SS
Ceci survint en Ombrie, l'année 1400.
Au flanc de la colline d'où Ton découvre la nappe tranquille et pâle du Trasimène, puis, sur l'autre rive, par delà les maisons et la citadelle de Castiglione del Lago, un vaste horizon de plaines, le petit village groupe quelques pauvres demeures autour de son église basse. Le chemin poussiéreux qui le traverse continue son ascension, brisée de coudes brusques, vers le couvent des franciscains dont les murailles rouges, parmi quelques cyprès, dominent les pentes raides où s'accrochent les oliviers. L'air est brûlant par ce matin d'été; une lumière intense sur le sol éclatant rend les ombres plus bleues. Il n'y a de fraîcheur que dans l'église remplie de villageois attentifs au sermon de Fra Benedetto.
La nef est blanche et claire car les rayons du soleil traversent à droite les fenêtres du bas côté. A gauche, au fond, un petit autel, peu élevé, garni de fleurs, d*exvotos et de cierges, porte sous sa niche un socle dont on enleva la statue qui l'ornait. A droite, dans la chaire de bois sculpté suspendue à l'un des gros piliers qui séparent la nef du bas côté, le jeune moine firanciscain prêche à pleine voix. Les femmes, parmi lesquelles se trouve l^^tite QR6P]LA,:S^nt séparées des hommes,
assises sur*qUelqués'bahtsiet'§iicles dalles; les honunes
• •• •*•• ■»••*• • • \ se tienr)^ût:;3ep(Siît;>l^s:s(^t pauvrement mais proprement vêtus ; tous écoutent religieusement et tour à tour surpris, anxieux, émus, les paroles du frère prêcheur.
FRA BENEDETTO
.... Et voilà tout à coup, dans ce fantôme nu
— Oui, mes frères! — que cette femme reconnut
Son amant! Un crapaud, un immense crapaud
Lui couvrait la poitrine et collait à sa peau
Et V arrosait de bave en lui rongeant la bouche l
Et la femme, en criant, se blottit dans sa couche ;
Mais elle entendit l'ombre affreuse qui disait :
C'est la punition de ma luxure! C'est
Le châtiment de nos baisers! C'est le supplice
Que me vaut ma faiblesse à céder à mes vices!
C'est la damnation pour nos péchés d'amour!
Et pour toujours! Et pour toujours ! Et pour toujours!
— Oui, mes frères! — On dit d'abord : Ce n'est qu'un jeu ! Et l'on rit ! Et ton met ses doigts tout près du feu.
Et la chaleur est douce, et l'on rit! — Une oeillade
A sa voisine ; un autre jour une accolade,
Parce qu'on la rencontre à l'heure où le mari
Est absent,.. Mais ce n'est que pour rire! Et l'on rit!
Et peu à peu, tout en jouant, l'on s'accoutume
Aux doux propos, aux longs regards par qui s'allument
Les désirs, aux douceurs des secrètes blandices ;
Les doigts sont plus fiévreux, les lèvres s'enhardissent.
Les corps résistent moins aux bras qui les enlacent.
Et, par un soir d'été, lorsque la terre est lasse
Du soleil, que l'air est oppressant et qu'y rôde
Sournoisement l'odeur des fleurs lourdes et chaudes,
A r heure où tout devrait prier sous les étoiles.
Quel éclair dans vos yeux ! Quel frisson dans vos moelles !
Quel monstrueux souhait de caresses lascives,
Femmes, met ce sourire affreux sur vos gencives !
A quel démon vorace offrez-vous ce corps tendre f
Et n'ave^'vous donc plus d'oreilles, pour entendre
Le rire du malin qui guette, là, dans l'ombre,
La pudeur qui défaille et la vertu qui sombre,
Et ne sentez-vous pas sur votre chair en rut.
Passer le souffle empoisonné de Bel^ébuth t
— Oui, mes frères ! — Le doux jeu d'amour s' est fait crime!
Et si vous succombe^, voyes^ dans quels abîmes,
Dans quels gouffres, dans quelles tempêtes de flammes.
Seront précipités votre corps et votre âme !
Car chaque faute aura sa peine, croyez-m'en l
Celui-ci qui fut marié, mais fut Vantant
De sa servante, il brûle, il brûle l Et je vous jure
QiCil maudit les débordements de sa luxure !
Celui-là f C*est le gros Tommasso Leone,
Coureur, paillard, ribaud, — vous vous en souvene:^,
N* est-ce pas ? — Le voilà qui rôtit sur un gril !
Cet autre, plongé dans la poix jusqu'au nombril,
C'est le syndic qui trépassa, sans oraison.
Un soir d'excès, dans une mauvaise maison !
Celle-là f C*est la veuve ardente et libertine :
Elle flambe comme une torche de résine !
Et tous sanglotent, se lamentent, vocifèrent.
Mais c'est en vain, il est trop tard, plus rien à faire;
Ils brûleront malgré leurs larmes et leurs cris,
Jusques au bout du châtiment, le temps prescrit!
Ah! bienheureux alors celui qui ne fut pas
Surpris sans repentir par l'heure du trépas,
Et qui put, avant que la mort ne l'eût touché.
Crier l'abomination de ses péchés !
Heureux encor, n'ayant pas eu de repentance.
S'il fit un peu de bien durant son existence.
S'il s'est agenouillé devant la sainte table
Quelquefois, s'il jeûnait, s'il était charitable.
Car par un peu de bien, par un mot, par un geste,
lO
— Tant est inépuisable la bonté céleste ! — Ce pervers que réclame un étemel tourment Peut encor se sauver au dernier jugement, Dieu nous autorisant tous à nous rédimer !
Il s'interrompt et interpelle une femme assise dans un coin de la nef.
— Eh! la mérCj là-bas dans le coin, vous dorme^ ! Elle écouterait mieux si j'étais son galant !
"Les auditeurs rient, mais le moine continue :
Or donc, imagine^, mes frères, dix mille ans, Vingt mille ans, cent mille ans de ces maux effroyables! Baise^-vous bien ! Demain vous baisere^ le Diable ! Vous tremble^ ! Et pourtant, ménageant votre effroi, Quand je parle du feu, du gril et de la poix. Je cite des tourments anodins, les caresses De Satan ! Mais si je disais tout, que serait-ce? Car s'ils sont criminels ceux qui durant leur vie Ont assouvi, sans frein, les coupables envies De leurs sens, et passé leur âge sur la terre Dans le concubinage horrible ou l'adultère, Qu'ont mérité ceux-là que leurs âmes perverses. Mes frères, ont livrés à d'ignobles commerces ? Êtres luxurieux n'ayant plus rien des hommes ! Survivants de Gomorrhe ! Échappés de Sodome ! O passion diabolique! Croirei^-vous Qu'exaltant leur esprit des rêves les plus fous. Elle ait ouvert l'église à leurs vœux téméraires.
Et leur ait inspiré, mes frères, — O mes frères ! — Ici, devant l'autel, près des fleurs et des cierges. Le monstrueux désir de violer la Vierge!
Ah! ceux qu'un voeu pareil effleure seulement^ Nul ne pourrait imaginer leur châtiment!
Torture sans pardon, douleur que rien n'allège, Incestueux, blasphémateurs et sacrilèges, Ils sont précipités dans V enfer le plus bas. Au-dessous de Caiphe, à côté de Judas, Et la Vierge elle-même intercédrait en vain, Ils sont damnés, damnés, damnés, damnés sans fin ! Horreur! Horreur ! Éloignons-nous de ces spectacles! Rogabimus.... Prions.... Voici le tabernacle ! Voici Dieu secourable et bon !... DemandonS'lui De nous aider, de nous donner son ferme appui. De nous garder sa grâce et de nous rendre tels Que nous puissions nous approcher du saint autel...
11 pose son front sur ses mains et tandis que la foule terrifiée s'incline aussi, murmure : ce Quod nobis praesiare dignetur qui vivit et régnât Deus per omnia soecula saecuhrum, amm ». Puis il répète encore : « Rogabimus » et les voix des hommes et des femmes se mêlent en disant cette prière :
Je vous salue, O mère de miséricorde.
Et f élève vers vous cette voix qui gémit.
Pour que votre bonté gracieuse m'accorde La force qu'il me faut contre vos ennemis.
O reine, O charitable, accueille^ mes louanges, Et quand j'aurai Jlni le temps de mon exil.
Donnez-moi le bonheur de voir, parmi ses anges. Votre Jils tout-puissant, Jésus ! Ainsi soit-il!
Tous, s'étant agenouillés, se relèvent maintenant puis quittent Téglise, sans hâte, bavardant, s'interpellant, riant aussi. Fra Benedbtto, descendu de la chaire, s'est remis en prière près de l'autel. Il observe cependant la sortie des fidèles et, comme la petite Orsola s'en va l'une des dernières, il se dirige vers elle après un moment d'hésitation et lui dit :
Orsola...je voudrais vous parler..,
Ohsola s'est arrêtée, souriante. Dans la tranquillité de la nef elle est seule auprès de Fra Bbnbdetto qui continue :
Je m'étonne Que votre père garde ainsi notre Madone Pour y remettre un peu de dorure et d'émail ! Ce travail n'est donc pas fini?
ORSOLA
Oui, le travail Est terminé, mon père.
FRA BENEDETTO Ah!
ORSOLA
Cet après-midi Peut-être ou bien demain sans faute, Von m* a dit Que la statue aurait enfin repris sa place.
Elle est superbe !
FRA BENEDETTO
Bien. Mais il faudra qu'on fasse Ouvrir alors par le sacristain. Prévenez Votre père; je dois en effet m' éloigner Cet après-midi; mais je reviendrai ce soir...
Je le dirai f mon père.
FRA BENEDETTO
Orsola...je vais voir Un prêtre à Panicale...
ORSOLA
Bien, mon père.
FRA BENEDETTO (montrant l'autel)
/ Il faut
Qu'on fasse attention en la montant là-haut, N'est-ce pas?
ORSOLA Oui, mon père.
FRA BENEDETTO
Orsola.., son retour Dans l'église sera pour nous tous un beau jour ! Il faudrait que nous le fêtions.
ORSOLA (joyeuse)
Oh, oui! bien sûr!
FRA BENEDETTO
Quand elle sera là sous son manteau d*a!(ur, Avec son diadème en or, avec' son voile.
Ses mains jointes, ses grands yeux comme des étoiles, Et ce beau corps divin oii Jésus s'incarna, Nous allons lui chanter un Salve Regina, Voulez-vous ? Et demain, le soir, après complies. Nous ornerons des fleurs que vous aure!( cueillies Tout son autel pour que l'offrande de nos cœurs Monte vers elle avec leur grâce et leur fraîcheur.
ORSOLA Oh ! oui, mon père!
FRA BENEDETTO
Il faut l'aimer! Vous l'aime^ bien, N'est-ce pas?
ORSOLA Oui.
FRA BENEDETTO
Elle est si douce! Elle soutient Ceux qui souffrent ! Par la clarté d'un seul regard Elle ramène aux bons chemins ceux qui s'égarent!
ORSOLA
Cest vrai !
FRA BENEDETTO
Partout, sur les autels, aux coins des routes. Son image sculptée ou peinte est aux écoutes, Et sitôt qu*un sanglot se mêle à nos prières. Elle dit qu'elle entend, d'un signe des paupières, Et soulage parfois nos humaines alarmes Par la rosée adoucissante de ses larmes!
ORSOLA
Oui... Vous prêchiez qu'elle est partout présente...
Certes.
ORSOLA
Quand je rentre le soir par la route déserte, Qu'il fait noir, qu'on entend gémir les cascatelles, Je sens bien que quelqu'un me protège!
FRA BENEDETTO
Cest elle.
ORSOLA
Et quand, soudain, toutes les cloches à la fois Sonnent là-haut et me rassurent...
FRA BENEDETTO
Cest sa voix.
ORSOLA
Je me remets alors bravement en chemin.
Et comme si quelqu'un me guidait...
FRA BENEDETTO
Cest sa main.
Cest bien ainsi qu'elle nous mène, protégés Par son cœur vigilant comme un chien de berger. Ah! Je rai déjà tant priée !...
Il se tait un instant, puis voyant qu'ORSOLA fait un mouvement pour le quitter, il reprend :
On dit qu'elle a ^ait encore un nouveau miracle, à Pergola !
Vraiment?
FRA BENEDETTO
Un homme allait frapper — Dieu lui pardonne ! • Un vieux prêtre en prière devant la Madone ; Sa main tenait déjà le coutelas levé...
La Vierge dit : Prends garde ! — Et le prêtre est sauvé !
ORSOLA (se signant) Notre-Dame !
FRA BENEDETTO
On dirait, d* ailleurs, que par ce temps Où décline la foi dans les cœurs hésitants.
Elle veut, par l'amour dont ses soins nous témoignent. Ramener à son fils tous ceux qui s'en éloignent. De tous côtés Von nous rapporte ses prodiges : A Vérone, au pont délia Pietra, sur VAdige, Ses yeux se sont emplis d'une étrange lueur; A Cesène, Von voit des gouttes de sueur Sur son front; à Santa-Maria d*Are:{io, Le lys qu'elle tenait se transforme en roseau.,.
ORSOLA Que de miracles ! Mais c'est partout!
FRA BENEDETTO
En effet.
Partout !
Sombre, après un silence, il ajoute :
// n'est qu'ici qu'elle n'en a point fait!... Orsola...
ORSOLA Quoi, mon père 1 FRA BENEDETTO (il s'est assis sur un banc) Assieds-toi?
ORSOLA
Je devrais Rentrer,
FRA BENEDETTO
Reste un moment encore. Il fait si frais, Si calme; l'atmosphère est brûlante dehors...
ORSOLA // est dé^à midi...
FRA BENEDETTO
Reste un moment encore...
Quand je suis descendu du couvent ce matin.
Le Trasimène était comme un miroir d'étain...
Orsola s'est assise sur le même banc que Fra Benedetto, qui lui parie avec peine et hésitation :
QuefaiS'tu che^ toi?
Et si vous succombe^, voyes^ dans quels abîmes.
Dans quels gouffres, dans quelles tempêtes de flammes.
Seront précipités votre corps et votre âme !
Car chaque faute aura sa peine, croyez-m'en l
Celui-ci qui fut marié, mais fut l'amant
De sa servante, il brûle, il brûle! Et je vous jure
Qu'il maudit les débordements de sa luxure !
Celui-là? C'est le gros Tommasso Leone,
Coureur, paillard, ribaud, — vous vous en souvene:^,
N* est-ce pas ? — Le voilà qui rôtit sur un gril !
Cet autre, plongé dans la poix jusqu'au nombril,
C'est le syndic qui trépassa, sans oraison,
Un soir d'excès, dans une mauvaise maison !
Celle-là? C'est la veuve ardente et libertine :
Elle flambe comme une torche de résine !
Et tous sanglotent, se lamentent, vocifèrent.
Mais c'est en vain, il est trop tard, plus rien à faire;
Ils brûleront malgré leurs larmes et leurs cris,
Jusques au bout du châtiment, le temps prescrit l
Ah! bienheureux alors celui qui ne fut pas
Surpris sans repentir par l'heure du trépas,
Et qui put, avant que la mort ne l'eût touché.
Crier l'abomination de ses péchés !
Heureux encor, n'ayant pas eu de repentance,
S'il fit un peu de bien durant son existence.
S'il s*est agenouillé devant la sainte table
Quelquefois, s'il jeûnait, s'il était charitable.
Car par un peu de bien, par un mot, par un geste.
lO
— Tant est inépuisable la bonté céleste ! — Ce pervers que réclame un étemel tourment Peut encor se sauver au dernier jugement, Dieu nous autorisant tous à nous rédimer !
Il s'interrompt et interpelle une femme assise dans un coin de la nef.
— Eh! la mère, là-bas dans le coin^ vous dorme\ l Elle écouterait mieux si j'étais son galant!
Les auditeurs rient, mais le moine continue :
Or donc, imagine:^, mes frères, dix mille ans, Vingt mille ans, cent mille ans de ces maux effroyables! Baise^'vous bien ! Demain vous baisere^ le Diable! Vous tremble:^ ! Et pourtant, ménageant votre effroi, Quand je parle du feu, du gril et de la poix. Je cite des tourments anodins, les caresses De Satan ! Mais si je disais tout, que serait-ce? Car s*ils sont criminels ceux qui durant leur vie Ont assouvi, sans frein, les coupables envies De leurs sens, et passé leur âge sur la terre Dans le concubinage horrible ou Vadultère, QtCont mérité ceux-là que leurs âmes perverses. Mes frères, ont livrés à d'ignobles commerces ? Êtres luxurieux n'ayant plus rien des hommes ! Survivants de Gomorrhe ! Échappés de Sodome ! O passion diabolique! Croirei-vous Qu'exaltant leur esprit des rêves les plus fous. Elle ait ouvert l'église à leurs vœux téméraires.
FRA BENEDETTO
T ai prié si souvent!
Je me sentais jadis si près de Notre-Dame!
C'était si clair, c* était si simple dans mon âme! L'univers était peint de suaves couleurs !
Il suffisait d'un chant d'oiseau, d'un arbre enfieurSy D'un rayon de soleil^ d'un troupeau de moutons, Pour que le monde m' apparût candide et bon ! Je marchais devant moi, ferme, sans méditer Mon devoir aussi net qu'un beau midi d'été, Et ma foi, que nuls doutes n'avaient assombrie. Montait au ciel, tout droit, comme un cyprès d'Ombriet Maintenant...
ORSOLA Maintenante
FRA BENEDETTO
Mais comment te le dire,.
Orsola! Tu n'es qu'une enfant! Ton beau sourire A la nàiveté loyale de ton âge!
Que connais-tuf Le monde entier, c'est ton village' Et comment se peut-il même que tu devines Ce qu'est la vie ardente, au delà des collines, Offrant au cœur de l'homme, assailli, combattu, Tous ses vices, bien plus tentants que ses vertus!
ORSOLA
Noity mon père l T aurai dix-sept ans dans un mois; Et je ne suis donc plus une enfant l
Bien des fois J'eus le désir de t'en parler ! Et sify cède Aujourd'hui^ c'est que tu peux me venir en aide!
ORSOLA Moi?
FRA BENEDETTO
Oui, toi!
ORSOLA Mais comment donc, mon père? Que puis-je?
FRA BENEDETTO
Je te disais tantôt que j'attends un prodige De la Vierge...
ORSOLA Oui, pourquoi?
FRA BENEDETTO (hésitant)
Pour qu'elle me délivre.
D'un mal..,
ORSOLA
D'un mal?
FRA BENEDETTO
Profond ! Qui m'empêche de vivre Comme il le faut ^ selon mon devoir et mes vœux!... Mais y cette guérison de mon mal ^ je la veux Et je la crains l Je V espère et je la redoute! Et lorsque j'ai tout fait pour que son cœur m'écoute Et qu'il réponde enfin à mes cris éperdus^ J'ai peur affreusement qu'il m'ait trop entendu!
ORSOLA (émue)
Je ne vous comprends pas mon père!,,.
FRA BENEDETTO
Hélas! Je lutte Contre moi-même, chaque jour, chaque minute, Sans cesse!... Et je sens bien que cette lutte est vaine!
ORSOLA
Mais..,
FRA BENEDETTO
SaiS'tu comment j'ai passé cette semaine?
Je me suis verrouillé dans ma cellule; j'ai Prié, saigné le sang de mon corps fustigé ;
Je n'ai vécu que d'un peu de pain, d'un peu d'eau ; Trois jours f je suis resté bras en croix, sur le dos; Tai dit des oraisons dont j'ignore le nombre; Et quand je suis sorti de ces quatre murs d'ombre. Ce fut, pour revenir crier, dans cette chaire. Mon horreur de mon âme, hélas, et de ma chair l
ORSOLA
Oh! Vous ave^ prêché comme un saint, un apôtre l Vous ave^ dit,..
FRA BENEDETTO
Je sais ce qu'il faut dire aux autres !
Je vois le mal, je vois le crime, et mes menaces Jappent à leurs talons comme des chiens de chasse! J'ose blâmer, flétrir, exhorter; et ma voix Parle de châtiments qui tomberaient sur moi. S'ils tombaient!... Oui, trouver desphrases, c'est facile! Mais maîtriser son cœur et son corps indociles, Croire suffisamment aux choses qu'on a dites Pour vaincre les désirs de cette chair maudite, Puiser dans sa terreur au moins sa volonté. . .
ORSOLA
Oh! mon père! N'est-ce donc pas la vérité Qui sortait de vos lèvres tantôt?
FRA BENEDETTO
Oui.,, sans doute,..
Bien sûr!. . . Mais je ne suis plus de ceux qui Vécoutent!
ORSOLA
Comment f Et quel est donc ce mal?...
FRA BENEDETTO (fébrilement)
Ah ! comprends-moi!
Quand je suis arrivé che^ vous, voici deux mois, Fréquemment dans les premiers jours, nous nous voyions, Tu fen souviens! Ta vue était comme un rayon De soleil dans ma vie! Il arriva souvent Aussi, lorsque je remontais vers le couvent.
Que nous nous rencontrâmes, n'est-ce pas?
ORSOLA
FRA BENEDETTO
Bien sûr.
Ou bien le soir, parfois, quand je longeais les murs De la place, déjà presque tout endormie.
Tu quittais les propos rieurs de tes amies Et tu venais vers moi pour que je te bénisse,,.
ORSOLA Mais oui...
FRA BENEDETTO
Nous nous disions quelques mots, sans malice^ Et tu partais... Tu fen souviens?... Ensuite, un jour. Tu ne m'as plus vu...
ORSOLA
Non...
FRA BENEDETTO
Jusques à mon retour Dans cette chaire où je prêche depuis dimanche y Tu n'as rien su de moi ni de ma fuite étrange,.. Tu ne f es pas doutée...
ORSOLA (tremblante)
Oh non, je le confesse.
Mon père!... Mais encor, ce mal...
FRA BENEDETTO
Mais je ne cesse De te le dire ! Tout te le dit, te le crie! Ma terreur, mes remords brûlants, ma chair meurtrie, Et ma joie effrayante à me perdre moi-même :
Je faimel Et tu sais bien, n'est-ce pas, que je t'aime?
Tandis qu'il prononce ces mots avec fièvre, Orsola se lève et recule.
ORSOLA (joicBaiit les naÎBsl Vous m'aime^ ! O mou Dieu! Mom Dieu!...
FRA BENEDETTO
Tu le saluais.
tfest'Ce pasf,.. Je ne suis ni méchant^ ni mourais. Je f assure... On fa dit du mal de maipeut-Hrel Je sais bien qu'ily a des nurines et des prêtres Qui ne rivent que pour le siècle^ dont les moeurs Appellent justement le blâme et la clameur^ Et qui méritent qu'on les fuie comme la peste! Mais je ne suis pas Fun d'entre eux! Je te l'atteste! Je lutte, je résiste... et je sens cet amour Grandir sans cesse, et je t'appelle à mon secours!
ORSOLA
Mon Dieu!
FRA BENEDETTO (timidement)
Tu m'en veux?
ORSOLA (péniblement)
Non... Mais fe suis si confuse., Si triste... et si heureuse... Et mon esprit refuse De comprendre...
FRA BENEDETTO
Et pourtant, c'est si simple! Je faime Depuis que je fai vue! Et je ne sais plus même. Tant cet amour profond est lointain dans mon être. Si je ne f aimais pas avant de te connaître!
Dès la première fois! Comme je me souviens!
Je venais d'arriver dans ce bourg ombrien ; C'était un soir pesant dont la chaleur lassait; Je montais, lentement, par la route en lacet Toute grise de poussière, vers le couvent.
Pas une feuille ne tremblait d'un peu de vent ; Et, dans un pauvre enclos, grimpant jusques aux branches D'un figuier — je les vois encor! — des roses blanches. Je priais ; mon rosaire était lourd à ma main. Tout à coup, je te vis descendre le chemin Devant moi; tu menais une petite chèvre.
Et tu riais de tout ton cœur, à pleines lèvres ! Ce n'était rien,.. Pourtant je sais qu'en ce moment Je fus ému, troublé, surpris... Hélas! Comment T expliquer ça?... C'était comme si la nature M'avait dit : « Tiens, regarde; elle est ma créature; Pareille à mes oiseaux, mes fleurs, toutes mes choses; Et je V offre à tes yeux, mon fils, comme mes roses! » Nous nous dîmes bonsoir, et tu me demandas De te bénir... J'entendis s'éloigner tes pas; Je me remis en route aussi, vers le sommet De la colline... et je sentis que je f aimais!...
Ce que fut depuis lors, hélas, mon existence, Tu le saisi Je fai dit mes pleurs, ma résistance. Ma fuite, mes remords et mes longs jours reclus; Mais maintenant je n'en peux plus! Je n'en peux plus!
ORSOLA (terrifiée) Mais ce n'est pas possible!
Ah! crois-tu que f en doute?
Oui! Je vois bien! Je te fais peur! Je te dégoûte, Osant, dans cette église, ici, sous cette robe. Salir de mes aveux ton cœur candide et probe, Et, sans te dire un mot qui ne soit un blasphème. Te parlant, comme si j'étais de ceux qu'on aime!
ORSOLA
Non... non...
FRA BENEDETTO
Puis mon amour Jaloux déjà, soupçonne Que ton cœur, pour un autre...
ORSOLA (vivement)
Oh! je n'aime personne / Soj^e^-en sûr!,.. Plusieurs, parmi mes compagnons. Sans doute, auraient voulu,.. Mais mon cœur a dit « non »
Toujours! Ainsi f en peux disposer à loisir; Et si f aimais un homme et pouvais le choisir. Et lui donner ce cœur qui pour lui s'éveilla, Je voudrais bien qu'il fût comme vous!...
FRA BENEDETTO
Orsolal
ORSOLA
Mais ce n'est pas possible l Une chose pareille M'épouvante...
ORSOLA
Parce que mes oreilles Retentissent encor des paroles de flamme Que tantôt^ de là-haut, vousjetie^ sur mon âme! Parce que vous m'ave^ montré l'affreux supplice Qui vous déchirerait plus que votre complice! Parce que tout ce que je sais, ce qu'on m'a dit, Ce que je vois, ce que je sens, nous l'interdit !
FRA BENEDETTO
Je le sais comme toi! Rien n'a fait cependant Que cet amour ne fût chaque jour plus ardent
Et plus prof ond l J*en sens peser le poids fatal
Horriblement ! Sitôt mon réveil matinal,
— Quand fai dormi! — sitôt qu'un rayon de jour blême
Apparaît, c'est à toi que je pense et je faime,..
Je prie et je me mets au travail; ton image
M'accompagne; j'entends ton rire et son ramage
Clair et je faime.,. On sonne à r église; mes frères
Ainsi que moi^ selon les règles ordinaires
Dont chaque heure du jour recommence le thème.
Nous prions, nous chantons, nous prêchons ; moi je faime,.*
Je sors, je marche à raventure;je sens bien
Que je te cherche et que je faime... Je reviens
Tristement; il est l'heure oii le jour va décroître ;
Je pense à toi dans la solitude du cloître,
Je faime... Puis voici les étoiles que sème
La nuit, je rentre dans ma cellule et je faime...
ORSOLA Oh, mon père, qu'ai-je donc fait? Par quel pouvoir...
FRA BENEDETTO
Tu m'as souri!
ORSOLA
Mais oui! J'aimais bien de vous voir.
De vous parler!... J'étais heureuse — encor tantôt — Lorsque vous vouliez bien me dire quelques mots !
T avais cette fierté ^ si promptetnent punie Hélas l de me sentir comme un peu votre amie. Et chacun de mes jours me paraissait plus doux Quand f en avais passé quelqu' instant près de vous! C est pourquoi me voici tout émue et saisie En voyant que c'est moi que vous ave\ choisie. Et mon bonheur serait indicible^ mon père.
Si f ignorais qu'il vous condamne et qu'il vous perd!
ORSOLA
Pardonne^ ces paroles d' enfant l Songe^ que de nous deux c'est vous que je défends Contre le châtiment qui devrait vous attendre!.. ,
FRA BENEDETTO
Hélas! C'est contre toi qu'il faudrait me défendre! Contre ta voix, contre tes yeux, contre ton pas Que je reconnais entre mille...
ORSOLA
// ne faut pas Me dire cela !
FRA BENEDETTO
Contre tes lèvres, ton rire Vivant, qui me poursuit...
ORSOLA
// ne faut pas me dire Cela!
FRA BENEDETTO
Contre ton corps et sa grâce, Orsola /. . .
ORSOLA
Non, mon père, il ne faut pas me dire celai
Aye:{ pitié de moi!... Voye^-vous, tout à l* heure,
J'essayais d'expliquer.., et maintenant je pleure !
Une autre, plus habile que moi, trouverait
Ce qu* il faut dire !... Moi, je n'ai que mes regrets
Et mes larmes, et ces paroles discourtoises...
Je suis une pauvre petite villageoise. . .
Je ne sais pas... j'ai tort... mais votre cœur est bon.
Et si j'ai fait du mal j'en demande pardon!...
Elle tombe à genoux.
FRA BENEDETTO (la relevant)
Orsola! Lève-toi! Lève-toi!,.. Mon enfant, Chère petite! Hélas! Hélas! Mon cœur se fend; Il est si faible, il a tant souffert, tant lutté Déjà! Ne pleure plus ; je veux bien f écouter ; Mais que faire?
ORSOLA
Chasser ce désir meurtrier, Mon père!
FRA BENEDETTO Hélas! Comment f Comment 1
ORSOLA
Il faut prier!
FRA BENEDETTO J'aipriél
Non;prie^ de toute votre foi!
La Madone fait des miracles!
FRA BENEDETTO
Pas pour moi!
J'ai là-bas son image et f interroge en vain L'impassibilité de ses grands yeux divins^ Durant ces nuits d'angoisse où les miens la contemplent!
ORSOLA (montrant l'autel) Implore^ celle-ci?...
FRA BENEDETTO (sourdement)
Non... Elle te ressemble!...
ORSOLA Oh ! mon père!
FRA BENEDETTO
Les premiers jours y quand f ai tenté D'arracher cet amour comme un couteau planté Dans mon coeur ^ cet amour qui m'affole et me tue, Je suis venu prier devant notre statue, Et malgré mon respect, mafoi^ mes vœux chrétiens. Chaque fois dans ses traits f ai reconnu les tiens; Chaque fois f ai cru voir, dans la nuit, peu à peu, Que ton corps palpitait sous son grand manteau bleu, Que sa couronne sur ton front dressait ses pointes. Et que ses mains étaient tes petites mains jointes !
ORSOLA
Ah! vous étie\ troublé, mon père, par des songes! Oublies['les ! Il faut que P effort se prolonge, Que le cœur persévère!...
Hélas! Je te répète Que j'ai prié! Que j'ai frappé, là, de ma tête. Ces dalles ! Qu'en tendant mes bras vers sa bonté. Je lui ai dit que je me sentais emporté Vers r abîme; qu'elle pourrait d'un mot clément Me sauver! Mais elle se tait obstinément.
Obstinément!
ORSOLA
Mon père^ essaye^ de nouveau l Avec toute lajoi, tout r abandon qu* il faut, Toute la confiance aimante nécessaire!
Ouvrez-lui votre coeur; montrez-lui sa misère; Et d*un mot, d'un souffle des lèvres, f en suis sûre. Elle guérira doucement votre blessure !
FRA BENEDETTO (avec un geste las) Essayer!,..
ORSOLA (s'agenouillant de nouveau)
Oui! Je vous en supplie, à genoux!
Elle sera ce soir sur l'autel; voulez-vous Me promettre, qu'ici, vous viendrez, à minuit; Que vous prierez; que vous lui direz qu'aujourd'hui Plus que jamais son fils éploré la réclame ; Et que vous confierez loyalement votre âme Au soin de son amour auguste et vigilant?
Moi, je prierai, là- bas, chez moi, de tout Vélan De mon cœur! Je prierai pour vous! — Pour nous aussi! Mon père?
Elle est toujours à genoux, suppliante.
Soit. . . Si tu le demandes !
ORSOLA
Merci,
Mon père!
Elle se relève et fait quelques pas.
FRA BENEDETTO a'arrétant) Mais,,, demain,,.
ORSOLA
Demain?
FRA BENEDETTO (fiévreusement)
Si la Statue Reste immobile... si la Madone s'est tue Cependant... n'a rien dit quand viendra l'aube neuve. Et si je faime encore en sortant de répreuve, Croiras-iu qu'elle approuve et f abandonne à moi?
ORSOLA Ahl Nous verrons demain, mon père!.,. Mais f ai foi!
Ayant prononcé ces derniers mots avec force, Orsola regarde une dernière fois le moine puis se dirige rapidement vers la petite porte de l'église.
Fra Bbnbdbtto, sans un geste, la suit des yeux.
C'est la nuit; l'église est obscure et vide. Cependant le bas côté qui s'enfonce à droite derrière le pilier soutenant la chaire est éclairé d'un grand rayon de lune. A gauche, sur l'autel, la statue de la MADONE a repris sa place, mais, dans l'ombre de la niche, on devine plus qu'on ne voit sa couronne, son voile, sa robe et ses mains jointes. Un profond silence; au dehors une cloche tinte, puis de nouveau tout se tait.
Mais la petite porte du fond s'ouvre et Fra BENE- DETTO pénètre dans l'église ; il repousse soigneusement les verrous; il tient une lanterne dont la lumière est faible. Ayant traversé le bas côté lentement, il s'arrête à la hauteur de l'autel, regarde vaguement la statue replacée, pose sa lanterne sur les dalles et s'incline et se signe en disant :
Ave Maria.
Il se détourne ensuite et contemple l'église.
Quel silence!... Je suis las, Bien las!
Il se dirige vers un banc qui se trouve sous la chaire et s'y assied.
Quel grand silence apaisant !
Il rêve quelques instants.
Orsola, Ma petite Orsola !.. Quelle lourde fatigue!
Ai-je marché!... Je n*ai mangé que quelques figues ; Je n'ai rien bu; ma gorge est brûlante...
Il réve de nouveau.
Que fait-elle?...
Il se relève en disant :
Pour moi, f ai promis; me voilà.
Il £ait quelques pas vers l'autel, puis s'arrête :
Quel silence! Il ne fut jamais aussi profond. Me semble-t'iU...
Il se retourne vers la statue.
Prier encore! Que lui font Mes prières !...
Il rêve.
Est^elle en prière là-bas f. .
Elle ne m' a point dit qu'elle ne m'aimait pas Cependant!,.. Comme je suis las et sans courage!... Allons...
Il fait encore quelques pas vers Tautel, puis s'arrête en regardant la statue.
Et je sais bien que ce n'est qu'une image Impassible ! Je sais qu'elle ne veut rien faire Pour me sauver !. . . Et c'est tant mieux! Oui, je préfère Cette bouche immobile et ces regards muets!... Si tout à coupy pourtant^ ses lèvres remuaient ! Si, l'ayant attendrie un peu par mes avés.
Elle disait : « J'entends, et je viens te sauver! » Ah! je croirais! J'inclinerais mon front soumis! J'obéirais! Allons, prions ;je l'ai promis.
Il s'agenouille sur les dalles, mais assez loin de l'autel. Il se signe et prie à voi^c basse. Ses lèvres murmurent les oraisons ; il fait un effort visible pour concentrer sa pensée sur sa prière. 11 se relève, puis s'agenouille de nouveau, prend son rosaire et le laisse bientôt retomber. Il écoute le silence, puis recommence ses litanies avec effusion. Soudain, brusquement, il se redresse.
Ah! ces prières toutes faites m'embarrassent
Les lèvres et les signes de croix que je trace
Sont puérils! Ces mots sans ferveur et sans flamme
Sont trop petits pour la détresse de mon âme !
Mais, dussent les sanglots me déchirer la bouche,
Je saurai bien trouver tout seul ceux qui vous touchent!
Je mettrai dams les cris qui montent de mon cœur Un si grand dé se s p où' qme rons en aurejpeur! Je pous arroserai du sang de mes blessures!
Et s'ils n*ontpas menti tons ceux qui nous assurent Que Von peut émouvoir potre coeur maternel.
Je yous forcerai bien d'écouter mon aq^pel!...
Ayant prononcé ces mots avec colère, il retombe lourdement à genoux.
Hélas! Pardon! Voye\ ma misère! Je tombe
A vos pieds! O temple céleste ! O ma colombe!
Vase dévie! O Sainte Vierge! Tour d* ivoire!
Souveraine du ciel ! Tabernacle de gloire !
Miséricordieuse et pure! Tétais fou!
Je suis indigne de lever les yeux vers vous!
Mais que voire pitié du moins se manifeste
En m'accablant d'un mot, en me chassant d'un geste !
Prononce j contre moi vos plus rudes sentences;
N'hésite^ pas à m'infliger les pénitences
Par qui se répandront mes larmes^ et mon sang ;
Torture:^ mon esprit et mon corpSyfy consens ;
Que ma chair se déchire et que mon âme crie.
Mais parlez-moi! Répondez-moi! Je vous en prie !. .
Si souvent vous donnâtes le divin spectacle
Des trésors de bonté dont sont faits vos miracles!
Par vous saint Alexis put entrer dans F église ;
Ignace, Dominique et saint François d'Assise
Vous imploraient : Vers eux vous vous êtes penchée; Saint Léon reçut de vos mains sa main tranchée, Et saint Thomas vous vit recoudre son cilice. Quand sainte Cunégonde endura son supplice.
Vous raidies^ à marcher sur les charbons ardents; Vous répondîtes à saint Jacques; et pendant Qu'il rédigeait la loi dont Clairvaux allait vivre. Saint Bernard vit vos doigts se poser sur son livre! Ah! sans doute, je n'ai pas mérité comme eux Votre protection ; mais d'autres, moins fameux, Moins purs, moins innocents de toute turpitude, Connurent cependant votre mansuétude, Et vous aves[ sauvé des brasiers de V enfer Les plus flétris, les plus déchus, les plus pei^ers ! Regarde:^! Je me livre â vous! Je me confie A vous! Je m'abandonne à vous! Toute ma vie, Que va déterminer cette heure solennelle.
Peut être vertueuse encore ou criminelle !
Demain, si vous voules[, au milieu de vos fils, Vom me retrouverez^, vaillant comme jadis, Ou bien, sur les débris de mes vœux écroulés. L'enfer triomphera demain, si vous voulesf !
Vous voye^ qu'il est temps de parler! Qu'il est temps De disputer mon âme à l'orgueil de Satan!
De sauver votre enfant que l'océan submerge!
Entendez-moi! Sancta Maria! Sainte Vierge!
Etoile du matin ! Mère des éprouvés!
Entende:{-moi!
En jetant ce dernier cri, Fka Bbnbdbtto s'est abimé, les bras étendus, le front sur les dalles. Et dans le silence qui succède à son appel, la Madonb, doucement, distinctement, sans faire un geste prononce ces mots :
T entends; et je viens te sauver.
D'un bond, en poussant un cri, Fra Benedstto se relève puis recule de plusieurs pas.
Ah! Je rêve. . . On eût dit. . . Mes oreilles bourdonnent. . . C était vraiment comme la voix de la Madone!.., Cétait^ comme si tout à coup... Mais j'ai rêvé!
Plus calme, il s'avance de nouveau vers l'autel en disant :
Sainte Vierge...
LA MADONE (très doucement}
J'entends ; et je viens te sauver.
FRA BENEDETTO (reculant)
Ah! Je ne me suis pas trompé cette fois-ci! C'est bien elle!
n tombe à genoux.
O ma mère! Ma mère! Merci ^ Merci! J'ai vu bouger vos lèvres; je respire Le mystique par fum de roses et de myrrhe Qui vous révèle^ et quand vous parliez, on eût dit La plus douce des musiques du paradis!
O! Sainte voix qui consolâtes les martyrs, Parle\ encore, afin que je puisse sentir Sur mon front rafraîchi, sur mon âme calmée^ Votre souffle comme une brise parfumée!...
Parler encore...
LA MADONE (très lentement).
Il faut lutter contre t enfer.
FRA BENEDETTO
Parle\l... Par le j!...
Il faut lutter.
FRA BENEDETTO
Que doiS'je faire f
Lutte.
FRA BENEDETTO
Comment? J*ai tant lutté! Si vainement!
Lutte encor.
FRA BENEDETTO
Je me suis infligé le$ tomrmerUs Les plus rudes! Dois-je recommencer ? Faut-tl Rawrir encor tant de blessures inutiles?
Et devrai'je saigner tout le sang de mes veines Avant que ma douleur ait cessé d'être vaine f
Lutte encor.
FRA BENEDETTO
Je veux bien y mais donnez-moi des armes Puisque jusqu'à présent ni mon sang ni mes larmes N'ont suffi!
Lutte encore
FRA BENEDETTO
Ahl Je vous en conjure.
Ne me répéte^plus ces paroles obscures Et cet ordre de vaincre aux combats que je livre, Sans me donner, hélas, le moyen de le suivre l Vous save!{, mieux que moi, mon immense faiblesse ; Et si, demain, votre confiance me laisse A moi tout seul encor le soin de mon salut, Ty renonce; il est trop pesant; je n'en puis plus!
Voms vous Uime!f!... Demain, nous allons nous revoir Pourtant!.., Il est cerUân q^dU voudra savoir Si j* ai prié, si ma prière vous toucha!
Elle s'avancera vers moi! Je vois déjà Ses yeux noirs, son front clair, la fraîcheur de son teint y Toute sa grâce et sa beauté de ce matin !
Ah! Dites, quand sa voix touchera mon oreille. Demain, les lys vont-ils se fermer aux abeilles? Quand je verrai trembler la frange de ses cils, Les oiseaux qui chantaient d'amour se tairont-ils? Et, que ma pauvre foi vous reste ou non fidèle. Demain, Pair sera-t-il moins brûlant autour d'elle?,,. Que lui dirai je alors, demain, si je la vois?
Pense à ton âme.
FRA BENEDETTO (se levant brusquement)
Hélas! jy pensais autrefois, Quand je me figurais que la noire terreur De l'enfer peut garder l'homme de ses erreurs ! Les jours que je vivais me semblaient asse^ mornes Pour les sacrifier aux délices sans bornes Des temps futurs! Depuis, par elle, j'ai compris Que j'avais ignoré quel en était le prix!
Tai résisté! Qu'ont pu ma lutte et sa constance? Ce que je sais, c'est que toute mon existence
Se transforme aujourd'hui dés que je l'aperçois ! Et, toute passagère et triste qu'elle soit.
Cette existence alors m'est si douce et si belle, Que je ne pense plus à ma vie étemelle!
LA MADONE (doucement, presque avec peine) Pense alors à son âme.
FRA BENEDETTO (lentement)
A son âme?,.. Oui,.. Pourtant Elle vit... comme moi... elle espère... elle attend Qu'on l'aime... elle est aussi de ce monde où nous sommes^ Et son bonheur n* est fait que du bonheur des hommes!.. Elle ne m'a pas dit qu'elle ne m'aimait point!... Et ce soir...
LA MADONE (douloureusement) Elle prie, et m'écoute, du moins!
FRA BENEDETTO
Peut-être... Mais avec l'élan de sa prière Est-ce vers vous que va son âme tout entière?
Elle prie...
FRA BENEDETTO
Oui,., Pourtant parmi ses oraisons.
Quels mots inattendus ! Quel sens étrange ils ont! Comme ils troublent soudain sa pensée attendrie !
Elle prie...
FRA BENEDETTO
Oui. . . Pourtant c*estpour moi qu'elle prie l Ah! Je doutais encore et soudain tout s' éclaire l M'aurait-elle parlé, sans mépris, sans colère, Sans trouver d'autres mots que ceux de son effroi. Si tout son coeur n'avait été rempli de moi?
Quand fai dit mon amour avec sa violence, Au lieu de mHnfliger V affront de son silence. De me donner sa honte et sa fuite en exemple. Elle m' a répété : Prions! Prions ensemble! Et, le cœur lourd et las de désir et d'ennui. Toute seule là-bas, maintenant^ dans la nuit Dont la tranquillité pieuse est un mensonge y Songeant à mon amour, certaine quefy songe.
Murmurant sa prière émue avec la fièvre De la savoir unie à celle de mes lèvres, Maintenant, à cette heure-ci, cet instant même.,.
Elle prie ! Elle prie !
FRA BENEDETTO
Elle m* aime! Elle m'aime I Depuis le moment oit nous nous sommes quittés j Toi senti son amour ^ rôdant à mes côtés, Dans tout ce que je vois y dans tout ce que je touche. Tenter mesjreuXy tenter mes mains, tenter ma bouche! Oui, je la rois, là-bas, à genoux, dans la paix De sa chambre,.. Elle a cru sans doute qu'on trompait Vâpre attente d^un cœur que le désir embrase. Par des signes de croix mêlés à quelques phrases. Elle prie 1 Et pourtant voici que sa pensée A trahi la prière à peine commencée.
Elle songe.,. Elle se souvient... Par sa fenêtre Ouverte, tout Vamour de la terre pénètre ; Tout r amour dont la nuit palpite; tout l'amour Qui fera la jeunesse et la beauté du jour Demain! ... Elle contemple; elle prête l* oreille; Jamais elle n'a vu des étoiles pareilles ; Jamais le ciel n'a fait, avec plus d'opulence. Scintiller plus de feux sur un plus beau silence; Jamais encor, parmi la tendresse des choses.
Elle n'a mieux compris ce grand bonheur sans cause Sous le poids presque douloureux duquel on cède. Et que de telles nuits lumineuses et tiêdes, Où rame enfin se tait, consentante et soumise, Ce n'est que pour P amour que Dieu les a permises!
S'ezaltant de plus en plus, il écoute et regarde autour de lui sans plus songer à la Madone.
Ah! quel souffle brûlant fait trembler le silence ! Tout vibre; la lumière ondoie et se balance; Le sol se gonfle sous les tiges qui s'inclinent, Et la terre respire comme une poitrine!
sotgpirSy à gémissements^ plaintes émues.
Appel mystérieux des feuilles qui remuent.
Brises, frissons du lac oit les étoiles clignent, Plumes d^ oiseaux tombant des mûriers et des vignes^ O tendre, chaude et voluptueuse insomnie Des lits d'amour, bras enlacés, lèvres unies. Ivresse d'être heureux par le don de soi-même. Comme l'on s'aime cette nuit, comme l'on s'aime ! Par tout ce qui palpite et qu'un élan soulève. Par les clartés du ciel, par les flots de la sève. Par les parfums des fleurs, par les étreintes nues, Comme le monde éperdument se continue!
Ah! de tout cet amour dans l'univers épars, Pourquoi Dieu m'at-il défendu d'avoir ma part f Pourquoi n'ai-je vécu que des heures sévères. Traînant, sur ce chemin gravi comme un calvaire. De douleurs en douleurs et d'effrois en effrois, Le fardeau de mon cœur plus pesant qu'une croix. Et, mort'Vivant, déjà vêtu de mon linceul.
Toujours déçu, toujours meurtri, toujours tout seul! Pour soulager mon mal, pour éteindre ma fièvre. Nul mot ne m'a tendu la fraîcheur d'une lèvre; Pas un jour je ne me suis remis en chemin.
Guidé par la clarté d'un regard féminin ;
Jamais je n'ai connu le sommeil que Von dort Contre un cœur apaisé mais qui frémit encore ; Tai dévoyé ma vie ! Et même^ en ce moment.
Quand j'entends que ta voix m'appelle éperdument. Quand je sais que nous nousaimons^f ai peur, j'hésite, Orsola ! Ma petite Orsola ! Ma petite OrsolaL.. Mais j'irai; je veux vivre ; il est l'heure De vivre, d'être heureux t.. .
Dans son exaltation il s'éloigne de l'autel, va quitter l'élise.
LA MADONE (suppliante) Arrête.,.
FRA BENEDETTO (s'arrétant) Quoi?
LA MADONE (d'une voix tremblante d'émoi)
Je pleure...
FRA BENEDETTO (revenant vers l'autel)
Vouspleuresf^!
Il prend sa lanterne, l'élève vers la statue qu'il éclaire, puis recule avec un cri sourd.
Pourquoi donc ave^-vous pris ses traits ?.
Ah!... J'avais bien prévu que je reconnaîtrais Son visage!...
n a laissé tomber sa lanterne et, tremblant, toujours loin de l'autel, en proie à une émotion qui le suffoque, il balbutie :
Pourquoi venir me tourmenter Encore ici?... Vous me tenter! Vous me tente^! Vous aves[ pris ses yeux, ses regards, ses cheveux. Son corps et vous voilà, vous, comme je la veux !
Affolé il avance vers l'autel.
Eh bien ! Soit! Je vous prends! Et que Dieu m* abandonne!.
LA MADONE (éperdue, tendant les bras)
Non ! Non! Tais-toi ! Je suis la Vierge! la Madone! Si cet affreux désir t'effleure seulement, Cest la damnation! U étemel châtiment!
En disant ces mots elle a quitté sa place et descendu les marches de Tautel. Fra Benbdbtto recule d'abord devant cette vision; puis soudain crie ;
Que m'importe!
Et, comme il s'avance vers elle, Orsola court à lui, se jette dans ses bras et s'abandonne en disant :
Ah ! Prene^^moi plutôt! Me voilà !
Mais c'est moi! Moi! Ce n'est que moi! Cest Orsola!
La Dixième Journée
ÉLISE FlAMMETTA
Pampinéa