‹ La main-d'œuvre industrielle dans l'ancienne GrèceChapitre 38 sur 229 · OPINIONS DES GRECS SUR LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

OPINIONS DES GRECS SUR LE TRAVAIL

On croit volontiers que le travail, surtout le travail industriel, était fort peu estimé chez les Grecs, et qu'ils atTectaient de l'envisager comme une besogne d'esclave. Les auteurs anciens, en effet, nous offrent un grand nombre de textes dans ce sens-là. Mais il faut bien se garder de prendre toujours pour l'expression d'un sentiment général les affîrmations de quelques esprits d'élite. S'il est intéressant de noter ce que disent des gens de métier Platon et Aristote, il est encore préférable, du moins pour l'historien, de se demander quelles étaient à ce sujet les idées courantes. Le malheur est que cette étude n'est point facile, faute de renseignements positifs. Nous avons rarement les moyens de pénétrer les pensées véritables de la foule, parce que les écrivains ont négligé habituellement de nous les transmettre, ou nous les ont transmises en les altérant. Au contraire, la voix des philosophes et des moralistes de l'antiquité arrive directement jusqu'à nous, et comme elle parle avec clarté et avec autorité, elle a peu de peine à couvrir les bruits vagues et confus où se trahit obscurément l'opinion de la multitude.

Nous avons eu l'occasion de montrer qu'à l'époque homérique les hommes, même de la plus haute naissance, ne répugnaient nullement au travail manuel', Hésiode, lorsqu'il donne à son frère des conseils pour la conduite de la vie, insiste également sur la nécessité du travail. Il est vrai qu'il vise principalement les occupations agricoles, et que celles-ci parurent toujours aux Grecs plus nobles que les autres ; mais en proclamant que « le travail n'a rien de honteux », le poète n'établit aucune distinction entre les objets auxquels il s'applique^,

i. Voir ci-dessus, p. 17-19.

2. Hésiode, Travaux et Jours, 311 : 'EpTOv B'oùBïv oveiBoî, oEpïtij SI t'oïeiSoç. Il est curieux de remarquer les efforts que fait PJaton pour dénaturer le sens de cetle phrase {Charmide, 10).

Peu à pftu cependant des idées bien différentes tendirent à prévaloir. Il est naturel à l'homme de chercher à exploiter la force et l'adresse de ses semblables ; de là vient que l'esclavage est presque aussi ancien que l'humanité. On a vu la place qu'il tenait déjà dans la société homérique ' ; il se développa encore dans la suite, en raison des facilités de plus en plus grandes que l'on eut à se procurer des esclaves, et ainsi on s'accoutuma insensiblement à reg;arder comme servile toute besogne habituellement confiée à cette classe inférieure et dédaignée.

Ce sentiment se fit jour surtout dans les Etats qui connaissaient le servage. Qu'il ait été introduit en Grèce par la conquête dorienne, ou, selon une hypothèse plus plausible, par des causes multiples dont l'action fut plus lente et plus tardive ^, le servage détourna du travail tous ceux à qui les redevances de leurs serfs assuraient des ressources suffisantes. Le citoyen fut une sorte de rentier, sans inquiétude sur ses moyens d'existence. Il put vaquer librement à ses devoirs civiques et militaires, et il laissa à d'autres le soin de le nourrir, de le vêtir et de le loger.. A Sparte, cet état des mœurs fut sanctionné par la législation. « Ailleurs, dit Xénophon, chacun tâche de gagner de l'argent, par la culture du sol, par la navigation, par le commerce, ou même par un métier industriel. La loi Spartiate, au contraire, défend au citoyen de se livrer à un travail quelconque ^. » L'oisiveté passait dans cette république pour être la seule condition digne d'un homme libre *, et une vieille chanson prouve qu'en Crète le bonheur suprême consistait à être guerrier et à vivre uniquement du labeur de ses serfs ^.

La plupart des cités aristocratiques se rapprochèrent plus ou moins de cet idéal. L'Attique, sous le régime oligarchique, ignora le servage, tel que nous lapercevons en Laconie, en Crète, en Thessalie, c'est-à-dire comme une institution d"État. Mais les riches, maîtres de tout le sol, en confiaient l'exploitation à des

i. Voir p. 12-n.

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