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L'AMOUR ET LA MORT

De cette mort qui est notre commune certi tude, notre exemple quotidien, noire plus incontestable banalité et pourtant notre stupeur renouvelée, de cette mort les images qui nous frappent le plussont pourtant celles dont l'effet devrait nous laisser insensibles. Vain appareil de terreur et de répulsion que celui de la tombe gluante et glacée, de la pourriture entre les planches, du ricanement des crânes et de la misérable dislocation des os, vaine et macabre hantise de Danse des Morts, puisque de tout cela, dès que nous aurons expiré, nous ne sentirons et ne saurons rien. L'épouvante n'en affectera que l'imagination et la sensibilité de nos survivants^

et c'est un jeu de notre imagination qui nous effraie, lorsque, vivants, nous nous supposons au linceul, après le mélodrame des sanglots, des cierges, des draps noirs et de la boîte clouée. Ce que la chimie organique fera de notre agglomérat cellulaire ne nous sera point perceptible. L'agonie seule, et non la mort, est redoutable. Mais la vérité à laquelle, heureusement sans doute, Fhomme ne songe presque jamais, c'est que la mort est quotidiennemont mêlée à la trame de notre vie, et que nous commençons de mourir dès que nous sommes nés.

Chaque minute de vie est inscrite sur l'addition de la mort. Notre existence imite en tout la mort : par le sommeil, qui nous en impose l'attitude et l'insensibilité et nous dérobe la moitié du laps qui nous échoit : par la putréfaction quotidienne, présage des dissolutions futures, et qui sait se rappeler à notre orgueil avec une telle ironie que, faute d'hygiène, à l'instant notre conscience et notre raison sont compromises : par le combat continuel des colonies microbiennes dont nous sommes le champ clos : par l'activité des échanges dans l'usine de notre corps. Cette chimie souter-

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rame, nous la vivons par avance, elle s'accomplit et se démène en nous; et si nous marchons vêtus d'étoffes et non des lattes du cercueil dont le tailleur de copeaux nous prendra un jour mesure, nous ne sommes pas moins des organismes n'ingérant la substance vivante que pour en rejeter le déchet et obtenir, dans l'intervalle de cette absorption et de ce rejet, cette réaction cellulaire qui permet la sensation et la pensée et s'appelle la vie.

L'état de cadavre est une vie où l'on ne s'alimente plus et où l'on devient son propre déchet.

Tout cela nous le savons : mais nous n'y songeons pas, et nous aimons à nous réunir pour nous nourrir, parce que c'est l'acte défensif, l'acte qui retarde la destruction, et par conséquent le symbole primordial du bonheur. Nous nous abordons en oubliant que chacun de nos corps revêtus des apparences de la civilité est un moule de chair dissimulant un organe taré où le motif de notre mort est inscrit d'avance. C'est tout celaquiest effrayant,et non la tragédie décorative du « ver conquérant» dont rien ne nous émouvra. C'est cette collaboration constante de la mort avec nos minutes. C'est l'idée que la mort n'est point au bout de la

vie, mais présente^ et partout et toujours tapie pour surprendre, intervenir, arrêter, frapper, trouvant dans la santé même son compte et faisant sa soustraction implacable.

Nous ne songeons pas davantage que notre existence morale est pareillement mêlée de mort; car nous ne sommes qu'un vertigineux cinématographe d'images, d'oublis, de velléités, de passivités, et nous effaçons et zébrons de traits nouveaux, sans cesse, le portrait jamais achevé que nous cherchons à faire de nousmêmes pour tenter d'arrêter, de saisir et de regarder ce que nous sommes dans la torrentielle déroute des impressions que nous suggère l'univers. Défaits, refaits, jamais faits, donnant à quelques principes auxquels nous nous cramponnons le nom pompeux de morale, arrachés de ces balises par le flot qui roule, dérivant dans un univers de sensations sans points cardinaux ni boussole, nous ne connaissons la perception d'une vie mentale que par Teffort réactif contre la mort, et notre conscience imite par ses palinodies les expériences que la chimie organique poursuit dans l'ambulante usine de chair et d'os où nous sommes enfermés. Môme assimilation, mêmes déchets,

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mêmes luttes fastidieuses contre la putridité renaissante, mêmes expédients prophylactiques, mêmes essais de remèdes topiques pour établir une fixité dans ce changement incessant : mêmes appels à une hygiène et à un ordre organique que nous nommons raison.

Elle ne s'applique qu'à des états supposés stables, c'est-à-dire factices. Elle arrête arbitrairement des phénomènes mouvants afin de pouvoir les sérier et les analyser, alors que les avertissements de l'intuition et du sentiment, seuls d'accord avec l'immense et indéfini nomadisme de la vie, pourraient nous suggérer une posture mentale et morale à peu près logique, conforme ;îu protéisme qui fait de nous un champ de bataille des idées et des activités physiologiques. >Tous ne savons rien de la survie de notre moi iprès son divorce d'avec le corps; et s'il n'est que le produit magnétique de l'agglomération cellulaire, on s'il prolonge une vie indépendante de la dissociation, on dispute là-dessus. Mais ce que nous savons, c'est que chacune de los heures est un essai de ce divorce qui se consommera après la dernière querelle de 'upture, appelée agonie. La lutte de notre lésîr de fixation du moi avec la loi du pro^.

téisme universel est une agonie de tous les jours, et la vie n'est qu'une résistance du moi et de ses notions agglomérées à la dissociation ambiante. Ainsi la peur de la mort et Id^ peur de vivre ne sont-elles qu'une seule et même chose.

Ce grand supplice d'une personnalité sans cesse défaite et refaite qui, parmi ces destructions et ces créations, se cherche éperdûment, cette ambition du point fixe, l'amour accomplit ce miracle de nous en offrir le remède et d'être, en la seconde de son paroxysme, le seul état vraiment conscient où nous soyons de nousmêmes. Ce miracle, il ne l'accomplit point par des moyens exceptionnels, mais par le procédé du spasme, qui est une destruction et une création, qui fait un peu mourir par déperdition de cellules, et assure avec ces cellules projetées une survie du moi dans un autre être. Il accole deux créatures pour les faire évader ensemble de ce tourbillon où elles se cherchaient, et il se sert de l'apparence de la mort pour leur suggérer, en une seconde soit, mais €n une seconde qui contient tout, l'image enfin fixée de leur moi distinct de la chair périssable. Cette suggestion, cette entrevision, la pensée

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seule, la dilection idéale, ne saurait l'obtenir : il y faut le contact des machines pour créer l'étincelle, et c'est pourquoi le plus sublime amour de dévouement, de charité, d'effusion d ame, n'est point achevé sans le délire du lit. Le spasme, dont l'usage provoqué en vue du 5eul plaisir des muqueuses n'est quun acte i'hygiène ou un gaspillage organique, devient 3ar la magie de l'amour le suprême moyen de a connaissance sans désobéir au rythme uniersel et sans contrevenir à laloi du changement ncessant, alors que l'analyse par la raison l'est que l'isolement factice du fait de vie lans le champ arbitrairement choisi et limité » 'ar le philosophe. Par le détournement des fins ^productrices, par leur adaptation à une ntrevision rapide de l'infini, l'amour fait ervir deux machines à procréer à une fin léale — et de toutes les conquêtes que l'homme pu réaliser sur la changeante nature, il n*en 5t pas de plus extraordinaire! Le spasme, est le moi de l'homme se voyant par réfracon dans le moi féminin, et dans une révolte 3 toutes les énergies cellulaires contre toutes s dissociations imminentes. Pour qui fait le îste sexuel en en comprenant tout le senspro-

fond — c'est-à-dire en aimant — cette intuition* est Firremplaçable récompense, et le plu^^ efficace défi à la luort. ^

Cest là qu'est la vraie grandeur de Tamour, et sa surhumanité, dans cette évasion de la chair due à la fiévreuse conjonction des chairs^ ô prophètes de l'amour platonique, religieux unissant la mortification à la purification ! C'est de vous que Pascal a dit : « Qui veut faire Tange fait la bete. » Et c'est de l'amour dont je parle que Baudelaire a pu dire : « Dans la brute assoupie un ange se réveille. » Eh! quoi, l'infini pressenti par ces corps en sueur, ivres de s'accoupler? Au delà de ce que vous nommez leiir grossier plaisir, découvrons le tragique : ils imitent les sursauts et les crispations d< Tagonie, ses râles, sa défaite. Comme on naît dans la douleur, comme on enfante dans h douleur, on aime à l'image de la douleur, e l'amour, pour vaincre la mort, prend la form^ de la mort Mais au secret des chairs s'accom< plit fulgurante la révélation qui projette deu3 personnalités hors d'elles-mêmes vers Tabsold magnétique!

Les conditions physiques de l'amour en fon donc à la fois une mort et une naissance don!

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nous réglons les péripéties, et Fart de la volupté consiste à retarder ou hâter subtilement le moment de pressentir ce que sera un jour la perte de notre conscience dans le tourbillon universel. Nous nous penchons par lui sur cet enfer et nous en remontons pâles et las comme Orphéeet Eurydice. L'attrait de l'amour est d'imiter la mort qu'il surmonte et d'en faire goûter la terrible beauté. Aimer, c^est s'unir contre l'idée de la destruction quotidienne, la peur, la maladie, le frôlement incessant des passants auxquels ne nous rattache qu'un altruisme théorique impuissant à vaincre les défiances de notre sensibilité et de notre esprit.

Etant antisocial, primitif, artiste et anarchiste, Tamour ne peut constituer sur notre terre qu'une religion secrète, pathétique, et la forme suave de la tristesse. Un tel amçur, me dira-t-on, vous le réduisez à une initiation si essentielle, qu'elle serait le fait de 'très peu de créatures ? Assurément. Il en va de ice profond moyen de connaissance comme de Tart, de la science ou de la mystique. Ce sont choses dévolues à un très petit nombre, encore 'que beaucoup croient les entendre. Je n'ai pas

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ici construit une théorie arbitraire de l'amour ^ en me plaisant à le rendre hermétique : je me j suis borné à l'envisager profondément, et ] à analyser tout ce que recèle le geste banal j qui l'exprime. Je n'ai rien inventé qui ne fût 1 en lui. Mais, cette analyse, personne ou presque j ne la fait. Il n'est pas un phénomène ou un \ acte de la vie courante, le plus répandu, le plus commun, qui ne contienne une foule de significations et n'offre, à qui sait voir et scruter, la synthèse de toute la vie. L'amour est ainsi. On le mime sans y réfléchir, mais son ] mystère n'est élucidé que par une infinie mino- '] rité d'êtres ; et j'estime que c'est une très rare j élite, parmi des millions d'hommes et de | femmes, qui mesure toutes les conséquences de cette parfaite fusion du physique et du ; moral. Et pour cette élite Famour est infini- ; ment grave, extatique et d'essence secrète, l menacé par toute l'incompréhensive hostilité ? sociale, isolé dans son amoralisme et contraint | de se dissimuler dans le silence. Dans la foule l innombrable des êtres à face humaine, il y a | très peu d'hommes : et parmi cette sélection il | ^n est très peu qui pénètrent le sens de l'amour | et en raisonnent tout en lui obéissant. |

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L'amour est une religion, comme la musique, et ce seront peut-être les deux dernières religions que l'irréligion de l'avenir laissera subsister. C'est à peine si j'ai indiqué quelquesuns des rayonnements du jaillissement immense de pensées né du simple geste animal de la reproduction, tel que l'homme l'a connu dans sa primitivité pour en faire, par un jeu de son génie, l'affirmation de l'idéalisme absolu. L'amour tel que je lai conçu est le plus grand Tiiracle de Thomme et son commentaire le plus nerveilleux de la nature. Mais par là même il 3St aussi supérieur aux baisers et au sentinentalisme de tous que la conception de Dieu ielon saint Augustin l'est à la prière du beleau, celle de la poésie selon Dante ou Shacespeare, celle de l'art selon Phidias, Michel- Ange ou Rembrandt, celle de la musique selon jîach ou Beethoven, aux fables des enfants, aux lessins d'école ou aux valses de pensionnats. 1 n'est donné qu'aux hommes habitués à la méditation d'entrevoir dans toute sa profonde eauté le sens moral du délire organique et lagnétique de l'amour, d'en faire le fondelent d'une philosophie de l'intuition, et d'oser écouvrir aussitôt comment un tel amour est

nécessairement l'antinomie de tous les principes sociaux, une sainte révolte du couple contre la foule, et Fétat anarchique de râme. La compréhension que la société peut avoir de Tamour et la tolérance qu'elle lui peut accorder s'arrêtent à la création de l'enfant. L'amour suprême, le stérile élan vers l'infini, c'est, après la simple recherche du plaisir et après le désir de la paternité, le dernier degré — le tréfonds du miracle, accessible seulement à; quelques êtres exceptionnels.

Où s'en vont-ils, ceux de V Embarquement pour Cythèrel Oh! ce tableau, ce grand rêve d'un phtisique de génie, que je l'ai regardé! Dès mon adolescence, et lorsque j'ai su la vie et ce que peut contenir de peine et de joie la tentative d'aimer, j'y suis revenu, à des dates significatives de ma vie. Ce n'était point seulement, quand je hantais le Louvre, pour étudier la pensée de Watteau ou les secrets de l'art de peindre, ce n'était pas seulement la leçon de' beauté du mystérieux chef-d'œuvre qui m'attirait : c'était son second sens, le sens caché qul^ en fait une des créations insolites du génie

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humain. Je savais bien la signification définie de ces figures représentant les divers états de Famour sentimental, dans le goût du temps. Mais je savais aussi que mon étrange émotion me donnaiit le droit d'aller au fond du sujet conventionnel, et de voir en cette Cythère allégorique le monde idéal auquel aspire Fincurable insatisfaction terrestre de Tamour : et si Watteau en peignant n'a pas prétendu atteindre à cette interprétation métaphysique, son âme douloureuse et profonde en était pourtant intbue — et c'est en quoi, tant de fois et si habilement imité, il reste inimitable en son esprit. Son œuvre est éternelle et sans date autant que celle de Léonard, parce que tous les rêves des générations successives peuvent s'y ajouter, elle les contenait en puissance, elle en est le cadre présent et futur, elle apparaît de plus en plus richement chargée des significations que nous lui donnons — et c'est en cela que l'objet du grand art ressemble à l'objet du grand amour.

Je me demandais ce qu'il y avait au fond de ce pays bleu, d'un bleu si mélancolique qui est a couleur elle-même de ce bonheur mêlé de regret^ de ce frôlement triste de l'infini :

Tamour ! Si chacun de ces frêles personnages errants dans un paysage d'or rose figurait un état du rêve, où allaient-ils tous, et qu'est-ce qui les incitait à tourner ainsi le dos, avec une obstination douce, à l'existence réelle d'où je les contemplais, pour s'aller perdre de mirage en mirage dans les zones successives de cette vaporeuse bleuité ?

Ils s'en allaient au delà de la volupté ellemême, vers cette conjonction et cette dissolution qui sont à l'image de la mort. Ils partaient, oublieux, vers cette lueur éthérée et azurée qu'entrevoit sous les paupières closes le regard dilaté par l'amour. Et cette lueur éclaire une région où il n'y a plus ni devoir, ni morale^ ni chair, mais seulement le Rythme universel dont le rythme de l'étreinte corporelle n'est que le faible et tremblant présage. Et, pour y aller vivre, ils répudiaient notre vie.

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