CHAPITRE II
Comment organiser et favoriser le recrutement des ouvriers agricoles étrangers ?
SOMMAIRE. — Inconvénients du défaut d'organisation, — Les bureaux de placement : ce qu'il faut en penser. — L’organisation officielle du recrutement par l'Etat. — Rapports des organisations professionnel'es et de l’Institut international agricole de Rome fonctionnant comme Bourse du travail internationale. — Rôle du syndicalisme agricole.--- Rôle de la Fédération des Frenchmans-Gildes.— La Société Polonia : son but. -— Nécessité de faciliter davantage la naturalisation des travailleurs étrangers.
Il a été démontré que s’il existait en Italie des organisations sérieuses s’occupant de l’émigration, d’une manière générale cette émigration était dirigé vers les pays transocéaniques et en Europe vers les centres industriels. Ce n’est qu'indirectement et exceptionnellement que les œuvres dont il a été parlé s'occupent du travail agricole. Mais en regard de cette organisation italienne rien en France n’existe pour assurer le recrutement des travailleurs étrangers. Le Syndicat National de protection de la main-d’œuvre agricole se propose bien de s'occuper subsidiairement de la {question fes ouvriers agricoles étrangers mais on ne voit pas quel sera le mé-
canisme que le syndicat adoptera pour faire venir de l'étranger la main-d'œuvre salariée nécessaire.
Les conséquences de ce manque d’organisation sont que parfois on a dans une région, à certaines époques, plus d'ouvriers qu'ils n’en faudrait tandis que d’autres fois on n’en a pas as- SEA
Dans les Alpes-Maritimes par exemple, il arrive assez généralement, les années de récoltes d'olives, que la main-d'œuvre étrangère n’est pas en quantité suffisante pour la cueillette d’autant plus qu'avant la fin de cette récolte commence celle des fleurs pour la parfumerie et qu'alors femmes et jeunes filles s’abattent sur les régions à fleurs.
Ailleurs, au moment des vendanges, il n’est pas rare que des travailleurs étrangers attendent quelque peu avant de trouver de l’ouvrage.
Il est assez naturel de songer à une organisation qui renseignerait les ouvriers sur les besoins en main-d'œuvre des diverses régions de la France et qui ferait aussi connaître aux patrons où ils doivent s'adresser pour se procurer les travailleurs dont ils peuvent avoir besoin.
La première pensée qui vient à l'esprit est celle des bureaux de placement. L'industrie existe mais nous avons vu par ce que nous avons dit des ouvriers polonais ce qu’il fallait penser des placeurs. Ce sont des trafiquants dans toute l’acception du terme qui, évidemment, dans leurs opérations ne se préoccupent ni de l'intérêt de
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l'ouvrier ni de l'intérêt du patron mais exclusivement du bénéfice qu'ils pourront réaliser. Les méfaits accomplis par ces « négriers » sont tels qu'il n'y a qu'une voix pour demander leur disparition. Ils ne reuvent être que nuisibles : déja grâce à leurs opérations criminelles ils ont soulevé en partie contre la France une population dont nous avions la sympathie : ils ont été cause de tant de déceptions qu'un certain nombre d'agriculteurs qui avaient employé les ouvriers polonais ont renoncé à leurs services; et d'autre part les engagements avaient été faits dans des conditions telles qu'un grand nombre d'ouvriers polonais demandaient leur- rapatriement à l'Ambassade d’Autriche-Hongrie.
L'idée d’une organisation officielle peut également se présenter à l'esprit: l'Etat par exemple par le moyen de ses agents consulaires et diplomatiques à l’étranger et d’un service spécial en France pourrait assurer le recrutement de la main-d'œuvre agricole à l’étranger. Les intéressés n'auraient qu’à faire connaître leurs besoins.
La méthode ne paraît guère pratique. Les.
agents de l'Etat à l’étranger qui veulent s’occuper ont déjà suffisamment à faire sans qu’il soit besoin de les charger en outre d’une noufv&lle attribution à la fois délicate et très difficile.
D'ailleurs les Etats étrangers ne verraient peut-être pas d’un bon œil ces organisations se charger de l’émigration que la plupart songent plutôt à combattre qu’à encourager.
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L'organisation, la seule, qui paraîtrait présenter les garanties les plus sérieuses est celle qui serait créée par les intéressés eux-mêmes, groupés dans leurs syndicats fédérés avec, comme moyen d'information l’Institut International Agricole de Rome et comme instrument de contrôle un service d'Etat qui assurerait la protection des immigrants, le respect des conventions et lépuration de l’immigration.
Dans l’avant-propos de l'ouvrage de M. G. Prato « Le Protectionnisme ouvrier », M. Georges Bourgin suggère l’idée de bourses du travail internationales. « On peut concevoir théoriquement le fonctionnement de Bourses du travail internationales répartissant entre les prolétaires locaux des indications précises sur l’état du marché de la main-d'œuvre ou la conclusion de Contrats collectifs « à distance » utilisant dans des conditions prévues une masse connue de travailleurs disponibles — systèmes qui éviteraient aux fractions pour un moment hostiles de la classe ouvrière les souffrances qui naissent de l’émigration imprévoyante » (1).
Ce passage de M. Georges Bourgin semble en tous points applicable à l’agriculture.
L'Institut International d'Agriculture de Rome paraît être une Bourse du Travail internationale agricole toute naturelle. Son siège dans la capitale d’un pays exportateur de main-d'œuvre ,son organisation excellente, tout en effet contribue
) G. Prato. Ouv. cité. page VI.
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à faire de l’Institut de Rome une Bourse du travail agricole.
Il semblait que l’un des buts de l’Institut fût de créer unoffice central du travail agricole pour orienter l’émigration entre les divers points. Cependant l’article 19 du règlement de l’Institut (Titre II) ne parle comme but du « Bureau des Institutions économiques sociales » que des « salaires de la main-d'œuvre agricole ». Il ne dit rien de son placement. Il serait facile de parfaire ce service qui serait d’une utilité incontestable à une foule immense d’ouvriers agricoles étrangers. :
L'Institut de Rome a des possibilités d’information que beaucoup d'institutions n’ont pas: il pourrait savoir avec une précision rigoureuse les quantités d'ouvriers demandées et les aptitudes qu’on exige d'eux. Il est en tous cas admirablement placé pour servir -d’intermédiaire entre l'offre et la demande de travail.
Si les tractations se faisaient de groupements à groupements par exemple, les syndicats patronaux français s'adressant à des groupements d'ouvriers étrangers, de véritables « contrats collectifs à distance » pourraient être conclus, qui assureraient aux patrons une main-d'œuvre suffisante et généralement satisfaisante de même que les salariés auraient un travail assuré et un salaire égal à celui des ouvriers indigènes. Les syndicats d'ouvriers agricoles locaux pourraient jouer en l'espèce un rôle considérable. Assez souvent les ouvriers agricoles rencontrent une
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certaine hostilité chez les ouvriers locaux et malgré ce qu’on peut endire quand onse place à un point devue intéressé, les ouvriers français n’ont pas toujourstort lorsqu'ils s'élèvent contre cette concurrence, car C’est parfois une véritable concurrence au rabais même qui leur est faite.
Si tous les amis de l’agriculture sont d'avis qu'il y a lieu de s'organiser pour lui procurer la main d'œuvre indispensable, il serait erroné, de la part des agriculteurs, de supposer que la solution est dans le ravalement des salaires. Il ne serait ni digne ni bon pour les employeurs d'exercer #ur les indigènes une espèce de chantage par le moyen des étrangers. C’est ce qui a été fait quelquefois et c’est ce qui a causé certains mouvements grévistes.
Les syndicats d'ouvriers agricoles arrêtant d'accord avec les employeurs les conditions de travail, ces conditions communiquées à l’Institut International d'Agriculture de Rome seraient portées à la connaissances des organisations ouvrières étrangères de sorte que les conventions passées entre les fédérations agricoles patronales et les syndicats d'ouvriers étrangers se feraient sur ces bases.
Qu'on ne vienne pas dire que c’est là une pure utopie : non seulement la chose est réalisable, mais elle est en partie réalisée . Il ne manque que l'intermédiaire de l’Institut de Rome auquel de part et d'autre on pourrait avoir recours et il suffirait de généraliser le système.
Au lieu de publier seulement à titre d’infor-
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mation, sur laquelleon ne jette qu’un regard distrait, les conditions du travail entre la fédération des ouvriers agricoles du Midi et les agriculteurs de la même région par exemple, si on faisait un tirage spécial des conditions conclues qu’on adresserait aux organisations ouvrières de l’étranger, ces dernières pourraient, semble-t-il, entrer directement en relation avec les groupements patronaux intéressés et s'offrir pour fournir aux conditions voulues les travailleurs demandés, capables et en nombre suffisant. L’Institut de Rome n’aurait pas à augmenter son personnel ni ses dépenses, d'autre part des syndicats ouvriers existent à peu près partout et en France il y a des fédérations régionales de syndicats agricoles qui sont suffisamment puissantes et assez bien organisées pour pouvoir s’engager dans la voix indiquée.
M. G. Prato (1) se déclare ennemi des mesures qui voudraient éviter la dépréciation des salaires. Un auteur français, M. Yves Lefebvre a écrit : « Si le salaire est établi et maintenu dans la mesure normale nécessaire à la vie, l'immigration tout en restant libre se règlera sur les besoins: factices que créent la concurrence et la spéculation ». Ace sujet M. Prato fait le commentaire suivant : « Tout opposés qu'ils soient pour les moyens, le protectionnisme et la lutte des classes font donc converger leurs forces dans la guerre à l'étranger et depuis mars 1902 les projets d’exclusion se sont multipliés sans réussir toutefois
(1) Ouv. cité. p. 193.
à amener à bon port une loi protectrice vraiment organique correspondant aux vœux des masses populaires ». :
Que dans certains milieux l'étranger soit par atavisme toujours un peu l’ennemi c’est incontestable : il en est ainsi un peu partout, même dans les pays les plus avancés en civilisation. Mais il n’est pas inutile de le répéter, dans la! classe ouvrière l'hostilité à l’égard de l’étranger vient surtout de ce fait que l’étranger se présente parfois non seulement pour combler les vides mais encore pour concurrencer l’ouvrier français.
Il faut obéir à des considérations bien étroitement nationales, pousser le patriotisme un peu loin pour ne pas admettre que ceux qui viennent avec « un cortège de misère » assiéger les riches nations industrielles et agricoles ne doivent pas semer la misère autour d'eux. En tout cas il est assez normal que ceux qui se sentent. menacés se défendent avec énergie et qu'ils trouvent pour les soutenir ceux qui veulent leur relèvement social et celui des auxiliaires étrangers qui viennent s'offrir pour travailler.
Les idées d'organisation commencent d’ailleurs à être comprises. On s'organise peu à peu pour amener en France la main-d'œuvre agricole voulue pour substituer la méthode à l’anarchie, l’ordre au désordre.
On a vu que la Fédération des Frenèhmans- Gildes de la Flandre orientale s'occupe du place-
ment des ouvriers agricoles qui sont ses adhé-
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rents : c’est ici la Fédération qui traite pour un nombre plus ou moins important d’ouvrier avec. un patron. Les deux parties sont liées par un contrat très précis : les ouvriers qui partent savent où il vont et dans quelles conditions ils travailleront. Le progrès à réaliser consisterait à mettre en présence de la Fédération des Frenchman-Gildes une fédération d'agriculteurs français par l'intermédiaire de laquelle seraient passés des contrats entre un patron d’une part et une équipe d'ouvriers de l’autre.
Emues des abus auxquels avait donné lieu l’immigration des ouvriers polonais, des personnes appartenant à la colonie polonaise de Paris ont créé la Société Polonia. Le Comité d’organisation de cette société aurait pour but : (1)
« 1° De monobpoliser en France la représentation et l’organisation de la main-d'œuvre polonaise. |
« 20 D’établir un contrôle permanent sur les ouvriers polonais et de les entourer d’une protection effective, Juridique, médicale, sociale et morale ;
«30 De supprimer progressivement l’action néfaste des agences qui s’adonnent au trafic de l’'ouvrier polonais.
« 4 De donner au patron français le maximum de garanties en ce qui concerne le choix des ouvriers en organisant, avec le concours des seules organisations légales dans le pays, un recrulement sérieux et une sélection effective.
(1) Numa Ruflin. Ouv. cité, p. 28.
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