EMILIE PHILOMÈNE
Laurette
Philostrate pamphile
DIONÉO
Fiesole. — MCCCXLVIII
FIAMMETTA
Elle n'en a rien dit ; mais nos esprits sagaces Et subtils ont prévu que l'heure était prochaine Oiiy las de liberté^ son cœur voudrait des chaînes.
DIONÉO
Pourtant, jusqu'à ce jour...
FIAMMETTA
Rien encor, je raccorde.
Une larme suffit pour que le cceur déborde Cependant !
// lui plut d'imiter les anciens Par une fermeté digne des stoïciens; Mais vous verres[ ce cœur^ disciple d'Épicure Malgré tout, éclater à la simple piqûre Que notre affection pour elle a décidée...
PAMPINÉA
Car la piqûre est prête !
DIONÉO
Ahf
FIAMMETTA
Ce fut une idée Indubitablement délicieuse^ quand.
Nous étant réunis dans ce jardin toscan Pour en faire le plus fleuri des auditoires.
Nous résolûmes de nous conter des histoires Dont le charme imprévu nous donnait l'espérance D'oublier le fléau qui ravage Florence Hélas l Et c'est ainsi que depuis neuf journées. Tous les jours, r éloquence, ici, fit sa tournée. Or, pendant que chacun de nous dix, tour à tour. Mêlait sa fantaisie à son conte d'amour.
Votre esprit, dépourvu de tout sens d'analyse, N observait point Pamphile en présence d'Élise, Et, rien qu'à voir ses yeux, vous n'ave^pas compris Qu'il en était impétueusement épris î
PAMPINÉA
Or, Pamphile est un vrai poète, dont la lyre N'accompagne jamais les violents délires D'un amour exigeant^ sensuel et grossier!
Il fait parler son cœur finement, comme il sied!
PHILOMÈNE Et rien n'est plus joli que lorsqu'il se lamente!
LAURETTE
// nous a donc semblé qu'Élise était Vamante Qui lui convient...
NÉIPHILE
Alors nous r avons enhardi...
FIAMMETTA
Mais nous ne savons pas encor ce qu'il a dit
PAMPINÉA
Toutefois cet amour très profond qui l'incite Nous permet d'espérer sa prompte réussite...
EMILIE
Et nous comptons bientôt ^ s'il n* est pas en défaut, Voir deux amants déplus s'adorer comme il faut.
FIAMMETTA
Et grâce à nos efforts y galamment terminée Par ce roman d'amour, la dixième journée!
DIONÉO
Voilà de r amitié généreuse et fidèle!
Élise a du bonheur qu'on s'occupe ainsi d'elle ; Et vos arrangements seraient des plus heureux Si... Philostrate n en était pas amoureux!
PAMPINÉA
Eh ! Qu* importe f amour de Philosirate EMILIE
Certes Philostrate est charmant^ mais il vous déconcerte Par son audace !
PHILOMÈNE
Et puis surtout, par sa façon D'aller vite en besogne l
FIAMMETTA
// nous faut un garçon Qui la comprenne,
LAURETTE Qui lui plaise.
NÉIPHILE
Et qui la touche Sans Imposer d'abord des baisers sur la bouche l
PAMPINÉA
Or, Pamphile est parfait.
FIAMMETTA
// a tout ce qui charme I
Ses doux regards !
LAURETTE
Sa poix langoureuse!
PHILOMÈNE
Ses larmes!
Et ses vers !
NEIPHILE
PAMPINÉA Et son art de les dire !
FIAMMETTA
Et son luth !
DIONÉO
Vous alle^ donc semer la discorde et la lutte^ Et du jardin^ jadis pacifique comme eux ^ Mesdames f faire un champ de bataille fameux !
PAMPINEA Pourquoi ? Cette aventure est toute naturelle !
EMILIE
C'est tout clair!
PHILOMÈNE
C'est tout simple!
LAURETTE
Élise prend pour elle L'amant qui lui convient.
NÉIPHILE
Or, il est évident Que c'est Pamphilel
DIONÉO
Mais,..
FIAMMETTA
C'est certain !
DIONÉO
Cependant...
EMILIE
Chutl
DIONÉO Ave^-vous songé dans quel imbroglio.,.
NÉIPHILE
Vous parler comme un bambino Dionéo !
Vous ignore^ tout ce qui touche à notre sexe...
PAMPINÉA
Comme au vôtre d'ailleurs!
NÉIPHILE
Nos cœurs sont de complexes Instruments. Quelquefois nous vous avons permis D'en regarder, de loin, les ressorts endormis. Et depuis, votre orgueil satisfait s'imagine Connaître jusqu'au fond la petite machine!
FIAMMETTA
Croyez-nous l
PHILOMÈNE
Fie^'vous à nous!
NÉIPHILE
Laissez-nous faire.
Et ne discutez pas!
DIONÉO (lui prenant la main)
Oh l pour moi, je préfère A. la discussion, votre douce façon Z>e me laisser vos doigts. (H les lui baise). Et vous ave^ raison,
PAMPINÉA (regardant à droite) Les voici justement!
EMILIE
Élise et son poète !
LAURETTE
Vous voye:^ bien. Monsieur y que la piqûre est prête !
PHILOMÈNE
Laissons-les!
FIAMMETTA
Vamour est timide lorsqu'il naît.
NÉIPHILE
Nous viendrons voir tantôt où le poète en est.
Tous sortent discrètement à gauche. — Alors entre lentement à droite Éusb qu'accompagne Pamphile.
PAMPHILE (un peu triste)
Ah^ rCesUcepas que vous mepardonne{, Madame, D'oser vous dire ainsi la détresse d'une âme Qui ne vit que pour vous ;pour qui Vété rieur. Les fleurs^ le ciel et le plaisir extérieur N'existent plus, et qui se sent toujours étreinte Par la lourde, angoissante et douloureuse crainte. En vous ayant déplu, de perdre tout espoir De vous parler encor. Madame, et de vous voir f
ÉLISE (souriante)
Je ne vous en veux pas. On dit que les apôtres Fervents du dieu d'Amour, nous plaisent, à nous autres Femmes — même lorsqu'ils ne nous font point la cour; Que c'est notre plaisir d'écouter leurs discours, Et que notés ne prêtons guère d'attention Qu'à ce joli sujet de conversation !
PAMPHILE
Ah! Merci! J'étais sûr qu'il était impossible Qu'il vous plût d'écouter d'une oreille impassible L'appel que vous adresse un cœur en servitude ! Vos regards sont trop doux pour une âme si rude ! Et vous ave^ pitié du tourment que nous causent Vos beaux yeux...
ÉLISE (s'assejrant sous un arbre)
Vous avei entendu bien des choses Dans mes trois mots!
PAMPHILE (s'agenouillant près d'elle)
Je vous en supplie, à genoux.
Ne me démentes^ point si f ai parié pour vous! Ah ! Laissez-moi rester à vos pieds ! Le silence Du beau jardin remplit d*exquise nonchalance Notre cœur délicieusement engourdi Par la molle tiédeur de cet après-midi.
Regarde!^; écoutes^ ; ce sont des fleurs, ce sont Des oiseaux ; des bouquets d'odeurs et de chansons Que portent jusqu'à vous des brises musicales Où murmure, inlassable, un rouet de cigale.
Comme le ciel est bleu que Von voit à travers Les feuilles ! — On voudrait ne plus parler qu'en vers!
ÉLISE
Parlez en vers.
PAMPHILE
Hélas, je ne pourrais vous dire Qu'une pauvre can^one où, pleurant mon martyre, J'ai tâché d'endormir mes plus tristes pensées Par le balancement des strophes cadencées !
ÉLISE
Dites-la. Vous entendre est toujours une fête; Dites.
PAMPHILE
C'est en pensant à vous que je V ai faite.
Amour ^ Amour ^ vous dormie^ dans les yeux
De celle à qui ma vie est tout entière.
Or y elle avait clos ses belles paupières
Car c'était r heure où la nuit règne aux deux.
Mais le soleil la toucha de sa flamme; Ma Dame alors ouvrit ses yeux au jour, Et quand je vins la saluer, Amour Quitta ses yeux pour entrer dans mon âme.
Comme vos yeux abritaient son sommeil Ores il veut que mon âme l'abrite :
Il est trop grande mon âme est trop petite.
Ainsi je souffre un tourment sans pareil !
ÉLISE
C* est charmant !
PAMPHILE
Cela dit, un peu, qu'on vous adore!
Mais, hélas! On voudrait le dire mieux encore. Et vous voir consentir surtout, à vous laisser Adorer, puisque vous n*ave^ qu'à vous baisser Pour trouver en mon cœur le moule originel D*un amour absolu rêvant d'être étemel!
Oui, s* il fallait jurer,,. Vous secoue!{ la tête?.,.
ÉLISE
Que vous embellisse^ les choses, O poètes !
Aimons d'abord! Mais que de larmes pour finir!
PAMPHILE
Ah! Qui vous parle donc d'un pareil avenir.
Et comment un amour, fort de tant d'espérance. Peut-il craindre l'ennui, Madame, ou la souffrance? Qui donc a pu jadis asse^ mal vous aimer, — Pour vous quitter, d'abord! — puis vous accoutumer. Aussitôt qu'on vous parle, à vous mettre en défense Comme si notre hommage avait Pair d'une offense! Car, Madame, je lis en vous...
ÉLISE
Quoi?
PAMPHILE
Vott'e émoi, Votre crainte d* aimer! Et vr aiment ^ c* est pour moi Le tourment le plus dur, la peine la plus triste; Car vous comprene!( bien qu'étant fort égoïste, Et me voyant si peu de chances d'être élu,,.
ÉLISE
Oui, mon cœur est un livre où vous ave^ bien lu
Pamphilel Hélas, f ai peur d'aimer, je vous V avoue.
Ce n'est point la rougeur qui montrait à ma joue.
Ni ma timidité, ni ce qu'on en dirait
Qui méfait reculer; non, non, c'est l'intérêt
D'abord, que je vous porte à vous. Je vous assure
Que je m'en veux de vous avoir fait la blessure
Dont vous souffre!^ — d* autant plus que je n'y puis rien ! •
Je vous aimerais mal, vous qui m'aime^ si bien!
Le plaisir d'aujourd'hui fait les larmes prochaines
Et c'est trop le payer lorsque le coeur s'enchaîne
Et qu'on voit succéder à son bonheur léger
L'ennui pénible et lourd d'un amour mensonger!,..
PAMPHILE Non! Non!
ÉLISE N'insiste^pas, Mais je vous certifie Que s'il advient qu'un jour pourtant je modifie L'existence que jusqu'à présent j'ai vécue, Pamphile, c'est que seul vous rn'aure^ convaincue l
PAMPHILE
Non! Non! Neparle^pas ainsi! Vous blasphème:^! Aussi vrai que vos yeux sont faits pour être aimés , Aussi vrai que vos mains sont blanches et parfaites. Madame, votre bouche et vos lèvres sont faites Pour prononcer avec leur fraîcheur innocente Les paroles d'amour les plus resplendissantes ! Ce que l'on vous demande est pourtant si facile : Une âme moins farouche, un cœur moins indocile. Un peu plus d'abandon, un peu moins de dédain! — Tenes[; si vous vouliez venir dans ce jardin Plus souvent, vers le soir, à l'heure oit le soleil Descend; il est rempli de fleurs et de conseils! Que d'autres, vagabonds par les champs de toscane, Chasseurs, meneurs de chiens, tireurs de sarbacane. Goûtent, au vain concert de leurs trompes sonores, Des plaisirs qu'un grand cœur méprise ou qu*il ignore, Nous, du moins, poursuivons la haute connaissance De divertissements d'une plus pure essence!
Retrouvons-nous ici, sous les arbres, à l'heure Où la nuit vient poser sa divine pâleur Sur les lys moins candides pourtant que nos fronts; Et gagnés par sa paix, lorsque nous sentirons Descendre jusqu'à nous des cyprès et des cèdres Une protection bienveillante d'ancêtres.
Sachons mettre les vœux de nos âmes d'accord; Avec la pureté de son calme décor!
ÉLISE (doucement) Parlei,..parle\.,.
PAMPHILE
A vos genoux^ presque caché Dans V ombre f mais les yeux sur vos yeux attachés^ Je vous dirais comment votre beauté chamelle^ Est un reflet sacré des Beautés éternelles ; Comment la vision que mes yeux en ont eue Éveilla mon amour qui vous a revêtue De la splendeur céleste et divine des anges.
Et comment cet amour chantera vos louanges, Faisant de vous ma sœur et mon inspiratrice, Mieux que tous les sonnets de Dante à Béatrice!
ÉLISE Parles[... Parles^...
PAMPHILE
J* accompagnerai ses paroles D'un arpège de luth ou d*un soupir de viole.
Les astres traceront un diadème autour Du front illuminé de notre immense amour ; Et lorsque cet amour, nous baignant de ses ondes. Trop immatériel et chaste pour ce monde.
Aura mis sur nos yeux son baiser léthifère, Tous les deux, emportés vers la dixième sphère,
Nous nous envolerons, ne faisant plus qu'une âme y Comme un parfum, comme un soupir, comme une flamme!
ÉLISE
Que c'est beau !
PAMPHILE
Oui c'est beau, n'est-ce pas! Et la vie Qui mène à cet amour, s'épure et s'amplifie.
Et par elle et vers lui je guiderai vos pas...
ÉLISE (touchée) Pamphilel,..
PAMPHILE
Et vous alle^ me suivre n'est-ce pas ?
Car vous aves[ compris combien/ avais raison !
ÉLISE (plus calme)
Vous m'ave^ découvert un charmant horizon .
Jamais on ne m'a dit les choses que vous dites Si joliment y et...
PAMPHILE Quoi, Madame ?
ÉLISE
Je médite...
PAMPHILE
O bonheur! Est-il vrai que je suis près d* avoir Rendu la confiance à ce cœur et l'espoir?
ÉLISE
Peut-être. Il se pourrait que mes craintes fléchissent Mais il faut que f attende et que je réfléchisse. Déjà vous remportesf^ un succès sans égal :
Vous me persuade^ que j'avais agi mal.
Et que je me trompais, le jour où je voulus, Dans mon effroi d* aimer que mon cœur n'aimât plus l J'aurais continué par ce triste chemin ; Mais vous êtes venu, vous me tende^ la main.
Votre pitié me touche et j'en aime les causes : Revenez me parler quelquefois de ces choses !
PAMPHILE (ravi) Ah! Merci!
ÉLISE (regardant à droite) Quelqu'un vient!
PAMPHILE (s'en allant à gauche)
Je vous laisse. ...A plus tard
II. sort en regardant Élisb amoureusement. Un instant après Philostratb entre vivement à droite. Il aperçoit Élise et s'avance vers elle.
PHILOSTRATE (souriant)
Ah ! Madame ! Vraiment je bénis le hasard, Clément pour une fois, qui fait que je vous trouve!
ÉLISE (incrédule)
Oh!
PHILOSTRATE (en sasseyant auprès d'elle)
Car je vous cherchais, Madame; et je le prouve l Vous étie!( seule f
ÉLISE
Non ; Pamphile justement Me quitte.
PHILOSTRATE
Ah! Ah! Pamphile! Un poète charmant,
ÉLISE
Vous Vaime^ beaucoup ?
PHILOSTRATE
Moi? Comme un frère!
ÉLISE
Mais vous vous en moque^ !
Pamphile l
PHILOSTRATE
Pas du tout! Au contraire l Se moquer de Pamphile! Eh, que diraient les Muses f Je ne jurerais pas que son talent m'amuse; Qu'il ne me semble un peu bavard, un peu rêveur! Mais, Madame, il suffit qu'il ait votre faveur. Cette faveur qu'on dit pourtant inacessible.
Pour que f en pense alors le plus de bien possible Et que les plus complets éloges soient permis !
ÉLISE
Oui, oui; je vois que c'est un de vos bons amis!
PHILOSTRATE
Comment? Ai-je parlé d'une façon légère.
Madame, et series^-vous d'avis que j'exagère f Pamphile n'est^ilpas le modèle accompli De ce que Part des vers produit de plus joli î Mais si ces façons d'être ont pour vous quelque charme. Si vous aimei le rêve assaisonné de larmes.
De serments, de soupirs, de vœux en chapelets, Pamphile doit vous plaire et, je le vois, vous plaît! Alors, vraiment, j'ai tort, Madame, et je mérite Que vous me détestiez !
ÉLISE
Comme vous alle^ vite!
Pamphile me disait...
Je sais. Parfaitement.
ÉLISE
Voîis save^?.,,
PHILOSTRATE Oui, je sais ce qu'il disait.
ÉLISE
Comment?
PHILOSTRATE
Quand il s'agit d'amour, qu'il écrive ou qu'il cause^ Pamphile dit toujours...
ÉLISE
Toujours ?
PHILOSTRATE
La même chose!
Je vous répéterais^ mot pour mot, son discours!
ÉLISE
Mais qui vous dit d'abord qu'il me parlait d'amour?
PHILOSTRATE
Ah, Madame! On serait la dernière des brutes Si, regardant vos yeux le quart d'une minute, Au lieu de vous montrer qu'on en ressent l'effet On vous parlait du pape ou du beau temps qu'il fait!
ÉLISE
Voilà qui débute à merveille! Mais je prise Qu*avec vous tout au moins l'on n'ait pas de surprise!
PHILOSTRATE
Aucune! On sait tout droit oà l'on va ! Je n'ai cure, Quand Je montre mon coeur, de masquer ma figure, De châtrer mes discours, d'adoucir mes accents. Et de fermer mes yeux s'ils sont concupiscents!
ÉLtSE
Quelques mots embellis d'un peu de poésie Pourtant...
PHILOSTRATE Ne sont jamais que de Vhypocrisiel
ÉLISE
Vous ignore\ ce dont il était question!
Pamphile me parlait d'une conception De l'amour...
PHILOSTRATE Oui!,,.
ÉLISE
Dont la grandeur est évidente!
PHILOSTRATE Oui!...
ÉLISE
Dont la majesté,..
Oui! Pamphile a lu Dante!
Je vois ça : La dixième sphère! Le plein ciel! L'amour divin ! Le grand j^ncipe essentiel !
On a quelque lecture aussi, je vous en prie !
ÉLISE
Vous rapetisse^ tout par votre raillerie !
Et si Dante est divin...
PHILOSTRATE
Pamphile est son prophète !
ÉLISE
Eh, non! Mais je vous dis...
PHILOSTRATE
Et moi Je vous répète Ceci : Quand le Pamphile, atteste, solennel, Que ses plus chauds désirs demeurent fraternels. Quand, pour ne pas salir ses pattes dans la fange. Vous comparant aux lys, il se compare aux anges Et chasse de son cœur les voluptés proscrites, Le Pamphile est le plus fringant des hypocrites!
ÉLISE
Philostrate !
PHILOSTRATE
Voyons, Madame, croyez-vous Que Pamphile, amoureux vraiment, soit asse^fou Pour désirer monter dans la dixième sphère ?
ÉLISE (riant)
PHILOSTRATE
Un amant réel a mieux à faire.
Madame l
ÉLISE
Philostrate...
PHILOSTRATE
Et^ pour moi, je me flatte Que vous partageriez cet avis.,,
ÉLISE
Philostrate, Je vous en prie l
PHILOSTRATE Ah ! ce Pamphile! Est-il malin!
ÉLISE
Vous me croye^ bien sotte ainsi ?
PHILOSTRATE
Non Ije vous plains !
ÉLISE
Voilà de la pitié vainement dépensée !
PHILOSTRATE
N 'importe ; je vous plains !
ÉLISE
Sans arrière-pensée ?
PHILOSTRATE
Sans aucune !
ÉLISE Et pourquoi y mon Dieu î
PHILOSTRATE
Pour la raison Que, lorsque je vous vois savourer le poison De ces phrases d'amour qui vous ont enivrée ^ Je comprends à quel point vous en étie^ sevrée l
ÉLISE
Moii
PHILOSTRATE
Ne dites pas non ! On y voit clair enfin \ Oui! Votre joli cœur allait mourir de faim, Lorsque l'adroit Pamphile — on tremble dy songer ! — Lui présenta son cœur, ce pauvre os à ronger!
ÉLISE
Vrai! Vous ave![ un art plutôt réfrigérant D'expliquer les problèmes du cœur!
PHILOSTRATE
Je suis franc!
Je déteste la vérité qui se retranche Sous de la flatterie!
ÉLISE
Eh bien Je serai franche A mon tour l
PHILOSTRATE
Voyons ça?
ÉLISE
Encor qu'on la déteste — Et le dernier succès de Pamphile l'atteste — La vérité flatteuse a du bon quelquefois.
Votis save!( quHl advint qu'ayant perdu ma foi Dans le bonheur, je pris la résolution De vivre seule, loin des fausses passions Du monde, dans une île...
PHILOSTRATE
En supprimant tout isthme Qui pût donner accès jusqu'à votre égoisme!
ÉLISE
C'est cela ! Cependant, se prétendant joués, J'eus à subir l'assaut d'amis très dévoués.
Qui, jurant qu'ils allaient se jeter dans VAmo, Poussant des cris de fauve ou des plaintes d'agneau, Amants trompés, amants déçus, amants martyrs, S'habillèrent de deuil et crurent m'avertir
Qu'en riant de leurs vœux et de leurs élégances Je commettais la pire des extravagances ! Je persiste pourtant ; je m'éloigne et m'isole; Lorsque, pour les raisons que vous save^, Fiesole Nous réunit. L'air pur, le calme, nos beaux contes M'influencèrent'ils f Je reconnais sans honte Qu'il m*arriva, le soir, de songer à l'amour. Quand nous en avions fait tout l'entretien du jour! Pamphile m* en parla; votre mauvaise langue A ridiculisé quelque peu sa harangue Tout à l'heure; n'importe, elle fut de mon goût : J'ai cru ce qu'il disait, mon ami; voilà tout.
PHILOSTRATE (plus sérieux)
Ah! Joli dieu d'Amour, quels cœurs naifs tu crées l Il aura donc suffi de deux phrases sucrées y Pour faire abandonner au vôtre ses projets Et fondre cet orgueil dont il se protégeait ! Si je fus, autrefois, de tout votre entourage L'un de ceux qui montra le plus vaillant courage A souffrir, sous V éclat de vos yeux décevants. Tout en restant. Madame, un de vos plus fervents, Peut-être bien, comme Pamphile, ai-je le droit De montrer que je ne suis pas le moins adroit, Et de vous dire un peu les choses que je pense; Et nous verrons pour qui sera la récompense Après ? — Vous voici donc tout à fait décidée A vivre parmi nous; c'est une bonne idée;
Et pair quelque moyen que Pamphile sy prit.
Si nous la lui devons, je louerai son esprit! Mais je ne comprends pas que vous soye^ crédule Au point de ne voir pas combien il vous adule En vous parlant d'amour éternel l C'est plaisant l
ÉLISE
Mais alors i à quoi donc croyez-vous?
Au présent !
ÉLISE Soit ! L'amour éternel cependant,..
PHILOSTRATE
Vieille histoire !
Je suis trop sérieux, Madame, pour y croire ! Mais si je ne prends pas les siècles à témoins, Je vous aime aussi bien qu'un grand poète, au moins!
ÉLISE
Ah! certes, vousplaide^ très gaîment votre cause; Mais pourtant...
PHILOSTRATE
Quoi ? Je dis tout simplement la chose Telle qu'elle est ! Je dis que je suis bien certain De vous aimer très fort!
ÉLISE Jusqu'à demain matin!
PHILOSTRATE
Peut-être! Mais très fort tout de même! Et^ Madame y
Vous save\ qu'en amour, c'est le degré de flamme
Qui compte! Aimer longtemps^ c'est perdre la raison ;
C'est vouloir se chauffer aux clartés d'un tison !
J'ajoute qu'en amour ^ il est moins nécessaire
D'être persévérant. Madame, que sincère;
Que si j pour aujourd'hui^ je suis voire chemin.
Il n'est pas important que j'y reste demain !
Qu'importe F avenir! Ah ! quand viendra V automne.
Je sais bien qu'il se peut que notre cœur s'étonne
De se retrouver seul avec Vâpre regret
D'un bel amour d'été qui déjà disparaît!
Mais la tristesse est loin! Tandis qu'il se présente
Du bonheur, de la joie, et que l'heure présente
Est faite pour s'aimer au soleil rayonnant.
Et que c'est aujourd'hui, et que c'est maintenant !
ÉLISE
Philostrate!
PHILOSTRATE (s'animant)
Et pourquoi voulez-vous que je mente Si je ne suis pas sûr que mon amour augmente,
Si je ne connais point ce que demain nC apporte?
Il ne faut pas songer aux jours prochains! Qu importe!
Je mentirais peut-être en disant m f aimerai)),
Mais quand je dis a je faime », il faut que ce soit vrai!
ÉLISE Philostrate!
Ah, laisses^. Madame, je dénoue Le voile qu'on a mis sur vos yeux l Oui, j'avoue Que sa nuance est douce et sa trame légère ; Mais il vous peint P amour de couleurs mensongères, Tandis que^ poétique ou non, je vous convie A regarder le mien, tel qu'il est, dans sa vie!
ÉLISE (cherchant à se défendre)
Vous comprendre^ pourtant que je trouve hardi D'ainsi préférer votre amour au paradis Où Pamphile rêvait tantôt de m*enlever!
PHILOSTRATE
J'ai rêvé mieux que ça. Madame! Tai rêvé Que nous étions ici, tous les deux, sous ces branches; Que ma bouche, posée un peu sur vos mains blanches. Baisait chacun de vos dix doigts, à tour de rôle. Puis montait tout le long du bras, jusqu'à V épaule...
ÉLISE (dégageant ses mains) PhilostraU I
PHILOSTRATE
Eh bien, quoi? Cest un rêve! Trompeur Comme un rêve !
ÉLISE
Non, non; vos rêves me font peur!
PHILOSTRATE Pourquoi? Je disais donc.
ÉLISE
Non, non!
Ne craigne!( rien!
Vous allei voir comme il est sage et finit bien ! Cétaitlanuit...
ÉLISE Non ; taise^'VOUS;je suis prudente.,,
PHILOSTRATE Je VOUS parlais...
ÉLISE
Non, non!
PHILOSTRATE
Je VOUS parlais. . . de Dante!
(Elle rit.)
Vous voyei bien qu'on peut écouter sans effroi! C était la nuit; il faisait chaud!.,.
(Voyant qu'elle va l'interrompre)
Il faisait froid !
ÉLISE (riant)
Que vous êtes enfant!...
PHILOSTRATE (continuant)
La lune était levée ; Elle teintait d'argent les cimes d'olivaies^ Et la main dans la main^ le cœur contre le cœur...
(Voyant qu'elle va l'interrompre.)
...Nous écoutions les chérubins chanter des chœurs! Je vous disais, dans Vombre odorante des treilles...
ÉLISE (riant) Mais non; nous écoutions des chœurs!
PHILOSTRATE
Oui, d'une oreille ; Ce qui n'empêchait pas nui bouche de vous dire Des mots qui vous faisaient sourire^ d'un sourire Comme on n'en voit jamais au paradis!... Le ciel Oii r Amour étemel et providentiel S'occupe à diriger les sphères vagabondes.
Nous laissait tous les deux dans une paix profonde, Et dans ce jardin clair il ne nous semblait pas Qu'aucune heure plus douce eût attardé ses pas. Vous m'écoutidf alors, émue et sérieuse.
Devinant que parfois, sous des phrases rieuses. Tremble un amour réel dont ce rire est l'audace ; Vous comprenie^f qu'en cette minute fugace.
Quelque chose était là qui serait le bonheur Et qu'il fallait oser le prendre sur son cœur! Je vous disais : Cest vrai! L'âme est récompensée Par r étude des vers et des hautes pensées.
Mais pour leur conserver ce qui les poétise y Il faut cueillir les vers aux lèvres qui les disent. Et la solution des plus vastes problèmes S'ojffre, tout naturellement, à ceux qui s'aiment! Vous ne répondiez pas. Tandis que vous rêvie^. Une vigne enlaçant le tronc d'un olivier Dont les branches sur elle tombaient en arceau. Palpita du frisson de quatre ailes d'oiseaux.. Je ne vous parlais plus,.. Pourquoi parler encore Lorsque Von est délicieusement d^ accord...
lOO
Vous m'avie^ approuvé... Je t'avais entendue... Et nos lèvres se sont doucement confondues...
Pendant qu'il prononçait ces dernières phrases, Philostratb a attiré Élise contre lui et doucement elle s'est abandonnée. Ils s'embrassent longuement ; puis Philostratb, la gardant toujours dans ses bras, lui dit :
Alors f il est à moi^ ce joli cœur sans maître f
ÉLISE (sans bouger) Et que vous oublierez après-demain?
PHILOSTRATE (souriant)
Peut-être!
ÉLISE
Ahl méchant! Voulez-vous me faire regretter Déjà les vers de Dante... et Pamphilei
PHILOSTRATE
Écoute^ :
A r heure où la lumière est douce et presque éteinte^ Quand nous désunirons nos bouches moins ardentes Et que nos bras, un peu, dénoueront leur étreinte ^ Cest vous qui me dire^ quelques strophes de Dante.
lOI
Au rythme de mon cœur^ tout près de votre joue ^ Vous chantere^, selon que les rimes se croisent. Comment parlait Virgile à Sordel de Mantoue, Et le baiser qui tremble aux lèvres de Françoise.
Dans le vol étemel des vents qui se couroucent, L'amante nous dira son immense détresse; Et la plainte du chant sera presque aussi douce Que l'ombre de vos cils et Fodeur de vos tresses.
Alors dans le silence oit succombe le jour
Nous nous étreindrons mieux^ émus d'aimer ces vers.
Puisque c'est pour charmer les jeux de notre amour
Que Béatrice est morte et que Dante a souffert!
Je faime... Vous révieif f
ÉLISE (se soulevant un peu et souriant)
J'étais presque endormie. . .
PHILOSTRATE (regardant soudain à gauche) Voici Dionéo ramenant nos amies!
ÉLISE (se levant)
Et Pamphile!
FiAMifsTTA, Pahpinéa, Néiphilb, Philomèmb, ÉinLiB, Laukbtte et DiONâo, suivis de Pamphile, entrent à gauche.
PHILOSTRATE (debout, mais resté tout près d'Éuss) Bonjour!
FIAMMETTA (les r^;ardant avec surj)rise)
Eh bien? Qu'aves^-vousfait?
DIONÉO (narquois à FIAMMETTA)
Votis nous aviesf^ promis autre chose, en effet!
FIAMMETTA
Mais, je ne comprends pas...