I. — LES COURSES DE CHEVAUX
Dans le courant de l’hiver de 1889-1890, une scène de New-York, Y Union Square Theater montrait à son public un tableau représentant une course de chevaux. On voyait trois chevaux nature, montés par leurs jockeys, courant au galop sur le théâtre, sans cependant qu’ils changeassent de place ; c’est la piste elle-même qui se dérobait sous les pas des quadrupèdes. Pour plus d’illusion, le décor semblait fuir en sens inverse de la lancée des chevaux.
Au premier plan, animée de la même vitesse que les coureurs, une clôture de bois, figurant la séparation de la piste, alignait ses barreaux dans un mouvement vertigineux.
Lorsqu’on montre sur un théâtre un bateau en marche, et que cette marche est simulée par le mouvement d’un panorama qui se déroule, le spectateur doit accepter cette convention, qu’il est, lui aussi, embarqué sur le bateau et que la nature se représente à ses yeux comme elle se présenterait s'il se tenait sur le pont d’un navire en marche. Cette supposition n’a rien de forcé, elle est très acceptable en somme.
Dans l’effet de course dont il s’agit, chaque spectateur est obligé de supposer qu’il est monté en croupe derrière l’un des jockeys, ou tout au moins, qu’il est placé dans un véhicule animé d'une vitesse de locomotion égale à celle d’un cheval au galop. Cette convention est moins acceptable. Aussi l’illusion que se promettait d’obtenir le créateur de ce truc ne s’établit pas pleinement. Le spectateur s’é-
tonne d’un tableau curieux, mouvementé, dont il soupçonne les difficultés d’installation, mais il ne subit pas l’impression que communique au [, spectateur d’un champ de courses la vue d’un peloton de coureurs dévorant l’espace. On distingue au loin, les jockeys et leurs montures, ils approchent, ils passent avec la rapidité de l’éclair, ils s’éloignent, ils ont disparu. Il est arrivé à chacun de contempler, immobile, assis commodément sur le pont d’un bateau quelconque, le panorama des rives d’un fleuve ou des quais d’un port; c’est une sensation connue, tandis que les circonstances se présentent bien rarement qui permettent à un observateur de suivre, assis et tranquille, le train d’enfer que mènent des chevaux lancés à toute vitesse.
Le truc de l’Union Square Theater avait été combiné par un mécanicien, M. Weil Burgess, qui s’était inspiré de l’idée des voies ambulantes, mais avec cette différence que son mécanisme, au lieu d’accélérer la progression de celui qui s’en sert, tendait au contraire à annihiler les efforts des coureurs.
Chaque cheval galopait dans l’espace d’une rue ; le plancher des trappes était remplacé par un certain nombre de vastes anneaux ou chaînes sans fin, formées de tranches de papier comprimé, tendues sur une série de rouleaux montés sur axes et agissant comme des poulies folles. Naturellement chaque cheval courait sur sa piste individuelle. Un système de transmission activait plus ou moins chacune des pistes.
Le rideau formant panorama était équipé sur deux cylindres verticaux, actionné par le moteur commun, au moyen d'engrenages d'angle. La barrière du premier plan s’enroulait sur deux larges poulies placées cour et jardin. Une bouche de ventilateur envoyait un courant d’air à la face des coureurs et gonflait les casaques.
Deux moteurs électriques, d’une force de 3 chevaux chacun, mettaient l’ensemble en mouvement. Chaque piste avec le cheval monté pesait 1,500 kilogrammes et pouvait résister à un effort de 4,000 environ. Le croquis ci-joint,
TRUCS ET EFFETS DÉCORATIFS RÉCENTS
emprunté au journal américain Y Electrical Vorld , complétera notre explication (fig. 86).
Fig. 86. — Une course de chevaux au théâtre de l'Union Square , à New-York.
Le truc fit sensation à New-York, si bien qu’un directeur parisien, celui des Variétés songea à exhiber cette attraction sur son théâtre. M. Solignac, ingénieur électri-
cien, fat chargé d’installer sur la scène très exiguë des Variétés les moteurs et les chemins mobiles.
Le plancher de scène des Variétés se divise, selon l’habitude en plans, composés de rues et de fausses rues, séparées par les costières. Les points d’appui, c’est-à-dire les potelets du premier dessous et leurs prolongements jusqu’au sol inférieur sont à l’aplomb des costières. Les chemins mobiles furent donc logiquement disposés dans l’intervalle des rues, mesurant 0m, 93 de large sur une longueur de 9 mètres, alignement des levées. Les trappillons ou fausses rues, comme on le voit dans le dessin, étaient dissimulés sous des planchers triangulaires, peints en ton de gazon (V. 'page 329).
Les chemins mobiles, montés sur des courroies sans fin, étaient fabriqués en épais tissu de cellulose, tapis bourre en fibres de noix de coco, qui assuraient une surface souple et rugueuse aux sabots des chevaux.
Les tapis passaient sur des tambours ou larges cylindres de lm,75 de diamètre, composés de douves jointives, montés sur une armature métallique. Les axes des cylindres étaient distants de 8 mètres. Dans leur intervalle on aligna une série de rouleaux en bois dur, presque tangents, car ils mesuraient 0m,19 de diamètre, et se trouvaient espacés de 0m,20 d’axe en axe.
Le premier cylindre recevait seul le mouvement de la machine. L’autre ainsi que les rouleaux tournaient comme des poulies folles, par la seule adhérence du tapis mobile.
Une dynamo spéciale commandait chaque piste ; il faut considérer que les chevaux développaient chacun une vitesse individuelle, qu’il était impossible d’uniformiser. Un rhéostat pour chacune des dynamos permettait à l’électricien de régler la vitesse des pistes mouvantes.
Les dynamos, placées dans les dessous, actionnaient, par l’intermédiaire d’un pignon, une grande roue dentée faisant corps avec le tambour d’entraînement. Ces dynamos, du système Gramme, étaient alimentées par les accumulateurs
t nu c de l’éventail : 1er tableau du ballet « le Rêve » a l’Opéra
TRUCS ET EFFETS DÉCORATIFS RÉCENTS
de la station centrale Popp, établie rue Feydeau. Elles consommaient un courant de 100 volts et de 200 ampères, représentant l’énergie nécessaire pour allumer 400 lampes de 16 bougies.
Avant le lever du rideau qui découvrait le tableau des courses, les jockeys montés se plaçaient et la piste mouvante se déroulait lentement d’abord pour prendre sa vitesse dès que le rideau s’élevait. Cette vitesse alors se chiffrait par 125 à 130 tours à la minute, ce qui représente un parcours de 800 mètres. La durée du tableau atteignait deux minutes à peine.
Le rideau panoramique représentait la vue familière aux Parisiens de l’hippodrome de Longchamps, avec ses tribunes et les rangées lointaines de spectateurs peints sur la toile. Ce rideau, d’une longueur de 100 mètres environ, s’enroulait sur deux cylindres verticaux qui recevaient leur mouvement de rotation d’un moteur à air comprimé. Ce mouvement était de beaucoup inférieur en vitesse au mouvement des pistes, conformément à ce qui se passe dans la nature. Les plans éloignés pour l’œil de l’observateur mobile se déplacent plus lentement que les premiers plans.
Par contre, la barrière mobile interposée entre les chevaux et le public de la salle fuyait avec une rapidité égale à celle des coureurs.
Cette barrière se composait d’une lice horizontale fixe, devant laquelle passaient des montants verticaux, ces montants s’attachaient à une courroie sans fin qu’on voit dans notre dessin, passant sur trois poulies. Celle des poulies qui correspond aux tambours moteurs des pistes était entraînée par une transmission provenant d’un autre moteur à air comprimé.
Ce truc très ingénieux procède plutôt de l’art du mécanicien que celui du machiniste. Son installation nécessita un bouleversement total de la machinerie des dessous du théâtre des Variétés. 11 nous souvient des doléances du chef machiniste, M. Bruder, désespéré de voir son théâtre
à la merci des électriciens. Ceux-ci en agissaient, comme ils le font trop souvent dans nos appartements, coupant, taillant au hasard pour économiser du temps. M. Bruder dut intervenir au moment où on commençait à scier les jumelles des tambours du dessous pour laisser libre place au jeu des transmissions.
L’installation de ces effets mécaniques est non seulement coûteuse par le prix d’établissement, mais encore par les réparations subséquentes lorsqu’on remet le théâtre en état pour les pièces ordinaires.
Nous ajouterons que M. Bruder, chargé de construire le même truc pour un théâtre étranger, était arrivé à le faire fonctionner par le seul emploi de la force humaine.