‹ La MagdeleineChapitre 10 sur 15 · CHACUN POUR SOI · texte numérisé non relu

CHACUN POUR SOI

Celle race sans cœur et sans enlrailles , n'ayant ni enthousiasme des grandes choses , ni culte pour la beauté , ni admiration pour le génie ;

n ayant ni roi, ni poëte, ni artiste ;

n'ayant ni autel, ni prêtre, ni Dieu;

ce MONSTRE leur tient heu de tout.

Et lu entends le cantique qu'il leur chante :

Ni reconnaissance y

ni confiance y

ni espéraîice !

Entrez!

entrez!

— La cité damnée est ornée et parée comin^ pour un jour de fête;

et c'est un jour de fête sans doute.

Elle est éclairée par des milliers de milliers de flambeaux.

— Oui , mais elle n'a pas la vraie lumière ; la lumière qui féconde , légénère , donne la vie!

— Hommes et femmes sont recherchés dans leur tenue et dans leur mise ;

el les tèles des femmes ctincellent de dia- ]nans , de perles , de rubis,

et leurs robes aux couleurs variées sonl ornées de Heurs ,

et des fleurs sont dans leur main et des fleurs à leur côté !

— Et pourtant ils sont laids, mal vêtus ; ils sont ennuyeux, insipides, et cette foule ex halo une odeur de mort.

— Ils se livrent à des amusemens sans nombre, à une infinité de jeux ;

ils assistent à des spectacles et à de ma[^nifiques cérémonies ;

et ils paraissent tous heureux.

— Tout cela n'est qu'un fard trompeur sur un cadavre ; et ce cadavre vivant a un ulcère en lui-même, qui le mine sans cesse.

— Seigneur, les voici qui vous saluent , et leurs visages vous sourient :

veulent-ils vous porter en triomphe?

Ils vous regardent avec grand intérêt , et tous leurs yeux s'attachent sur vous !...

Pourquoi donc , Seigneur , ne leur rendezvous pas leurs saints?

— C'est que je ne les connais pas.

C'est qu'ils font plus mal que ceux même qui font le plus mal :

ils ne font rien.

— Et vous préférez, Seigneur, ces gens de la terre haineux , enragés , si ardens à vous détruire?

— Ces gens haineux peuvent aimer, et aimeront. Le parfum ne se change-t-il pas en poison par la corruption ? Il en est de même de l'amour qui , par le pervertissement , se change en haine , et qu'alors il faut ramener à son

ongme.

La rage hideuse de ces gens, si ardens à me détruire , se changera en noble enlhousiasine, et enfantera de grandes choses, des merveilles.

C'est pour cela que j'ai été me faire crucifier sur la terre; comme toi tu t'y es fait crucifier, pour avoir voulu te faire semblable à ces misérables damnés.

— Votre sévérité pour ces hommes et ces femmes est grande , Seigneur !

— Ils ne font rien : (|ue veux-tu que j'attende de cette race ?. . .

Lave , lave le fard qui les couvre; vois leur cœur à nu , et comprends le sens de la grande voix qui crie sur leur demeure :

Ni reconnaissance^

ni confiance y

ni espérance !

Entrez !

entrez !

T. II. ai

Cilé perdue ! cité perdue !

Pourtanl elle serait belle la cité damnée,

si, au milieu de ses riches parures,

elle n'était triste et lugubre,

plus triste et lugubre

que le sépulcre.

Ni reconnaissance , ni confiance , ni espérance !

Entrez !

entrez !

1^'étrange, l'étrange spectacle!

Us ont désiré voir leur demeure belle,

et leur demeure a paru embellie ; et plus leur demeure a paru embellie ,

plus leur tristesse s est accrue.

Ils se sont jetés dans les jouissances,

et n ont trouvé que dégoût , sécheresse ,

satiété !

Chacun court après son plaisir,

et ne trouve ni son plaisir

ni le plaisir des autres ;

et le cœur de chacun

est fermé à tous les autres

et dévoré en lui-même !

c'est une glace qui brûle !

Ni reconnaissance ,

ni confiance ,

ni espérance !

Entrez !

entrez!

Tous les visages se sourient ;

les bouches s'envoient des baisers ,

les mains s'entre-pressent,

et des paroles d'amitié s'échangent ;

mais, au fond de leur cœur, ils s'entre-délestent.

Et ils ne sont occupés dans leur esprit

qu'a s'entre-déchirer, s'envier, se maudire ;

qu'à tramer froidement

la perle , la ruine , la mort

les uns des autres.

Ni reconnaissance ,

ni confiance ,

ni espérance!

Entrez !

entrez !

Les hommes et les femmes veulent jouir ;

mais les hommes et les femmes

ont horreur des en fans,

parce qu'il laudiait supporter pour eux

le travail de la grossesse et de l'enlantement,

et les nourrir ;

et ils veulent jouir sans peine ,

et ne jouissent pas.

Ils ressemblent à une terre

qui voudrait pousser, verdir et fleurir,

sans porter de fruits ni de graines :

cette terre sécherait faute de semence,

et se changerait en désert,

en hideux repaire de reptiles et de monstres ,

en cloaque pestilentiel.

Ainsi sont ces hommes et ces femmes.

Ni reconnaissance y ni confiance , ;// espérance !

Entrez !

entrez!

Hommes et femmes veulent jouir

« des biens de leur terre ;

mais ils veulent en jouir sans sueur ni travail,

et ils ont ennui , dégoût ,

horreur de leurs pères et de leurs mères....

Pères et mères s'en vont ,

et les biens leur arrivent;

mais ils restent avec l'ennui , le dégoût ,

l'horreur d'eux-mêmes ;

et ils ne jouissent ni des biens de leur terre ,

ni d'eux-mêmes , ni de rien.

Ni reconnaissance ,

ni confiance ,

ni espérance I

Entrez !

entrez !

Ils savent tout ce qu'il ne faut pas savoir ; et ce qu'il faut savoir, ils Tignorent.

11 leur iaudrait jouir le jour en Iravaillant,

et jouir la nuit en se reposant ;

et ils se fatiguent tout le jour à ne rien (aire,

et ils s'ennuient la nuit à chercher le sommeil.

Il leur faudrait s'entr'aimer ,

et ils seraient heureux ;

et chacun est gravement arrêté

devant son image...

il la regarde, la contemple, la caresse,

et n'aime pas les autres,

et n'aime personne,

et ne s'aime pas lui-même.

Ni reconnaissance , ni confiance , ni espérance ! Entrez !

entrez !

L'orgueil et l'oisiveté , l'envie

et la peur sont en eux !

et pourtant ils s'occupent !...

ils s'occupent... à quelle besogne !

à quel métier ! . . .

ils s'occupent à s'enlre-persuader

ce qui n'est pas ;

à s'entre-jouer, se mystifier, se perdre.

Hommes et femmes n'ont de génie

que pour rêver et inventer,

et faire pleuvoir les uns sur les autres

soupçons , disputes , criailleries ,

injures, tourmens, calomnies.

Et Tadultère a blêmi

et fardé toutes leurs faces.

Et les hommes et les femmes

qui ne sont qu'à demi

dans cette vie de déchirement

et de lâcheté , de mensonge et d'adultère,

ces hommes sont des brutes ,

et ces femmes sont des pierres.

Ni reconnaissance ,

7ti conJLance ,

7ii espérance!

Entrez !

entrez!

Une vague inquiétude se manifeste parmi la foule damnée; une peur panique la saisit : elle se roule un instant sur elle-même, comme les flots de la mer au commencement d'une tempête.

Des mots se murmurent à Toreille , à demivoix... on s'entre-regarde.... on s'interroge.

— Quel est cet homme qui s'est introduit parmi nous , sans qu'on sache comment il est venu ? — sans qu'on sache son nom ! — sans que personne se souvienne dje l'avoir vu !

— C'est quelque homme sans aveu, n'ayant ni leu ni lieu.

Il n'y a qu'une pensée sur l'ëtran^^er à la haute taille , au visage pale et impassible.

— C'est un homme qui est venu pour nous tromper , nous séduire , nous dérober, nous voler !...

— Que pourrait-il vouloir autre chose?

Mais , pendant q\ie chacun est en grande inquiétude, et cherche, interroge, s'agile, on s'aperçoit que l'étranger n'est plus là , qu'il a disparu , et avec lui quelques personnes qu'on ne retrouve plus également: de pauvres misérables , perdus dans des travaux oubliés, fort méprisés , (t qu on avait aperçus quelquefois sans y faire attention .

— Us se seront échappés par une porte dérobée.— Tant pis pour les dupes.

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