CHAPITRE IL
Causes spéciales de l’immigration
pour les ouvriers agricoies de diverses
nationalités
SOMMAIRE. — Considérations générales.
$ I. — Causes et importance de l'immigralion des ouvriers agri-
coles belges. — Densité de la population. — Causes expulsives des ouvriers agricoles belges : développemsnt du machinisme agricole en Belgique, infériorité des conditions sociales. — Statistiques relatives à l’émigration belge.
II. — Causes et importance de l'immigration des ouvriers agricoles italiens. — Densité de la population. -- Conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles en Italie. — Importance de l’émlgration italienne. — Les Italiens du Nord en France : raisons spéciales de cette immigration.
S III, — Causes et importance de l’immigration des ouvriers
CA
agricoles espagnols. — Densité de la population. — L’'Espagne au point de vue économique et social. — Conditions de travail de et de vie des ouvriers agricoles en Espagne, Importance de l’émigration espaguole. — Mesures pour enrayer ce mouvement. — Les ouvriers agricoles espagnols dans le Midi et le Sud-Ouest de la France.
IV. — Causes et importance de l’immigration des ouvriers agricoles polonais. — La Pologne ct les Polonais. — Les Polonais dans les fermes allemandes. — La haine de l’allemand. — Comment les ouvriers polonais sont traités en Allemagne. — L’émigration poloniise.
V. — Causes et importance de l'immigration des ouvriers agricoles de diverses autres nationalités. — Les Suisses et les Hollandais. — Les ouvriers agricoles hongrois.
Malgré qu'il ait été démontré dans la premiè-
re partie que l’exode des travailleurs ruraux a pour causes en France la faiblesse des salaires
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2mMe PART, — LA SOLUTION ‘ 117
agricoles par rapport à ceux de l’industrie et Les conditions sociales inférieures faites aux salariés de la terre, il est cependant admis et démontré que salaires et conditions sociales des travailleurs sont en tous points plus élevés dans notre pays qu edans les pays étrangers.
On s'accorde généralement pour reconnaître aussi bien en France qu’à l’étranger que nos nationaux en sont arrivés à un point de civilisation tel, qu'ils ne peuvent plus accepter de faire les travaux pénibles et rebutants parfois dont se chargent les étrangers pour des salaires très modiques. Il est en outre considéré comme certain que le bien-être auquel le Français s’habîtue progressivement ne lui permet pas d’accepter les conditions inférieures de vie dont se contentent les travailleurs étrangers.
SI, — Causes et importance de l’immigration des ouvriers agricoles belges
La Belgique est un pays surpeuplé : le recensement de 1910 accuse une densité de 253 habitants par kilomètre carré. En 1895 la population était de 6.410.000 habitants, elle est de 7.424.000 en 1910, soit une augmentation moyenne de 67.600 habitants par an de 1895 à 1910. Elle n'avait été que de 52.000 de 1870 à 1895. Malgré le grand essor industriel, commercial et agricole de la Belgique, la population devient trop élevée pour
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qu’il soit possible à tous les Belges de vivre sur un aussi petit territoire. C’est pour cette raison que le mouvement d'émigration ralenti en 1890, reprit avec plus d'intensité à partir de 1896: il était de 202 par 100.000 habitants en 1900, 204 en 1905 et 261 en 1909 (Ann. stat.). Or, c’est vers la France que se dirigent surtout les travailleurs belges et notamment les ouvriers agricoles : le chiffre de ceux qui séjournent en France, «est d'environ un demi million, tandis que le nombre total de nos compatriotes résidant dans d’autres parties du monde n’atteint pas le septième de ce chiffre » (1).
Le machinisme agricole a fait en Belgique les mêmes progrès qu'en France et c'est un peu à cette raison qu'il faut attribuer le mouvement d’émigration vers notre pays : « Il est étabil en outre que la grande culture n'utilise qu'un nombre limité de travailleurs, nombre qui, par l’introduction des instruments agricoles et par le développement industriel à la campagne tend à diminuer plutôt qu'à s’accroître. « De ces causes et circonstances semble plutôt résulter que la plupart de nos ouvriers agricoles n’épargnant ni peine ni abandon du foyer ont été forcés de s’acheminer vers la France » (2). Un sénateur belge nous écrit : « Il y a près de 500.000 Belges en France. Chaque année 30 à 40.000 de nos nationaux vont pendant quelques mois aider aux travaux agricoles en France. C’est à la fois une
(1) et (2) Les ouvriers Belges en France. Rapport présenté
au Congrès de Liège de 1898 par G. EYLENBoOSCH, secrétaire de la ligue démocratique belge.
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question de taux des salaires et de développement des besoins moins avancés dans les populations des Flandres ».
M. André Joppé, dit que les ouvriers agricoles belges, les vachers flammands surtout, viennent en France parce que le travail est chez eux pénible et peu payé.
Les conditions de vie de l’ouvrier agricole belges sont de beaucoup inférieures à celle des ouvriers français : « Au milieu des ouvriers fran- Ççais mieux tenus, mieux soignés, coiffés d’un chapeau, l’ouvrier belge se reconnaît tout de suite à sa casquette d'autant mieux que tout le reste est à l'avenant. L’ouvrier français est habitué à plus de confort. Dans les fermes, il lui faut de la viande tous les jours alors que son concurrent se contente de légumes. Le Français est difficile sur la boisson comme sur la qualité des victuailles : le Belge ne se plaint jamais et boit de la bière piquée : il la préfère presque ; en tout cas il est rude et pauvre » (1). Le Belge moins exigent que le Français, trouve dans les fermes françaises plus de confort que chez lui.
Les travailleurs belges sont quelquefois dans leur pays l’objet d’une exploitation criminelle de la part de certains entrepreneurs. Lors de l'enquête agricole belge de 1886, le gouverneur de la Flandre occidentale faisait des constatations à propos des bandes ouvrières employées à l’époque de la moisson, « les bandes d'ouvriers nomades correspondent exactement à celles con-
(1) Vandervelde. Le Socialisme agraire, p.165,
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nues en Angleterre et en Ecosse sous le nom de gangs. Il est reconnu que les chefs de gangs sont d'ordinaire tout ce qu’il y a de plus vil et de plus perverti dans la basse classe : afin de grossir leur gain personnel, ils exploitent les enfants, les jeunes femmes, et tous les malheureux qui, n'ayant pas de travail, doivent chercher leur pain n'importe comment. Les gangs logent tous pêlemêle, sur plalce, là où ils trouvent gîte, sinon ils se répandent aux environs ; parfois ils rentrent chez eux soir et matin, font plusieurs lieues avant et après le travail ; ils sont ainsi dans un état d’exténuation presque permanent sous la conduite d’une brute qui très souvent les maltraite pour augmenter la somme de travail à produire » (1).
En France, l’ouvrier belge trouve des conditions plus douces. Ce mode d'exploitation des travailleurs ÿ est à peu près inconnu et l’ouvrier embauché dans une ferme, s’il n'y trouve pas un lit confortable et installé selon les règles de l'hygiène ainsi que nous l’avons montré, peut, néanmoins se reposer sur place et se remettre des fatigues de la journée.
Nous nous étions adressé au bureau d’émigration du Musée Commercial royal de Bruxelles pour connaître l'importance de l’émigration des ouvriers agricoles belges vers la France. Le Ministère des affaires étrangères a bien voulu nous transmettre les documents ci-dessous qui contiennent «les renseignements recueillis par l'administration du Ministère de l'Industrie et
(1) Vandervelde. Le Socialisme agrare, p. 42.
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du Travail relativement au mouvement des ouvriers agricoles belges vers la France ».
L.- Syndicat des ouvriers émigrantstemporaires Flandre Orientale
Statist que des ouvriers de la Provivce quittant le Pays
Nombre d’absences pendant les différents mois de l’année
Mois 1° Quinzaine 2e Quinzaine Mars 500 1.500 Avril 5.500 8.000 Mai 12.500 17.000 Juin 18.000 18.500 Juillet 19.000 22.000 Août 19.000 12.000 Septembre 10.000 8.000 Octobre 6.500 5.000 Novembre 3.900 2.000 Décembre 1.000 500
II. — Nombre des ouvriers agricoles qui vont travailler en France
A) Répartition par Arrondissement des ouvriers émigrant en France ‘Année 1904
Arrondissement de Gand 4,247 — Eeclos 270 = Alost 8.810
LE Audenard 6.580 — St-Nicolas 774 eu Vermond 2.877
23.961 B) Prevince de la Flandre Occidentale (4) 14.000 c) Province de Hainaut (Tournaisis) 4000
(1) Un grand nombre de ces ouvriers travaillent dans les briquetteries,.
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D’après des personnes particulièrement compétentes le nombre des ouvriers allant travailler en France a diminué depuis 1904 de 10.000 à 15.000 unités.
D’après les renseignements fournis par le Ministre de l'Intérieur lors de la discussion de la date des élections de 1908, le nombre des ouvriers qui quittent chaque année leur commune était estimé à 57.262 dont :