‹ La machine animaleChapitre 23 sur 159 · LOCOMOTION QUADRUPÈDE U · texte numérisé non relu

LOCOMOTION QUADRUPÈDE U

par le langage les rhythmes et les durées de ces divers mouvements ajoute encore à la confusion. Lorsqu’un cheval court, en passant d’une allure à une autre, lorsqu’il agite ses membres avec une vitesse vertigineuse et suivant les rhythmes les plus variés, comment apprécier et décrire fidèlement tous ces actes? Autant vaudrait, après avoir regardé les doigts d’un pianiste lorsqu’ils courent sur le clavier, essayer de raconter les mouvements qui viennent d’être exécutés.

Toutefois, au milieu de cette confusion, il a été possible par l’observation seule, d’établir certaines divisions qui simplifient singulièrement l’étude. Ainsi, certaines allures donnent à l’oreille un rhythme dans lequel les battues se succèdent à intervalles assez réguliers, d’autres, telles que les diverses formes du galop, offrent un rhythme irrégulier à retours périodiques. Ces dernières allures sont les plus difficiles à analyser.

Mais si l’on observe un cheval au pas, à Vamhle ou au trot, et si l’on concentre son attention sur les membres antérieurs seuls, ou sur les postérieurs, on s’aperçoit que le rhythme des appuis et levés du pied droit et du pied gauche ressemble entièrement à celui des pieds d’un homme qui marche ou qui court plus ou moins vite. L’alternance des battues est parfaitement régulière si le cheval ne boite pas de l’un des membres observés.

Qu’on passe ensuite à la comparaison des mouvements dans les deux membres antérieur et postérieur d’un même côté, on voit que les deux pieds du côté droit, par exemple, font le même nombre de pas, et que si l’un d’eux frappe le sol plus ou moins longtemps avant l’autre, cet intervalle se conserve aussi longtemps que l’allure se maintient. Ajoutons que la longueur des pas est la même pour le membre antérieur que pour le postérieur, ce dont on peut s’assurer en voyant que ces deux pieds laissent toujours sur le sol des empreintes situées à la même distance l’une de l’autre. En général, le pied postérieur vient recouvrir l’empreinte laissée ])ar le pied antérieur correspondant; si les empreintes ne se recouvrent pas, elles conservent toujours, l’une par rapport à l’autre, la même distance. Ainsi, les pas des membres d’a-

vant et ceux des membres d'arrière sont de même nombre et de même étendue. Ces faits n’avaient pas échappé aux anciens observateurs.

Dugès a comparé le quadrupède qui marche à deux hommes placés l’un devant l’autre et qui cheminent en se suivant. Selon que les deux marcheurs, qui tous deux doivent faire le même nombre de pas, meuvent leurs jambes simultanément, ou à contre temps ; selon que le marcheur d’avant exécute ses mouvements plus tôt ou plus tard que le marcheur d’arrière, on voit se reproduire tous les rhythmes des mouvements qui caractérissent les différentes allures du cheval.

Tout le monde a vu dans les cirques ou dans les mascarades ces simulacres d’animaux qui ont les jambes formées par celles de deux hommes dont les corps sont dissimulés dans celui de la bête. Cette imitation grotesque prend une vraisemblance frappante quand les mouvements des marcheurs sont assez bien coordonnés pour reproduire le rhythme des allures d’un véritable quadrupède.

Dans l’examen des tracés fournis par la méthode graphique appliquée aux allures du cheval, nous pouvons recourir à la théorie de Dugès ; nous retrouverons alors, deux fois répétées, les courbes que fournit la locomotion humaine. Nous verrons que, d’une allure à une autre, toute la différence consiste dans la manière dont se succèdent les battues d’un membre postérieur du cheval, par rapport à celles du membre antérieur du même côté.

Mais cette détermination de l’ordre de succession des battues présente des difficultés singulières, même pour les observateurs les plus exercés.

Aussi, bien des tentatives ont-elles été faites pour perfectionner les moyens d’observation et pour remédier à l’insuffisance du langage dans l’expression des phénomènes observés. Dès longtemps , par exemple , on a substitué à l’examen par l’œil f étude du rhythme des battues d’après le son qu elles produisent. L’oreille, en effet, se prête mieux que f œil à distinguer les rapports de succession ou rhythmes. Pour apprécier l’ordre dans lequel chaque membre frappe

le sol, certains expérimentateurs ont attaché aux jambes du cheval des sonnettes de timbres différents faciles à distinguer entre eux.

Un point mieux connu de la locomotion du cheval, c’est la détermination des espaces parcourus sur le terrain, à chacun des pas des diverses allures. On a déterminé directement cet espace, d’après l’écartement des empreintes que les pieds laissent sur le sol. Pour rendre la distinction facile entre les diverses empreintes, chacun des pieds du cheval était ferré d’une façon particulière. Enfin, on a cherché le rapport qui existe entre la taille de l’animal et la longueur de ses pas aux diverses allures.

En somme, tous ceux qui ont fait faire quelque progrès à cette intéressante étude y sont arrivés par l’emploi de moyens rigoureux dans l’observation.

D’autre part, la manière d’exprimer les phénomènes observés a beaucoup préoccupé les différents auteurs. Presque tous ont recouru, avec grand profit , à l’emploi des figures, mais on trouve peu d’unité dans le mode de représentation des actes successifs qui caractérisent les allures. Le plus parfait de ces modes de représentation est encore celui qu’employèrent, au siècle dernier, Vincent et Goiffon (1),. Une sorte de portée musicale, composée de quatre lignes, servait à noter l’instant de chaque battue des quatre pieds et la durée de l’appui qui la suivait. Cette notation ressemble, par certains points , à celle que nous avons employée pour représenter les divers rhythmes de la locomotion humaine et qui nous servira tout à l’heure pour représenter les différentes allures du cheval. Mais il ne faut pas oublier que la méthode de Vincent et Goiffon ne faisait qu’exprimer une succession de mouvements observés par la vue ou par l’oreille, et qu’elle ne comportait d’autre exactitude que celle que l’observateur y avait mise. •

Nos appareils enregistreurs résolvent le double problème d’analyser fidèlement des actes que les sens ne sauraient

1. Mémoire artificielle des principes relatifs à la fidelle représentation des animaux^ tant en peinture qu'en sculpture. Alfort, MDCGLXIX.

apprécier avec exactitude, et d'exprimer clairement le résultat de cette analyse.

Avant de raconter nos expériences , et pour en faire comprendre l’utilité, nous essaierons de présenter sommairement l’état actuel de la science et de montrer quel désaccord règne, sur certains points, entre les différents au-^ leurs. Comme les définitions classiques ne sont pas toujours faciles à saisir, nous y joindrons la notation de chacune des allures, espérant que ce mode de représentation les rendra plus intelligibles, et surtout plus faciles à comparer entre elles.

Notation des différentes allures du cheval. — Revenons à la comparaison de Dugès et représentons-nous le cheval comme formé de deux êtres bipèdes marchant l’un derrière l’autre. Il s’agit de déterminer la manière dont se succèdent, pour chaque allure, les appuis et levés de chacun des marcheurs.

De Vamhle. — Prenons le cas le plus simple, celui dans lequel les deux marcheurs, allant au pas, exécutent tous deux les mêmes mouvements en même temps. Si nous représentons , avec la notation ci-dessus employée, les mou • vements de ces deux hommes, en plaçant en haut la notation qui appartient au marcheur d’avant, et en bas celle du marcheur d’arrière, on aura la figure suivante.

Les battues du pied droit et celles du pied gauche étant exécutées en même temps par le marcheur d’avant et par celui d’arrière, doivent se traduire par des signes semblables exactement superposés. Or, dans les allures du cheval, c’est à \amhle que correspond celte concordance des mouvements de Tavant^main et de l’arrière-main. La notation (figure 38) sera donc celle de l’allure de l’amble du cheval; la ligne supérieure traduisant les mouvements de l’avant-main, et la ligne inférieure ceux de l’arrière-main.

' La définition classique est la suivante : « l’amble est

ALLURES DU CHEVAL

« une allure caractérisée par le jeu alternatif et exclusif <( des deux bipèdes latéraux. » Ici règne un parfait accord entre les différents auteurs. Ajoutons que dans l’amble, l’oreille n’entend que deux battues à chaque pas, les deux membres d’un même côté frappant le sol au même instant. (Dans la notation, ces deux bruits sont marqués par des lignes verticales qui joignent les deux battues synchrones.)

Dans l’amble, l’appui du corps est dit latéral, attendu qu’il n’y a jamais, en même temps, que les membres d’un même côté qui soient en contact avec le sol.

Du pas, — D’après la définition de la plupart des auteurs, (( l’allure dupas consiste en une égale succession des bat-’ « tues des quatre pieds qui frapperaient le sol dans l’ordre « suivant : si le pied antérieur droit est considéré comme « agissant le premier, on aura la succession suivante :

« pied antérieur droit, postérieur gauche, antérieur gauche, (( et enfin postérieur droit. »

Pour exprimer cette succession des mouvements des deux marcheurs, il suffit de déplacer la superposition des signaux de l’arrière par rapport à ceux de l’avant. On obtiendra le rhythme indiqué par les auteurs en faisant glisser vers la gauche la série de signaux des pieds postérieurs, ce qui donnera la figure suivante.

Fig, 39. — Notation de l’allure du pas chez le cheval.

On voit donc que, par rapport à l’amble, l’allure du pas consiste en une anticipation des membres postérieurs, dont les battues précèdent celles des membres antérieurs correspondants, de la moitié de la durée d’un appui.

Les notations se lisant de gauche à droite, comme l’écri- ' ture ordinaire, il est clair que tout signe situé plus à gauche qu’un autre le précède dans l’ordre de succession. Ainsi» dans la figure 39, la battue du pied postérieur droit précède celle de l’antérieur droit. Mais comme il importe peu, dans

la série des actes successifs d’un même pas, de choisir, comme point de départ, un instant plutôt qu’un autre, nous prendrons toujours pour début la battue du pied antérieur droit. On lira donc la notation en disant : la battue du pied antérieur droit (1®' temps de la série] a lieu au milieu de l’appui du pied postérieur droit.

L’oreille entend quatre battues séparées par des intervalles réguliers (chacune d’elles est indiquée dans la notation par une ligne verticale).

Enfin, l’appui du corps est deux fois latéral et deux fois diagonal pendant la durée d’un même pas II est facile de *s'en assurer en regardant la fig. 39 sur laquelle, après la première battue, le corps repose sur les deux pieds droits (bipède latéral L); après la 2e battue sur le pied droit d’avant et sur le gauche d’arrière (bipède diagonal D), etc.

Mais cette notation n’exprime que la théorie du pas la plus répandue. L’égalité des intervalles entre les battues n’est pas admise par tous les auteurs. On verra, à propos des expériences, que le pas, en effet, peut présenter des rhythmes différents.

Du trot. — La notation du trot s’obtient par une anticipation plus prononcée encore des membres postérieurs dont chacun aura effectué entièrement son appui et commencera

Fig. 40. — Notation de l’allure du trot ehez le cheval.

son levé au moment où le membre antérieur du même côté effectuera sa battue. La figure 40 exprime l’alternance absolue des mouvements des deux marcheurs.

Les auteurs s’accordent aussi sur ce point : que dans le trot, les membres qui agissent ensemble sont associés par paires diagonales.

L’oreille n’entend que deux battues^ comme dans l’amble, mais avec cette différence que c’est toujours un pied droit et un pied gauche, et non deux pieds du môme côté, qui produisent 'chaque bruit.

ALLURES DU CHEVAL

La notation montre également que l’appui du corps est toujours diagonal. Ce quelle n’exprime pas, c’est qu’entre deux appuis successifs, le corps de l’animal est un instant suspendu en l’air. Cette suspension tient à ce que le trot n’est pas une allure marchée, mais une allure courue et que, pour la représenter fidèlement , il faudrait associer deux notations de la course semblables à celle qui est représentée fig. 34.

C’est à dessein que nous avons supprimé le temps de suspension dans la notation ci-dessus ; il n’eût fait que compliquer l’exposition d’un sujet difficile. Du reste, cette suspension n’existe pas toujours ; certains chevaux ont un trot bas qui n’a pour se caractériser que son rhythme à deux temps et ses battues diagonales.

Nous ne fatiguerons pas le lecteur par la définition détaillée de toutes les allures admises par les différents auteurs.

Nous nous bornerons à présenter dans un tableau synoptique la série des notations qui leur correspondent. Dans ce tableau (fig. 41), on voit que toutes les allures basses peuvent être considérées comme dérivant de l’amble, et que si l’on voulait en faire une classification méthodique, on les grouperait en une série dont l’amble serait le premier terme et dont tous les autres s’obtiendraient au moyen d’une anticipation croissante des mouvements de l’arrière-main. La ' figure 41 représente cette série. Dans la notation de chaque allure, on a laissé Sur une même verticale la battue du pied antérieur droit, que nous choisissons pour début de chaque pas, et qui servira toujours de repère pour caractériser chaque allure.

Ce tableau, dressé d’après les divers traités de Vextérieur du cheval^ représente, aussi fidèlement que nous avons pu le faire, ce que chaque auteur admet comme constituant telle ou telle allure ; la légende explicative montre le désaccord qui existe entre les diverses théories relatives à la succession de mouvements qui caractérise chacune d’elles. On voit en effet, que sauf l’allure de l’amble, sur laquelle tout le monde est d’accord, toutes les autres sont définies de façons différentes par les auteurs. Ainsi la notation n° 2 qui, d’après Merche,

Fig. 41. — Notations synoptiques des allures du cheval d’aprôs les auteurs.

N» 1. Amble pour tous les auteurs.

2 ( Amble rompu, d’après Merche.

( Pas relevé, d’après Bouley.

IPas ordinaire du cheval d’allure, d’après M azuré.

Amble rompu, d’après Bouley.

Traquenard, d’après Lecoq.

N» 4. Pas normal, d'après Lecoq.

N» 5. Pas normal, u’après Bouley, Vincent etGoiflfon, Solleysel, Colin.

N» 6. Pas normal, d'après Raabe.

N» 7. Trot décousu.

N® 8. Trot ordinaire. (Dans la figure, on suppose que l’animal trotte sans quitter jamais le sol, ce qui n’arrive que rarement. La notation ne rend compte que du rhythme des battues.)

N» 9. Allure normande, d’après Lecoq.

N® 10. Traquenard, d’après Merche.

ALLURES DU CHEVAL

correspondrait à Vamhle rompu, serait, pour Bouley , l’expression du pas relevé ou allure des bidets normands ; tandis que cette même allure normande serait, d’après Lecoq, celle qui est représentée sous len» 9. Ailleurs, on voit que la notation n“ 3 correspondrait, d’après Merche, au pas ordinaire d'un bidet d'allure, tandis quelle exprimerait pour Bouley Vamhle rompu, et pour Lecoq le traquenard : lequel traquenard, d’après Merche, ne serait autre que l’allure représentée par la notation n® 10. Le pas ordinaire, lui-même, n’est pas. compris de la même façon par les différents auteurs, et si la plupart d’entre eux, avec Vincent et Goifîon, Colin,- Bouley, etc., admettent, dans cette allure, une succession des battues à intervalles égaux, on voit que, pour Lecoq et pour Raabe, la théorie du pas normal est différente.

Ce désaccord s’explique suffisamment : d’abord parce que l’observation de ces mouvements est très- difficile, ensuite parce que, dans la nature, le pas peut présenter, suivant les conditions, les différentes formes que chaque auteur a prises arbitrairement pour type dupas normal. Chacun, en cela, s’est laissé guider par des considérations théoriques. Ceux qui admettent des intervalles égaux entre les quatre battues ont cru trouver dans ce type plus de franchise et une distinction plus tranchée d’avec l’amble et le trot. Les autres auteurs ont cherché, dans le pas qui leur servait de type, la réalisation d’un certain idéal. Pour Raabe, c’était le maximum de stabilité qui, d’après la théorie, s’obtient lorsque le poids du corps repose plus longtemps sur les bipèdes diagonaux que sur les bipèdes latéraux : de là, le choix du type représenté par la notation n° 6. Lecoq, pensant au contraire que le meilleur pas est le plus rapide, a choisi comme type le pas dans lequel le corps repose plus longtemps sur le bipède latéral que sur le bipède diagonal (notation n° 4).

Quelle que puisse être la valeur de ces (îonsidérations dont les praticiens seuls peuvent être juges, il nous semble que le physiologiste doit d’abord s’occuper de la recherche des faits et de la constatation pure et simple des types que fexpérimentation lui révèle.

rfest pour cela qu’ont été instituées les expériences qu on

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va lire et qui, toutes, ont été faites avec les appareils enregistreurs.

APPAREILS DESTINÉS A l’ÉTUDE DE LA LOCOMOTION CHEZ LE CHEVAL.

La chaussure exploratrice employée dans les expériences faites sur l’homme, a été remplacée, sur le cheval, par une boule de caoutchouc bourrée de crin et maintenue , sous le sabot de l’animal, par une pièce qui s’adapte à la ferrure.

En tournant une vis d’écartement, on fait serrer, sous l’a-

justure du fer, trois griffes qui maintiennent le système assez solidement fixé. Une forte bande de caoutchouc embrasse transversalement l’appareil (fig. 42) et loge, dans son épaisseur, la boule bourrée de crin qui fait un léger relief à la surface inférieure du sabot. Quand le pied frappe le sol, la boule de caoutchouc est comprimée et chasse dans les instruments enregistreurs une partie de l’air qu’elle renfermait. Quand le pied se relève, la boule reprend sa forme et rappelle à son intérieur Tair que la pression en avait expulsé. Ces appareils se détériorent très-vite sur le pavé, mais peuvent fonctionner très-longtemps sur le sol artificiel des manèges.

Pour les expériences que nous avons faites sur les routes ordinaires ou sur le pavé des rues, nous avons recouru à un instrument dont la figure 43 représente la disposition.

Sur le canon du cheval est attaché une sorte de bracelet

Fig. 42. — Appareil explorateur de la pression du sabot du cheval sur le sol.

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