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La main malheureuse;

Un grand désordre régnait dans Tatelier du jeune sculpteur Maurice Leroy, non pas seulement ce désordre offensant pour les yeux qui résulte de la négligence et de la paresse, mais un désordre pour ainsi dire moral, car il témoignait plutôt de la mobilité d'une imagination maladive que de l'im- s périeux besoin de varier ses travaux pour obéir à la succession rapide d'inspirations soudaines et fécondes. L'impression qu'on rjessent^ait en pénétrant chez Maurice Leroy était celle d'un indéfinissable malaise. Parmi une multitude d'essais avortés, le regard ne pouvait s'arrêter sur aucune lo ébauche qui fût la promesse d'une œuvre estimable pour l'avenir. On ne se disait pas en face de telle intention de bas-relief : « Voilà un groupe de personnages qui révèle le sentiment de l'harmonie dans l'ensemble,» ni à la vue d'une maquette inachevée : n Cette terre à demi façonnée, cette i S cire qu'ont à peine modelée quelques coups de pouce et d'ébauchoir, deviendra une figure d'un caractère élevé ; l'artiste, par son exemple, contribuera à propager les saines traditions du beau.» L'attention du visiteur n'était attirée par rien de complet, rien de fini dans ce capharnaùm des tenta- 20

tives de Pimpuissance. L'artiste, en essayant avec; le même insuccès tous les genres, dans Tespoir, sans doute, de se donner la mesure de ses forces, n'était parvenu qu'à prouver, au point de vue de Tart, l'inanité de la fantaisie mal dis-

5 ciplinée. Tout, cependant, ne devait pas être considéré comme non avenu dans les ébauches du jeune sculpteur ; l'œil exercé à découvrir la parcelle d'or sous les monceaux de sable improductif aurait pu reconnaître à tel petit groupe de dimension suffisante pour surmonter le socle d'une pen-

10 dule, et à de grands vases de plâtre d'un aspect décoratif, voulu et surtout laborieusement cherché, la tendance naturelle à acquérir cette valeur commerciale de l'art industriel soumis aux exigences de la commande.

A l'abandon de cet atelier, au manque de goût, au défaut

1$ de rangement si attristant de cette demeure, on devinait que celui qui l'habitait n'était pas heureux, et que, gêné au point qu'on pouvait le dire presque pauvre, il était encore privé de ce ressort d'activité et d'inspiration qui soutient l'artiste et lui aide à grandir. L'heure fatale du doute et du décourage-

20 ment avait sonné pour Maurice Leroy, et cette vaste pièce où le froid vous saisissait rien qu'en y jetant un coup d'oeil à la dérobée et qu'éclairait la lumière terne et blafarde de janvier, était l'image fidèlement reproduite de la sombre tristesse qui remplissait l'âme du jeune sculpteur, quand il re-

2$ montait de la réalité des illusions perdues au rêve de ses brillantes espérances.

Pierre Leroy, son père, avant qu'il eût épousé Catherine Baudoyér, celle qui devait être plus tard la mère de Maurice, était déjà un vaillant travailleur, besognant rude comme

30 ouvrier charron dans son village. Ennemi du cabaret, il ne trouvait bon le cidre ou le vin que lorsqu'il le buvait en

famille. Si le feu >^e la forge Talte'rait sérieusement, il puisait une potée d'eau à la fontaine ; puis il se remettait au travail la tête libre et le cœur joyeux. Sa conduite exemplaire était bien parfois un sujet de moqueries pour les garçons de son âge ; mais l'estime des vieilles gens le vengeait 5 de leurs railleries. L'un des plus riches cultivateurs du pays vint un jour chez le jeune charron pour faire raccommoder une roue de charrette ; en même temps que la forge flambait, que la barre de fer devenait rouge et que l'ouvrier frappant à tour de bras faisait jaillir les étincelles du métal incan- lo descent, le fermier interrogeait Pierre Leroy sur son gain, sur ses épargnes et sur ses projets pour l'avenir. Quand le dommage fut réparé et la roue remise en place, il remercia l'habile artisan et lui dit :

— Au revoir, garçon, nous réglerons cela au prochain 15 marché.

En effet, quand on fut au samedi suivant, le fermier apporta la somme due au charron et l'invita à venir passer la journée du lendemain à la ferme, afin d'en examiner avec soin l'outillage et de prendre note des réparations nécessaires. 20 Le lendemain fut une de ces belles journées de juin où la terre paraît plus féconde, les haies plus fleuries, où le ramage des oiseaux inspire ces chansons intérieures que la voix ne chante pas et qui font cependant de doux concerts dans notre âme. Accueilli cordialement par le fermier, Pierre 25 Leroy vit à l'heure du repas apparaître dans la salle une belle fille de vingt ans ; elle revenait de l'église, et son visage doux et sérieux gardait un reflet de sa fervente prière. Pendant le dîner, Catherine Baudoyer fut attentive à servir son • père et l'invité de celui-ci ; elle s'occupa des domestiques, et 30 remplit avec calme et sérénité ses devoirs de maîtresse de

maison. Le jeune charron, qui avait été plus ému de sa bonne grâce qu'ébloui d'une beauté qu'on vantait cependant au loin aussi bien que dans le voisinage, revint chez lui tout songeur, et pour la première fois il trouva la maison triste et 5 trop grande pour lui seul. A un mois de là, le fermier Joseph Baudoyer revint à la forge ; il passa avec Maurice dans la petite pièce oîi ce dernier réglait ses comptes et recevait les commandes ; tous deux y restèrent enfermés durant une heure : à la fin de leur conférence, on les vit sortir en-

10 semble, le charron franchement radieux de bonheur, le fermier essayant d'affecter le calm bien qu'il fût visiblement attendri. Trois semaines plus, tard, on célébrait le mariage de la belle et modeste héritière du riche fermier avec le robuste et laborieux charron. C'est dans un des bâtiments de

15 la ferme où la forge avait été transférée que s'établit le jeune ménage. Le bonheur que répand sur une honnête maison l'utile emploi des heures durant la journée et le repos du soir en famille, fut pendant quatre années le partage des habitants de la ferme ; la naissance d'un fils avait ajouté une joie

2o nouvelle à la félicité commune ; mais cette félicité ne devait pas être de longue durée. Le petit Maurice venait à peine d'atteindre l'âge de trois ans, lorsqu'un jour Pierre Leroy, son père, fut rapporté chez lui le corps brisé et près d'expirer. Victime de son dévouement, le brave jeune homme venait

25 d'être mortellement blessé en s'efforçant de contenir un taureau furieux qui avait déjà renversé plusieurs personnes. Tel était le pitoyable état dans lequel le laissa le farouche animal, après qu'il l'eut piétiné sur le sol, que sa femme eut à peine le temps de lui dire un étemel adieu et d'incliner le

30 front de leur enfant sous sa bénédiction paternelle.

Le deuil de Catherine Baudoyer ne fut pas de ceux que

Ton quitte ; sa douleur s'apaisa, mais sans s'effacer jamais. Jeune, belle et riche, elle se voua à son fils et reporta sur lui, avec toute sa tendresse, toutes ses espérances. L'enfant, il faut le dire, justifiait cet attachement sans bornes. Doué d'un caractère doux et facile, intelligent et studieux, il était S la joie et l'orgueil de son grand-père maternel, et le maître d'e'cole du village affirmait qu'il irait loin si l'on pouvait se résigner à se séparer de lui et à l'envoyer faire ses classes dans un collège. Maurice était parvenu à sa douzième année ; il avait le désir de voir et d'apprendre : aussi quand 10 le magister eut renouvelé devant lui, dans l'intérêt de son glorieux avenir, la proposition, de l'exiler, pour un temps, de la ferme, l'enfant, cédant à un mouvement d'ambition et de curiosité, se jeta dans les bras de sa mère en s'écriant :

— Oui, envoyez-moi au collège, je vous promets de devenir 1 5 savant et de vous faire honneur.

A ces mots, la figure du grand-père s'assombrit, celle de Catherine Baudoyer se couvrit de larmes ; puis, pendant une semaine, le vieux fermier et sa fille eurent de fréquents entretiens ; lui, témoignait de certaines appréhensions, elle, 20 malgré le chagrin que causait d'avance à son cœur maternel l'idée d'une séparation prochaine, eut le courage de combattre les objections de l'aïeul et la force de les vaincre.

Tout jeune enfant, Maurice annonçait déjà, comme artiste, des dispositions sinon remarquables, du moins singulière- 25 ment précoces. Les boîtes à sel et les sabots qu'il ciselait, les marrons d'Inde qu'il fouillait avec une fantaisie naïve, et les coquilles de noix qu'il gravait à la pointe du couteau, faisaient l'admiration de sa famille et de ses voisins ; naturellement on vit dans ces ébauches l'indice certain d'une 30 vocation : aussi fut-il convenu avec le proviseur du collège

de petite ville à qui on le confia, qu'on favoriserait par Tétude sérieuse du dessin son aptitude pour les arts plastiques. Un mouleur italien assez habile, qui habitait aux environs du collège, lui apprit le maniement de Tébauchoir, et pendant S quatre ans que durèrent ses premières études scolaires dans ce chef-lieu de sous-préfecture, il consacra ses heures de récréation à façonner la terre glaise, copiant tous les modèles que le hasard lui offrait. Ce temps passé, Maurice fut jaloux de conquérir au lycée de son département autant de

lo couronnes qu'il en avait obtenu dans le modeste collège communal. Son grand-père et sa mère n'osèrent point faire obstacle à une ambition que d'ailleurs, au concours de chaque année, l'événement justifia. Ses succès comme lycéen ne diminuaient pas l'ardeur de sa vocation pour la sculpture.

I S On en faisait si grand bruit, même chez le préfet, que l'avis de celui-ci fut que la famille de Maurice Leroy devait, pour l'honneur même du département, s'imposer un nouveau sacrifice et envoyer étudier à Paris le futur grand artiste. Sa mère écouta cette parole comme une condamnation. Elle

20 n'avait pas prévu, en confiant l'enfant à ses premiers maîtres, qu'à son deuil d'épouse et de fille, — car le vieux fermier était mort, — il lui faudrait ajouter la douleur de la séparation sans terme, ce deuil moral des mères. ^

Le décès de Joseph Baudoyer laissait seule à la tête d'une

25 grande exploitation la mère de Maurice. Quelque brave et habile qu'elle fût, elle sentait que la présence d'un homme lui était nécessaire ; longtemps elle espéra que son fils viendrait prendre la place vacante. Mais quand elle eut compris que le retour de Maurice à la ferme frapperait de

30 stérilité tant de sacrifices faits pour son instruction et le rejetterait hors de cette carrière d'artiste dans laquelle il

devait s'illustrer, Catherine envisagea en face la situation, et, sentant son impuissance à diriger seule les travaux multiples de la ferme, elle se résigna à vendre le domaine où elle avait grandi et où le jeune artiste dédaignait de vivre. Bien que ce domaine fût d'un beau rapport, l'éducation de S Maurice avait coûté cher : pour y subvenir on avait dû faire des emprunts, et, par suite de deux années exceptionnellement mauvaises, les intérêts étaient devenus si lourds que les forces de la fermière ne pouvaient plus suffire à les porter ; donc elle régla toutes ses dettes, et un jour, ayant lo dit adieu à son village, elle arriva à Paris. En revoyant sa mère, Maurice eut une sincère explosion de joie ; mais peu à peu son visage s'attrista: il se demanda avec inquiétude quelle figure ferait la paysanne dans cet intérieur d'artiste parisien que ses dons continuels avaient fait presque luxueux ; 1 5 il surprenait par la pensée les sourires de ses camarades, et s'effrayait de la contrainte que finirait par s'imposer cette bonne mère en se jugeant déplacée chez son fils.

Catherine devina sans doute l'arrière-pensée de Maurice, car elle s'empressa de lui dire : 20

— Je me rapproche de toi, mon enfant ; mais je ne prétends changer en rien ta manière de vivre. Aussi bien j'étoufferais dans cette grande ville, où l'on vit portes et fenêtres closes, sous des plafonds si bas qu'on s'y sent comme écrasé. J'ai besoin du grand air, de voir autour de moi 25 la campagne, de marcher sur l'herbe et la mousse, et de n'avoir au-dessus de ma tête, quand je veille, que le feuillage des grands arbres : aussi tu chercheras pour moi une maison proche des bois, ayant un jardin, des haies vives, et où tu pourras venir de temps en temps embrasser ta mère 3^ et la consoler de son grand deuil.

Le lendemain, Maurice Leroy partit pour Barbizon, qu'il connaissait de longue date, y ayant déjà vécu avec quelques artistes peintres ses amis. Il y trouva une maison commode, aérée, fit crépir à la chaux une vaste pièce qu'il se destinait 5 comme atelier, et quelques jours après il installait sa mère dans ce nouveau domicile où il se promettait de venir souvent travailler auprès d'elle. Au plus près de la maison où l'exfermière était venue se fixer, habitait une autre veuve, Périne Rabotte, et sa fille, une singulière enfant que Maurice,

10 lors de son premier voyage à Barbizon, avait par fantaisie surnommée Muguette, surnom qui lui resta et qui. lui plut si fort qu'elle ne manquait pas, quand elle revoyait le fils de sa voisine, de l'appeler (( mon mignon parrain.»

Certain d'avoir assuré à sa mère les ressources précieuses

15 d'un bon voisinage, Maurice rentra dans son atelier avec bonheur et se remit bravement au travail ; il ne voulait faire que du grand art et concourut pour le prix de Rome ; il échoua. Deux autres tentatives également infructueuses ne le désillusionnèrent pas sur sa croyance en lui ; mais elles

20 l'amenèrent à raisonner ainsi : « Les règles académiques sont des entraves qui garrottent le talent et l'empêchent de prendre un vol hardi ; l'artiste doué d'originalité qui veut porter haut son nom, doit s'affranchir de ces traditions de l'école qui paralysent le génie.» Il commença dès lors à

25 tenter tous les genres, afin de savoir dans lequel il lui serait donné d'exceller. Catherine, confiante comme toutes les mères dans l'avenir de son fils, le soutenait, l'encourageait, et pourvoyait même à ses dépenses avec une générosité d'autant plus héroïque que chaque année son revenu dimi-

30 nuait. Durant le cours des trois années suivantes, elle dut entamer son mince capital et réduire sa dépense personnelle,

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si modeste déjà ; mais elle ne comptait pour rien ses sacrifices dont elle avait grand soin de faire mystère à Tartiste quand il venait la voir à Barbizon ; elle eût craint, en lui laissant entrevoir la misère prochaine, de le détourner du but qu'il se flattait d'atteindre. Au bout de ces trois ans, 5 le but n'était pas encore atteint.

Malgré la généreuse discrétion de Catherine, Maurice, qui savait le chiffre de la somme réalisée par elle après la vente de la ferme et les dettes payées, commençait à. se demander comment, depuis tant d'années, elle avait pu suffire 10 aux frais de l'existence qu'il menait à Paris. Ne pouvant trouver la solution de ce problème que dans le calcul douloureux des privations qu'elle avait dû s'imposer, sa conscience s'en émut et lui dit : « La pauvre femme s'est ruinée pour toi ; gagne maintenant de l'argent pour elle ! » Gagner 15 de l'argent ! cette nécessité dont l'évidence ne s'était pas encore présentée à sa pensée le bouleversa. Le jour même, dans l'espoir d'une commande, il alla s'adresser à un marchand de bronzes qui lui promit de venir visiter son atelier ; mais à peine Maurice était-il de retour chez lui, qu'il se 20 reprochait déjà sa démarche comme une insulte faite à la dignité de l'art. Un matin qu'il se débattait en proie à l'incertitude entre le devoir filial et ses aspirations élevées, c'est-à-dire entre la saine raison et la coupable folie, un petit coup frappé à la porte de son atelier l'arracha à ses fié- 25 vreuses méditations. Il hésita un moment avant d'ouvrir, se demandant s'il allait se trouver en présence du client qu'il regrettait d'avoir sollicité, ou, ce qui était plus probable, en face d'un créancier difficile à éconduire. Le visiteur ayant de nouveau et plus fort heurté à la porte, Maurice se 30 décida à tourner la clef dans la serrure, et s'écria, en serrant

lO LA MAIN MALHEUREUSE

les deux mains d'un jeune homme de vingt-cinq ans, à physionomie ouverte et souriante :

— Dieu soit loué, c'est un ami qui vient à moi I

— Est-ce que tu peux avoir des ennemis, toi, Maurice ?

5 -•- Oui, répliqua celui-ci, des ennemis de mon repos qui me criblent de demandes d'argent, quand je manque à peu près du nécessaire ; des ennemis de mon avenir qui s'autoriseraient volontiers de ma misère pour me proposer des travaux indignes de moi, et qui m'obligeraient à me traîner dans les

10 sentiers battus, alors que je veux m 'ouvrir une voie nouvelle et marcher en plein soleil et en toute liberté. Par exemple, ajouta-t-il en désignant à son ami Aurèle Morin, avec un sourire dédaigneux, une petite maquette composée à propos de la visite présumée du marchand de bronzes, on oserait me

15 comdamner à exécuter pour le commerce des petites machines de cette force-là.

— Pourquoi pas ? reprit Aurèle ; c'est très gentil ta petite mcuhine,

— Voilà un de ces éloges qui tuent un artiste, dit amère- 20 ment Maurice.

— En vérité, je ne te comprends pas, repartit doucement l'ami du sculpteur ; ainsi tu dédaignerais un succès franc et incontestable pour t'égarer à la poursuite d'un rêve ? Est-ce donc un déshonneur que de produire d'élégantes terres

25 cuites ou d'heureux modèles pour le commerce?^ Il y a manière de tout envisager et de tout ennoblir ; d'ailleurs, aujourd'hui on ne met plus sur les pendules des bergères d'opéra ni des troubadours agenouillés ; les réductions intelligentes des chefs-d'œuvre de la statuaire ont fait pénétrer

30 partout le sentiment de l'art, et je t'assure qu'on peut devenir un artiste très sincère et très estimé, sans qu'il soit

indispensable de créer des statues équestres pour peupler les places publiques des villes de province. Tiens, moi, par exemple, je ne serai jamais un peintre d'histoire, et cepen^ dant je me sens artiste, j'ai mes heures d'inspiration, mes jouissances d'inventeur ; pourtant je me borne à peindre des S oiseaux. Mais si j'ai rendu dans une aquarelle transparente la légèreté de leur plume soulevée par le vent, si j'ai reproduit avec fidélité leurs petites têtes frileuses à demi cachées sous les ailes, ou bien, pendant l'été, le vol joyeux de mes petits musiciens des bois, je suis content de moi et je lo m'estime heureux. Certes, on ne me fera jamais les honneurs du salon carré, jamais la foule ne s'arrêtera devant mes cadres pour discuter le mérite de mes compositions ; les hommes dédaigneront peut-être de leur accorder un coup d'oeil; mais des enfants, des jeunes filles, des femmes, les 15 salueront d'un sourire, et, en récompense de ce que je n'aurai pas follement essayé de prendre une grande place, je garderai, bien à moi, le modeste petit coin que je me suis choisi dans le domaine de l'art. \M

— Sous la transparence du récit, repartit Maurice, je vois 20 percer le conseil. On ne peut me dire plus clairement : « Sois un honnête artisan, toi, qui ne pourrais être qu'un misérable artiste » ; mais tu ne sais pas, Aurèle, qu'à moins d'être un mauvais fils, ma reconnaissance me fait un devoir de devenir grand et célèbre. 25

Alors le jeune sculpteur raconta à son ami ce que sa soidisant vocation avait coûté de sacrifices à sa mère, et, en terminant, il ajouta : — L'épuisement de ses ressources n'a pas ébranlé sa croyance en mon génie, sa foi en mon avenir ; elle-même m'encourage à continuer. Tuer cette foi naïve 30 dans son âme dévouée, ce serait un crime ; je n'ai donc

plus d^autre alternative que celle-là : ou me rendre coupable d'une horrible ingratitude, ou cre'er un chef-d'œuvre. Aurèle réfléchit un moment, puis il reprit :

— En effet, il serait trop cruel, après tant de sacrifices, de 5 dire à ta mère : « C'est à la réalisation impossible d'un rêve

que j'ai sacrifié ma jeunesse et que tu t'es immolée.» D'ailleurs, continua-t-il, les insuccès dans le passé ne sont pas toujours la condamnation de l'avenir ; la nécessité, le désespoir, ont souvent inspiré de grandes choses. Après 10 tant de déceptions, il ne te faut peut-être, pour créer vraiment une œuvre remarquable, qu'un dernier effort soutenu par une volonté mieux arrêtée et un courage plus persistant.

— Ce courage, je l'aurai, dit avec conviction Maurice ; 1 5 mais le temps nécessaire pour me révéler enfin, je ne l'ai

plus ; il faut pouvoir vivre, et, je te l'ai dit, les ressources de ma mère sont épuisées.

Le peintre d'oiseaux tira de sa poche un petit portefeuille, en sortit un billet de mille francs, et, répondant à l'intention 20 évidente du geste de son ami, il reprit :

— Je ne te permets pas de le refuser ; c'est à ta mère que je le prête. Maintenant, suis mon conseil. Pars pour Barbizon, installe-toi près d'elle. Donne à ton œuvre la consécration de la présence de cette pauvre femme. Si

25 quelque chose de vraiment beau doit sortir de tes mains, sois sûr que ce sera dans cette pure atmosphère. Retrempé, fortifié par la nature et la tendresse, tu trouveras en toi des forces vives ignorées. Si par malheur elles doivent te faire défaut, tu te sentiras du moins, dans ce milieu calme et sain,

30 plus de courage pour supporter cette dernière épreuve. Maurice se jeta dans les bras d'Aurèle.

— Ah 1 tu es un ami, s'écria-t-il, un véritable ami 1

— Ainsi, c'est chose convenue, tu partiras. . . .

— Dès demain.

— En ce cas, compte sur ma visite la semaine prochaine ; j'irai peindre à Fontainebleau les grives qui s'enivrent des 5 baies du genévrier.

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