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CHAPITRE I

Causes Générales de l’Immigration

SOMMAIRE. — Groupement des nations au point de vue de la population et de la richesse. — Théorie des vases communiquants de M. Leroy-Beaulieu. — Groupement des pays d’après l’attraction qu’ils exercent sur les travailleurs. — Considérations auxquelles obéit un travailleur étranger qui émigre.

Quand un homme décide de quitter son pays, ses parents, ses amis, en un mot les êtres et les choses qui lui sont chers, il cède à des considérations auxquelles il est peut-être difficile de résister. Il faut toutefois un esprit de décision et une volonté qui expliquent les succès que la plupart des émigrants remportent dans les diverses branches de l’activité économique. Ces hommes d'action qui n'auraient rienoupresquerien produit chez eux, qui peut-être auraient été une cause de misère, sont une source de richesse pour les pays auxquels ils apportent leur activité et leur intelligence et pour leur patrie à laquelle ils assurent

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une clientèle commerciale et vers laquelle ils dirigent une partie de leurs économies.

D’après M. Paul Leroy Beaulieu, (1) les nations se divisent en deux groupes au point de vue de la population :

1° Celles qui sont prolifiques et dont la population s'accroît chaque jour ;

20 Celles qui restent stationnaires avec un -nombre d'habitants peu important au kilomètre carré.

À un autre point de vue on peut distinguer les nations riches et les nations pauvres.

La France est une nation riche à population peu dense : 73 habitants par kilomètre carré.

L'Italie est un pays pauvre à population dense : 113 habitants par kilomètre carré.

La Belgique est un pays riche à population très dense : plus de 200 habitants au kilomètre carré.

L'Allemagne est un pays assez riche à population dense : 104 habitants par kilomètre carré, mais les travailleurs y étaient peu rémunérés avant le développement industriel et commercial de ce pays.

Enfin l'Espagne est un pays peu riche qui manque de capitaux et dont La population est peu dense : 37 habitants au kilomètre carré.

En définitive, la Frante, par sa situation exceptionnelle au milieu de nations dont les ouvriers sont trop nombreux ou peu rémunérés, est destinée à recevoir un grand nombre de tra-

(1) Economiste Français du 2 septembre 1895.

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vailleurs étranger qui viennent s’y fixer temporairement ou définitivement.

« Il en est des territoires comme des vases communiquants où les liquides prennent nécessairement le même niveau. Les nations modernes, elles aussi, avec leurs réseaux de chemins de fer et de routes, l’uniformité ou l’analogie de leurs industries sont à la longue comme des vases communiquants. Des guerres interrompent momentanément la communication, mais elle reprend à la paix : on peut encore gêner la circulation des produits, mais on ne peut guère gêner celle des hommes » (1).

On dit quelquefois que les peuples migrateurs sont les peuples très nombreux : ce n’est qu'approximativement exact. Il faudrait dire que seuls fournissent des émigrants. les pays qui ne peuvent assurer à leurs habitants une m'ain-d'œuvre permanente et bien rémunérée. Quand un pays se développe au point de vue économique, les habitants trouvant chez eux du travail assuré et des salaires élevés, ne songent pas à émigrer. L'Allemagne nous fournit à ce sujet un exemple intéressant : quand elle était moins peuplée, les Allemands émigraient davantage ; mais depuis que l’industrie s’est développée, l’émigration diminue parce que l’usine arrête au passage les déserteurs des chamips qui se dirigeaient vers l'étranger.

Ce sont les pays agricoles dont la population n’est pas nécessairement la plus dense qui four-

(1) Paul Leroy-Beaulieu — Clunet, 1888, p. 169.

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nissent le plus grand nombre d’émigrants. C’est ainsi que l'Italie, l'Irlande, l'Espagne et la Hongrie donnent les plus forts contingents : Le tableau ci-dessous présente à ce sujet un certain intérêt.

Excédents ananels des naissances par 100.000 habit.

Densité de la population en 1910 ou 1911 (Nombre

migration en 1909 par 100.000 habitants (ann.

en 1901 (ann. stat, 4914) | d'hab.au kme,ann,stat. [9 ) stat. ISID)

Allemagne. .1390 | Belgique.... 252 | Italie....... 1814 ROSE DES, 4310: Angleterre .-239 | Irlande . .:::: 1008 Hongne...4180,/ Italie. 21 121 | Espagne. .... 677 Portugal ...1130 | Allemagne . 120 | Portugal.... 665 Angleterre ..1110 | Autriche.... 95 | Hongrie .... 615 HAUEs Pr. 1100 | Hongrie .... 64 | Autriche.... 461 Autriche... 990 |'Portugal.... 59 | Angleterre... 517 Espagne .... 920 | Irlande ..... DIN RussierEne 346 Belqique.... 790 | Espagne .... 38 | Belgique.... 261 Hhnde CSD EE Russie NT 24 | Allemagne... 39

En consultant ce tableau on se rend compte que l’ordre dans lequel se présentent les nations migratices au point de vue de l’émigration est loin d’être le même que celui dans lequel elles se présentent quand on considère les excédents annuels des naissances ou la densité de la population.

« C’est surtout le besoin qui incite les travailleurs à renoncer à leurs affections et à leurs habitudes pour se transplanter dans des pays étrangers. Ces déracinés sont chassés par la misère de chez eux : « Né de la misère, c’est avec cette misère que le mouvement d’émigration ira assiéger de son peuple de manœuvres les riches nations industrielles et qu'il essaiera de s’y faire

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une place » (1). On peut ajouter que ce peuple de manœuvres assiège également les nations dont l’agriculture est à la fois riche et intensifiée.

Les émigrants sont attirés par trois groupes de pays toujours d’après les mêmes auteurs.

Le premier groupe est celui des pays neufs et prospères : ceux de l'Amérique par exemple. Les Etats-Unis ont été peuplés, cest un fait bien connu, par des individus appartenant à presque toutes les nationalités ; il n’est pas exagéré de dire à toutes les races.

Malgré un prohibitionisme qui soulève des protestations énergiques de la part des peuples migrateurs et qui a même failli provoquer une guerre avec le Japon, les émmigrants sont toujours très nombreux aux Etats-Unis : en 1907, is arrivaient au nombre de 1.285.349 dont 1.100.566 européens.

Les Etats de l'Amérique du Sud : Brésil et République Argentine attirent également les Européens en nombre considérable : c’est de ce côté que se dirigent de préférence aujourd’hui les peuples de race latine : Italiens et Espagnols.

Un deuxième groupe est formé par les pays riches ,mais non encore exploités comme la Russie, l'Espagne, l'Italie et le Japon. Ici alors, ce ne sont plus les ouvriers qui immigrent, ce sont des chefs d'industrie qui apportent et leur compétence et les capitaux! C’est la Caractéristique de l’émigration française : notre nation fournit surtout des ingénieurs, directeurs d'industries et de

(1) Paul GEMALHING : Réglementation syndicale et Sousconcurrence ouvrière. Th. Paris, 1910.

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maisons de commerce, mais ne fournit que très peu de main-d'œuvre salariée. Bien entendu dans ce Cas la misère n’est pas la cause de l’émigration : ce serait plutôt un excès de capitaux qu'on ne trouve pas à exploiter chez soi. Le dernier groupe est enfin formé par les pays vieux à population insuffisante. C’est le cas de la France en particulier. Notre pays a des richesses naturelles incomparables, son climat et son sol font de lui un pays agricole de tout premier ordre, les capitaux ne manquent pas, mais ce qui lui manque, c’est la population. Non seulement, en vertu du principe des vases communiquants judicieusement appliqué aux courants humains par M.

P. Leroy Beaulieu, mais encore et surtout parce qu'ils espèrent y trouver des salaires élevés, les étrangers sont tentés de venir en France, offrir leurs bras à une branche de la production qui en réclame chaque jour davantage : l’agriculture.

Si les considérations relatives au taux du salaire jouent un grand rôle dans l’émigration des travailleurs, il est incontestable que des considérations autres interviennent qui peuvent quelquefois orienter d’un autre côté la direction qu’on se proposait de prendre.

Le travailleur qui arrive dans un pays étranger se trouve naturellement dans une situation morale exceptionnelle : il n’a plus autour de lui les mêmes visages. Les objets qui lenvironnent ne sont plus ceux qu’il avait l’habitude de voir.

Cependant l’homme s’habitue vite aux choses

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et aux gens : son regard s’acclimate au bout de peu de temps, mais transplanté dans un milieu absolument différent par les mœurs et par la langue, le travailleur souffre moralement et se laisse facilement abattre. C’est pour celà que les émigrants vont dans des régions où ils sont sûrs de trouver des compatriotes.

Toutefois on aime mieux encore aller dans les pays voisins où on est à peu près sûr de comprendre les indigènes et d’en être compris, où l’on trouve des gens ayant à peu près les mêmes mœurs, les mêmes habitudes où l’on trouve des objets de consommation en usage dans son propre pays. C’est le cas des Belges dans le Nord, des Italiens dans le Sud-Est et des Espagnols dans le Midi et le Sud-Ouest.

L'émigrant se préoccupe aussi des conditions juridiques dans lesquelles il vivra : il est davantage attiré par le pays dont la législation ouvrière très développée s'applique aux étrangers dans une large mesure. La sollicitude dont le législateur entoure le travailleur est un facteur important de l’immigration ouvrière.

Enfin les facilités de communication sont une condition essentielle: de lémigration. Très souvent on laisse chez soi une famille qu'on aime, auprès de laquelle on veut pouvoir accourir en cas de danger. Il faut que la rapidité et les prix des communications facilitent les rapatriements. Les peuples migrateurs se sont préoccupés de ces questions. L'Italie a une organisation admirable pour l’émigration transocéanique et continentale.

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Les chemins de fer ont pour les travailleurs qui émigrent des conditions exceptionnellement favorables en Belgique et en Italie.

Les Compagnies de navigation ont pris des dispositions spéciales favorisant les transports d’émigrants. En un mot, sous le rapport des communications, l'émigration trouve aujourd’hui réalisées des conditions qui ne peuvent que favoriser les mouvements des travailleurs.

Les causes générales de l'immigration étant établies, il faut maintenant étudier avec tous les détails nécessaires l'immigration des travailleurs agricoles des diverses nationalités. II y a lieu d'examiner les causes de cette immigration la valeur de la main-d'œuvre étrangère et d’étudier enfin le moyen de recruter cette main-d’œuvre dont notre agriculture a besoin.

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