‹ La Magie dévoiléeChapitre 22 sur 26 · DIEU · texte numérisé non relu

DIEU

« L'âme de Thomme est composée d'entendement, de raison et d'idole : l'entendement éclaire la raison, et la raison agit sur Tidole ; et toutes ces trois choses ne font qu'une âme. Si la raison n'est point éclairée- par l'entendement, elle n*est point exempte d'erreur ; mais l'entendement ne donne point de lumière à la raison si Dieu ne l'éclairé comme la source de toute lumière. Car en Dieu est la première lumière qui parait pardessus tout entendement; c'est pourquoi on ne la peut appeler lumière de l'entendement ; mais, quand cette lumière est communiquée à l'entendement et se peut entendre, ensuite quand elle passe de Tesprit à la raison, elle devient raisonnable, et peut être non seulement entendue, mais aussi entrer dans la pensée. Quand par la raison elle est après répandue sur l'idole de l'âme, elle entre non seulement dans la pensée, mais encore, passant plus loin, elle entre dans l'imagination sans être cependant corporelle ; mais, quand de l'imagination elle passe au véhicule éthéré de l'âme; elle commence là à devenir corporelle ; elle n'est pourtant pas encore manifestement sensible jusqu'à ce qu'elle ait passé au corps élémentaire, soit simple aérien, soit

composé, où cette lumière devient manifestement visible à Toeil.

« Les philosophes des Chaldéens, considérant ce progrès de lumière, nous font un grand récit de la puissance de Tâme, comme de quelque chose d'étonnant qui est qu'il se peut faire que l'entendement, se fixant de toute sa force sur Dieu, peut être rempli de la divinité, et qu'ainsi rempli de la lumière, et poussant ses rayons au travers de chaque médion jusqu'au corps de l'homme naturel, ténébreux et mortel, il peut aussi répandre autour de lui une abondance de lumière, le rendre semblable aux étoiles, lui donner autant d'éclat et de brillant; puis aussi, par l'abondance de ses rayons et sa légèreté, l'élever en l'air comme un torchon d'étoupes que la flamme du feu élève en brûlant, ou subitement transporter quelquefois bien loin ce corps comme si c'était un esprit, comme nous en lisons un exemple dans les Actes des Apôtres, au sujet de Philippe, quand, après avoir baptisé l'eunuque dans l'Inde, on le trouva aussitôt dans Azor, et pareilles choses au sujet d'Habacuk, dans Daniel. D'autres, passant au travers des portes fermées, se sont sauvés des prisons et des fers, ce que nous trouvons dans les Ecritures saintes au sujet de Pierre l'Apôtre et de Pierre TExorciste. Celuilà ne s'émerveillera pas de cela qui aura vu ces fameux mélancoliques qui se promènent en rêvant, passent par des lieux impraticables^ montent par des hauteurs inaccessibles, font des ouvrages comme s'ils étaient éveillés, et que des ouvriers ne pourraient pas faire les yeux ouverts sur leur besogne. Et de tout cela on n'en trouve point d'autre raison, que c'est la nature par une imagination forte et débordée. Cette puissance est dans

tout homme, et elle est dans l'âme comme un scion sorti de la racine de sa création ; mais selon la diversité des hommes elle varie, et est forte ou faible, augmente ou diminue, selon Texercice et Tusage par lesquels elle est réduite de puissance en acte. Quiconque connaît bien ce secret peut atteindre à sa puissance, jusqu'à ce que sa force imaginalive prenne le dessus et se joigne avec la force universelle qu'Alchindus, Bacon et Guillaume de Paris nomment sens de nature ; Virgile, sens éthéré, et Platon, sens de vigilance ; et que sa connaissance devienne très forte quand sur elle se répand cette vertu éthérée et céleste, qui la fortifie par sa splendeur jusqu'à ce qu'elle conçoive les espèces, les notions et la science des choses vraies, tant que ce qu'elle aura connu dans son entendement arrive comme il Ta pensé et qu'il acquiert une si grande puissance qu'il puisse se plonger, se joindre et s'insinuer dans les esprits des hommes et les rendre certains de leurs connaissances, de leur volonté, de leurs souhaits même par des distances grandes et éloignées, comme s'ils les comprenaient par leur propre sens et l'objet présent, et peut faire en beaucoup de temps plusieurs choses, comme si elles eussent été faites dans le temps. Mais ces dons ne sont pas pour tous les hommes, ils ne sont pas pour ceux qui ont la force imaginative et cogitative très forte et parvenue au but de la spéculation ; et tel homme est capable de concevoir et d'annoncer toutes choses par la vertu de la splendeur universelle ou intelligence et conception spirituelle qui est au-dessus de ses forces naturelles, et c'est celte vertu nécessaire qu'il laut suivre et à laquelle doit obéir tout homme qui cherche la vérité. Si donc la force de l'imagination est si grande

que je la décris présentement, qu'elle puisse s'insinuer où elle veut, sans qu'aucune distance, ni dii lieu ni du temps, Ten empêche ni la repousse, et que quelquefois elle enlève avec elle un corps pesant qui la fait songer et imaginer ; il est sans doute que la puissance de l'entendement est plus grande si un jour elle acquiert sa nature, et qu'elle ne soit plus appesantie par les amorces des sens, et qu'elle persévère sans corruption et sans changement d'elle-même. Mais considérons présentement comme devant l'exemplaire les âmes sont remplies d'une si copieuse lumière d'étoiles célestes, et comme de là il en rejaillit sur les corps une grande abondance de lumière ; voilà comme la face de Moïse était si lumineuse que le peuple d'Israël ne pouvait le regarder fixement à cause de la splendeur de sa face. C'est ainsi que nous lisons dans l'histoire que Socrate, dans sa transfiguration, était au milieu d'une si grande lumière qu'il surpassait celle des roues du soleil; c'est ainsi qu'on parle de la transfiguration et du ravissement en corps et en âme de Zoroastre ; c'est ainsi qu'Hélie et Enoch ont monté aux cieux sur un certain chariot de feu ; c'est ainsi que saint Paul a été ravi jusqu'au troisième ciel; c'est pour cette raison que nous pouvons dire que nos corps, qu'on nommera glorieux après le jugement universel de ce monde, seront pareillement ravis et éclaireront comme le soleil et la lune : que cela se puisse faire et qu'il ait été fait, c'est ce que le Maure Avicebron, TArabe Avicenne, Hippocrate, de l'île de Cos, et encore Técole des Ghaldéens, confessent et le font voir. Et aussi trouve-t-on dans les monuments des histoires qu'Alexandre, se voyant dans l'Inde en grand péril, brûla ainsi de courage, et parut répandre une

lumière à la vue des barbares. On dit aussi que le père de Théodoric jeta des étincelles de tout son corps, et un certain sage a dit la même chose de lui si fortement que de tous côtés les flammes sortaient de lui par étincelles en faisant même du bruit. Et cette force d'esprit n'est pas seulement dans les hommes, elle s'est encore quelquefois trouvée dans les brutes, comme dans le cheval de Tibère, qu'on a vu jeter feu et flamme par la bouche. Quant à l'entendement, il est au-dessus du destin dans l'ordre de la Providence, et point par conséquent sujet aux influences des corps célestes ni aux qualités des choses naturelles. Il n'y a que la religion qui soit un remède. Mais l'idole de Tâme est sous la puissance du destin au-dessus de la nature, qui est en quelque manière le nœud du corps et de l'âme, sous le destin au-dessus du corps : c'est pourquoi il est sujet aux changements, à cause des influences des corps célestes, et aux atteintes des qualités des choses naturelles et corporelles.

(( J'appelle idole de l'âme cette puissance qui vivifie et gouverne les corps, d'où dérivent les sens, par laquelle Tâme même déploie les formes des sens, qu'elle sent les choses corporelles par les corps, qu'elle fait mouvoir le corps par le lieu, qu'elle le gouverne dans le lieu, et qu'elle nourrit un corps dans un autre corps ; et en cette idole deux très puissantes facultés tiennent le dessus ; la première s'appelle fantaisie, ou force imaginative ou cogitative ; nous venons de parler de sa puissance, et nous en avons aussi fait mention à l'en*droit où nous avons parlé des passions de l'âme ; l'autre est celle qu'on appelle le sens de la nature, dont nous avons aussi parlé au chapitre où nous avons fait men-

lion de l'aruspicine. L'homme donc, par la nature du corps, est sous le destin ; l'âme de Thomme, par son idole, meut la nature dans le destin ; mais par l'entendement, elle est au-dessus du destin dans Tordre de la Providence ; pour la raison elle est libre et ne dépend de rien. Et, partant, Tâme par la raison monte à Tentendement où elle est remplie d'une lumière divine ; quelquefois elle descend dans son idole, où elle ressent les influences des corps célestes et les qualités des choses naturelles, et celles-ci distraites et partagées par les passions et Toccurrence des objets des sens; quelquefois Tâme tout entière fait un retour sur la raison, ou cherchant certaines choses en raisonnant, ou en se considérant soi-même ; car il est possible qu'une partie de Tâme raisonnable, que les Péripatéticiens appellent entendement ou puissance, parvienne à ce point de pouvoir discourir et opérer libre, sans retour sur les espèces. La raison enfin n'a que son empire, qui est que toutes les fois qu'il se présente quelque chose, ou à l'entendement, ou à l'idole, ou à la nature, où à un corps, il ne peut passer à l'âme sans que la raison n'en connaisse ; de cette manière, l'âme ne reçoit dans ses sens externes, ni elle voit ni elle entend, ni elle sent, nielle souffre quoi que ce soit, jusqu'à tant que la raison cogitatrice le conçoive auparavant ; or elle le conçoit quand elle n'est point occupée, et non quand elle est occupée de quelque chose, comme nous le voyons manifestement dans ceux qui ne connaissent pas ceux qu'ils rencontrent, quand ils sont fortement occupés de quelque autre chose. Sachez donc que ni les influences d'en haut, ni les affections naturelles, ni les sensations, ni les passions tant du corps que de l'esprit, ni aucun objet sen-

sible ne pourrait agir sur Tàme ou la pénétrer que par le jugement de la raison même. L'esprit donc peut, par son acte seulement, et non par aucune violence qui lui soit faite et qui lui vienne du dehors, être touché ou troublé, ce qui nous a été prouvé par l'expérience d'une infinité de martyrs. C'est ainsi qu'Anasarche, philosophe d'Abdera, étant jeté dans un rocher creux par l'ordre de Nicocreon, roi de Cypre, sans être touché de la peine qu'on lui faisait en le pilant à coups de marteau de fer, dit au tyran : « Frappe, frappe sur le pauvre vaisseau d'Anasarche, tu ne feras point peur au vrai Anasarche ; » et le tyran commandant qu'on lui coupât la langue, il la coupa lui-même avec ses dents, et lui cracha contre la face.

« Démocrite, Orphée et plusieurs Pythagoriciens, qui ont recherché avec beaucoup de soins les vertus des corps célestes et des inférieurs, ont dit que tout était plein de dieux, et ce n'est pas sans sujet, puisqu'il n'y a aucune chose qui, quelque grandes vertus qu'elle ait, n'étant pas secourue de la puissance de Dieu, puisse être contente de sa nature; or ils appelaient des dieux les vertus divines répandues sur les choses, lesquelles vertus Zoroastre appelle des attraits, et Synesius des appas, les autres des vies, d'autres des âmes dont ils disaient que les vertus des choses dépendaient, une matière s'étendant par la seule âme sur les autres, sur lesquelles elle opère; comme Thomme qui étend son entendement sur les choses ijitelligibles et son imagination sur celles qui s'imaginent; et c'est ce qu'ils entendaient, disant, par exemple, que l'âme sortant d'un être entrait dans un autre, et qu'elle le fascinait

et empêchai! ses opérations, comme le diamant empêche Taimant d'attirer le fer. Ainsi l'âme étant le premier mobile, et, comme Ton dit, qui agit et se meut volontiers d'elle-même et par elle-même, et le corps ou la matière inhabile ou insuffisante à se mouvoir par soi, et dégénérant beaucoup de Tâme et fort éloigné de sa faculté ; c'est pour cela que Ton dit que c'est un ouvrage d'une manière plus excellente ; savoir, que ce n'est pas comme un corps, mais comme si c'était déjà une âme, ou comme si ce n'était pas comme une âme, mais quasi comme un corps par lequel Tâme s'unit au corps, et ils font consister l'esprit du monde dans ce milieu que Ton dit être la quintessence, parce qu'elle ne provient pas des quatre éléments, mais que c'est un certain cinquième qui est au-dessus d'eux et qui subsiste dans eux. Il est donc absolument besoin d'un tel esprit comme d'un moyen par lequel les âmes célestes se trouvent dans un corps grossier, et lui communiquent leurs merveilleuses qualités, et cet esprit dans les corps du monde, comme dans notre corps humain, car, comme nos âmes communiquent par l'esprit leurs forces à nos membres, de même la vertu de l'âme du monde se répand sur toutes choses par la quintessence^ puisqu'il n'y a rien dans l'univers qui ne se sente de quelque étincelle de sa vue, ou qui manque de ses forces ; mais il s'en influe davantage et plus particulièrement sur les corps qui ont plus pris de cet esprit, et il s'influe par les rayons des étoiles à mesure que les choses s'y rendent conformes. C'est donc par cet esprit que toutes les qualités occultes s'étendent sur les herbes, les pierres, les métaux et les animaux, par le moyen du soleil, de la lune, des planètes et des étoiles qui sont au-dessus

des planètes, et cet esprit peut d'autant plus nous être utile que nous savons le séparer des autres éléments, ou que nous savons mieux nous servir des choses dans lesquelles il se trouve plus abondamment ; car les choses sur lesquelles cet esprit se répand le moins> et où la matière est moins retenue, se perfectionnent davantage et produisent plus promptement leur semblable, puisqu'il contient toute vertu de produire et d'engendrer. »

Il est remarquable que la prévision, la vue à distance, tous ces grands phénomènes ont besoin, pour se manifester, d'une agitation extrême, d'une sorte de transport. C'est ainsi que dans Tétat magnétique et magique on constate ces surexcitations singulières et mystérieuses encore, effrayantes pour tout expérimentateur. Et cependant ce n'est qu'au milieu de cette tourmente du corps et de l'esprit que l'on voit jaillir ce que l'on cherche. Les anciens avaient bien constaté ce fait, et, loin d*en interrompre la production, ils la secondaient au contraire.

Voici ce que nous trouvons dans les livres traitant de l'art occulte.

« Lorsque les prophètes viennent à estre touchez de l'esprit phophetique, tout leur poil se hérisse d'horreur, leur corps se lâche et agite, leurs dents claquettent, et leurs os sont esmeux, ainsi que s'ils sentoient le froid d'un très fort et violent accez de febure, comme Daniel 'dit au 10 : Domine miy in visions tua dissolûtes com^ pages meœ ; et nihil in me remansit vi7^iwny jusqu'à ce qu'ils viennent à estre immuez de Tordre et estât où ils estoient auparavant, et que leur intellect soit bien

repurgé de ce qu'il avoil pu attirer de la contagion corporelle ; et lors ils voient distinctement ce qui se manifeste à eux en apparente vision- »

« Porphyre, qui était un païen fort éclairé, écrivant au prêtre égyptien Anebon, après avoir demandé si ceux qui prédisent l'avenir et qui font des prodiges ont des âmes plus puissantes que les autres, ou s'ils reçoivent ce pouvoir de quelques esprits étrangers, fait entendre que cette dernière opinion est la plus véritable, parce qu'ils se servent de pierres et d'herbes pour lier quelques personnes, ou pour ouvrir des portes, ou pour d'autres effets merveilleux. « D'où vient, dit-il, (( que quelques-uns croient qu'il y a un certain genre « d'esprits qui écoutent les vœux des hommes qui sont <( naturellement fourbes, qui prennent toutes sortes de « formes, et que c'est eux qui font tout ce qui semble « arriver de bien ou de mal, quoiqu'au fond ils ne « portent jamais les hommes à ce qui est véritablement (( bien. »

Les Lapons sont très experts en magie, et, si leur art semble différer du nôtre, c'est seulement parla forme employée, le principe est le même.

Voici ce que les voyageurs nous racontent et nous donnent comme exact, sur les faits produits devant eux :

«... Les tambours magiques soFit des portions de troncs d'arbres fendus longitudinalement, et dans une dimension telle qu'ils puissent être portés à la main. La partie creuse est couverte d'une peau ; sur la peau de ce tambour sont peintes en rouge les figures de Tehor

de Jésus-Christ, du soleil, de loups, de rennes, d'ours, de rats, de plantes, de serpents, de nombres, etc., de tout ce que l'imagination capricieuse peut inventer. Rien ne ressemble plus aux hiéroglyphes des Égyptiens. On met sur ce tambour un paquet d'anneaux de cuivre ou de fer, et Ton bat avec une espèce de marteau fourchu fait avec un os. Suivant que les anneaux, mus par la vibration qu'occasionnent les coups de marteau, se portent sur telle ou telle figure, font à droite ou à gauche, il y a telle ou telle indication heureuse ou malheureuse. »

Quand il s'agit de connaître les choses éloignées, voici, selon Scheffer, ce qui se pratique :

(( Celui qui bat du tambour chante en même temps d'une voix fort distincte une chanson que les Lapons appellent jouke ; et tous ceux de leur nation qui s'y trouvent présents, tant les femmes que les hommes, y ajoutent chacun leurs chansons, auxquelles ils donnent le nom de Due ra; les hommes prennent un ton plus haut et les femmes un ton plus bas. Les paroles qu'ils profèrent expriment le nom du lieu dont ils désirent savoir quelque chose.

(( Après avoir quelque temps frappé sur le tambour le devin le pose sur sa tête, et il tombe aussitôt par terre comme s'il était endormi ou tombé en quelque défaillance d'esprit, semblable à un homme mort dont Tâme aurait abandonné le corps, il souffre pendant ce temps-là de telle sorte que la sueur lui sort souvent du visage et de toutes les autres parties du corps. Tous les hommes et toutes les femmes qui sont présents à cette action sont obligés de chanter toujours leurs chansons, et de continuer jusqu'à ce que celui qui a battu du tam-

bour soit revenu de son sommeil. Que s'ils désistent de chanter, cet homme meurt et n'en revient jamais. Ce même malheur lui arrive si quelqu'un de la société essaye de le réveiller en le touchant de la main ou du pied tandis qu'il est en cet état.

« Toutes ces cérémonies ayant été ainsi un assez peu de temps observées, le Lapon qui a battu le tambour se relève, semble avoir recouvré la vie et l'esprit, et il commence dès lors à répondre à ceux qui l'interrogent, à rapporter tout ce qu'il a appris par le moyen de son tambour, et à déclarer quel est Tétat des choses et la face des affaires dans les pays les plus éloignés. Peucer écrit qu'il se réveille au bout de vingt-quatre heures, mais il n'y a point de temps assuré, car cela arrive quelquefois plus tôt, quelquefois plus tard. »

Si le tambour était pour quelques Lapons un intermédiaire d'habitude, et par cela même nécessaire pour entrer en crise, il est certain que beaucoup d'autres le pouvaient sans lui.

« Un fin Lapon de Norvège, dit encore Scheffer, vint trouver un certain Jehan Delling, commissionnaire d'un marchand allemand. Ce commissionnaire, qui était établi à Berg, pria le fin Lapon de lui dire s'il pouvait lui révéler ce que son maître faisait alors en Allemagne. Le fin Lapon lui promit de le lui dire, et il commença aussitôt à crier comme s'il eût été ivre et à tressaillir de joie ; puis, ayant couru une ou deux fois en rond, il tomba par terre et y demeura quelque temps, de même que s'il eût été mort ; il se leva ensuite comme s'il fût venu de ressusciter ; et il lui raconta ce que son maître faisait alors. On écrivit à Tinstant le tout sur le livre public des marchands, et après on reconnut que les choses

étaient arrivées de la manière que le fin Lapon les avait dites. »

« Pierre Claude, continue Scheffer(l), se borne à dire que le Lapon se jette par terre et devient semblable à un homme mort, ayant du reste la face toute plombée. Il demeure l'espace d'une heure ou deux en cet état, selon que le pays dont il veut apprendre quelque chose est plus ou moins éloigné, et il peut, quand il se réveille, raconter tout ce qui se passe en ce lieu-là. »

Voici les réflexions que fait Scheflfer :

« Le diable, dit-il, ayant une parfaite connaissance de ceux qui seront plus propres à le servir dans ce ministère, les jette dès leur enfance dans une certaine maladie dans laquelle il leur réprésente des images, et leur procure des visions par lesquelles ils apprennent, autant que leur âge peut le permettre, ce qui appartient à cet art. Ceux qui tombent pour la seconde fois dans cette maladie ont plus de visions qu'en la précédente, et apprennent avec ces lumières bien mieux Tart magique que la première fois. Que s'il leur arrive d'avoir pour la troisième fois cette maladie (ce qui se fait avec tant de peine qu'ils sont alors dans un danger très évident de perdre la vie), toutes les visions diaboliques leur sont en cette occasion montrées à découvert, dont ils tirent tout ce qui est nécessaire pour se rendre parfait dans la magie. Ces derniers y sont si savants qu'ils peuvent, sans se servir du tambour y voir distinctement les choses les plus éloignées. Et le diable

(1) Autre histoire de Laponie.

s'est tellement rendu maître de leur esprit qu'ils voient ces clioses, soit qu'ils les veuillent ou ne les veuillent pas voir. Tournaus, qui assure cela, rapporte une expérience qu*il en a faite dans la personne d'un Lapon qui est encore en vie, et qui, lui remettant entre les mains son tambour, déclara avec bien de la tristesse que, quoiqu'il s'en défit et n'en fit jamais d'autre, il ne laisserait pas de voir dorénavant toutes les choses qu'il avait vues jusqu'à cette heure, et, pour preuve de ce qu'il disait, il racontait en détail tout ce qui était arrivé à Tournaus sur la route venant en Laponie. Ce Lapon se plaignait en même temps de ce qu'il était fort en peine, et ne savait comme il en devait dans la suite user avec ses yeux, qui lui représentaient toutes ces choses, quoiqu'il y apportât les dernières répugnances. »

Ces récits trouvent leur confirmation dans ce que nous produisons. Vous voyez que les procédés magiques l'emportent de beaucoup sur ceux dits magnétiques; il s'agit de bien se pénétrer de la vertu de l'agent : la forme est peu de chose, sa valeur est dans l'idée qui fait agir, idée qui, une fois émise, ne saurait éprouver de résistance. L'esprit de celui qui voit pénètre les causes et les efTets, iî n'y a plus pour lui ni passé, ni présent, ni futur, il est en tous lieux, il fait partie des temps.

Si vous voulez avoir une idée des pratiques de la sorcellerie, il y a trois siècles, lorsque les rois y croyaient, lorsque tous les peuples en étaient imbus, époque où les bûchers consumaient la chair humaine, il faut feuilleter les livres qui nous restent, où sont consignées ces histoires sanglantes. Ne tenez aucun compte

de la forme, ôtez le merveilleux du récit, effacez Texagération, et vous trouverez au fond de tout cela des faits trop certains de sorcellerie et de magie. Voici, entre cent autres, une histoire des moyens employés par l'ignorance pour arriver à déterminer une série de désordres qu'il serait trop facile de reproduire. Tous les magnétiseurs comprendront sans peine pourquoi je ne ferai suivre ce récit d'aucune réflexion,

(( Je proposeray en cest endroit une esmerueillable histoire touchant ceste affaire, laquelle a esté escrile par Hector Boëce, historiographe, et réfutée par Hierosme Cardan, à ceste fin que Ton puisse par le récit de ceste-cy iuger egallement de toutes les autres. Le conle est tel qu'il en suit : Le roi Duffus tomba en vne maladie, laquelle de soy-mesme n'estoit si dangereuse que difficile à cognoistre par les plus doctes médecins (ayant esgard à la manière de uiure des Ecossois, et à la constitution du temps, et des corps, lesquels n'auroient encore esté affaibliz de maladies estrangeres) ; car encores que le roy n'eust aucun signe paraissant de trop grande abondance de cholere, ou de phlegme, ou d'autre humeur péchant, ou de complexion humaine intéressée, il ne se laissoit toutesfois d'être tourmenté peu à peu. Car il suoit toute la nuit, et ne pouuoit dormir, et le iour il se reposoit, à peine soulagé de la douleur qu'il auoit endurée toute la nuit : il tomboit en langueur et estoit semblable à vn corps de toute débilité. Il auoit la peau tendue^ au trauers de laquelle on pouuoit discerner les veines, les nerfs, et la manière par laquelle les os humains sont assemblez Tvn à Tautre. Le mouuement des esprits du cœur estoit doux

et posé, ce que monstrait l'humidité vilalle n'auoit outre passé les bornes d'altrompan^e : ce quicognoissoit par le toucher de la veine du cœur, et des artères. Il auoit la couleur vermeille, Fœil et Touye fort bonne et attrempee, avuee Tappetii de boire et de manger aasez bon. Les médecins s'esmerueilloient de tous les signes de santé en vn homme languissant et baltu de douleurs : si bien qu'ayants fait leur devoir, et ne Irouuants rien pour empescher cette grande et nuisible sueur, ou pour rémouuoir et exciter à dormir : mais, au contraire, voyants qu'il estoit de plus en plus tourmenté par sueurs et veilles, ils commencèrent à le consoler (car il n'y auoit plus autre moyen selon leur aduis et opinion) et le prier de bien espérer de sa santé, l'exhorter à prendre courage de soy-mesme, et lui dire qu'ils auoient opinion que sur le printemps à la venue du nouueau soleil, qui est le conseruateur de la vie des animaux, il recouureroit sa santé perdue, par le moyen des médicaments, et des médecins que Ton seroit en bref des autres pays, d'autant que la maladie leur estoit incognûe. Or couroit-il vn bruit de ce temps là (sans toutesfois que Ton en sceust Tautheur), que le roy estoit détenu par, vne si longue espace de temps en langueur, et qu'il tombait en chartre, non par maladie naturelle, mais au moyen de Tart diabolique des sorcières, lesquelles exerçoient contre lui Fart de magie et sorcellerie, en vne ville de Morauie nommée Forres. Incontinent que ce bruit fust venu aux aureilles du roy, on enuoya des hommes en Morauie, pour s'equerer si ce qu'on disoit estoit vray : ce qui fut fait sur l'heure, de peur que les sorcières, après en auoir ouy le vent, ne se missent en fuitte par la crainte de punition. Les mes-

sagiers que Ton auoii envoyez dissimulèrent la cause de leur voyage, feirent entendre qu'ils estoi^nt là venus pour faire la paix entre le roy et ceux de Morauie, lesquels aupariiuant auoient coniurez contre luy. Estans donc entrez de nuit au chasteau, lequel estoit encore demouré en l'obéissance du roy, ils feirent sçavoir leur charge au capitaine Doneual, et le prièrent de leur aider en cest affaire. Les soldats qui gardoient le chasteau s'estoient déjà aucunement doutez du fait : car ainsi que Tun d'entre eux caressoit sa garce, fîUe d'une sorcière, et enchanteuse, il s'estoit en partie informé du temps de la maladie du roy, de la manière et longueur d'icelle, de quelles sorcelleries et charmes magiques les sorcières s'aidoient, dont il aduerlit Tvn de ses compagnons qui le rapporta à Doneual, et Doneual aux ambassadeurs du roy. Ainsi Doneual feit venir incontinent la garce qui auoit si à propos esté messagiere de ceste grande méchanceté, et Tayant interrogée» et contrainte de confesser la manière par laquelle le tout se fesoit, et lieu, où les sorcières besongn oient : il envoya des soldats en pleine nuit pour les descouurir : lesquels entrans de force en la maison fermée, trouuerent vne sorcière qui tenoit vne image de cire, laquelle représentait la figure de Duffus, et laquelle estoit faile, comme il est vr^ysemblable par art diabolique, et attachée à vn pan de bois devant le feu, là où elle se fondait, cependant qu'une autre sorcière en récitant quelques charmes, distillait peu à peu vne liqueur par dessus l'effigie. Ces sorcières donques estant prises sur l'heure, menées au chasteau auec leur image, et interrogées pour quelle occasion en recitant des charmes elles mestoient l'image du roy deuant le feu, elles respondirent que le

roy Duffus fondoit en sueur pendant que son effigie estoit deuant le feu : et que tandis que Ton prononçoit les charmes il ne poùuoit dormir, tellement qu'à mesure que la cire fondoit, il tomboit en langueur, et qu'il mourroit incontinent qu'elle seroit du tout fondue. Elles dirent aussi que les diables les auoient ainsi apprises, et que les principaux de Morauie leur donnoient argent et grande recompense pour ce faire. Ceux qui estoient là présents se meirent tellement en cholère, qu'ayans rompu Teffigie ils poursuivirent tant que les sorcières furent bruslées pour punition d'un tel meffait. Et dit-on que cependant que ces choses se faisoient au chasteau de Forres, le roy commença à se reuenir, et passa la nuit sans se refroidir, si bien que le iour suiuant il reprist ses forces, et s'aida promptement des facultés et puissances naturelles, tout ainsi comme si auparavant il n'eust point esté malade. Tant il y a que, en quelque manière que la chose soit allée, le roy Duffus fut incontinent guery. Voilà ce qu'en escrit Boëce. »

« 11 faut donc «savoir que, selon la doctrine des Egyptiens, Tàme étant une certaine lumière spirituelle, quand elle est délivrée du corps, elle est en tout lieu et en tout temps ; de même qu'une lumière renfermée dans une lanterne qui se répand par l'ouverture de la lanterne et ne s'éteint point ; car elle est partout et pour toujours. Et Cicéron, en son livre de la Devination, parle ainsi : Et l'esprit de Thomme ne devine jamais, s'il n'est en si grande liberté qu'il n'ait rien du tout affaire avec le corps, ou bien peu. Lors donc qu'il est parvenu à cet état, qui est le souverain degré de la

perfection contemplative, alors il est détaché de toutes les espèces créées, et comprend non pas parles espèces acquises, mais par l'inspection ^u'il a sur les idées, et connaît tout par la lumière des idées. Platon dit qu'il n'y a que très peu de personnes qui aient part à cette lumière en cette vie ; mais que ceux qui y ont part sont presque tous dieux : ils sont aussi la même figure que sont les personnes demeurées évanouies, et travaillées J'épilepsie ; et il arrive fort souvent que ces mêmes sortes de personnes font des prédictions et devinations, de même que dans le ravissement. Et nous lisons dans l'histoire qu'en effet Hercule et quantité d'Arabes ont excellé dans ce genre de prédiction ; et il y a certaines prédictions qui tiennent le milieu entre les devinations naturelles et les oracles surnaturels, c'est-à-dire ceux qui, par l'excès de quelques passions, comme d'amour, de tristesse, au milieu des soupirs et sanglots de cœur dans Tagonie, prédisent les choses a venir, comme nous lisons dans Stace au sujet de la mère d'Achille : Et ce n'est pas sans sujet que les pères et mères, parents et amis ont tremblé de peur que les flottes ne fussent abîmées sous les eaux de la mer. Nos esprits sont en effet doués d'une vertu pénétrante et capable de tout comprendre ; mais ensevelis qu'il sont dans les ténèbres du corps, et arrêtés par les embarras de la mortalité, après la mort ayant acquis l'immortalité et délivrés des corps, ils sont dans une pleine et parfaite connaissance de tout. C'est de là qu'il arrive quelquefois à ceux qui sont près de leur mort et usés de vieillesse, quelque rayon de lumière extraordinaire, parce que l'àme est alors moins empêchée par les sens et qu'elle comprend mieux, ses liens étant déjà comme un peu relâchés ;

n'étant plus entièrement sous la servitude du corps, et comme proche du lieu d'où elle doit partir pour l'autre vie, conçoit aisément ses révélations qui lui sont alors présentées dans ses agonies. De là vient qu'Ambroise, au livre de la foi de la résurrection^ dit : Notre âme est bien aise de sortir de la prison des corps, elle se donne des mouvements de liberté dans Tair, sans savoir d'où elle vient ni où elle va. Nous savons néanmoins qu'elle vit après la mort du corps, et qu'étant délivrée des entraves de son propre sens elle jouit d'un regard de liberté, elle ne voyait point auparavant lorsqu'elle était enfermée dans le corps ; ce que nous pouvons juger par l'exemple de ceux qui dormant, dont les esprits comme , s'ils se reposaient après la sépulture de leurs corps s'élèvent plus haut au-dessus des choses mortelles et font rapport à leurs corps des choses éloignées et même célestes qu'ils ont vues. »

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