevée. Elle l’est plus encore chez les simiens qui peuvent presque étendre la jambe sur la cuisse et se tenir debout. Enfin, chez l’homme, le biceps s’insère tout en haut du péroné. Si l’on peut s’en rapporter aux planches anatomiques de Cuvier et de Laurillart, le nègre a l’insertion péronière du biceps moins élevée que l’homme blanc, se rapprochant en cela de la disposition qu’on observe chez le singe.

Laissons de côté, pour le moment, la question de savoir à quoi tient cette variété dans les attaches mobiles du biceps, et bornons-nous à rechercher les conséquences que cette variété peut avoir sur la fonction. Il est clair que pendant les mouvements de flexion et d’extension du genou, chaque point des os de la jambe décrit autour de cette articulation un arc de cercle d’autant plus étendu qu’il est plus éloigné du centre de mouvement. Il est également clair que chacun de ces points s’éloignera plus ou moins du fémur ou de fischion suivant l’étendue du mouvement circulaire qu’il exécutera. Et comme à de grands mouvements doivent correspondre de longues fibres contractiles, on devra trouver des inégalités dans la longueur du biceps chez les différents mammifères.

Or, c’est précisément ce que l’on observe. Chez l’homme dont le biceps s’insère en bas très-près du genou, l’étendue des mouvements de l’attache mobile est peu considérable.

aussi la fibre contractile aura-t-elle relativement peu de longueur, tandis que le tendon occupera une certaine partie de l’étendue du biceps. Chez le singe , l’attache inférieure du muscle se faisant plus bas, aura par conséquent plus de mobilité, d’où la nécessité d’une plus grande longueur du muscle actif, ce qui est réalisé par la moindre longueur de la partie tendineuse. Chez les quadrupèdes, le tendon du biceps est à peu près entièrement disparu, et le muscle est formé de fibre rouge dans presque toute son étendue.

Fig. iC. — Muscles de la cuisse chez l’homme. Les muscles couturier (en haut) et droit interne (en bas) ont été fortement ombrés pour qu’on pût facilement les reconnaître. — Le droit interne est, à son extrémité inférieure, pourvu d’un long tendon; sa partie charnue est courte, ce qui est en harmonie avec l’étendue bornée du mouvement de ce muscle dont l’attache est très- rapprochée du genou. — Muscle couturier pourvu d’un court tendon à son attache inférieure.

Le muscle droit interne de la cuisse présente cette même variabilité dans ses attaches et dans sa structure. Si l’on

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observe sa disposition chez l’homme (fig. 16), on voit à la fois que l’attache de ce muscle à la jambe se fait très près du genou, que sa partie contractile est courte, et que son tendon est assez long. Qu’on examine le même muscle sur un singe (fig. 17 et 18), on trouve son attache tibiale' beaucoup plus éloignée du genou , et comme conséquence des

fig. 17. — Muscle de la cuisse chez le Magot, muscle droit interne presque entièrerement formé de fibres rouges ; les attaches de ce muscle assez éloignées du genou, lui donnent une grande étendue de mouvement comme fléchisseur de la jambe sur la cuisse. — Muscle couturier très-peu pourvu de tendon.

mouvements plus étendus que cette attache exécute, on y voit la fibre musculaire gagner de la longueur aux dépens de celle du tendon qui se trouve réduit à une brièveté extrême.

Cette variabilité du point d’attache est encore très-sensible sur le muscle demi-tendineux, qui emprunte son nom à la disposition qu’il présente chez l’homme, où la moitié environ de la longueur de ce muscle est occupée par le tendon. Chez l’homme, en effet, l’attache inférieure du demir

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tendineux est très-voisine de l’articulation du genou, mais chez les singes, où il s’attache plus bas; le muscle a presque entièrement perdu son tendon, il l’a perdu tout à fait chez la plupart des autres mammifères, chez le Codita par exemple.

Fig. 18, — Muscles de la cuisse chez le Goaïta. — Droit interne, s’insérant loin du genou, presque entièrement dépourvu de tendon. — Le couturier ayant son attache supérieure, très-éloignée de l’articulation coxo-fémorale, a des mouvements trèsétendus ; il possède en conséquence une grande longueur de fibre rouge et pas de tendon.

On multiplierait indéfiniment les exemples qui montrent la parfaite harmonie de la forme des muscles avec les caractères de leurs fonctions. Partout, le développement transversal de ces organes est associé à la force comme dans le triceps du kanguroo ou les masséters du lion; partout aussi, la longueur du muscle est associée à l’étendue des mouvements comme dans les exemples que nous citions tout à l’heure.

Cette harmonie est-elle préétablie, ou bien se for me-t elle

Marey. 6

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sous l’influence de la fonction chez les différents êtres? De même que l’on voit, par l’habitude d’efforts énergiques, les muscles s’accroître en volume, les voit- on, sous l’influence de mouvements très-étendus, gagner une plus grande longueur? Peut-on voir se déplacer les attaches tendineuses des muscles au squelette sous l’influence des changements dans le sens de la traction musculaire? Tel est le second problème qui se pose et sur lequel l’expérimentation devra trouver à s’exercer.

HYPOTHÈSE DU TRANSFORMISME

Les sciences naturelles ont reçu de nos jours une grande impulsion sous l’influence des idées de Darwin. Ce n’est pas que les opinions de l’illustre savant anglais soient encore gé* néralement acceptées ; on a vu récemment avec quel acharnement les défenseurs de la doctrine régnante repoussent l’hypothèse du transformisme. Mais l’apparition de la théorie darwinienne a soulevé de longs débats; aux arguments que Lamarck apportait autrefois en faveur de la variabilité des êtres, il s’en est ajouté un grand nombre d’autres fournis par les partisans du transformisme . D’autre part, la doctrine ancienne a été soutenue avec une passion à laquelle on n’eût guère pu s’attendre, si bien qu’aujourd’hui les naturalistes sont partagés en deux camps ; presque tous ceux qui s’occupent de zoologie ou de botanique ont pris parti pour l’un ou pour l’autre.

Dans l’un de ces camps s’est retranchée la vieille école qui considère le monde organisé comme à peu près immuable. Pour elle, la série si nombreuse des animaux et des plantes est limitée à un certain nombre d’espèces, types inaltérables qui ont le pouvoir de se transmettre, par générations successives, depuis leur origine jusqu’à la fin des temps. C’est à peine si l’espèce a le droit de s’écarter légèrement et d’une façon temporaire du type primitif. Motivés par des changements de climats ou de nourriture, par la domestication ou

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par quelque influence perturbatrice du même ordre, ces légers changements s’effacent aussitôt que l’espèce est replacée dans ses conditions de vie normale. Le type primitif reparaît alors dans sa pureté première.

Dans l’autre camp, la croyance est toute différente : l’être vivant se modifie sans cesse avec le milieu qu’il habite, la température qu’il y trouve, la nourriture qu’il y rencontre. Les habitudes qu’il est forcé de prendre pour vivre dans des condition nouvelles lui font acquérir des aptitudes spéciales qui modifient son organisme et changent la forme de son corps. Et comme l’hérédité transmet, dans de certaines limites, aux descendants les modifications acquises par les ancêtres, Vespèce se modifie peu à peu. Lamarck est l’auteur de cette théorie du transformisme sur laquelle Darwin et ses élèves ont rappelé l’attention des naturalistes. Darwin ajoute à ces influences extérieures, qui peuvent modifier l’espèce animale, une cause qui maintient et exagère sans cesse les modifications lorsqu’elles sont à l’avantage de l'espèce. Cette cause est la, sélection naturelle.

Si les hasards de la naissance ont doué certains individus d’une modification légère qui les rende plus forts ou plus agiles, suivant le cas, mais en somme plus aptes à soutenir la concurrence de la vie, ces individus sont désignés par cela même au rôle de reproducteurs. Non-seulement leur supériorité physique accroît leurs chances de longévité et leur donne par cela même plus de temps pour se multiplier, mais, pour Darwin, l’existence même d’une supériorité physique chez un animal le ferait préférer aux autres pour la reproduction. Ainsi l’espèce entière se perfectionnerait par acquisitions successives de qualités nouvelles chaque fois qu’un individu viendrait à naître mieux doué que les autres représentants de cette espèce.

La lutte entre l’ancienne école et celle du transformisme menace de durer longtemps encore sans que fun des partis trouve pour abattre l’autre quelque argument victorieux. Tout le monde connaît les raisons qui ont été fournies de part et d’autre, et pour lesquelles tour à tour la géologie, l’archéologie, la zootechnie, l’agriculture ont été mises à contribu-

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tion. Quand et comment finira cette lutte? Nul ne saurait le dire encore. Cependant si l’on osait émettre une prévision sur l’issue du combat d’après l’attitude actuelle des deux parties adverses, on présagerait la défaite de la vieille école. Celle-ci, en effet, voit ses rangs s’éclaircir chaque jour; elle se décourage visiblement, et semble avouer son impuissance à fournir des preuves d’ordre scientifique en s’abritant derrière une sorte d’orthodoxie qui n’a rien à faire dans le débat.

Peut-être pourrait-on faire un même reproche aux deux systèmes : celui de s’en tenir trop aux généralités dans leurs discussions et de ne pas suffisamment mettre en relief le point important du débat.

Ainsi, il faut convenir que Lamarck est beaucoup trop vague dans ses explications, lorsqu’il attribue les changements de l’organisme vivant à des circonstances extérieures. Entre un besoin qui se révèle et l’apparition d’une forme organique qui corresponde à ce besoin, il y a une lacune que sa théorie n’a pas comblée. Il nous dit que les espèces animales que nous voyons aujourd’hui si admirablement adaptées, chacune au genre de vie qu’elle mène : pourvues, suivant leurs besoins, d’onglesou de sabots, d’ailes oudenageoires, de dents aiguës ou de becs cornés, n’ont pas toujours vécu sous cette forme ; qu’elles ont acquis graduellement ces conformations diverses, qui sont aujourd’hui en parfaite harmonie avec les conditions dans lesquelles elles vivent. Mais quand on lui demande de montrer une modification de ce genre en train de s’accomplir sous une influence extérieure, l’auteur de la Philosophie zoologique n’a guère à fournir que des modifications de peu d’importance ; il objecte que l’observation scientifique ne remonte pas assez haut dans les âges du monde. Et si l’on ouvre les tombeaux de Memphis pour montrer à Lamarck des squelettes d’animaux identiques à ceux que l’Égypte nourrit encore de nos jours, il répond sans se déconcerter ; « C’est que les conditions dans lesquelles « ces animaux vivaient autrefois se retrouvent encore au- « jourd hui. » La réponse vaut l’attaque, mais n’est pas plus probante; on discuterait indéfiniment sur un pareil terrain.

Darwin est plus précis quand il plaide en faveur de la sé-

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lection naturelle. Personne ne méconnaît aujourd’hui la puissance énorme de la sélection pour dévier le type des êtres organisés. Les éleveurs ont produit les plus curieuses transformations dans le règne animal en choisissant constamment comme reproducteurs les sujets qui possèdent au plus haut degré les caractères physiques qu’il s’agit d’imprimer à la race. La sélection produit sur le règne végétal des transformations du même genre; de sorte que Darwin a pu, sans donner une trop grande parta l'hypothèse, attribuer le rôle principal, dans la transformation des êtres, à une sélection qui se ferait naturellement, pour les raisons qui ont été rappelées tout à l’heure. Mais Darwin, aussi bien que Lamarck, n’envisage qu’à un point de vue restreint les causes de transformation des êtres organisés. Chacun des deux chefs de doctrine assigne la plus grande part à la cause de variation qu’il a signalée le premier.

L’école nouvelle qui, par un éclectisme judicieux, tend aujourd’hui à faire une juste parta ces deux ordres d’influences pour expliquer par des transformations successives la surprenante variété des êtres, a déjà fourni d’importants éléments en faveur du. transformisme. Mais, pour quelques savants, ces études sont frappées d’une sorte de discrédit; pour eux, l’immuabilité et la variabilité de l’espèce animale rentrent dans le domaine des questions insolubles..

Il est vrai que si l’on demande aux partisans du transformisme de prouver expérimentalement la réalité de leur doctrine, si l’on exige d’eux, par exemple, qu’ils transforment l’espèce âne en l’espèce c/ieaa? ou quelque chose d’analogue, ils sont forcés d’avouer leur impuissance et de répondre qu’il faudrait, pour cela, exercer les influences modificatrices et la sélection pendant des milliers et des milliers d’années. C’est en effet par transitions très-lentes qu’a dû s’effectuer la variation des espèces, si tant est qu’elle ait eu lieu. Dès lors, en l’absence de solution expérimentale, l’hypothèse du transformisme ne peut être ni prouvée ni refutée. Les savants dont l’esprit est habitué aux démonstrations rigoureuses se désintéressent dépareilles questions; pour eux, elles n’ont rien de scientifique.

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Et pourtant, la science en aborde chaque jour de sembla* blés. Quand un astronome étudie les influences qui peuvent ralentir le mouvement des astres, quand il prédit pour un avenir éloigné de quelques millions d’années une modification de l’orbite terrestre ; un ralentissement de la rotation de notre planète; un refroidissement mortel à tous les êtres vivants sur la terre, ce savant est écouté. Lorsqu’il signale une cause, si petite qu’elle soit, de ralentissement d’un mouvement planétaire, tout le monde conçoit que, cette cause persistant pendant une longue suite de siècles, ses effets se multiplieront par la durée du temps. Et personne n’ajourne cet astronome à quelques millions d’années pour rendre justice à la rigueur de ses raisonnements.

Pourquoi serait -on plus rigoureux envers la théorie du transformisme? Elle ne peut, dira-t-on, nous faire assister à la transformation d’une espèce animale en une autre, soit; mais elle doit nous montrer une tendance à cette transformation. Si petite qu’elle soit, cette tendance, s’accentuant de plus en plus pendant la suite des siècles, pourra devenir une transformation aussi complète qu’on voudra la supposer.

Mais, ce qu’on est en droit d’exiger, dès aujourd’hui, des partisans du transformisme, c’est qu’ils nous montrent cette tendance : qu’ils nous la fassent saisir sous forme d’une légère variation dans les caractères anatomiques de l’individu soumis à certaines influences dont l’action prolongée de générations en générations, pourra produire dans l’espèce des modifications de plus en plus profondes. Nul ne conteste que les caractères morphologiques des individus ne se transmettent, à des degrés divers, aux descendants de ces individus ; le point à démontrer, c’est la façon dont une cause extérieure agit pour imprimer à l’organisme la modification première. C’est à la physiologie expérimentale qu’appartient ce genre de recherches, elle peut dès aujourd’hui nous fournir des éléments d’une réelle valeur.

A l’époque de Lamarck, la logique scientifique n’avait pas des exigences bien sévères. Pour lui, un besoin faisait naître la conformation organique destinée à le satisfaire. Tel oiseau

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qui devait aller chercher sa proie au fond de l’eau faisait à cet effet des efforts constants pour allonger son cou, et son cou s’allongeait ; un autre oiseau voulait, sans mouiller son plumage, s’avancer le plus loin possible dans les eaux d’un étang ; les efforts qu’il faisait pour étendre ses jambes leur donnaient graduellement les proportions qu’elles offrent chez les échassiers. La girafe essayant de prendre sa nourriture au feuillage des arbres, gagnait à cet exercice des vertèbres cervicales d’une longueur étonnante. Bien entendu, Lamarck attribuait à l’bérédité la fonction d’accumuler sans cesse au profit de l’espèce ce que chaque individu avait acquis pour son propre compte, mais ce qu’il ne montrait pas, c’est la légère acquisition faite par l’individu lui-même, sous l’influence des circonstances extérieures et des habitudes qu’il était forcé de prendre. J. Hunter dans un autre ordre de sciences raisonnait de la même façon. Pour expliquer la cicatrisation des plaies et la consolidation des os fracturés, il reconnaissait la nécessité d’un apport de tissu nouveau provenant du sang ; mais pourquoi le sang allait-il porter !ces éléments aux parties qui avaient besoin? C’était, répondaitil, en vertu du stimulus de nécessité !

On cherche aujourd’hui à préciser la relation entre les causes et les effets, à saisir les transitions graduelles que l’organisme animal ou végétal a pu subir quand il s’est trouvé dans des conditions nouvelles. On entrevoit l’influence que la fonction exerce sur l’organe même qui la produit. La formule brève et saisissante de M. J. Guérin : « La fonction fait V organe », exprime d’une façon générale ce rôle modificateur dont jouit la fonction. Cette formule gagnera toutefois à être appuyée par des exemples particuliers.

Il faut montrer comment les os, les articulations, les muscles, se modifient de diverses façons, par l’effet de divers modes de fonctionnement ; comment l’appareil digestif, se pliant à des genres d’alimentation très-divers, éprouve ainsi des transformations qui le mettent en rapport avec les conditions nouvelles où il se trouve ; comment un changement apporté à la fonction circulatoire amène dans le système vasculaire certaines modifications anatomiques prévues à

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Tavance ; comment enfin les sens acquièrent par l’exercice des qualités nouvelles, ou perdent par le repos leurs anciennes aptitudes. Ces changements de la fonction sous l’influence de la fonction elle-même s’accompagnent de modifications anatomiques dans l’appareil modifié physiologiquemen

Saisir sur le fait une de ces transformations, montrer qu’elle se produit toujours d’une certaine manière dans une circonstance déterminée, telle est la première démonstration à fournir. Et si, dans une seconde phase de l’expérimentation, on constate que l’hérédité transmet, même la moindre partie de la modification ainsi acquise, la théorie du transformisme sera en possession d’un solide point de départ.

C’est là, semble-t-il, la véritable marche à suivre, si l’on veut obtenir une solution de cette question si importante. 11 s’est produit dans ces diverses années des efforts sérieux dans ce sens. Placé nous-même depuis longtemps en face des problèmes de la mécanique animale, nous avons dû souvent réfléchir aux relations réciproques des organes locomoteurs et de leurs fonctions. Aussi essaierons-nous de montrer comment le squelette et l’appareil musculaire se mettent en harmonie avec les mouvements que chaque animal produit dans les conditions ordinaires de son existence.

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