‹ La MagdeleineChapitre 1 sur 15 · La Magdeleine · texte numérisé non relu

La Magdeleine

et la sueur couvrait ses membres poudreux , ruisselait le long de ses joues et tombait par gouttes de son front:

il ne se ménageait pas et travaillait, travaillait, comme un bon, infatigable et excellent ouvrier qu'il était.

Et quand son bois était ébauché,

que son ouvrage commençait à prendre couleur,

et que les coups de hache tombaient avec moins de vigueur et que les copeaux volaient plus légers,

alors, il chantait d'une voix forte et belle; il chantait, tout en travaillant, quelque air, quelques paroles de chanson ;

et, ainsi chantant et travaillant, il paraissait aussi gai et de bonne humeur que plein de force, d'adresse dans son métier, et de cœur à l'ouvrage,

et tout aussi capable de tenir sa place dans une joyeuse fête que dans un bon atelier où l'ouvrage ne fait jamais faute.

Cependant, il y avait sur son front comme une empreinte de tristesse mystérieuse.

— Bonne vieille?

— Belle dame, que voulez-vous?

— Quel est cet -ouvrier charpentier?. . . Il fait plaisir à voir, tant il emploie bien son temps, tant il est beau la hache à la main !

— Il arrive depuis peu de lointains voyages. Il était parti bon ouvrier, il est revenu meilleur ouvrier encore.

— Il ne fait pas plus attention à nous que si nous n'existions pas : il ne voit que son bois , et rien ne semble capable de l'en distraire. Je n'ai jamais vu pareil ouvrier.

— C'est bien vrai, belle dame, que c est un ouvrier extraordinaire.

— Mais, c'est qu'il est tout entier à son travail, comme un prêtre qui est à Tautel, comme quelqu'un qui accomplit une œuvre sainte.

— Tout comme s'il accomplissait une œuvre sainte.

— Quel admirable ouvrier !

— Oh! bien admirable! bien admirable !

— Pourtant il parait assez pauvre.

— Oh ! fort pauvre. Ça travaille, ça travaille sans relâche, et sa mère travaille de même aux choses qu'elle peut faire: mais c'est bon aux pauvres, aux vieillards, aux infirmes, comme c'est bon travailleur. Et puis, voyez-vous, le travail est estimé si peu dans le temps où nous sommes, que, tant bon ouvrier et tant bon travailleur qu'on soit, on ne peut guère amasser grand'chose ;

et les maladies, les malheurs, la guérie vous ont si vile mangé quelques pauvres deniers (ju'on avait pu amasser!

Hélas! ma belle dame, le temps est bien dur pour les pauvres gens ! On a beau avoir du mérite dans son état et des qualités de toutes manières, il ne vous en revient ni honneur, ni profit, ni rien : trop heureux quand on peut manger du pain tous les jours !

On n'estime plus rien que l'argent et la richesse.

Et il n'y a plus entre nous ni confiance, ni bienveillance , ni bonne volonté pour s'entr'aider.

Plus de foi! plus de crainte ni d'amour de Dieu! ni d'amour'du prochain!

Hélas! hélas! le temps est bien dur, ma belle dame !

On ne sait ce que tout cela deviendra.

Et la bonne vieille et la belle dame s'entretinrent long-temps ainsi, en face de l'ouvrier charpentier qui continuait de liavailler son bois

sans s'occuper d'elles, ni s'inquiéler si on le regardait ou ne le regardait pas.

Et la bonne vieille dit à la belle dame:

« Voulez-vous venir vous reposer un moment dans ma pauvre demeure, et je vous apprendrai quelque chose sur cet ouvrier ? »

— J'y consens de bon cœur, ma bonne vieille.

Et elles se rendirent dans la demeure de la bonne vieille.

Cette pauvre demeure avait un air de vieillesse et de bonhomie, comme celle qui l'habitait :

les murailles, à l'extérieur, en étaient à demi cachées par des lierres et par une treille de vigne;

sur la couverture de chaume croissaient quelques chétives mousses jaunes et des touffes d'herbes vertes ;

et aux pignons, où des pierres étaient tombées, et aux diverses fentes des murailles, pendaient des giroflées sauvages ;

et il y avait un banc de pierre à côté de la porte, à demi ombragé par les lierres et la treille de vigne, et qu'à force de s'y asseoir et de s'y reposer, on avait creusé en divers endroits.

Et l'intérieur de la pauvre demeure était simple, vieux, naturel, comme l'extérieur :

il y avait un vieux meuble, pour mettre tout l'avoir de la bonne vieille ;

une table vermoulue écornée ;

une vieille chaise de bois avec quelques ornemens de sculpture au dossier, présent sans doute de quelque bonne dame charitable, visitant les pauvres et les aidant dans leurs maladies.

Il y avait un banc qui chancelait sur ses pieds;

et un lit antique au couvre-pieds bien vieux,

bien usé, mais encore brodé, pailleté; héritage vénéré, transmis de générations en générations !

Et la bonne vieille possédait quelques broussailles dans un coin.

L'âtre de sa chétive cheminée aux piliers et au manteau usés, crevassés, à demi croulans, était noir comme la nuit la plus noire ;

et les murailles étaient noires, oudries par leau qui y suintait au jour des grandes pluies;

et la porte qui en fermait l'entrée était pourlie en bas, usée en haut; les planches en étaient disloquées , trouées, les chevilles tombées ou branlant dans les trous, et le verrou tenant à peine.

Et le tout était propre et soigné autant que possible.

Et quand on a vu une pareille demeure simple, pauvre et vieille, on s'en souvient davantage dans son cœur et sa mémoire,

que d'une foule de palais somptueux, do-

ir

ré5, élevés à grand renforl de travail et d'arl, de calcul et d'argent I

C'est un pareil réduit qui abrite vieillards et bonnes vieilles < t petits enfaus pauvres , et tous ceux qui n'ont rien :

c'est la demeure du cultivateur, de l'ouvrier, la demeure de tous les travailleurs, la demeure du grand peuple de la terre qui bâtit nos grandes villes et toutes nos belles demeures, et par qui nous viennent nos moissons et nos troupeaux, nos alimens et nos vêtemens.

Il coule dans cette demeure des larmes et A/a> \ C- Ides sueurs ; il y a un sort obscur, refoulé, et •^ I f*« line grande force de corps et de cœur pour le ^, j w 'supporter ; il y a comme une empreinte du . / doigt de Dieu, qui nous avertit que cette demeure est sous sa garde, et que s'il a fait là une part si petite et chétive, c'est qu'il a mis là sa force et son courage, et une foi dans sa bonté que rien ne peut ébranler.

Et il y a une joie intime, cachée dans cette demeure,*

pareille au filet de source imperceptible qui alimente le puits du pauvre;

,t les anges de NoU.-Dame ve.Uenl K U

porte et la visitent.

• « c'^n souvient davantage Voilà pourquoi on s en souvie

dansson cœur et sa mémoire,

.ued'unefouleaepalaissomptueux,dores,

.levés, grand renfort de travail et d'art, de calcul et d'argent!

— Ma belle dame ! ma belle dame ! pourquoi tant regarder ma pauvre demeure 1 Cela me fait honte en vérité : épargnez-moi, ma belle dame ; respectez la misère de la pauvre vieille.

— C'est sans doute à pareille demeure que se retire le soir l'ouvrier charpentier dont vous allez me parler !

— Un peu moins triste, ma belle dame : car je suis seule, toute seule! et le charpentier est le soir avec sa mère , et la mère est avec son fils.

— Allons, ma bonne vieille, allons nous asseoir sur le banc de pierre, à la porte, et parlons du charpentier !

— Allons, ma belle dame, allons. Mais nous avons lanl attendu et regardé à droite et à gauche, que déjà il se fait tard, et, si vous demeurez loin d'ici, je ne sais comment vous pourrez vous rendre.

— Eh bien ! je ne me rendrai pas ; ne voulezvous pas me donner l'hospitalité pour celte nuit?

— Ma pauvre demeure est-elle digne de vous recevoir?

— Ohî trop digne! trop digne!

— Alors , je vous offrirai mon lit et tout ce que j'aurai;

et moi, je dormirai sur ma chaise, comme lors que je veillais, à son lit de mort, mon bon vieux mari que Dieu m'a enlevé.

— Non, ma bonne vieille, vous coucherez dans votre lit, et c'est moi qui dormirai sur la chaise.

— Je ne le souffrirai jamais.

— J'ai passé, croyez-moi, de bien plus tristes nuits, des nuits bien plus dures, et je le veux ainsi, ma bonne maman.

Asseyons-nous donc en face de ce beau soleil couchant , vous à votre place accoutumée, et nnoi à vos côtés, et parlons ensemble comme si vous étiez ma mère chérie, et moi votre chère fille.

Parlons du charpentier, parlons-en jusqu'à ce que le sommeil nous vienne; alors, nous bénirons et prierons Dieu, et nous nous en irons dormir.

Et la bonne vieille était tout émue de ce qui lui arrivait...

et ne savait comment commencer son récit sur le charpentier, ni que dire...

et plus elle attendait pour commencer, plus son émotion el son trouble augmentaient,

tant qu'enfin elle poussa de longs soupirs, pleura un moment...

et se rassura.

— Commençons, ma bonne vieille, commençons.

— Commençons. Vous permettrez que je ne vous dise rien de son enfance : car on en dit et il en court tant et tant de récits , que cela serait trop long.

— Racontez-moi ce que vous voudrez*

— Donc, son père étant mort, il resta encore une année avec sa mère qu'il aime comme un bon Bis doit aimer sa mère , non point beaucoup en paroles , mais en œuvres et du fond du cœur, ce qui vaut mieux.

Or, voici qu'un malin il met sa hache sur son épaule, dit adieu à sa mère, et pari.

Et nul ne sait ce qu'il est devenu ;

et on le dit mort, et on lui suppose des actions abominables qui l'ont fait se sauver, et on le dit caché; enfin on fait mille et mille récits sur son compte.

Et voici qu'un soir, étant couchée auprès de mon pauvre (léfunl, je pensais tristcnicnl à mes (Jeux petits enfans, dont le méchant roi Hérode avait fait écraser la tête sur la muraille , sous mes propres yeux, dans le massacre général des enfans qui alors eut lieu dans toute la Judée...

Je pensais donc à mes deux pauvres petits innocens, et au charpentier qu'en ce temps-là sa mère, aussi prudente et courageuse qu'elle est laborieuse^ charitable et belle, emporta dans des pays éloignés...

et , dans ces pensées , je m'endormis.

Et voici que je vis; durant mon sommeil, une apparition lumineuse qui me glaça d'effroi et me fit écrier : « Ils ont écrasé la tête à mes deux petits enfans contre la muraille! Venez-vous maintenant mettre le feu à la maison et démolir la muraille? »

Et une voix me dit:

« — Femme, je ne viens point ajouter à votre misère, rassurez-vous. »

« — Retirez-vous , retirez-vous ! »

T. If. 2

« — Je veux rester près de toi. »

M — Kélas! noire misère est déjà assez

grande. »

« — Est-ce donc moi qui ai amassé sur le

pauvre peuple la désolation grande qui pèse

sur lui? »

« — Je ne sais ; mais retirez- vous. »

<• — Rassure-toi ; et dis-moi si tu sais ce

qu'il y a dans le monde, »

<x — Non, et je ne m'en inquiète pas. »

* — Tu dois cependant le savoir et le voir:

car c'est en le sachant et le voyant que vous

pourrez alléger peu à peu votre misère. » « — Je ne veux ni le voir ni le savoir. » « — Ecoute! écoute! (me dit la voix avec

autorité. )

» Sais-tu qu'il n'y a par le monde ni puissant, ni roi ; qu'il n'y a ni docteurs, ni prêtres?» « — Je sais au contraire qu'il y a de tous

ees geris-là. »

«• — Ils en ont les marques, mais non le

caractère.

« Il n'y a pas de |)uissant (|ui ail ries enlrailles pour ceux qui le suivent, et qui soil suivi parcequ'on l'aime ;

» (jui possède la vraie grandeur qui est iorce et justice; pas de puissant cjui soutienne le faible écrasé et volé, et abaisse et châtie le superbe, le méchant, le tyian.

rt II n'y a pas de roi dont le règne soit [)our le peuple, comme est pouj' une armée en marche une tente bien dressée, magnifique , sous laquelle l'armée peut se re|)oser en toute confiance et gloire.

» Il n'y a pas de docteurs : car, en parcourant le monde, on ne trouve qu'ignorance et superstition, et misère, et peur, égoïsme et lâcheté; et quand une terre est en friche et ne produit que desépines, peut-on dire qu il y ades cultivateurs?

» Et il n'y a pas de prêtres qui fassent jaillir du rocher du désert une source d'eau vive; qui fassenl pleuvoir du ciel sur le pauvre peuple épuisé de labeur, une manne nourrissante, un pain de vie. »

« — Hélas! hélas! ce n'est que trop vrai! »

« — Il n'y a que des riches. »

« — Et qu'est-ce que le riche? »

« — Le riche qui n'est que riche est la sangsue qui épuise le corps jeune et robuste, la vermine qui ronge les en fans et les vieillards ; c'est la paralysie et la peste; c'est la peur, l'égoïsme, la lâcheté, la crasse; c'est un être qui n'a ni cœur, ni tête, ni bras, ni jambes , mais des yeux pour regarder sans voir, des oreilles pour écouter sans entendre, une langue pour parler sans rien dire, et un ventre pour engloutir, engloulii' et toujours engloutir. Ça croit que l'argent est tout, et ça ne fait rien, c'est oisif. »

« — Hélas! mon Dieu! c'est bien là leur portrait! »

« — Et ça porte un manteau de plomb bien fermé de toutes parts , qui enchaîne en luimême tous les mouvemens de son cœur et refoule au dehors tous les mouvemens du cœur des autres ; et c'est sec, et dur, et flasque, et

pourri comme les os el les cliairs d'un cadavre. »

« — Et tout cela cependant pèse sur le pauvre peuple ! »

« — Oui, tout cela. »

— Alors la voix se tut , et la grande clarté qui m'avait d'abord éblouie sans me laisser voir aucune forme, s'affaiblit un peu , et une main mystérieuse, douce et fraîche comme la main d'une belle femme ou d'un ange, s'avança , tira un rideau...

et j'aperçus , sur une route a perte de vue , un homme qui marchait à grands pas....

cet homme était notre charpentier, avec sa hache sur son épaule , qui marchait ainsi à grands pas.

1! s'acheminait vers un grand château retiré,

solitaire, où il arriva bientôt, heurta à la poile du bout du manche de sa hache , dit qu'il voulait parler aux maîtres du château, et entra. Et on rintroduisit devant trois vieillards à l'aspect tout-à-f'ait vénérable, à la longue barbe blanche ondoyante, aux longs manteaux flottans , et dont tout l'entourage inspirait le respect et l'admiration.

Arrivé en leur présence , il pose sa hache à terre, et , appuyé sur le manche, il leur dit :

« — Vieillards vénérables, vous m'êtes venus visiter quand je n'étais encore qu'un petit enfant nouveau-né; je viens m'acquitter envers vous , et vous visiter à mon tour. Salut ! »

Et les vieillards s'inclinèrent njajestueusement, ne comprenant rien à ce qu'ils venaient d'entendre , et se demandant silencieusement

en eux-mêmes ce que signifiait la venue de rëtran[;er qui ëiait devant eux ; et l'un deux l'interrogea sur ce qu'il faisait et cherchait ainsi.

« — Je suis charpentier , et je voyage et je travaille. L'homme doit connaître le monde , afin d'être mieux en état de le servir. »

Et les vieillards comprenaient moins encore... Alors, voyant leur embarras, il les interrogea à son tour, leur disant :

« — Jusqu'à quelle limite Alexandre est-il parvenu? »

« — Jusque dans l'Inde. »

a — Et César ? »

« — Jusqu'aux Orcades? »

Et alors , désignant sa hache de la main , il leur dit :

« — Eh bien ! avec cela, on va par-delà l'Inde el les Orcades ; et l'on fait le tour du monde. »

Et les vieillards ne comprenaient pas plus ces paroles que les autres : ils ne voyaient pa^ qu'il leur disait qu'un ouvrier pouvait aller

narlout cl Iravadler de son métier dans tous les pays , sans empèchemenl véritable.

Il les interrogea de nouveau, leur disant :

« — Vieillards vénérables , vous avez une grande réputation de sagesse : je serais donc lieureux si je connaissais votre pensée sur les docteurs du monde.

» Croyez-vous qu'on puisse en savoir autant et plus qu'eux sans avoir appris ni à lire , ni à écrire? »

Un vieillard répondit , à demi indécis , car il ne savait ce qu'on lui demandait :

M — Nous ne le croyons pas. »

u — Toutefois , je vous prierai, vieillards vénérables, de considérer pour un moment un petit enfant à la mamelle.

» Yoyez-le , alors qu'il est rassasié du lait maternel : il se donne un léger mouvement, en poussant un cri joyeu?:, jette ses petits bras potelés autour du cou de sa mère, et il la regarde, et sourit à celle qui lui donne la vie.

») Les docteurs, de leur côté, que font-ils?

» et que savent-ils de beaucoup plus sage et meilleur sur la vraie science de la vie, que ce petit enfant?

» Ils raisonnent, écrivent, discutent, argumentent, critiquent beaucoup ;

» mais savent-ils aimer et bénir ce qui les aime , comme le fait le petit enfant à la mamelle?

M Savent-ils aimer et bénir ce qui leur donne la vie?...

» Et s'ils ne savent pas premièrement aimer et bénir ce qui les aime, ce (|ui leur donne la vie,

» qui a le plus de sagesse et de vraie science,

.. des docteurs qui ne contiaisseal ni Iw reroiinaissance ni l'amour,

.. ou du pelit enfant qui , lorsquM est rassasié du Uit maternel , se donne un léger mouvement en ])()ussant un cri joyeux, jette ses petits bras DOtelés autoui- du cou de sa mère, la regarde , et sourit à celle qui lui donne la vie.-* »

Les vieillards ne savaient que répondre , tout surpris qu'ils étaient de la nouveauté de pareilles questions, et ils se parlaient entre eux, se perdant en conjectures et en indécisions.

Et Fun des vieillards murmura vaguement, comme s'il se fût parlé à lui-même :

« ^- Et... qu^'est-ce qui donne la vie?... »

Il répondit:

« — Dieu d'abord ,

» et encore Dieu.

» Dieu, par les mains de tout ce qui travaille pour nous nourrir, désaltérer, vêtir et abriter ;

» Dieu, par le cœur de tout ce qui aîme^ et, en aimant , nous allège le faix du travail , et nous fait la vie meilleure, comme une suave liqueur mêlée à un breuvage amer;

» Dieu, par la force ^atbail et de sympathie qui rapproche, unit, marie tout ce qui est animé, fond deux existences ensemble et n'en fait qu'un seul cœur, une seule chair, une seule existence, et ainsi change, mais avive, perpétue toute vie , toutes choses ;

» Dieu, par sa parole,

» Dieu donc d'abord ,

» encore Dieu,

» et toujours Dieu. »

Cette réponse du charpentier parut frapper beaucoup les vieillards, qui se regardèrent

entre eux coiuine pour se témoigner leur siuprise cl leur élonnement.

Il leur adressa de nouveau la parole.

« — Vénérables vieillards , veuillez permettre encore à l'ouvrier , votre serviteur , qui est devant vous , de vous adresser une question. »

Les vieillards inclinèrent la tête en signe d'affirmation , en même temps que leurs visages exprimaient un sourire de satisfaction pour ce qu'il venait de dire.

« Permettez-moi donc de vous demander ce que vous pensez du riche et de l'homme qui n'a rien ;

» et quel sort est préférable , le sort du riche ou le sort de l'homme qui n'a rien. »>

Alors , l'un des vieillards se leva majestueusement et répondit :

a — Chacun de nous autrefois a été roi d'un royaume ;

» mais, étant roi , chacun de nous s'apercevant qu'il ne pouvait régnei' qu'en accumulant

de plus en plus sur sa tête la haine et la malédiction de tous ses sujets ,

» nous avons abdiqué tout pouvoir sur les hommes ;

» mais nous avons cru sage de conserver la richesse. »

« — Vénérables vieillards , je me garderai bien de blâmer votre conduite, et ce que vous avez fait dans votre sagesse ;

» mais je suppose que moi qui n'ai rien je sois à même de devenir riche : que devrais-je faire? »

Les vieillards furent encore grandement surpris d'une pareille question, et ne savaient quoi répondre quand il poursuivit :

« — Je pense donc que je ne devrais pas accepter de richesse , et pas davantage d'autorité. «

Et , désignant de la main sa hache et sa poitrine :

H — Cela et cela suffit à la richesse et à l'autorité que j'ambitionne. »

Kt , (lé^igtiant sa liarhn :

« — Avec rela et un peu de cœur à l'on vra|;e, on est libre;

») et r homme libre est respecté des autres et fie lui- même ;

» et il V a un tiésor en lui, inappréciable, et cju'aucunc autre richesse ne peut donsier , ni remplacer, ni compenser. »

Et, appliquant fortement la main sur sa poitrine :

« — Et avec cela, on se fait aimer, parce que soi-même on aime.

» Et avec la liberté et l'amour, que ne fait- on pas!

» On fait ce <|ue'ies riches et les rois ne sa- \ eut et ne peuvent faire :

» on change en mieux le sort des autres et son propre sort ;

» on extirpe la haine, la malédiction ; et , de l'homme qui ressemblait à un désert plein de ronces et d'animaux malfaisans , on fait une terre fertile et sûre (ju'on ensemence de pur froment et qu'on plante de vigne et d'olivier. »

Xï

Alors, l'un des vieillards se levant subitement, ouvrant de grands yeux ébahis , et les bras étendus, et la bouche béante... s'écria ;

« — C'est le Messie 1 c'est le Messie !

» c'est renvoyé de Dieu !

» c'est le fils du Très-Haut ! »

Et les trois vieillards vénérables se jetèrent à ses pieds la face contre terre , et tout ce qui les entourait les imita et se jeta la face contre lerre...

et lui-même se jeta la face contre terre...

et quand les vieillards se relevèrent et qu'ils

le virent ainsi la lace contre terre , ils en lurent vivement attendris ,

et lui crièrent tous à la fois , comme d'une seule voix :

0 — Fils du Très-Haut ! fils du Très-Haut l que faites-vous? »

« — Ce que vous avez fait vous-mêmes

je viens de m'humilier devant Dieu. »

« — Mais à quoi bon cette hache... cet habit... ce métier?... »

« — Je vous l'ai dit tout à l'heure. «

« — 11 est vrai... Alors, que pouvons-nous faire pour vous ? quels présens pouvons-nous vous offrir ?...

y>. Où sont tous nos serviteurs et tous nos esclaves , pour recevoir l'hôte qui nous arrive et le servir? »

« — Le fils de l'homme est votre serviteur et le serviteur de vos esclaves, et n'a personne pour le servir. »

« — Alors... nous vous donnerons un banquet et une fête. »

o — En d'autres temps , vieillards vénérables; mais pas r^iaintenant : le temps des banquets et des fêtes n'est pas venu pour moi. »

« ~ Et que voulez-vous donc que nous fassions pour vous et en mémoire de vous ? »

« — Faites pour Dieu, pour moi et en mémoire de moi, tout le bien qu'il vous sera possible.

» Aimez le pauvre et l'esclave, comme la mère aime le . fils de ses entrailles ;

» car nous naissons tous pauvres et esclaves ,

» et la mère vraiment bonne nous fait libres, et riches de la véritable richesse. ^

» Soyez bons comme cette mère vraiment bonne.

» Si vous étiez esclaves et que ceux qui sont Tuaintenaul vos esclaves lusseut vos maîtres , que voudriez- vous qu'ik fissent pour vous?

»» Vous voudriez en être aimés, comme la mère vraiment bonne aime les enfans de ses entrailles ;

» vous voudriez qu'ils fissent pour vous ce qu'on a fait pour moi, qu'ils vous apprissent ou fissent apprendre un métier, qu'ils vous missent un outil à la main, vous disant : Tu es libre.

» Et, pendant que vos maîtres feraient ces choses pour vous, votre cœur se changerait comme un bloc de marbre brut, qui devient une belle et ravissante statue sous le ciseau d'un grand artiste;

»> et vous vous diriez, chacun en lui-même : Mamtenant ,yc suis riche!

» et vous n'envieriez aucune richesse, aucun pouvoir;

» et vous agiriez envers les autres comme déjà on eût agi envers vous ;

» et non-seulement envers le pauvre et l'esclave, mais envers toute personne sans exception :

» vous leur feriez tout le bien qu'il vous serait possible.

» Et alors que vous agirez ainsi, je ne vous dirai plus que je suis votre serviteur et le serviteur de vos esclaves , car il n'y aura plus d'esclaves ni de maîtres ;

» mais je vous appellerai : Mes frères/ ^) et le travail ne me pressera pas tant que je ne puisse assister à vos fêtes et prendre ma place à vos banquets.

» Travaillez donc do manière à ce que ces choses airivent le plus tôt qu'il se pourra.

5) L'out^rier est seul à la peine :

» le riche et le puissant ne Taident pas,

» ou ne l'aident que par force et violence, et cela ne s'appelle pas aider notre frère.

r> Et il n'y a qun la bonne volonté qui prospère, et qui produise une moisson vraiment bonne pour nos frères et nous.

» Uouwricr est seul d la peine :

» il a trop d'ouvrage pour le bien faire; il a le travail du monde sur les bras.

» Prêtez-lui secours, venez à son aide I

)» Faites tout cela pour Dieu , pour moi et en mémoire de m'oi. Ainsi-soit-il! »

La bonne vieille s'arrêta, en achevant de prononcer ainsi-soit-il , tout épuisée de fatigue et d'émotion, et ne put de tout un moment continuer le récit de sa vision.

Et la belle dame qui l'écoutait lui témoignait en mille manières toute l'affection et la reconnaissance qu'elle lui portait pour la peine qu'elle lui causait, et elle lui parlait en douces paroles.

— Oh! bonne mère! bonne mère! que je dois vous aimer et que je vous aime !

que je vous aime, pour m'avoir amenée dans votre pauvre vieille demeure ;

|)our m'avoir ouvert votre cœur*;

pour m'avoir dit ce que je viens d'entendre 1

Tout cela me ramène comme sur l'eau, me rejouit, me fait bien :

j'en aime mieux tout ce que je vois ;

et je me sens moins faible ;

et je sens comme une main chérie, puissante, qui comble l'abîme de misère et de ruine qui est en moi !

— IN'est-il pas vrai, ma toute belle ! que le bon Dieu n'abandon-ne pas encore son peuple, et qu'il ne faut jamais désespérer de sa bonté?

— C'est bien vrai!... et pourtant, il faut que sa bonté soit bien grande et sa miséricorde infinie, pour que tous puissent espérer.

— Ah !.. . mon Dieu ! il me semble que vous tiemblez el palissez, ma pauvre belle dame !

— i\on... ce n'est rien...

Bonne mèreî bonne mère! continuez à m'en- Iretenir de votre vision et du charpentier.

— S'il ne faut que cela pour vous remettre, très-volontiers :

Il prit donc congé des trois vieillards vénérables, dont il ne voulut absolument rien recevoir : ni or, disant que son travail suffisait pour le faire vivre ; ni aucun autre présent, disant qu'il en avait assez à se porter lui-même avec sa hache.

Il allait donc ainsi par le monde, travaillant le jour de son métier ou voyageant ; et la nuit , cherchant les docteurs et les sages des divers pays, pour les interroger, s'entretenir avec eux, et apprendre dans ces entretiens tout ce que savait le monde :

non pas, disait-il, qu'il ignorât ce que savent les docteurs et les sages, aussi bien que ce qu'il y a dans les écritures ; mais il ne le savait pas à la manière du monde : comme un homme qui

saurait fort bien comment on sème le ble et comment le blé pousse et arrive à maturité, mais (jui, n'ayant aucun usage des divers terrains, des diverses cultures, et de la variété et du mélange des semences, n'en serait pas moins, malgré toute sa science, un fort mauvais cultivateur.

Il allait ainsi toujours en s'éloignant, et passa par bien des pays ;

tant qu'enfin il arriva à une limite d'un pays où on lui cria : On ne passe pas !

Et lui, sans tenir compte de la défense, passe et s'en va droit à celui qui lui avait crié : On ne passe pas! et lui dit : Qu'y a-t-il? — H y a que vous êtes étranger, et que les étrangers n'entrent pas ici. — Je suis ouvrier. — Ouvrier... c'est possible; mais vous n'en êtes pas

moins ëlranger. — Vous êtes dans l'erreur. Faites moi parier à l'un de vos chefs.

Un chef fut appelé, et il lui dit :

t' — Qu'y a-t-il donc, qu'on défende l'entrée de ce pays à un ouvrier qui voyage pour s'instruire à fond dans son métier, et devenir aussi bon ouvrier que possible? »

« — Il y a que nous avons déjà trop d'ouvriers et trop de monde à nourrir, et que si nous laissions entrer chez nous les ouvriers étrangers, cela serait autant de travail de moins pour nos ouvriers et autant de bouches de plus à nourrir ; et que cela augmenterait la misère de nos ouvriers. »

« — C'est donc dans l'intérêt de vos ouvriers que vous agissez ainsi? »

« — Dans leur unique intérêt. »

« — Alors, faites que je parle à un ouvrier de ma profession. »

Après quelque hésitation, un ouvrier charpentier fut appelé, et il lui dit :

« — Camarade, je viens vous demander de travailler avec vous de mon métier, afin d'apprendre avec vous ce que vous savez de plus que moi ; et ceux d'ewtre vous qui seront désireux d'apprendre ce qui se fait dans mon pays, je leur en enseignerai le chemin, et ils se perfectionneront de même dans leur métier, en apprenant ce qu'on fait chez nous et qu'on ne fait pas ici. »

Et l'ouvrier charpentier appelé, regarda le chef, comme pour le consulter sur ce qu'il avail h faire.

Le chef lui dit :

« — Vous pouvez répondre : je vous crois assez de raison pour penser que vous n'agirez pas contre votre propre intérêt. Répondez donc; et. selon votre réponse, il sera fait. »

Alors, l'ouvrier appelé dit aussitôt à l'ouvrier étranger, en lui tendant la main :

« — Camarade, sois le bien-venu ! »

Et le chef, entendant cette réponse, en fut tout ébahi, et pâlit, et s'indigna, disant à part lui :

« — Cette populace sera à jamais stupide, quoi qu'on fasse, et n'entendra jamais rien à ses intérêts. »

Le charpentier étranger et l'autre charpentier entrèrent, et les charpentiers de la ville lurent en grande joie et donnèrent une fête magnifique à leur camarade l'étranger ; et, du-

AS

ranl la lele, notre charpentiei , clevantla voix, (lit aux ouvriers :

a — Camarades, il n'y a plus d'élrangeis pour les ouvriers.»

Et les ouvriers repétèrent tous d'une voix :

« — Il n'y a plus détran^jjers pour les ouvriers! »

« — Camarades, il n'y a que des frères pour les ouvriers. »

« — Il n'y a que des frères !

» 11 n'y a que des frères ! »

Et tous de se regarder les uns les autres, de se tendre la main ©t de se la presser vigoureusement, en se disant :

« — Frère ! »

Et il semblait qu'ils ne faisaient tous qu'une même famille.

Et tous disaient qu'ils n'avaient jamais vu de fête pareille, si belle et réjouissante pour les yeux, et si bonne pour le cœur.

Et noire charpentier, élevant de nouveau la voix, dit aux ouvriers :

« — Camarades, afin que celte fêle demeure à jamais dans le souvenir des hommes, féconde, utile, joyeuse et belle,

» consacrons-la par une œuvre ;

» et, cette œuvre avec la fête se renouvelant chaque année à pareil jour,

» la mémoire ne s'en perdra point dans les ' siècles des siècles. »

« — Que faut-il faire ?

» Que faut-il faire? »

(' — Choisissons parmi nous les anciens qui sont dignes déjuger d'un travail ;

» et, le choix étant fait,

» allons chez un maître ouvrier, et demandons-lui de nous donner à chacun du travad pour quatre heures ;

» et, le travail étant terminé, ' » les anciens passeront, examineront chaque travail et jugeront qui sera le premier *,

» et, le jugement étant prononcé,

» celui-là qui sera jugé le premier sera conduit en triomphe, ayant à ses côtés les anciens,

» et autour de lui et à sa suite, tous les ouvriers et tous ceux qui voudront être de la léte;

M et, durant toute la fête,

» il lui sera rendu les honneurs qu'on rend aux premiers du monde;

» et, durant toute la fête,

» il aura parmi nous les attributs et l'autorité des premiers du monde. »

Tous les ouvriers répondirent avec calme et dignité :

« — Qu'il en soit ainsi. »

Et ils étaient dans l'admiration de ce qu'ils venaient d'entendre, e-t ils portaient envie au bonheur de l'étranger qui venait d'une patrie où de pareils usages étaient établis.

Mais un grand silence se fit tout-à-coup ; et une voix s'éleva, qui dit :

« — Quiconque remuera la main, ou le pied, ou la Ir.ngue, pour obéir aux conseils de Tétranger, sera écrasé sous la pierre, lui, sa femme, et ses enfans, et ses proches. »

Et tous tremblèrent, et baissèrent la tète en silence, et n'osèrent remuer la main, le pied, ni la langue.

Et notre charpentier dit à part lui :

« — Le temps n'est pas venu. »

Et il passa outre.

Il reparut bientôt devant un homme qui semblait avoir autorité sur un grand nombre. Il lui adressait la parole en l'interrogeant :

« — Savez- vous comment on gouverne? »

« — C'est une grande science où il faut beaucoup de prudence, de pénétration, de prévoyance, de discernement, de connaissance des hommes ! . . . »

« — Vous croyez peut-être qu'on gouverne en sachant dissimuler ses desseins et ses pensées, et en sachant découvrir les desseins et les pensées des autres ? »

« — Cest un peu ceia. »

« — Vous êtes dans l'erreur : cela ne s'appelle pas gouverner, mais dissimuler ou mentir.

» Gouverner, c'est être grand au-dessus des autres, c'est être vrai, c'est être juste, c'est être généreux ; en sorte que ceux sur qui on a autorité disent de nous : Il est digne d'être notre chef, car il nous est vraiment supérieur, et il nous donne l'exemple de la vérité; de plus, il est juste et bon à Timage de Dieu. «

« — En agissant ainsi, on perd ies nations et l'on se perd soi-même. »

« — Appelez-vous perdre les nations, que de les mener sUr le chemin de la gloire aux grandes choser ; et se perdre soi-même que de se préparer une belle mort?...

» Les nations ne doivent-elles pas suer au travail des grandes choses ou des choses triviales et sans prix?... et chaque homme ne doit-il pas mourir d'une mort insignifiante ou vile et lâche, ou d'une belle mort?...

» Seulement, à celui-là qui croit que gouver-

ner, c'est ruser, lroiii])er, dissimuler, iiienlir, il pénètre des voix à son oreille, qui disent : Malédiction! malédiction!... Et, en approchant de la tombe, il se dit en lui-même : « C'est ici le néant!., ou le châtiment.» L'autre, au contraire, entend des chœurs reconnaissans qui le bénissent et lui annoncent qu'il sera béni dans les siècles des siècles ; et il se dit en lui-même, souriant en marchant vers la tombe : « Ils enseveliront mon corps dans un manleau de [gloire, et je m'en irai à Dieu. »

Il s'entretint encore avec ce chef quelcjues momens sur le même sujet, puis il lui dit :

« — Et la liberté ! qu'en pensez-vous? »

« — C'est un mol qui promet beaucoup el ne procure que discordes, déchiremens, révolutions et ruines. »

« — La liberté est semblable à l'amour.

w Lafemme conçoit pai l'amour; elle porte son fruit avec peine et l'enfante avec grands déchiremeus et douleurs ; et pendant que cette œuvre de l'amour s'achève sous le soleil, la mère et le père vieillisent, deviennent semblables à des ruines, et meurent. Il en est de même des œuvres de la liberté : elle rajeunit, régénère les nations, comme l'amour rajeunit et régénère la famille humaine.

» Mais, parce que le père et la mère vieillissent après avoir donné le jour i\ leurs enfans, et meurent, faut-il pour cela qu'ils maudissent l'amour ? Et parce que vous rencontrez des ruines sous vos pas et des orages autour de vous, faut-il pour cela maudire la liberté?. .

» Oh ! non, non !

» Et bien plutôt, bénis soient à jamais l'amour et la liberté ! »

« — L'ordre et la stabilité sont-ils donc d'un si faible prix ? »

(( — L'ordre sans doute est une bonue chose, mais mieux vaut la vie; la stabilité est bonne également, mais mieux vaut le travail et les œuvres ; également la beauté dans les objets d'art est loin d'être méprisable, mais mieux vaut l'ame du dernier des vivans; et le Dieu des Ecritures doit certainement être écouté , mais il faut surtout aimer le Dieu vivant,

le Dieu qui nous porte dans sa main, comme la mère porte sur son bras son jeune enfant, la bouche attachée à sa mamelle. . . son jeune enfant que déjà elle a porté dans ses entrailles.

» Bénis soient donc à jamais l'amour et la liberté ! bénis soient la vie , le travail et les œuvres, le Dieu vivant! »

« — Qu'ils soient bénis! »

Je le perdis de vue assez long-temps.

Et je ne le revis qu'au moment où il arrivait sur les limites de deux pays qui étaient en guerre l'un avec l'autre.

Il marchait , comme de coutume , à grands pas, ayant sa hache sur son épaule ;

et, marchant ainsi, il s'en fut droit au général de l'une des armées qui allaient se mesurer dans une sanglante mêlée.

Le général était un homme d'âge et à cheveux blancs.

Après (juelques paiolesdc salut, notre cliaipentior lui dit :

(1 — Pourquoi lailcs-vous la [guerre à ce peuple? »

« — Parce qu'il a méfait contre nous. »

« — Et pourquoi ce peuple vous fait-il la guerre? »

« — Parce qu'il prétend de son côté que nous avons méfait contre lui, ce qui est faux. »

« — Mais encore, pourquoi avez-vous guerre ensemble ? »

« — Je ne sais nen de plus que ce que je viens de vous dire; si vous en savez davantage, vous, dites-le. »

« — Vous allez vous battre, parce que l'un et l'autre vous avez méfait envers Dieu :

» comme un homme parmi vous qui a méfait contre votre société, vous le livrez à l'exécuteur qui lui tranche la tétc ;

» et le sang répandu est infâme pour celui qui le perd, et n'est point honorable pour celui qui le répand et le fait répandre.

» Mais ici c'est Dieu contre qui on a méfait, et les crimes changent de nom , et l'exécution change de nom également :

» car c'est Dieu lui-même qui juge, prononce et fait exécuter ;

» et les arrêts de Dieu sont toujours glorieux et grands.

» C'est pour Dieu une voie de réconciliation, de relèvement,

» et non de mort et d'infamie , comme tout ce que les hommes font pour eux seuls, et en leur seul nom, et en leur seul intérêt, »

Le général qui ne se battait point au nom du Dieu des armées , élait grandement surpris d'entendre de pareilles paroles.

et il s'écriait :

« — La justice et le bon droit ne suffisent-ils pas? »

« — Et d'où vous vient la justice?

» sinon de Dieu ; » et le bon droit?

» sinon de Dieu encore; » et la victoire, et la gloire, et le courage, et la fortune des armes ?

» sinon encore de Dieu, et toujours de Dieu. » Et la justice et le bon droit ne suffisent pas : » Dieu veut surtout la réconciliation , le relèvement ;

» Dieu veut l'aide et le secours entre les peuples ;

1) Dieu veut la liberté ; » Dieut veut , veut l'amour!

» et Dieu se sert de tous les moyens pour ensemencer les hommes de ces graines choisies :

» réconciliation , relèvement, aide, secours, liberté, amour !

» Dieu se sert de tous les moyens , même de la guerre sanglante, quand il n'y en a pas d'autre. »

« — Et moi, je vous dis que je ne cesserai jamais de mépriser et haïr nos infâmes ennemis , et de leur vouer une guerre d'extermination. »

« — Dieu saura bien changer votre cœur dans la sanglante mêlée , ou , après , y étouffer le mépris et les haines ;

» Dieu saura changer de même toutes les résolutions des deux camps, et rendre la bataille favorable aux semences de Uberté et d'amour que sa main va répandre. »

Et le général impatienté dit :

„ — Alors donc, voulez-vous vous battre avec nous contre nos ennemis? »

« — Je n'ai rien à démêler avec vos ennemis ;

« et je n'ai pas d'ennemis;

» et chacun se bat à sa manié? e ;

» el les armes que vous portez ne sont pas les armes qu'il me î'aul pour la lutte que j'aurai à soutenir. »

Ils se dirent encore quelques paroles , et se quittèrent.

ils étaient assis sur une longue poutre, notre charpentier au milieu de plusieurs charpentiers comme lui ^ et il leur disait :

« — Le travail est le chemin du paradis ; le travail est le chemin des merveilles ; le travail est le chemin des délices. »

Et celui qui paraissait le plus rieur de la troupe répondait :

« — Et moi je soutiens que celui qui est riche et ne fait rien est dans le vrai paradis, et qu'il possède les merveilles et les délices. »

Et les autres ouvriers approuvaient ces paroles en ricanant.

Et notre charpentier reprenait :

« — Celui qui ne fait rien est le dernier des hommes. Il n'est pas même le dernier : il est comme s'il n'était pas. »

« — Celui qui, pouvant ne rien faire , travaille, est le plus grand imbécile de l'univers. »

« — Et qu'est-ce qu'on a quand on ne fait rien ? »

« — On a le bonheur. »

« — On a l'ennui , la maladie, le dégoût de toutes choses... et 'je n'ajouterai pas quon n'est aimé de personne et qu'on n'aime rien ; car vous ne sauriez ce que je voudrais vous dire, n'est-il pas vrai? »

Et leur réponse fut un long ricanement prolongé ; non pas un ricanement vrai , mais bien un ricanement forcé, hoquetant, comme quelqu'un qui est payé pour ricaner et qui ricane en dépit qu'il en ait.

M — Je ne vous dirai pas également que vous

i>2 avez le cœur aussi bouche et resprit aussi slupideque vous êtes lâches au travail... »

A ces paroles, le ricanement cessa, et ils se levèrent pleins de colère ; mais comme lui ne se levait pas et ne faisait pas attention à leur colère, ils se rassirent Fun après l'autre en murmurant, et il continua :

cf — Vous êtes plus innocens que coupables de ce que vous êtes.

» Et les plus coupables sont ceux dont l'é- PjOïsme , l'Insouciance . Toisiveté et les lâches exemples ont fait votre éducation.

» Placés en vue de tous par leur naissance, leur pouvoir ou leur richesse , placés également au-dessus du besoin et des plus dures nécessités de la vie, leur œuvre à eux n'élaif pas de penser à eux-mêmes, mais des'oc ciiper avec activité^ sollicitude, générosité,

(1j ceux vu appartMicc plus ouldic-, cl nioiii<ï l>i(ii partages qu'eux :

» ils devaient vous aimer, et ils vous ont méprisés ;

•) ils devaient vous instruire, et ils vous ont laissés dans l'ignorance, et même ils ont travaille à votre abrutissement;

» ils devaient sentir que tous les enfans de la grande famille humaine sont frères et égaux, (|ue ces distinctions qui apparaissent sont passagères et d'un jour, et ils sont restés, loin de vous, renfermés dans leur orgueilleuse misère, pareils à leurs idoles décrépites et pourries;

M ils devaient, de bonne volonté, se mettre à une œuvre généreuse, utile, noble et belle, et ils n'ont songé qu'à s'amuser et à fainéanter.

M El VOUS , en les voyant gros et repus , cossus dans leurs vètemens et dans leurs demeures, riches en biens et marchant sur l or , vous vous êtes dit, chactm de son côté : Que no suis-je pareil à Tun d'eux !... et vous leur por-

tez envie ! et beaucoup d'entre vous feraient tout ce qui est lâche, vil, infâme, pour s'élever à eux et entrer dans leur heureuse société !

» Je vous dis que ces orgueilleux misérables sont les plus grands , les premiers , les vrais coupables; et qu'ils seront récompensés par Dieu selon leurs œuvres. »

Les ouvriers étaient devenus sérieux et l'écoutaient attentivement , et l'un d'eux lui dit :

« — Il est vrai qu'ils nous méprisent, et que cela est mauvais; mais enfin ils sont ordinairement fidèles à leurs engagemens , et paient notre travail comme il a été convenu. »

« — L'argent peut acquitter aux yeux des hommes; mais, aux yeux de Dieu, on ne s'acquitte envers le travailleur qu'en travaillant soi-même, et de l'amour que par l'amour. »

« — Mais, si les riches travuillaienl, cjuc nous resterait-il à faire, à nous? »

« — Chacun doit travailler selon sa manière^ sa bonne volonté, sa naissance, sa vocation.

» Vous travaillez, vous, pour gagner de l'argent, parce que, n'ayant rien, il vous faut de l'argent pour vivre ; vous faites donc bien dr travailler pour de l'argent.

» Mais celui dont le pain quotidien est assuré, celui qui est riche, ne doit point traif ailler pour de l'argent ; il doit trai^ ailler pour être aimé.

» N'avez-vous pas besoin, vous et vos enfans, d'instruction dans vos profondes ténèbres, de secours dans vos maladies, dans vos misères, et jusque dans vos erreurs et dans vos crimes?

M qu'ils fassent donc pleuvoir sur vous la lumière et la santé, l'aide, le secours dont vous avez besoin; qu'ils vous donnent de généreux exemples de dévouement et de courage î

» El , en travaillant tous ainsi , eux pour être i^iniés, vous pour gagner de l'argent , vous vous entr'aimeriez tous , et tous vous auriez de l'argent ce qu'il vous en faudrait pour vivre ; et les riches seraient mille fois plus heureux d'un pareil travail que (le leur oisiveté et de leurs lâches amusemens , et votre travail à vous serait honoré, serait brillant et joyeux; et, à des jours solennels, vous vous réuniriez tous pour des banquets de paix, et pour de fêtes magnifiques;

>) et tous ensemble vous béniriez et glorifieriez Dieu, le Dieu de paix et de bonté par qui vous vivez, aimez et tra-

vaillez !

» Pensez-vous que cela ne vaudrait pas mieux que ce qui se passe aujourd'hui? »

rt — Gela vaudrait bien mieux sans doule *, mais cela ne sera jamais. »

<' — Et pourquoi? »

« — Nous ne savons. »

« — Et moi je sais que cela sera.

» Mais rheure de reprendre le travail esi venue ; camarades, c'est assez de paroles : levons-nous donc, et mettons-nous à la hcso{^ne. »

Et il se mit à travailler, et, quelque temps après, il chanta une chanson où il disait que des anges du ciel sont en route vers la terre par diverses avenues ; et que, partagés en nombreuses phalanges, ces anges descendront invisibles sur chaque demeure des hommes, et y entreront et y établiront la paix, et ouvriront les cœurs aux merveilles, aux délices des divins royaumes des cieux ; et qu'un jour toutes ces phalanges angéliques se réunissa,nt

et formant une innombrable armée, planeroat sur l'immense demeure de la grande famille humaine, et y établiront universellement la paix, les merveilles et les délices des divins royaumes du ciel ;

et que, cela étant fait, les anges descendront dans la grande demeure de la famille humaine, et se rendront visibles!...

et que ce qui se passera alors dans le cœur et les pensées des hommes, est et sera à jamais indicible.

Un jour donc noire charpenliei' était dans un atelier à travailler de son métier, quand un homme vêtu avec magnificence et solennité accourt a lui tout tremblant, s'écriant:

« — Sauvez-moi ! sauvez-moi ! »

Mais lui, selon sa coutume, travaillait sans faire attention à rien autre chose qu'à son travail, et ne voyait ni n'entendait l'homme qui était devant lui.

Et cciui-ci s'écria de toute sa force:

« — Sauvez-moi ! sauvez-moi ! »

Alors le charpentier s'arrêta, lui demandant ce qu'il avait.

« — Mon peuple s'est révolté contre moi, et mes serviteurs m'ont abandonné. »

« — Vous êtes à plaindre. . . Voulez-vous que je vous donne un conseil ? »

« — Oh oui ! donnez : je suis prêt à le recevoir et à le suivre. »

« — Voyez-vous là une hache? »

« — Je la vois. »

« — Prenez-la, jetez votre défroque royale à sa place, et travaillez. »

« — Moi, travailler d'un vil métier ! »

« — Est-ce que je n'en travaille pas moimême? »

« — Mais moi, un roi! fils de roi! issu de rois!»

« — Vous ne voulez pas travailler? »

« — Non certainement... et d'ailleurs, sais-je me servir de cet outil? »

« — Vous apprendrez... Voulez- vous travailler? »

tt r— Non, je ne veux pas travailler. »

« — Alors, salut ! »

Et il leva sa hache en l'air, ce (|ui épouvanta le pauvre homme de loi cpii crul que le charpentier allait lui fendre la tête... et il se sauva plus effrayé que jamais. Et le charpentier se remit à travailler.

Quelques momens après, un homme vint encore; mais celui-là avec une tenue ignoble et un corps pesant, couvert d'un grand manteau tout cousu de sacs d'or par-dessous, disant à demi voix :

« — Prenez cet or et le cachez, vous en aurez votre bonne part. . . et cachez-moi avec mon or. »

Et le charpentier, continuant de travailler et de bûcher son bois à grands coups de hache, lui cria:

<• — Vous croyez donc que c est de l'or que vous avez là? »

« — Sans doute, et de l'or éprouvé. »

« — Moi, je crois que vous êtes dans l'erreur... et que c'est la haine et la malédiction d'un peuple. »

« — Qu'importe? c'est également de bon or, et vous en aurez votre bonne part ! . . . »

« — Voulez-vous travailler? »

« — Non; car j'ai de quoi vivre sans rien faire. »

tt — Alors, salut! »

Et d'autres gens vinrent encore, les uns avec de l'or sous leur manteau, et quelques autres les poches vides, des vieux et des jeunes, criant chacun :

« — Sauvez-moi ! sauvez-moi ! »

Et à chacun il répondait, sans s'interrompre dans son travail :

« — Voyez- vous là une hache?... prenez-la :

f ail es comme moi, liavaillez; ou aile/ voiist^n... salut! »

Et après ceux-ci qui avaient été rois parce qu'ils étaient nés de rois, ou qu'on avait faits rois , non parce qu'ils étaient les meilleurs, mais les plus riches , et qu'on avait pensé que, vu leur grande richesse, ils prendraient moins cher pour gouverner les diverses nations, ou qu'au moins il était probable qu'ils seraient moins concussionnaires et voleurs que d'autres ;

après donc ces rois par la naissance et ces rois par la richesse , il arriva d'autres gens qui les avaient remplacés , et dont l'autorité s'appelait de divers noms.

Ceux-là étaient des écrivains et des docleurs. On ne les avait pas pris, pas plus que les premiers, parce qu'ils étaient les meilleurs;

mais parce que leur nom avait fait le plus ^rand bruit, et qu'ils avaient la réputation d'être les plus sa vans et les plus intelligens : leur règne n'avait pas même duré un jour, et ils accouraient en foule devant le charpentier, criant comme les autres rois : « Sauvez-nous ! sauvez-nous l »

Et le charpenlier leur disait, comme aux autres rois :

« — Voyez-vous cette hache?... prenez-la et travaillez. »

Et ils répondaient :

« — Quoi ! nous, hommes de savoir et d'in> lelligence! travailler du métier misérable des gens sans instruction et sans lumière ! ! »

« — Alors donc, allez-vous-en : salut ! »

Et ils continuèrent ainsi Ion g -temps de venir à lui en foule... et quand enfin tous furent passés et que la journée fut finie ,

le charpentier , mettant sa hache sui' son épaule , se dit ;

xxxt

« — Tous ces gens avaient mis leur première pensée el fondé leur plus solide appui sur leur naissance , ou leur richesse , ou leur savoir, ou leur intelligence;

» mais le rude et pénible travail des gens qui n'ont ni bien, ni éducation, et auquel le fils de l'homme se livre , ils ne le connaissent ni ne veulent le connaître, ni le pratiquer, ni l'aimer, ni l'estimer.

» Et le saint dévouement , le sacrifice de leur vie et de tout ce qti'il y a de plus cher au salut de leurs frères , leur cœur également y est insensible.

^) Ils n ont point en eux la dignité et le courage qui font vraiment libie , ni la générosité de cœur qui fait qu'on aime et qu'on se fait aimer : aussi, on les brise comme de faibles roseaux, on les balaie comme une vile poussière...

» Tous ces gens , rois et puissans, loin d'ai» mer leurs frères et loin de leur être généreux et dévoués, comme doivent être des chefs de nations qui ressemblent aux pères dans les familles ; ces gens trempaient leurs mains et teignaient leurs habits dans le sang de leurs frères!... ces gens étaient pleins de haine, de mépris , de vices et de corruption , pleins d'égoïsme , de mensonge , de mauvais vouloir!... ces gens ouvraient avidement leurs oreilles aux lâches flatteries et les fermaient avec entêtement et colère à la vérité ! leur justice n^était que vengeance, tache et sang!..

» Comme des manans qui trouvent par hasard des sacs d'or sur la voie publique et les ramassent, et, loin de s'inquiéter à qui les sacs d'or appartiennent , sont prêts au contraire à battre de verges quiconque oserait les récla-

mer ;

ils avaient, pareils à ces manans, trouvé par hasai'd couronnes et sceptres sur leur chemin et s'en étaient emparés ç dédaigneux

de savoir s'ils en étaient dignes, ti'ils les avaient mérités et sil était dans la justice qu'ils en eussent la possession ! . . . Ces gens s'estimaient eux-mêmes plus que les autres!., et se croyaient comme d'une autre race !.. et ils ont été brisés comme de faibles roseaux, et balayés comme une vile poussière.

«< Mais voici que merveilleusement toute royauté va changer de face, et toute puissance va se transfigurer !.. .

Il traversa encore divers pays ;

jusqu'à ce qu'enfin , voyant une femme belle, parée et magnifique de toutes manières, venir à lui ,

il s^arréta et l'attendit;

et la femme l'aborda, lui disant :

« — J'ai quitté mes royaumes pour venir au-devant de toi, noble ouvrier; car je te suis dans ta marche depuis long- temps.

» Je viens de bien loin,

» et j'ai affronté bien des dangers pour venir jusqu'à toi ,

>» et j'ai été méprisée, honnie, blessée, foulée aux pieds;

» mais j'ai toujours eu les yeux et la pt;nsée sur toi, et l'espoir ne m'a point abandonnée ;

» et t-DUJours je me suis relevée et j'ai repris courage.

» Mais que ton front est triste, noble ouvrier !

» et moi-même, j'ai une tristesse pareille dans le cœur !

» C'est toi et tes pareils qui faites le travail de la terre entière ;

» et comment en êtes-vous aimés et récompensés I

» Et moi qu'on dit belle, et dont le cœur est avide de se dévouer, de donner le bonheur, la tendresse, la vie!

» je suis comme si je u'étaispas;

» et mon cœur et ma beauté ne tournent qu'à ma misère et à ma ruine I

» Noble ouvrier 1

» noble ouvrier !

') le temps n'est-il pas venu? »

J'écoutais avec plus d'attention que jamais ; j'écou- ■Jf tais de toutes mes oreilles, et je regardais de tous mes

yeux...

Mais apparemment que la main de belle femme ou d'ange qui i,'était avancée et avait retiré un rideau, pour me laisser voir et entendre ce que je viens de vous rapporter, belle dame ;

apparemment que cette main avait laissé retomber le rideau...

car je ne vis et n'entendis plus rien i

et je m'éveillai... toute ravie et enchantée de ma vision^ mais en même temps bien triste de n'en pas connaître la fin.

— Oh! bonne mère! bonne niere!

quevousêtes heureuse d'être ainsi eu grâce

avec Dieu !

et d'assister, pendant votre sommeil, aux merveilles que sa bonté nous prépare!

«l'entrer comme dans ses pensées et dans son travail !

Bonne mère ! que vous êtes heureuse ! que vous êtes heureuse I.

— llélas I ma belle dame I si, pendant que le monde nous abandonne

ou nous fait la tâche si rude.

Dieu nous al)andonnait également,

que deviendrions-nous?

que deviendrait le pauvre peuple, cl les pauvres femmes ?

— Que vous clés heureuse I que vous êtes

T. Jl.

Page 1