LE SOMMEIL DANS L'AMOUR
Il est une minute de conciliation, mystérieuse., exquise, où le débat de l'amour charnel et de Tamour spirituel s'apaise, où se dénoue Ténigme des sens et de l'âme, où finit le duel : c'est la minute où les êtres qui viennent de s'étreindre s'endorment ensemble.
Si l'étreinte est un moyen pathétique de 3'élancer un instant dans l'infini par le rythme des muscles, l'angoisse des souffles et l'affolement des centres nerveux projetant toute
eur énergie vitale dans un spasme qui imite la Tiort, si la volupté est une agonie au sens exact lu terme, c'est-à-dire un combat contre l'invi-
ible, le sommeil dès amants est, lui aussi, et
autrement, mais avec une intensité non moins grande, un moyen de prolonger dans les régions interdites à la chair une effusion idéale.
Ces corps qui luttaient tout à l'heure, et que le même furieux sursaut convulsait, ces corps brûlants et frénétiques cherchant l'un dans l'autre une sensation aussi douloureuse qu'heureuse, les voici maintenant détendus. Gisants, ils semblent s'être pardonnés avant l'entrée commune dans le néant : ils ne s'attirent plus comme des électricités orageuses et mortelles, ils ne se repoussent plus, mais, côte à côte allongés, en ayant fini avec la vie, ils confient à Tabandondes organismes que la tempête hystériquo ne dévastera plus.
Ils dorment. Les yeux, qui naguère brillèrent de luxure et se rassasièrent de la vision îmimale et nue, sont redevenus, sous les paupières closes et les courbes roseaux des cils joints, des lacs intérieurs, calmes et purs. Les visages ne sont plus empourprés par le sang, ravagés par l'émoi grimaçant du désir. Les mains lie sont plus crispées pour meurtrir après avoir flatté. Une douceur rend innocente et naïve la sexualité offerte , et ces nudités adultes retrouvent dans le sommeil quelque chose d'enfantin. Si
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elles se blottissent l'une contre Fautre, c'est dans la recherche iastinctive, inconsciente, touchante de leur mutuelle tiédeur, par ce geste éternel qui rapproche les créatures en défense contre le l'roid. Elles évoquent à la fois le berceau, le soir nuptial et la tombe.
L'homme et la femme sont là comme leurs propres statues. De leurs cris, de leurs râles, de leurs interjections passionnées rien ne reste, sinondeuxrespirations légères dans la pénombre taciturne, soulevant le torse de l'homme et les seins de la femme qui dort dans le parfum chaleureux de ses cheveux défaits. Lui et elle ont laissé là, sur ce lit ravagé, la dépouille physique de leur amour — et ils sont partis dans Firréalité des songes, libérés, comme si tout l'effort récent de leurs organismes avait enfin réussi à leur faire Franchir la vie et à les projeter dans cet au-delà 3Ù il n'y a plus ni pesanteur charnelle ni combat, laaais seulement l'indicible paix.
Le sommeil de ceux qui se fatiguèrent dans a luxure sans aimer est pareil à la lassitude le toutes les bêtes, dont la machine se repose )ar la détente musculaire, et dont le cerveau 16 produit plus d'associations d'images. Mais >ourles amants qui ont trouvé dans le plaisir
un des moyens de l'amour, et seulement son signe, le sommeil n'est que l'entrée dans une autre zone de l'amour, et leur vie subconsciente s'y éveille adorablement.
Tous ceux qui aiment savent le sens spécial de ce sommeil; et s'il n'était qu'un délassement après un jeu farouche, ils préféreraient dormir seuls, comme on le souhaite après tout surmenage physique. Un des traits qui distinguent la luxure de l'amour, c'est précisément que le simple assouvissement charnel inspire le détachement et l'envie de s'éloigner égoïstement dans le repos, tandis que l'amour désire cette seconde union après l'autre. Ceux qui ont aimé ont toujours souffert lorsque les circonstances les contraignaient à se priver de ce sommeil dans Tamour ; ils ont toujours souhaité qu'il fût la conclusion délicieuse et le dernier terme de la fusion. Dormir avec l'être aimé est encore plus désirable peut-être que le pénétrer ou l'accueillir autant que la nature Ta permis. Même pour ceux qui ne voient aucun péché, aucun motif de honte ou de reproche dans les libres gestes du plaisir rejetant la pudeur, ce sommeil à deux, cette évasion dans Foubli des sexes, est une sorte de purification qui bannit Tindéfinis-
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sable mélancolie incluse dans le délire sensuel : et dans ce lit où toute la vie se synthétise, où Ton naît, où Ton épouse, où l'on souffre, où l'on se délasse, oùl'on meurt, dans celit, maison dans la maison, le sommeil des amants se peuple de mille sensations de tous les âges, riantes, graves ou tragiques, et leur intimité se scelle loin de la clarté et de la rumeur.
Ils ont quitté leurs corps, ils vivent une autre vie. Ils sont enfants joueurs, adultes maîtres de perpétuer la race, époux assagis vieillissant ensemble. Ils sont deux en face de tout, ils ont foi l'un dans l'autre, et ils existent dans leur chaude tendresse comme au nid primitif, lorsque les ancêtres se serraient auprès du feu, en guettant par-dessus les flammes les bêtes qui rôdaient dans l'obscurité glacée. Ils rêvent que la volupté n'a plus besoin des corps et de leurs efforts combinés, qu'elle est devenue un rythme pur et abstrait, informe et toute-puissante comme la musique. Ils revent que c'en est fini de la matière et des servitudes corporelles, et que la sensation de l'amour est devenue pareille à une sonorité ou à un parfum, dans un allégement et un suspens de leurs deux êtres. Le temps n^a plus de sens : ils dorment dans le
I otal o u bî i , comme flottants dans une onde inerte , où leurs formes sont de blancs esquifs reflétés, qui ne bougent pas. Cet infini qu'ils avaient entrevu dans l'éclair du spasme, hagards et convulsés, se broyant l'un l'autre au moment de son foudroyant passage comme des naufragés à la seconde où l'on sombre, cet infini qu'ils avaient appelé de toute l'exaspération de leur fluide vital, de toute leur tension nerveuse, de toute leur activité cellulaire, et dont le flamboiement soudain les avait affolés, brisés et comme jetés dans la mort commune, cet infini, voici qu'ils y planent, et il n'est plus effrayant, il s'étend dans le sommeil comme une nappe étale e paisible.
Ils sont dans l'intérieur d'une mort heureuse. Parfois seulement leur félicité se trouble du ressouvenir mutuel, et de la crainte vague d'avoir égaré le cher compagnon : une main remue, cherche doucement la main amie, l'effleure, et, rassurée par ce léger contact, l'âme remonte au pays des songes. Ces attouchernents-là ont une beauté que la sculpture ne pourra jamais rendre. Cene sont même plus des caresses, mais des rêves de caresses faites par l'âme au souvenir des corps. Là où la simple fin de la luxure exempte d'amour
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juxtaposedansle désordre d'unecouche saccagée deux animaux repus, excédés, fiévreux, marqués de stigmates, l'amour absout, adoucit et rend candides ceux dont pourtant les corps et les gestes furent semblables, et leur fait grâce des tares et des impuretés. Aux visages desuns il impose la laideur, et à ceux des autres une beauté, à leur chair une chasteté. Jamais un corps humain n'a revêtu de grâce comparable à celle que lui confère ce sommeil après lelan d'amour, et il semble que dans toutes ses lignes, dans le contour alangui de ses formes, rayonne la visibilité du bonheur de Tâme qu'il enclôt. Là j s'accomplit le miracle d'une dématériaiisation, |là s'abolissent enfin les frontières du physique | et du mental : le geste est devenu songe, et le I sombre et désespérant vers de Baudelaire perd son sens. Ce n'est pas « dans la brute assoupie » qu'un ange se réveille. 11 n'y a point de brute assoupie : il n'y a que deux êtres couchés sur le lit comme leurs effigies sur une double pierre tombale, et ils sont eux-mêmes leurs propres anges. Seuls sont brutaux ceux qui firent le geste de l'amour sans amour : il est donné aux autres de redevenir aussi candides que des enfants ignorants de toute sexualité et endormis
au môme berceau, mêlant leurs bras et leurs souffles, surpris par rinconscience du sommeil au moment où ils jouaient encore. '
Connaître ensemble cette quotidienne et redoutable dérivation dans le néant qui s'appelle le sommeil, y glisser à deux dans l'obscurité chaude, se sentir lentement paralysés par le stupéfiant de l'infini, balbutier, se chercher, quitter la terre pour pénétrer dans Tinconnaissable, c'est la réplique idéale du délire charnel, c'est la suprême transfiguration de l'amour : la simple volupté ne la connaît pas, et on ne posséda vraiment une femme aimée que lorsqu'on dormit avec elle, lorsqu'on fut son compagnon muet dans cet exode des âmes calmées au delà des corps las.
Aussitôt que deux êtres ont échangé l'aveu d'amour, le sentiment de leur ,bonheur est égalé en force impérieuse par un autre sentiment qui les possède et rend plus intense leur attraction mutuelle : celui de la crainte de la société.
Ils deviennent pareils à des gens qui cacheraient un trésor, et leur amour est un trésor, ît ils sont investis d'un secret. Ils s'isolent dé ;a société, ils la redoutent comme une ennemie, .eur attraction est précisément augmentée de out leur détachement instinctif et immédiat les liens qui les unissaient aux autres créatures. [Is se sentent seuls au monde, et tous les mois
des de leur sociabilité se transforment pour ne s'adapter qu'au seul être dont . chacun d'eux s'avoue désormais avoir besoin. L'un est pour l'autre toute l'humanité, l'un reçoit de l'autre toutes les marques d'affectivité que chacun d'eux répartissait la veille entre ses parents ou ses amis. Devoirs, sympathies, contrats tacites de la solidarité humaine, tout recule à l'arrièreplan de la conscience : ceux qui aiment n'en retiennent plus que ce qui peut encore concerner ceux qu'ils aiment, et rejettent le reste. L'être aimé estla synthèse du monde, le monde n'est plus que son pseudonyme, l'occasion de lui tout rapporter et de l'y partout redécouvrir.
Tout amour a commencé par cette sensation de détachement, d'oubli, de reniement de la société. Tout amour, à Finstant où il se découvrait dans sa réciprocité, a été dominé par a certitude qu'un premier pas était t'ait à deux vers la solitude, à l'image du premier couple apparu dans une île déserte. Tout amour, en cet instant, a senti qu'il coraraençait dès lors à entrer en conflit dissimulé ou déclaré avec une immense ligue d^intérets et de volontés Gontraires, et quittait les grands chemins pour
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^^engager dans un sentier de guerre aux embûches innombrables et fatales.
Et derrière la joie exaltée des amants se plaisant à se dire Tun à l'autre, pour se rassurer, qu'ils allaient entrer hardiment dans un monde renouvelé et illuminé où tout leur serait plaisir, il y avait cette peur obscure, née de Favertissement de l'âme, cette peur des autres, cette frissonnante appréhension d'êtres commençant dès lors de mourir à la vie sociale et craignant ses vindictes promises à quiconque la déserte. Il y avait cette anxiété de deux créatures essayant, par l'union de leurs faiblesses et de leurs fois, de reconstituer un monde dans le monde, une société dans la société, une loi dans les lois.
Qui n'a pas été, en avouant l'amour et en en recevant l'aveu, tout ensemble exalté et assombri par le sentiment d'une très grave tentative, celle de se passer à deux de l'univers social tout entier, celui-là n'aimait pas vraiment. Le signe le plus certain de l'entrée de Famour dans un être, c'est le désir du dépari furtif, c'est l'adoption immédiate d'une mentalité de voyageur, d'errant anonyme, inconnu, ne souhaitant que se confondre et se perdre dans
la foule. Il lui semble que son bonheur se verr» toujours trop, que, sous le manteau banal, des^ guetteurs jaloux devineront la richesse insolite, suivront, épieront l'occasion du vol : car bien des convoitises capables du rapt et du crime surveillent le porteur d'une sacoche de banque ou d'un écrin de joaillerie, mais elles sont faibles auprès des convoitises, des envies et des haines qui suiventle couple possesseur de l'amour et trahissant cette possession, si bien qu'il croie dissimuler, par la beauté magnétique de ses regards.
Deux êtres qui s'aiment sont, partout où ils* passent, dénoncés par une lueur mystérieuse, et auprès d'eux les êtres qui n'aiment pas semblent gris. Le couple d'amants suscite dans la foule qui traverse plus de colères qu'un prince parmi des pauvres, une stupeur, une admiration, une envie plus fortes, un regret plus amer : car les retours de la vie peuvent donner l'argent et la puissance, mais non point rendre le don d'aimer et d'être aimé à qui ne l'a pas reçu ou n'a su en user, et ce pauvre-là est un pauvre éternel, et sans appel est son dénûment. Le regard qu'il jette aux amants est le regard même de la haine, et il est légion —
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et les amants lesavent.C'est pourquoi la crainte de la société naît avec l'amour.
On a dit que le mot a étranger » n'a aucun sens. En effet, sauf pourtant dans l'amour. Les amants sont seuls au monde, le pacte social est rompu pour eux, par eux, contre eux. Ils quittent le monde organisé pour devenir seulement les concitoyens d'autres êtres, de ceux qui s'aiment aussi et forment comme eux, sur la terre, des dualités mutuellement contemplatives. Mais le couple d'amants est une monade qui, comme celle de Leibniz, n'a point de fenêtres sur le dehors : et quand ces couples se rencontrent, ils passent sans se parler, sachant bien que les bonheurs absolus ne se racontent pas, sachant le prix infini du secret qu'ils honorent séparément, et se bornant à échanger en silence, comme des affiliés, d'imperceptibles signes. La môme fatalité est sur eux. Ils l'ont encourue et laconnaissent: pourquoi sela dépeindraient-ils? Un existe entre eux que des solidarités d'une nature toute mystique. La plénitude même de son état d'âme interdit à tout couple d'augmenter la plénitude d'un autre ou de s'en augmenter : chaque couple est un monde Icomplet. Les douleurs s'entr'aident parfois
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mais non point les bonheurs, et chacune des moitiés du couple ne regarde et ne voit véritablement que l'autre.
Ainsi les amants savent qu'il y a d'autres amants, mais ils n'ont avec eux que des rapports aussi abstraits, aussi immuablement parallèles, que ceux qui régissent les astres séparés par la^ gravitation qui les entraîne. Plusieurs couples d'amants réunis deviendraient aussitôt des réformateurs de la morale sociale et y apporteraient un désordre aussi extraordinaire que plusieurs planètes modifiant leur trajectoire^ dans le ciel : et du même coup ils ne seraient plus tout entiers à leur amour. C'est pourquoi ils sont seuls.
L'histoire, la tragédie, la poésie et le roman, lorsqu'ils ont concerné l'amour, n'ont jamais été que les présentations de ce conflit du couple et de là société quittée, et cela fait que tous les couples d'amants sont de la même époque quelles que soient leur race, leur vôture, et li série de leurs vicissitudes. Ils se retrouven tous sur un même plan et leurs aventures réduisent toutes à quelques fins immanquables" dans leur désobéissance à la défense d'aimer. Les amours contrariées ont été sym-j
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bolisées par quelques fictions héroïques et célèbres, qui ont toujours excité la pitié de la foule. Mais il n'est point besoin de Roméo et Juliette ou de Tristan et Isolde pour que les traits essentiels de leur pathétique se révèlent universels, et ces créations ne sont que les ombres grandies de la réalité quotidienne, telle qu elle est recélée dans les plus humbles. Elles touchentéternellement, parce que nousy voyons des présages : nous savons d'avance que l'amour sera contrarié, que toutes les virtualités sociales se dresseront automatiquement contre lui, qu'en nous-mêmes elles sont toujours prêtes à lui nuire, qu'elles en auront raison finalement, qu'elles le pousseront à ses derniers refuges qui sont la solitude ou la mort, et que, lorsque tout sera consommé, une immense compassion, un profond remords, une secrète envie et une peur pour nous-mêmes nous inclineront sur k double dépouille. Les péripéties queles auteurs ont pu demander à la mésentente des amants, leurs brouilles, à leurs malentendus, relèvent I de la comédie : mais leur mésentente avec l'état I social est une tragédie originelle et inhérenteà I l'amour lui-même.
j C'est même en cela que l'amour est un deg
sujets essentiels dans le domaine tragique, et même le plus grand etle plus inépuisé dans sa monotonie, et c'est en cela qu'il est un art. L'attrait magnétique, la concordance fluidique que nous avons appelés désir et qui abusent notre imagination sur les destins de notre chair, voilà les moyens de la nature — et la fécondité est son but. Mais la riche et complexe signification psychologique qui en résulte, cette sorte d'immense variation symphonique sur le très simple thème animal, c'est nous qui l'avons ajoutée jusqu'à ne pouvoir prendre plaisir au thème qu'à travers elle, et ceci est un art, et on peut ainsi dire que l'amour dépend du talent de ceux qui le donnent et le reçoivent. La caste des artistes est au monde la plus isolée avec celle des amants, et presque pour les mêmes raisons : désaveu universel, faculté de se priver du consentement universel, vaste aspiration vers la solitude, possession de secrets transfigurateurs» L'une et l'autre caste sont lentement et sournoisement éliminées par la société qui les déteste, les jalouse, s'irrite de les deviner rétives à toute assimilation et libérées de sa morale conventionnelle, et elle ne songe qu'à les reléguer comme « indésirables » hors de ses frontières.
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Le lait, en soi, que deux êtres s'aiment, •est un scandale, et un désaveu latent de la majorité. Les bornes que la pruderie religieuse ont tenté de mettre à la satisfaction avouée du désir physiologique ne sont rien auprès des obstacles que la fausse morale civique a accumulés sur le chemin de Tamour de chair, de cœur et d'esprit, et c'est là qu'elle semble s'être complue à étaler toutes ses hontes -et à faire parade de sa méchanceté. Aimer est une offense implicite à tout le système d'intérêts qui fait la base de la morale sociale : aimerlibrement et l'avouer est un crime. On pardonnera plus volontiers à une femme beaucoup d'amours secrètes qu'un seul déclaré, on lui trouvera des excuses si elle se vend mais non si elle se donne, parce qu'au fond toute action dissimulée est encore un hommage indirect à la puissance de la société, au lieu que l'aveu de l'amour libre est une rupture ouverte avec une collectivité qui 4idmet tout, sauf qu'on se passe d'elle.
L'amour est toujours un premier pas vers la solitude, un « embarquement » dont la Cythère >ei5t située au delà de tout milieu social. Il y a extrêmement peu d'êtres capables d'accomplir en eux cette totale fusion du physique et du
mental que j'appelle Tamour : et on peut les considérer comme une secte de mystiques aussi rares et aussi singuliers que les swedenborgiens, ou que les sionistes, observant certains rites, se reconnaissant silencieusement à certains signes, rêvant vaguement à une patrie élue dont le territoire n'est délimité sur aucune carte terrestre, solidarisés par un immense détachement et une crainte commune de la vie utilitaire. Tous les êtres qui aiment ont Tair d'avoir été les témoins d'un fait miraculeux qu'il leur est interdit et impossible de raconter. Ce sont des Avertis et des Seuls. Ils se sont en effet élevés à un plan supérieur, ils sont montés sur les hauts plateaux, là où Fair raréfié, glacial et pur, n'est accessible qu'à peu de créatures vivantes. A cet::e altitude ils doivent bien n'exister qu'entre eux et pour eux, car ils ne trouveraient personne à qui parler : et leur action est restreinte, car les germes sont rares sur les cimes, c'est dans les vallées qu'ils se développent, c'est au niveau des foules qu'on peut seulement agir. L'amour, sans agir, résorbe des milliers d'actions. Il semble ne s'occuper que de soi seul, mais ce faisant il accomplit une action suprême, qui est la défense contre la mort.