CHACUN POUR SOI
Celle race sans cœur et sans enlrailles , n'ayant ni enthousiasme des grandes choses , ni culte pour la beauté , ni admiration pour le génie ;
n ayant ni roi, ni poëte, ni artiste ;
n'ayant ni autel, ni prêtre, ni Dieu;
ce MONSTRE leur tient heu de tout.
Et lu entends le cantique qu'il leur chante :
Ni reconnaissance y
ni confiance y
ni espéraîice !
Entrez!
entrez!
— La cité damnée est ornée et parée comin^ pour un jour de fête;
et c'est un jour de fête sans doute.
Elle est éclairée par des milliers de milliers de flambeaux.
— Oui , mais elle n'a pas la vraie lumière ; la lumière qui féconde , légénère , donne la vie!
— Hommes et femmes sont recherchés dans leur tenue et dans leur mise ;
el les tèles des femmes ctincellent de dia- ]nans , de perles , de rubis,
et leurs robes aux couleurs variées sonl ornées de Heurs ,
et des fleurs sont dans leur main et des fleurs à leur côté !
— Et pourtant ils sont laids, mal vêtus ; ils sont ennuyeux, insipides, et cette foule ex halo une odeur de mort.
— Ils se livrent à des amusemens sans nombre, à une infinité de jeux ;
ils assistent à des spectacles et à de ma[^nifiques cérémonies ;
et ils paraissent tous heureux.
— Tout cela n'est qu'un fard trompeur sur un cadavre ; et ce cadavre vivant a un ulcère en lui-même, qui le mine sans cesse.
— Seigneur, les voici qui vous saluent , et leurs visages vous sourient :
veulent-ils vous porter en triomphe?
Ils vous regardent avec grand intérêt , et tous leurs yeux s'attachent sur vous !...
Pourquoi donc , Seigneur , ne leur rendezvous pas leurs saints?
— C'est que je ne les connais pas.
C'est qu'ils font plus mal que ceux même qui font le plus mal :
ils ne font rien.
— Et vous préférez, Seigneur, ces gens de la terre haineux , enragés , si ardens à vous détruire?
— Ces gens haineux peuvent aimer, et aimeront. Le parfum ne se change-t-il pas en poison par la corruption ? Il en est de même de l'amour qui , par le pervertissement , se change en haine , et qu'alors il faut ramener à son
ongme.
La rage hideuse de ces gens, si ardens à me détruire , se changera en noble enlhousiasine, et enfantera de grandes choses, des merveilles.
C'est pour cela que j'ai été me faire crucifier sur la terre; comme toi tu t'y es fait crucifier, pour avoir voulu te faire semblable à ces misérables damnés.
— Votre sévérité pour ces hommes et ces femmes est grande , Seigneur !
— Ils ne font rien : (|ue veux-tu que j'attende de cette race ?. . .
Lave , lave le fard qui les couvre; vois leur cœur à nu , et comprends le sens de la grande voix qui crie sur leur demeure :
Ni reconnaissance^
ni confiance y
ni espérance !
Entrez !
entrez !
T. II. ai
Cilé perdue ! cité perdue !
Pourtanl elle serait belle la cité damnée,
si, au milieu de ses riches parures,
elle n'était triste et lugubre,
plus triste et lugubre
que le sépulcre.
Ni reconnaissance , ni confiance , ni espérance !
Entrez !
entrez !
1^'étrange, l'étrange spectacle!
Us ont désiré voir leur demeure belle,
et leur demeure a paru embellie ; et plus leur demeure a paru embellie ,
plus leur tristesse s est accrue.
Ils se sont jetés dans les jouissances,
et n ont trouvé que dégoût , sécheresse ,
satiété !
Chacun court après son plaisir,
et ne trouve ni son plaisir
ni le plaisir des autres ;
et le cœur de chacun
est fermé à tous les autres
et dévoré en lui-même !
c'est une glace qui brûle !
Ni reconnaissance ,
ni confiance ,
ni espérance !
Entrez !
entrez!
Tous les visages se sourient ;
les bouches s'envoient des baisers ,
les mains s'entre-pressent,
et des paroles d'amitié s'échangent ;
mais, au fond de leur cœur, ils s'entre-délestent.
Et ils ne sont occupés dans leur esprit
qu'a s'entre-déchirer, s'envier, se maudire ;
qu'à tramer froidement
la perle , la ruine , la mort
les uns des autres.
Ni reconnaissance ,
ni confiance ,
ni espérance!
Entrez !
entrez !
Les hommes et les femmes veulent jouir ;
mais les hommes et les femmes
ont horreur des en fans,
parce qu'il laudiait supporter pour eux
le travail de la grossesse et de l'enlantement,
et les nourrir ;
et ils veulent jouir sans peine ,
et ne jouissent pas.
Ils ressemblent à une terre
qui voudrait pousser, verdir et fleurir,
sans porter de fruits ni de graines :
cette terre sécherait faute de semence,
et se changerait en désert,
en hideux repaire de reptiles et de monstres ,
en cloaque pestilentiel.
Ainsi sont ces hommes et ces femmes.
Ni reconnaissance y ni confiance , ;// espérance !
Entrez !
entrez!
Hommes et femmes veulent jouir
« des biens de leur terre ;
mais ils veulent en jouir sans sueur ni travail,
et ils ont ennui , dégoût ,
horreur de leurs pères et de leurs mères....
Pères et mères s'en vont ,
et les biens leur arrivent;
mais ils restent avec l'ennui , le dégoût ,
l'horreur d'eux-mêmes ;
et ils ne jouissent ni des biens de leur terre ,
ni d'eux-mêmes , ni de rien.
Ni reconnaissance ,
ni confiance ,
ni espérance I
Entrez !
entrez !
Ils savent tout ce qu'il ne faut pas savoir ; et ce qu'il faut savoir, ils Tignorent.
11 leur iaudrait jouir le jour en Iravaillant,
et jouir la nuit en se reposant ;
et ils se fatiguent tout le jour à ne rien (aire,
et ils s'ennuient la nuit à chercher le sommeil.
Il leur faudrait s'entr'aimer ,
et ils seraient heureux ;
et chacun est gravement arrêté
devant son image...
il la regarde, la contemple, la caresse,
et n'aime pas les autres,
et n'aime personne,
et ne s'aime pas lui-même.
Ni reconnaissance , ni confiance , ni espérance ! Entrez !
entrez !
L'orgueil et l'oisiveté , l'envie
et la peur sont en eux !
et pourtant ils s'occupent !...
ils s'occupent... à quelle besogne !
à quel métier ! . . .
ils s'occupent à s'enlre-persuader
ce qui n'est pas ;
à s'entre-jouer, se mystifier, se perdre.
Hommes et femmes n'ont de génie
que pour rêver et inventer,
et faire pleuvoir les uns sur les autres
soupçons , disputes , criailleries ,
injures, tourmens, calomnies.
Et Tadultère a blêmi
et fardé toutes leurs faces.
Et les hommes et les femmes
qui ne sont qu'à demi
dans cette vie de déchirement
et de lâcheté , de mensonge et d'adultère,
ces hommes sont des brutes ,
et ces femmes sont des pierres.
Ni reconnaissance ,
7ti conJLance ,
7ii espérance!
Entrez !
entrez!
Une vague inquiétude se manifeste parmi la foule damnée; une peur panique la saisit : elle se roule un instant sur elle-même, comme les flots de la mer au commencement d'une tempête.
Des mots se murmurent à Toreille , à demivoix... on s'entre-regarde.... on s'interroge.
— Quel est cet homme qui s'est introduit parmi nous , sans qu'on sache comment il est venu ? — sans qu'on sache son nom ! — sans que personne se souvienne dje l'avoir vu !
— C'est quelque homme sans aveu, n'ayant ni leu ni lieu.
Il n'y a qu'une pensée sur l'ëtran^^er à la haute taille , au visage pale et impassible.
— C'est un homme qui est venu pour nous tromper , nous séduire , nous dérober, nous voler !...
— Que pourrait-il vouloir autre chose?
Mais , pendant q\ie chacun est en grande inquiétude, et cherche, interroge, s'agile, on s'aperçoit que l'étranger n'est plus là , qu'il a disparu , et avec lui quelques personnes qu'on ne retrouve plus également: de pauvres misérables , perdus dans des travaux oubliés, fort méprisés , (t qu on avait aperçus quelquefois sans y faire attention .
— Us se seront échappés par une porte dérobée.— Tant pis pour les dupes.