L. DE LAVERGNE (L'agriculture et la population
Les causes de l’exode rural sont nombreuses; il est nécessaire de ne retenir que les principales car si l’on voulait entrer dans l'examen des raisons particulières qui incitent parfois les travailleurs ruraux à déserter ‘les champs, on courrait le risque d'entrer dans des détails trop: longs et dépourvus d'intérêt.
18 Îre PART. — Le PROBLÈME
On cite très souvent comme cause de la dépopulation rurale, l’énormité des charges fiscales qui pèsent sur la propriété. Cette raison pourrait expliquer la diminution du nombre des propriétaires, mais non la désertion des salariés. Il est certes nécessaire à notre avis d’uniformiser et de ramener à des proportions plus équitables les impôts qui pèsent sur la terre, mais il ne semble pas cependant que les charges fiscales puissent être considérées comme une cause sérieuse de dépopulation, car la propriété agricole va s’accroissant en étendue et le nombre des propriétaires ne diminue pas d’après les statistiques.
L’'abaissement de la natalité est également considéré comme une cause de la diminution de la population ouvrière dans nos campagnes. Il est vrai, et on peut le déplorer sous certains rapports, que le nombre des enfants est moins grand aujourd’hui qu’autrefois même dans les familles de travailleurs ruraux : c’est un phénomène général à toutes les classes de la société et toutes les nations qui atteignent un certain développement économique connaissent cette crise de la natalité que la France connaît malheureusement depuis plus longtemps que les autres. La situation économique et sociale doit être surtout rendue responsable. On est bien obligé de reconnaître aussi que depuis que le problème est posé on n’a rien fait pour lui donner une solution: l'agitation en faveur des familles nombreuses ne semble pas avoir donné de bien grands ré-
Eu — LÉ mais Draft RC = ARE
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sultats ni être à la veille d’en donner. Il n’est pas exagéré de dire que l’enfant est une lourde charge pour le budget du prolétaire : on pouvait n'y pas réfléchir autrefois, on y réfléchit aujourd'hui. Sans manœuvre criminelle, le travailleur limite au minimum le nombre de ses enfants.
Nous ferons remarquer cependant que cette situation peut expliquer que le nombre des ouvriers agricoles n’augmente pas et aille même diminuant , mais n’explique en aucune façon leur désertion, c’est-à-dire leur mouvement de la campagne vers la ville. Malgré que pour M. la diminution de la natalité soit la seule cause de l'exode rural, nous n’insisterons pas plus longtemps sur cette question. Il en sera dit cependant quelques mots quand nous examinerons les besoins en main-d'œuvre des diverses rék gions de France. |
Nous grouperons en quatre paragraphes les causes générales de l'exode rural ; nous adopterons les divisions suivantes :
$ I. — Causes morales et psychologiques.
$ II. — Causes sociales.
$ III. — ‘Causes techniques.
$ IV. — Causes économiques.
20 1'e PART. — LE PROBLÈME
$ LL — Causes morales et psychologiques
On dit fréquemment aujourd’hui que les agriculteurs quittent la campagne pour aller vers les villes où les attirent les plaisirs et les joies qu'ils ont cru y entrevoir au moment de leur service militaire. C’est certainement là une des causes que l’on invoque le plus souvent et que l’on rencontre aussi bien dans les romans que dans les études économiques.
Dans La Terre qui meurt, M. René Bazin soutient la thèse dont nous parlons et l’enveloppe dans une forme des plus séduisantes.
M. Jules Méline dans le Retour à la Terre, étude qui a eu un retentissement considérable, reprend en la résumant la thèse de M. Bazin dans le passage suivant : « Un grand nombre d’agriculteurs surtout de jeunes agriculteurs n’ont pas quitté la terre parce qu’elle leur a fait faillite, parce qu'ils ne pouvaient plus gagner leur vie et qu'ils manquaient du nécessaire : ce qui les a poussés à l’émigration ce n’est pas la misère de la vie rurale, ce sont surtout les douceurs et les enchantements apparents de la vie urbaine.
«Ils ont été attirés par les splendeurs des villes comme le papillon par la lumière ; au fond de leurs chaumières ils se sont mis à rêver de théâtres splendides, de cafés étincelants, de fêtes brillantes, de luxe et de plaisirs et quand ils se sont réveillés, qu'ils ont jeté un coup d’œil attristé sur leur humble chaumière, sur ces
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murs nus et gris, sur Ja chandelle fumeuse et sur leurs haïillons de travail, ils se sont sentis envahis d’une immenst nostalgie et n’ont plus eu qu'une idée : aller à la ville à tout prix, les yeux fermés sans même savoir à quelle porte frapper(l) ».
L’affirmation nous paraît sinon inexacte du moins beaucoup exagérée. Qu'il y ait de jeunes écervelés que les inepties du café-concert ont émerveillés, que des esprits irréfléchis en soient arrivés à s’imaginer que les modestes employés ou ouvriers qu'ils seront demain pourront s’offrir «des fêtes brillantes, du luxe et des plaisirs » c’est possible, mais ce sont là des minonorités insignifiantes et cest faire injure à la grande masse de nos paysans déserteurs que de les croire inintelligents ou dépravés à ce point.
Quelques lignes plus bas M. Méline rend « ce phénomène moral » seul coupable de Pexode rural, car ajoute-t-il « C’est lui qui entraîne notre pays comme tant d'autre à la dérive, lui qui explique la constitution de ces formidables agglomérations, de ces villes tentaculaires comme les appelle si justement le poète Verhaeren ».
I1 semble qu’il y a là une légère contradiction avec les raisons d'ordre économique et
d'ordre social que M. Jules Méline donne luifnême dans son intéressante étude et dont il
(1) Page 110.
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sera fait état quand un peu plus loin nous exaininerons les autres causes de l’exode rural.
Une coupable qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire c’est l’école primaire. On dit qu’elle pousse à la désertion des champs parce que, prétendent les uns, elle montre aux enfants l'infériorité du métier d’agriculteur ; parce que, disent les autres, l'enfant qui a obtenu le certificat d’études croirait déchoir en continuant de travailler la terre. On peut se demander en quoi les programmes de l’école primaire peuvent pousser à la désertion des champs. Qu'un instituteur, que des instituteurs même expriment devant leurs élèves une opinion dont ceux-ci n’ont que faire, c’est vraisemblable ; mais ici c’est Le fait d’un homme ou de plusieurs hommes si l’on veut et non celui de l’école. Qu'on fasse une enquête sérieuse et l’on se rendra compte que la réalité est bien à l'opposé de ce qu’on prétend être la vérité.
Ce que nous pouvons affirmer, parce que nous en faisons l'expérience chaque année, c’est qu'à l'exception de quelques rares fils d’agriculteurs aisés qui continuent leurs études, la plupart des petits paysans de la région proven- Çale qui ont obtenu le certificat d’études ne finissent jpas l’année scolaire pour aller aider leurs parents. Ces fils de petits propriétaires, de fermiers ou de métayers ne songent pas à quitter la campagne ; l’idée leur en viendra peut-être plus tard, mais ce sera sous une autre influence que celle de l’école primaire. Ils estiment à sa
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juste valeur un diplôme qui couronne des études qu'ils savent très modestes. L'argument avait peut-être quelque valeur les premières années de l’existence du certificat d’études, mais il en a beaucoup moins aujourd'hui, beaucoup de parents l’on obtenu dans leur jeune temps et n’en sont pas plus fiers pour cela. Il est difficile d’admettre que l'instruction donnée à l’école primaire même si elle n’est pas corsée d’un enseignement de l’agriculture puisse pousser à l'exode rural. Il y a des raisons morales autrement fortes que celles que nous venons d'examiner et qui peuvent, elles, expliquer jusqu’à un certain point lemouvement démographique que nous étudions.
Il s’est produit au cours du XIXe siècle une véritable transformation morale et intellectuelle, non seulement dans la classe bourgeoise, mais encore et surtout dans la classe ouvrière. Certains regrettent cette évolution profonde ; c’est évidemment affaire de point de vue. Rien ne sert de récriminer, c'est un fait qu'on est obligk» de constater. On ne remonte pas le cours des siècles. Les tendances égalitaires de la grande Révolution ont pris corps dans le courant des siècles derniers. Les ouvriers agricoles ont été les derniers saisis par le mouvement parce qu'ils vivent dans un état d'isolement qui ne leur permet de frotter que très irrégulièrement leur cerveau à celui des autres ; mais l'esprit nouveau, s’il ne s’est pas répandu comme une traînée de poudre a cependant continué son chemin, et l’on a constaté alors ce fait que des ouvriers
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agricoles ,des domestiques de ferme qui avaient l'esprit de soumission et presque la docilité d’esclaves, qui se contentaient d’une vie matérielle et morale que nous n’hésitons pas à qualifier d’absolument inférieure qui passaient la plus grande partie de leur vie avec les bêtes qu'ils comprenaient et qui les comprenaient, on a constaté ce fait, disons-nous, de travailleurs ruraux qui, fatigués de leur vie dégradée et se rendant compte qu'ils avaient comme d’autres le’ droit de vivre une vie morale et intellectuelle supérieure à celle qu'ils vivaient sont partis sous l’empire de nécessités nouvelles.
Ces idées nouvelles pouvaient choquer les idées, en cours : c’est évident même et c’est probablement la raison pour laquelle on n’a, pendant longtemps trouvé aucun remède. On a chanté aux paysans les beautés de la vie champêtre ; on s’est efforcé de leur prouver que leur vie n’était qu’un long poème. Les paysans n’ont pas eu l'air touchés ; ils ont continué leur exode insensibles aux beautés de la nature.
Quand nous entendons chanter la beauté de la vie champêtre notre esprit se reporte à la réalité qui est bien différente et aussi à d’autres poèmes lues, qui pour n'être pas optimistes n’en sont que plus près de la vérité. Dans une poésie Le Paysan de G. Noël, on peut lire.les trois strophes suivantes qui sont, à notre avis, l'expression exacte de la vérité.
« Dans ses traits fatigués. sur sa face ternie, Dans son regard stupide et presque bestial.
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J'ai lu le vide immense et la monotonie Des longs jours écoulés sans refiet d’idéal.
Car pour l'hôte indigent qu’abritent les vrais chaumes, La nature n’est point cet enivrant concert De sons et de couleurs, de rayons et d’aromes, Délices de l’oisif qui met son âme au vert.
Oh ! combien rarement s’attendrit et s’éclaire
La fatalité froide et morne du réel.
Pour ces déshérités dont le maigre salaire
Flotte avec le nuage, au gré des vents du ciel. » (1)
John Ruskin, dans les « Peintres modernes »
dit à propos du paysan des Hautes-Alpes (2).
« Les gens n’y connaissent le printemps que pour la faux, l’automne que pour la récolte, le soleil que pour la chaleur, le vent que pour le froid les montagnes que pour les dangers. Le - nom même de beauté et de science, ils ne le connaissent point. Celui de vertu ils l’entendent confusément.…. Tout témoigne que pour l'habitant le monde est labeur et vanité, que pour lui ni les fleurs ne s’épanouissent, ni les oiseaux ne chantent, ni les sources ne scintillent et que son âme diffère à peine de la nuée grise qui s’enroule et meurt sur les collines, si ce n’est qu’aucun de ses plis n’est effleuré d’un rayon de soleil ». Il s’agit ici, il est vrai, du paysan des Hautes-Alpes, c’est-à-dire d’une région à climat particulièrement rigoureux ; mais qui songerait à nier que ce passage s'applique aussi en grande partie à la plupart de nos paysans des régions montagneuses et pauvres et à la presque totalité
(1) et (2) Pages Libres n° 38 et 21.
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des journaliers et domestiques de ferme qui vivent isolés au point de vue intellectuel et moral.
Et alors parce qu'on leur a dit et aussi peutêtre parce que l'instruction qu’on leur a donnée, et c’est à sa gloire, leur a montré que la vie primitive qu'ils menaient n’était plus en harmonie avec la civilisation moderne, les timides ont déserté sans rien dire et ceux qui sont restés se groupant en syndicats ont demandé l’amélioration de leur sort et ont obtenu parfois par la violence ce qu'il eût été politique et moral de leur accorder spontanément.
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$ I. — Causes sociales
Nous venons de voir que le XIXe siècle était marqué par le réveil de la conscience et de l'intelligence paysannes. En jetant les yeux autour de lui, l’ouvrier agricole a pu se rendre compile que dans la société on le considérait un peu comme un paria. Non seulement la tradition fait de lui un être inférieur au point de vue intellectuel tout au moins, mais la loi elle-même le considère comme inexistant : la plupart des lois sociales en effet, votées sous la troisième Répuque semblent ignorer le salarié de la terre. On peut, certes, donner des raisons excellentes pour expliquer la différence de traitement qui existe entre l’ouvrier de l’industrie et celui de l’agriculture ; mais si ces raisons peuvent être admises du point de vue patronal, on ne trouvera certainement pas extraordinaire qu'on ne les admette qu'avec de nombreuses réserves du point de vue ouvrier.
Les habitants des villes ont eu pendant longdant longtemps et ont encore un peu l'habitude de se moquer du paysan. Le mot de paysan luimême a conservé dans certaines régions un sens injurieux et quand il a perdu de son sens trop injurieux, il signifie au moins lourdaud au point de vue physique et intellectuel. Jacques Bonhomme cependant est l’objet de l’attendrissek ment universel, on est plein de commisération pour lui, on feint de s'émerveiller chaque fois
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qu'on le voit de près et il conserve de l’air protecteur qu’on lui accorde à propos de rien pour lui faire plaisir, un amer souvenir.
On aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un trait particulier du caractère français. Non, c’est un fait général car «il n’est pas de pays qui n’est son petit vocabulaire plaisant ou grotesque ; les Allemands se délectent du Land-Pomérange et les Anglais du Country Cousin. Or, rien ne pèse sur un homme comme le sentiment de son infériorité sociale, comme cette impression qu'il fait partie d’une caste inférieure ou subordonnée »(1).
Il serait injuste de dire comme on a dit tron souvent qu’on n’a rien fait pour l’agriculture. Nous estimons au contraire, qu'on a, dans un laps de temps très court, créé une législation des plus bienfaisantes qui a déjà donné de très heureux résultats et qui en donnera de bien plus beaux encore le jour où nos agriculteurs auront compris tout le parti qu'ils en peuvent tirer. Mais qu'il s'agisse des lois sur le crédit agricole, sur la coopération et la mutualité paysannes, des lois de protection douanière, de législation contre la fraude et d’un grand nombre d’autres lois on ne saurait nier que ce sont surtout les patrons qu’on a voulu protéger et défendre. Nous ne récriminons pas, bien au contraire ; mais à côté de cette législation et parallèlement, il eût été démocratique à notre avis, d’en faire une autre s’occupant plus spécialement des ouvriers. Il est incontestable que cette législation ne peut pas être
(1) Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1900, p. 864.
en tous points identique à celle qui concerne les travailleurs de l’industrie, mais il n’est pas impossible de faire des lois imitant de près les lois sociales nombreuses se rapportant à ces derniers. GE
La législation sur Les accidents du travail, par exemple, fait entre les deux catégories de salariés de l’usine et du sol des différences difficilement explicables. Quand un ouvrier est mis dans l'impossibilité par suite d’un accident du travail, peu devraient occuper ses occupations antérieures et que le moteur fut animé ou non, on ne devrait voir en lui qu'un travailleur privé désormais du moyen de travailler et lui donner les moyens de vivre qu'il soit ouvrier de l'industrie ou ouvrier des champs.
Les inspecteurs du travail s'intéressent aux locaux dans lesquels travaillent les ouvriers de l’industrie mais n’ont pas à s'intéresser aux conditions d'hygiène que remplissent les bâtiments où vivent et travaillent les ouvriers agricoles.
Les entrepreneurs de culture qui se lamentent sur les difficultés auxquelles ils se heurtent pour trouver la main-d'œuvre agricole devraient souvent faire leur examen de conscience et se demander s'ils ont bien rempli leurs obligations envers les travailleurs qu’ils emploient. À maintes reprises nous avons dit notre indignation après avoir constaté les conditions lamentables de nourriture et de logement dans lesquelles on faisait vivre les salariés de la terre . De nombreux documents venus de toutes les régions de
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notre pays, prouvent qu'il y. a sous ce rapport, des progrès considérables à réaliser.
« La nourriture du valet, rares sont les exceptions, est plutôt médiocre et insuffisante. Le menu du matin (cinq ou six heures suivant la saison) est invariable : anchois aux oignons. À dix heures et demie, soupe montagnarde avec force légumes, puis lentilles, haricots, pois chiches, etc., peu ou pas de viande. Le menu du repas du soir ressemble beau£oup à celui du précédent (il est précédé d’un goûter) n’était l’adjonction peut-être de quelques salaisons.
« Voyons maintenant le couchage. L’écurie :
une échelle de bois donne accès à un plancher suspendu, peu large et fiché dans le mur par des traversents. Des cabines par trop exigües (elles mesurent 1m. 90 de longueur sur 1m. 50 de largeur) séparées par de mince cloisons de bois ou de briques. Tout contre l’une des cloisons une caisse longue disposée au-dessus du plancher, embplie de paille, c’est le lit du domestique. Deux draps comme fourniture de literie et c’est tout. Ca et là, des vêtements, de menus objets sust pendus à des clous » (1).
Dans le « Contrat de travail intervenu le 24 mai 1904 pour mettre fin à la grève agricole » qui avait été déclaré à Arles le 15 mai, on peut lire deux articles qui sont particulièrement suggestifs :
«'Art. 17. — Les ouvriers qui sont nourris à la
(4) La vie rurale à Mèze, par B. Milhaud. Pages libres, no
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ferme devront avoir une nourriture suffisante et saine, du vin potable à volonté et au moins deux repas de viande fraîche par semaine sans compter le dimanche ».
« Art. 21. — Les ouvriers qui seront nourris ou simplement logés à la propriété devront avoir pour dortoir une salle propre, aérée et à l'abri de l'humidité ; un lit avec une paillasse, un drap propre une fois par mois et les couvertures nécessaires pour se garantir du froid sans que le patron puisse objecter qu'il n’en a plus ».
Il a fallu une grève pour que les ouvriers agricoles obtinssent de manger de la viande à deux repas sur douze et pour qu'on leur donnât un drap propre par mois. Il est à remarquer que ces conditions n’ont pas été acceptées gaîment par tous les chefs d'exploitation : c'était au dire de quelques-uns des conditions exorbitantes.
Un grand fermier provençal nous disait récemment pour bien montrer l’étendue des sacrifices qu'il fallait faire aujourd’hui, qu’il donnait de la viande trois fois par semaine, c’est-à-dire à trois repas sur quatorze. Ceux qui estiment que la viande est un aliment nécessaire à tous les hommes, mais surtout indispensable aux travailleurs, trouveront peut-être que le sacrifice n’est pas grand. Il est intéressant de faire remarquer que les conditions les plus rigoureuses sont faites à l’ouvrier qu'on considère à l’égal d’une bête de somme, là où le chef de culture n’est pas d’origine paysanne, mais est un capitaliste qui voit dans l'exploitation du sol le moyen de
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faire rendre de gros intérêts à son argent. Lorsque le chef de l'exploitation est un paysan dans toute l’acception du terme, il vit avec ses ouf vriers, les a généralement à sa table à moins qu'ils ne soient très nombreux et les loge convenablement. Aussi, et c’est un cas très curieux de la mentalité paysanne, le rendement de louvrier est dans ce cas de beaucoup supérieur.
Il ne faudrait pas croire, parce que nos exemples précédents sont pris dans le midi, que les régions méridionales ont seules la spécialité de ne pas bien traiter leurs ouvriers.
Au Congrès de la dépopulation rurale en Côted'Or tenu en 1911, M. Delimoges président du Comice de Seurre dit textuellement ce qui suit :
«Si on manque d'ouvriers agricoles, c’est souvent parce qu’on ne les paye pas assez cher et aussi parce qu'on ne fait pas assez d'effort pour augmenter leur bien-être :
«Les bons maîtres font les bons valets, diton. N’y a-t-il pas des maîtres qui ont, à cet égard, à faire leur mea culpa ?
«(Ne voit-on pas encore trop souvent, dans nos villages, des domestiques n'avoir qu'un mauvais lit au fond d’une écurie ? J’ai été témoin de ce fait: Un domestique est malade, le médecin de campagne accourt avec l’empressement dont ils sont coutumiers ; il entre dans l'écurie, trouve le malade couché sur un grabat, au milieu de draps jaussi noirs quelles couvertures ; pour l’ausculter il est obligé de monter sur une échelle. Ne serait-il vraiment pas désirable que nos dom'estiques aient une chambre à eux, que sur
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nos conseils ils s’habitueraient à tenir propre ? (1) ».
Nous ne voulons pas continuer nos citations mais nous ne serions pas embarrassé pour citer dans toutes les régions de notre pays des exemples nombreux qui viendraient à l’appui de ce qui précède.
L'enquête sur les salaires agricoles que vient de publier le ministère de l'Agriculture nous apprend que dans un certain nombre de départements des progrès ont été réalisés, mais même parmi ceux-là, disent les rapports des professeurs d'agriculture, il en est chez lesquels il reste beaucoup à faire, tel le département de lAIlier dans lequel les ouvriers de certaines ext ploitations couchent deux dans le même lit.
Serait-il excessif de demander aux chefs d’exploitation que leur personnel soit logé comme doivent l’être des hommes et d'obtenir qu'une loi fixant les conditions que doivent remplir les logements d’ouvrier agricoles, permit en même temps aux inspecteurs du travail d'aller se rendre compte si toutes les prescriptions d'hygiène et de moralité sont remplies par ces locaux ?
Pour les ouvriers de l’industrie tout ést prescrit : volume d’air, ventilation, cabinet d’aisance en un mot rien n’est oublié ; pour nos ouvriers agricoles on n’a absolument rien dit: peu importe qu’on les traite comme il ne devrait pas
être permis en XXe siècle de traiter des hommes ! __ Nous ne dirons rien du repos hebdomadaire
(1) Compte-rendu du Congrès, p. 226.
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parce qu’en agriculture on est obligé de profiter du temps que les phénomènes météorologiques laissent utilisable pour les travaux des champs ; on se repose quelquefois trop quand les périodes pluvieuses surviennent, mais il serait équitable de fixer une durée maxima à la journée de travail car en certaines circonstances elle est vraiment trop longue. Dans le plupart des cas elle ne commence pas seulement au moment où l’homme est sur le champ pour finir au retour à la ferme. Elle commence parfois avant le jour et finit à une heure assez avancée de la soirée. Le charretier qui doit soigner les chevaux par exemple, a une journée des plus fatigantes. Les servantes de ferme sont debout avant les hommes et se couchent très souvent après.
Dans les régions de grande culture, là où les ouvriers sje sont constités en syndicats ils ont su conquérir des condytions de vie que la loi ne leur accordait pas, mais les ouvriers agricoles syndiqués sont la minorité et leurs conquêtes ne profitent pas toujours au plus grand nombre. Combien de domestiques de ferme continuent de mener une vie lamentable que seule l’ignorance dans laquelle ils sont des conditions d’une vie vraiment humaine leur permet de supporter.
En cas de différend avec le patron l’ouvrier agricole n’a pas la ressource d’un tribunal de prud'hommes devant lequel comme l’ouvrier de l’industrie, il pourra porter ses doléances.
Enfin pour nous résumer la loi a, dans la plu-
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part des cas, systèmement écarté l’ouvrier agricole de ses bienfaits et comme le dit M. Méline : « Tout pour les villes semble avoir été pen!
dant longtemps le mot d'ordre général, le programme de tous les gouvernements et de tous les parlements » (1). Il a fallu lutter à la Chambre et au Sénat pour obtenir que les travailleuñs de la terre fussent jusqu’à un certain point assimilés à ceux de l’industrie dans la loi sur les retraites aux vieux travailleurs. Pour être juste il faut ajouter que la loi sur l’assistance médicale gratuite et celle sur les enfants assistés s’appliquent aux ruraux comme aux urbains. Il ne faudrait pas incriminer seulement le législateur. L'organisation sociale actuelle est tout en faveur de l'habitant des villes et semble au contraire ignorer l’ouvrier des champs. Dans les villes on trouve tout ce qui est nécessaire pour venir en aide à celui qui souffre : hôpitaux, bureau de bienfaisance, assistance publique, et de nombreuses sociétés privées.
« Les ouvriers de la campagne savent aujourd’hui ces choses et c’est parce qu'ils les savent qu'ils caressent dans leurs rêves l’Eden des villes, où l’on est toujours certain de trouver une main bienfaisante tendue à la souffrance et à la pauvreté et où l’on peut s'endormir tranquille en se disant : « Quoi qu'il m'arrive il se trouvera toujours quelqu'un pour venir à mon secours » (2). |
(1) Ouv. cité, p. 170.
(2) id. DE71;
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Les joies de la famille sont interdites au domestique de ferme: le mariage est impossible pour lui dans la plupart des cas parce que les conditions de logement et de nourriture ne lui permettent pas d’avoir un chez lui dans lequel au milieu des siens il pourrait se remettre des fatigues et des ennuis de la journée. Il lui faut devenir un journalier, ce qui dans certaines régions et suivant ses aptitudes peut présenter des inconvénients et beaucoup d’aléa.
Nous avons nié que le seul attrait des villes ait suffi pour attirer vers elle la grande masse de nos déserteurs des chamips. Il faut cependant reconnaître que la vie à la campagne est monotone et presque dépourvue d’agréments.
Quand on villégiature et qu'on va se reposer et rimer sur l'herbe, tout enthousiasme, tout enchante. Au village, ce qui pendant un mois ou deux plaît surtout, c’est la monotonie, le calme, la tranquillité ; c'est beaucoup pour cela d’ailleurs qu'on y va : on y met de l’ordre dans les idées, du calme dans l'esprit ; en un mot on s’y refait cérébralement. Mais celui qui habite constamment la campagne et même le village éprouve à notre époque civilisée des besoins qu'on pouvait ne pas éprouver autrefois.
« L'homme est un être sensitif qui n’a pas seulement des besoins matériels, il a aussi des besoins d'imagination et il n’est jamais heureux si l’on ne met pas dans sa vie, si humble soitelle, une petite pointe d’idéal ; avec les progrès de l'instruction générale et de la civilisation, ce
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genre de jouissance occupe une place de plus en plus grande dans les aspirations de l'humanité. Si on travaille plus qu'autrefois, on veut aussi plus de satisfactions intellectuelles et de distractions. Plus la lutte pour la vie devient ardente etféroce, plusla détente cérébrale s’impose » (1). Qu'on se représente les satisfactions intellectuelles et les distractions que l’on peut avoir dans une exploitation isolée comme il y en a tant en . France ! Au village elles ne sont pas nombreuses non plus les satisfactions intellectuelles et à voir l’avidité avec laquelle on se jette sur les stupidités dramatiques ou comiques que de prétendus artistes viennent ridiculement jouer sur les tréteaux de la place publique, on comprend combien pauvres sont nos villageois en ressources intellectuelles. Si, en définitive, aux préoccupations d'ordre matériel, dans l’esprit de ceux qui désertent venait s'ajouter le désir de mener une vie plus conforme à la mentalité générale du siècle, il n’y aurait pas là de quoi se trouver scandalisé.
A la vie de troglodytes que mènent certains ouvriers agricoles dans les burons d'Auvergne ou dans certains châlets des Alpes, on comprend fort bien qu'ils préfèrent la vie moins certaine peut-être mais plus moderne que mènent les travailleurs des villes.
I1 faut réellement que l’homme soit « le fils de la terre » comme on l’a dit, pour qu'il se trouve encore des êtres humains acceptant de vivre
(1) Jules MÉLINE. Ouv. cité, p. 194.
38 1'e PART. — Le PROBLÈME
dans les conditions dont nous venons d’effleurer la description. Avec M. Méline il est permi de dire pour conclure : « S’il n’y avait pas au fond de l'âme rurale cet attachement invincible à la terre, il ne resterait plus personne dans nos campagnes pour cultiver le sol » (1).
(1) Ouv. cité, p. 179.
S III. — Causes techniques.
Les progrès de l’agriculture dans le courant du XIXe s’ècle ne sont pas dus seulement à l’application des méthodes rationnelles dans l’exploitation des êtres vivants mais aussi aux progrès considérables qui ont été réalisés par la machinerie agricole. (
Les machines agricoles peuvent être divisées en deux classes d’après M. Ringelmann : celle des machines qui perfectionnent le travail du sol et celle des machines qui abaïssent le prix de revient des travaux.
Les machines de la première classe sont des charrues améliorées, des houes, des herses par exemple. Conduites par un homme, elles ne font pas plus de travail que les machines primitives encore en usage dans certaines régions attardées, mais elles le font mieux. Le personnel nécessaire reste le même dans un cas comme dans l’autre.
Le développement pris par le matériel agricole est énorme . Les statistiques décennales nous donneront encore à ce sujet des renseignements
précieux. NOMBRE DE MACHINES 1882 1892 shmpies.. ,1.,2249; 109.468 3.404.489 Charrues bisocs ou polysocs mr: 719 198.506 Honésaschevale 2:10. 2 0 95.410 261.798 Machines + Datire nt. ere 20 1 ue : our céréales.. .632 22,129 Pr ou vACINES FEES 8.388 10.167 mécaniques | br céréal. et racin. 9.371 14.897 Faucheurs mécaniques.......... 19.147 38.793 Moisonneuses mécaniques....... 16.025 - 23.432
Fâneuses et râteaux à cheval... 27.363 51.451
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Mais depuis 1892, dans presque toutes les régions de notre pays, les progrès ont été encore plus considérables. Il n’a pas été fait de dénombrement pour la France entière depuis 1892 et ce n’est que très exceptionnellement- qu'on a songé à en faire un dans les départements. Ce qu'il est possible d'affirmer pour la région provençale, c’est que les charrues perfectionnées y. ont pris un très grand développement ; mais les machines qui ont surtout gagné énormément de terrain, sont les faucheuses, les râteaux à cheval, les moissonneuses lieuses. Il n’est pas exagéré de dire que le nombre de ces différentes machines a plus que décuplé. Il n'existait guère jusqu’à ces derniers temps comme matériel de battage que le gros matériel d’entrepreneur. Le nombre de ces matériels s’est accru ;mais depuis quelques années on assiste à une véritable floraison de petits matériels propres à la petite età la moyenne cultures: ce mouvement ne fait que commencer et d'ici peu d'années le battage au fléau et le dépiquage à pied de bêtes ou au rouleau seront considérés comme des procédés routiniers n'ayant plus leur raison d’être.
On peut cependant se faire une idée de l'essor pris par le matériel agricole en se basant sur quelques statistiques faites par des professeurs départementaux d'agriculture et qui ont fait l'objet de rapports au Congrès de mécanique agricole de 1911 (1).
(1) Compte-rendu du Congrès, p. 96.
M. Larvaron, professeur départemental de la Haute-Vienne, a communiqué les statistiques cidessous : $