‹ La main malheureuse;Chapitre 2 sur 12 · LA STATUE · texte numérisé non relu

LA STATUE

Les habitants de Barbizon, paysans ou étrangers, colons ou natifs, s'étonnaient du mouvement qui régnait depuis quelque temps dans cette maison de la veuve Catherine Leroy. Cette digne femme, si pâle et si triste d'ordinaire, lo avait retrouvé son sourire, elle qui, jusque-là, avait pour habitude de s'enfermer dans un douloureux silence, causait volontiers avec ses voisins. A tous ceux qui la complimentaient sur cet heureux changement, elle répondait :

— Mon fils n'habite plus à Paris ; il est revenu ici pour is ne plus me quitter.

Suivant la promesse faite à Aurèle, Maurice, résolu à tenter ime dernière épreuve, a, en effet, déserté son atelier du boulevard de Clichy, et le lendemain même de l'entretien des deux amis, le sculpteur est arrivé à Barbizon. Se jetant 20 dans les bras de sa mère, il lui a confié son projet de commencer et d'achever près ^d'elle l'œuvre qui doit le rendre célèbre. Catherine a tout aussitôt oublié ses douleurs passées, son triste isolement, sa ruine ; elle a fêté l'enfant prodigue avec une telle effusion de tendresse 25 que Maurice, si meurtri qu'il le fut par la bataille de la

14 LA MAIN MALHEUREUSK

vie, se sent renaître et se trouve purifié sous les caresses maternelles.

Durant les premiers jours nécessaires à Taménagement de l'atelier réservé depuis si longtemps au jeune sculpteur et 5 à son installation définitive dans la chambre qu'il n'avait habitée jusqu'ici qu'à de rares intervalles, le principal souci de l'excellente mère a été d'emprunter à son propre mobilier tout ce qui pouvait rendre plus comfortable le nouveau logis de son fils. Quand elle se fut donné la joie de s'appauvrir

10 autant qu'elle le pouvait, dame Catherine chargea Muguette de cueillir des brassées de fleurs pour égayer l'atelier de Maurice, où elle avait roulé son grand fauteuil et étalé son unique tapis.

L'artiste se sentait grand courage ; les courses à travers

15 bois rafraîchissaient son sang, l'influence des tendres soins de sa mère lui rendait les élans affectueux de son enfance. Dans ce milieu calme et solitaire, il se croyait capable d'enfanter une belle œuvre ; Catherine le croyait, parce que Maurice le lui répétait à toutes les heures du jour. L'humble

2o femme, qui n'était jamais entrée dans un musée, mais que l'usage journalier de la prière avait familiarisée avec les images des saints, supposait dans son ignorance que la mission du statuaire était uniquement de rendre visibles aux yeux des hommes les célestes habitants du séjour des bien-

25 heureux : aussi lui insinuait-elle que ce serait pour elle un grand bonheur de lui voir exécuter pour une belle église la statue de sa patronne ; mais Maurice était résolu à faire une figure historique. Après avoir cherché, hésité, il s'arrêta au projet d'un Vercingétorix dans lequel il mettrait toute sa

30 science et toute sa puissance d'imagination. Durant un mois, l'artiste passa plusieurs heures chaque jour à fouiller

des livres et à étudier des planches représentant les costumes gaulois et romains au temps de Jules César, et quand il se crut bien pénétré de la partie pittoresque de son œuvre, quand il se fut bien mis en garde contre le danger de commettre un anachronisme, il ébaucha une statuette de cire, 5 haute d'un pied ; et vraiment, quand elle fut achevée, cette statuette, bien campée, avait de la tournure ; coulée en bronze, elle ne pouvait manquer de faire bonne figure dans le cabinet de travail d'un amateur.

Maurice écrivit à Aurèle pour l'inviter à venir voir son lo modèle ; le peintre d'oiseaux ne se fit pas longtemps attendre. Catherine, instruite par son fils des bons conseils et du prêt fraternel qui avait décidé l'emménagement à Barbizon, reçut l'ami de Maurice comme s'il eût été pour elle un autre enfant, si bien qu'Aurèle, pris de respect et 15 de sympathie, fut prës de lui demander s'il ne se trouvait pas chez elle quelque grenier habitable qu'elle pût mettre à sa disposition.

Après les premiers propos de bonne arrivée, dame Catherine sortit pour s'occuper du dîner, et Maurice introduisit 20 l'aquarelliste dans son atelier. Mis en face de la statuette, Aurèle lui donna un coup d'oeil approbateur.

— Je te fais mon sincère compliment ; c'est vraiment très joli. A qui comptes-tu livrer cela ?

— Livrer cela I répondit Maurice, quelque peu étourdi par 25 ce singulier éloge du modèle lilliputien d'une œuvre qu'il rêvait colossale ; y penses-tu ? ce n'est encore qu'un projet très réduit de ma statue. Comme dans les traditions du grand art, la taille des dieux et des héros dépasse celle des hommes ordinaires, j'estime que le héros de la Gaule ne peut 30 pas avoir moins de deux mètres.

i6 LA MAIN malheurp:use

Aurèle devint sérieux.

— C'est possible, répliqua-t-il ; mais c'est fâcheux, car telle qu'elle est cette figurine est charmante. Je tremble que ton Vercingétorix de six pieds ne paraisse un peu

5 théâtral. Le fini des détails et la finesse de l'expression peuvent disparaître dans un bonhomme plus grand que nature. A ta place, je ne lui accorderais pas un pouce de plus.

— Oui, et après celui-là, n'est-ce pas, tu te condamnerais à ne plus faire que de l'art microscopique. Ne crains rien

lo pour mon Vercingétorix grandi ; il n'en sera que plus fier et plus beau. Je voulais ton avis sur mon projet ; il est favorable, cela me suffit ; allons faire un tour dans la forêt en attendant le dîner.

Au moment oîi les deux amis franchissaient le seuil de

1 5 l'atelier, ils se trouvèrent en face d'une fillette de quatorze à quinze ans, aux jambes nues un peu hâlées, mais d'une forme purej ses cheveux lui tombaient sur les épaules, une chemisette blanche bien fermée au cou était retenue à la ceinture par un jupon de camelot ; elle soutenait des deux

20 mains une grande jatte remplie de lait crémeux, et à son bras gauche pendait un petit panier de fraises des bois.

— Je parie que voilà Muguette ! s'écria Aurèle, qui avait souvent entendu parler d'elle par Maurice.

— Muguette en personne, répondit celui-ci ; la camériste 25 en sabots de ma mère, une brave fille qui fait l'ouvrage de

deux servantes dans la ferme de sa mère, la voisine Rabotte ; elle lit et écrit mieux que le maître d'école, compte comme Barème, et n'a pas la sotte timidité des fillettes de son âge.

— Dame ! c'est grâce à vous, mon parrain, qui m'avez 30 prêté des livres ; et puis mon oncle Sèmegrain, le brocanteur,

un savant en toutes sortes de choses, m'a conseillé de

m'instruire, sans compter que votre mère, la voisine Catherine, me donne aussi des leçons.

— Eh bien 1 dit Aurèle, permets-moi, Muguette, d'apporter ma part de bons conseils à cette éducation variée. Tu n'es plus une petit fille pour courir ainsi les jambes nues avec 5 des brindilles de bois dans les cheveux ; il est bon de mettre de l'ordre dans sa cervelle ; mais à la condition qu'on en mettra aussi dans ses habits. Et, fronçant les. sourcils, il ajouta d'un ton comique de reproche : — Fi ! la gentille sauvage I Fi ! le vilain muguet des bois ! lo

Mug^JJte se mit d'abord à rire ; puis tout à coup elle baissa la tête et demeura songeuse.

— Veux-tu bien ne pas taquiner ma filleule ! reprit Maurice en cherchant à entraîner Aurèle. Si tu la chagrines, tu en seras puni ; elle ne te montrera pas le plus charmant 1 5 spectacle qu'on puisse voir.

— Lequel ? demanda le peintre.

— L'efïet de la sympathie qu'elle inspire à de tous petits êtres qui sont tes amis. Telle que tu la vois, Muguette exerce sur eux une irrésistible puissance. . . . C'est une 20 charmeuse . . . une charmeuse d'oiseaux. -

— Est-il vrai ? demanda Aurèle, vous êtes aimée de ce que j'aime le plus au monde, et j'ai eu la sottise de vous fâcher contre moi ; vous m'en voulez, n'est-il pas vrai ? et vous refusez de me prouver votre talent d'oiselière ? 25

— Je n'ai pas dit cela, répliqua Muguette en étouffant un gros soupir ; il faut bien, au contraire, que je vous paye la bonne leçon que vous m'avez donnée.

Et, en parlant de la sorte, la pauvre petite avait des larmes dans la voix ; mais tout aussitôt, ayant séché ses pleurs, elle 30 continua : — Vous voyez que le vilain muguet des bois n'a

l8 LA MAIN MALHEUREUSE

pas un très mauvais caractère ; si vous voulez venir vers la tombée du jour dans la clairière, j'y serai, comme tous les jours, avec mes amis les chanteurs de la forêt.

Le rendez-vous ainsi donné, Muguette entra chez dame 5 Catherine pour déposer sur le buffet sa jatte de crème et vider dans le saladier son panier de fraises.

A rheure du dîner, les deux artistes, revenus de leur promenade dans les rochers et sous les grands arbres, prirent place à la table que la veuve avait dressée dans le jardin.

lo Leur appétit fit honneur à l'omelette fumante, au laitage frais, aux fraises parfumées ; puis, le cigare fumé, ils Métrèrent dans l'atelier, et tandis que le sculpteur plaquait à tour de bras des masses de terre glaise autour de l'armature de fer destinée à soutenir en équilibre le poids du futur Vercingé-

15 torix, Aurèle dessinait de souvenir une lutte de pierrots se disputant un hanneton blessé. '

Le soir, accompagnés de Catherine Leroy, ils se rendirent dans la clairière. Muguette, qui les attendait à quelques pas de là, n'entra qu'après eux. Elle avait une corbeille d'osier

20 à la main. Aussitôt qu'elle eut paru, du creife des buissons, de la cime des arbres, ainsi que des touffes des hautes herbes, accourut une foule d'oiseaux jasant, voletant, s'abattant autour d'elle et témoignant de leur joie par mille façons charmantes. Les uns se perchant sur ses épaules et sur ses bras ; les

25 autres faisant onduler sa chevelure, comme au souffle de la brise, sous les mouvements de l'air agité par leur vol ; puis ceux-ci et ceux-là, tournoyant au-dessus de sa tête, lui formaient un grand parasol tf ailes frissonnantes. Muguette leur parlait, riait, et chantait pour exciter leur joyeux gazouille-

30 ment ; parfois, enveloppée dans leur tourbillon, elle dansait avec tant de grâce et de légèreté qu'il était impossible de

dire lequel était le plus agile de l'enfant alerte ou de Tessaim d'oiseaux familiers.

A la voix de la mère Rabotte, qui rappelait de loin sa fille à la maison, ce jeu cessa tout à coup ; Muguette fit un signe de commandement, et la troupe ailée s'envola. S

— Adieu, mon mignon parrain, dit Muguette à Maurice ; et, s'adressant à Aurèle, elle lui dit : — Merci de vos conseils, Monsieur, le vilain muguet des bois s'en souviendra.

Ce dernier mot lancé comme un trait, la fillette prit sa course et disparut avec la rapidité d'un sylphe. lo

Le l^lemain, Aurèle dessina de souvenir la scène de la clairière.

— Voilà qui deviendra un joli tableau pour l'Exposition de l'an prochain, lui dit Maurice.

— Voilà qui sera tout simplement un gracieux éventail, 15 à la main d'une belle dame, cet hiver.

Le sculpteur leva les épaules.

— Mon cher, lui dit l'aquarelliste, tu ne feras jamais qu'il n'y ait pas dans ce monde des myopes et des presbytes, des gens qui voient grand et d'autres qui voient petit ; tu vois 20 grand et de loin, tant mieux ; .moi j'ai le malheur d'être myope, je suis pour les proportions et les visées modestes :

à chacun son lot.

Deux jours plus tard, Aurèle se disposait à reprendre le chemin de Paris, quand une jeune fille correctement vêtue, 25 les cheveux blonds cachés à demi sous un fichu de mousseline, chaussée de fins bas bleus et de souliers mignons, lui fit une belle révérence en lui présentant une petite cage d'osier qui renfermait deux couples de bouvreuils et de mésanges. Le peintre d'oiseaux eut besoin de la regarder à deux fois 30 avant de la reconnaître.

— Je VOUS avais bien dit, monsieur Aurèle, que le vilain muguet des bois profiterait de vos conseils ; c'est pour vous en remercier que je vous offre de sa part ces petits emplumés qui à son commandement sont venus d'eux-mêmes se mettre

5 en prison.

— Je les accepte, mais à la condition que tu accepteras en échange le dessin qui te représente avec ta chemisette de toile bise, tes cheveux en désordre, entourée de nos amis les petits oiseaux.

lo — De grand cœur ; en outre, je vous prierai de me rendre un service. ^

— Vingt, si tu veux, mon enfant.

— Ce sera de remettre cette lettre que j'ai écrite à mon oncle Sèmegrain, le brocanteur de la rue Drouot. Vous

15 verrez de belles choses chez lui. ... Au revoir. . . . Quand reviendrez-vous à Barbizon ?

— Quand le Vercingétorix sera complètement monté. Bien que l'approbation d' Aurèle eût été mélangée de quelques restrictions inquiétantes pour tout autre que Maurice,

20 la visite du peintre d'oiseaiix contribua cependant à entretenir son courage ; si le sens de l'optique manquait à Aurèle, s'il ne comprenait pas le point de vue grandiose de l'œuvre conçue par son ami, il approuvait du moins l'expression et l'attitude du Vercingétorix. Le reste regardait le sculpteur,

25 il saurait bien trouver dans la vision de son génie la tête idéale du héros, et il ne lui resterait plus qu'à faire poser quelque robuste paysan pour le torse, les bras et les jambes du vaillant délenseur des libertés gauloises.

Catherine, pour qui la vue de son fils était un besoin con-

30 tinuel, passait la plus grande partie de ses journées dans l'atelier. Assise dans son grand fauteuil et tricotant, elle

gardait le plus souvent ses yeux fixés sur Tartîste, elle admirait sa force, lorsqu'il ajoutait des masses de terre glaise jetées à la volée à son bloc colossal d'argile ; elle constatait son agilité en le voyant gravir et descendre les degrés de sa double échelle. Le cœur de Catherine éclatait de joie lors- 5 que Maurice, fatigué du labeur du jour, sautait à bas de son échafaudage, et, tenant encore à la main l'ébauchoir de buis qui lui servait à dégrossir sa figure, il l'amenait devant la statue et lui demandait de façon à ne provoquer qu'une réponse afiirmative : 10

— N'est-ce pas que c'est bien ?

— C'est beau comme un saint Georges, répliquait la bonne femme qui gardait un souvenir admirateur de ce guerrier chrétien de la légende dorée, qu'elle avait aperçu dans la pénombre d'une chapelle, écrasant sous les sabots de son 15 cheval le dragon vaincu. — Que tu as donc bien fait de persévérer I ajoutait la généreuse mère. Je ne suis qu'une humble et pauvre femme ; mais je sens que tu possèdes ce don du génie qui fait tôt ou tard les belles renommées. Aussi, pour t'aider à devenir riche et célèbre, j'accepterais de men- 20 dier mon pain sur les grandes routes.

— Vous êtes, ma mère, ime vraie mère ! s'écriait Maurice ; c'est-à-dire une créature sublime dont l'abnégation n'est encore que la moindre vertu.

Tels étaient journellement la vie et les entretiens de dame 25 Catherine et de son fils. Après leur longue et laborieuse station quotidienne à l'atelier, ils faisaient une promenade en forêt ; au retour, une visite à la voisine Rabotte qui parfois les retenait à dîner ; et pendant que Muguette servait à table, Maurice ne manquait jamais de la railler gaiement à propos 3° de sa conversion subite aux coiffes blanches, aux bas bien '

tirés et aux mouchoirs de cou soigneusement épingles au bas de la taille. Ce à quoi elle répondait :

— Riez de moi tant que vous voudrez ; cela n'empêche pas que le sermon de votre ami m'a profité, et que toute ma

S vie je lui en saurai bon gré.

Comme Muguette allait et venait de la ferme de sa mère à la maison de dame Catherine, en toute innocence de même qu'en toute liberté, elle entra un matin dans Tatelier pendant que Maurice travaillait monté au plus haut de son échelle, lo — Mon mignon parrain, dit-elle, voici des morilles que j'ai cueillies à l'intention de votre mère ; je sais qu'elle les aime, je vais les mettre dans cette vieille assiette de faïence à laquelle vous tenez tant.

— Ne bouge pas ! répondit le sculpteur en franchissant 15 les échelons avec l'agilité d'un gymnasiarque, ne bouge pas !

— Je vous dérange ? demanda la fillette visiblement troublée.

— Certainement, tu me déranges du Vercingétorix ; mais, d'un autre côté, tu me rends service. . . .

20 — Par rapport aux morilles ? . . . Si vous voulie? . . . l'assiette est là. . . .

Avant qu'elle eût pu faire un mouvement, il la prit par l'épaule.

— Veux-tu bien rester en place, sinon tu vas me faire 25 perdre le plus joli motif ... ne dérange pas tes mains surtout Voyons, es-tu de force à demeurer ainsi immobile

pendant un petit quart d'heure ?

— Dame, si ça vous fait plaisir, mon parrain, je tâcherai. Maurice bondit vers le baquet à la terre glaise, en posa

30 une double poignée sur une selle et se mit à pétrir l'argile figuline avec une sorte de fièvre.

Ce que Tartiste se hâtait de copier, ce n'était pas la pose naïve et charmante de Muguette, mais ce qu'elle tenait dans ses deux mains. Pour conserver les morilles fraîches cueillies par elle pour dame Catherine, l'industrieuse enfant les avait placées sur un lit de feuilles de fougère à découpure 5 fine comme une dentelle. Ce lit de feuilles, reposant dans le creux de ses mains, formait par son élégante courbure une corbeille naturelle d'une grâce imprévue. Pour ajouter à cette heureuse fantaisie, un lézard gris privé, que Muguette promenait d'ordinaire dans le pli de son fichu de cou, avait 10 quitté sa prison, et, de son corps souple, il entourait les feuilles d'un vert tendre. Le sentiment artistique de Maurice, qui s'était éveillé subitement, lui permit de rendre en moins d'un quart d'heure l'aspect des feuilles de fougère et l'attitude du lézard gris. 15

Muguette, que l'image de Vercingétorix n'avait pas le privilège d'émouvoir beaucoup, poussa un cri d'admiration en voyant la composition de son mignon parrain.

— Quel joli pot au lait cela ferait ! dit-elle avec une flatteuse convoitise. 20

— C'est, ma foi, vrai ; va comme il est dit 1 tu n'auras pas posé pour rien ; je te promets de terminer cette terre à ton intention ; mais par malheur, ma pauvre enfant, tu ne pourras jamais y mettre du lait ; il faudrait pour cela qu'elle fût cuite. 25

— Si ce n'est que cela qui vous arrête, ne vous refusez pas le plaisir de m'en faire cadeau ; cet ustensile tiendra son liquide aussi bien que le meilleur de chez nous ; je porte des œufs chez M. Jacob, à la fabrique de porcelaine des Basses- Loges, et je suis bien sûre qu'il consentira à cuire mon pot 3© au lait à son premier grand feu.

Maurice renouvela la promesse qu'il avait faite à Muguette

d'achever de modeler le joli vase dont elle lui avait par hasard

fourni le motif et la fillette s'étant débarrassée de ses

morilles allait sortir de Patelier quand son regard s'arrêta sur

5 la grande statue.

— Avez- vous remarqué, dit-elle à l'artiste, que mon cousin le grand Nicolas, qui vient d'ordinaire poser ici, a les jambes tant soit peu tournées en lame de serpe ? Il faudrait prendre garde à ça, mon parrain. *

lo Le conseil donné, elle disparut en jetant au vent un éclat de rire argentin.

Etourdi par la remarque de Muguette à propos du modèle qu'il employait de temps en temps, Maurice s'éloigna de son Vercingétorix pour l'examiner scrupuleusement, et tout à

1 5 coup, se frappant le front, il s'écria :

— Elle a raison, cette Muguette ! voilà des jambes qui laissent à désirer. Pour mon honneur et pour celui de mon héros, il faut que je remercie le grand Nicolas.

l'oncle de muguette

AuRELE s'était fidèlement acquitté de la commission que 20 Muguette lui avait donnée près du brocanteur de la rue Drouot, le sieur Joseph Sèmegrain.

Celui-ci fit mieux que de répondre par écrit à la lettre de sa nièce, il profita d'un voyage qu'il avait à faire aux environs de Fontainebleau, dans l'intérêt de son commerce, pour 25 venir apporter lui-même sa réponse à Barbizon.

L'oncle de Muguette était un petit homme d'environ cin-

quante ans. Son extrême laideur se compliquait d'une certaine expression de finesse si singulièrement accentuée qu'elle participait à la fois de la défiance et de la ruse. Ses yeux gris, couverts de paupières qu'il tenait pour le plus souvent à demi baissées, son nez busqué, sa bouche mince, ses 5 mouvements anguleux, son vêtement d'une vétusté manifeste, mais d'une propreté irréprochable, faisaient de lui le type complet de ces marchands, connaisseurs habiles, qui flairent un tableau de maîti^ sous une couche de badigeon, et vendent aux riches héritiers, ambitieux du titre d'amateurs, 10 des galeries de cent mille écus qui leur reviennent à trois mille francs. Si occupé qu'il fût de son négoce, le bonhomme Sèmegrain, bien connu des experts de l'Hôtel des ventes, des étrangers faisant la course aux chefs-d'œuvre et des artistes modernes à la recherche d'un débouché, gardait 15 cependant dans son cœur, demeuré vulnérable, une affection paternelle pour Muguette, la fille unique de Périne Rabotte, sa sœur. Comme il ne s'était pas marié, le brocanteur, en vieillissant, s'attachait davantage à l'héritière des billets de banque qu'il entassait dans son coffre-fort. Muguette, sans 20 y tâcher, exerçait sur lui une influence dont il ne cherchait pas à se défendre. Souvent il se demandait s'il ne devrait pas l'arracher à la vie pénible qu'elle menait à la campagne pour lui donner place et emploi dans son magasin d'objets d'art et de curiosités. L'écorce rustique dont la nature in- 25 telligente de Muguette s'était revêtue, par l'habitude du travail aux champs et à la ferme, était l'unique cause du retard que mettait l'oncle Sèmegrain à l'accomplissement de son projet en faveur de l'amie de Maurice ; il l'ajournait, mais n'y renonçait pas. Chaque année, depuis qu'elle avait at- 3° teint l'âge de douze ans, celle-ci passait à Paris un mois de

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vacances. Au milieu des merveilles entassées dans le magasin du brocanteur, elle s'initiait aux belles et curieuses choses dont il faisait collection. Le goût lui tenait lieu de savoir. Sans doute, elle ne pouvait dire précisément pourquoi tel 5 tableau avait une valeur, pourquoi telle statuette était en tout point réussie ; mais elle possédait si bien le don naturel du goût, qu'elle jugeait sans erreur, et, devant quelque objet d'art que ce fût, l'impression produite lui révélait la perfection de l'œuvre. Sèmegrain se plaisait à développer chez sa

lo nièce le sentiment artistique ; mais malheureusement les leçons du brocanteur expert devaient cesser quand arrivait le terme fatal des vacances, et Muguette rentrait alors à la ferme pour y reprendre son existence active. Il y avait loin de ses flâneries dans le magasin de curiosités au labeur des

15 champs, aux soins de la cuisine du logis et à ceux que nécessitait la bonne tenue de la basse-cour ; mais le souvenir des belles choses qu'elle avait vues chez son oncle ne s'effaçait pas, et il lui suffisait de fermer les yeux pour se retrouver au milieu de ce sanctuaire de l'art sérieux et de la

20 fantaisie artistique, qui égalait dans son estime les merveilles du palais des Mt7/e et une nuits.

C'était jour de marché ; Muguette se trouvait seule à la ferme quand Sèmegrain y fit son entrée. Sa première parole, après qu'il eut embrassé la fillette, fut: «J'ai faim.» Un

25 moment après, le vin était tiré, le couvert dressé, et l'omelette dorée fumait sur la table.

— Comme ça, petite, dit le bonhomme en même temps qu'il faisait honneur à la collation si diligemment préparée par Muguette, c'est pour avoir mon avis sur une statue à

30 laquelle travaille ton voisin Maurice que tu te permets de me faire venir de Paris à Barbizon ?

— Tout juste, mon bon oncle, et vous n'en êtes pas fâché, puisque cela vous fournit l'occasion de me voir avant mes vacances prochaines ; mais il faut que le sujet de votre visite reste un secret entre nous deux. M™« Catherine, la mère de mon mignon parrain, croit à l'avenir de son fils comme à 5 parole d'Évangile, et elle supposerait que je n'ai pas d'amitié pour elle si j'osais avoir l'air d'en douter. . . . Quant à M. Maurice, il est si sûr de son talent que quand il en parle on dirait qu'il ne touche pas du pied k terre. Leur confiance

à tous deux devrait me rassurer, et cependant ... lo

— Cependant, Muguette ne partage pas absolument la bonne opinion de la dame Catherine et de l'artiste son voisin.

— C'est vrai, mon oncle ; s'il ne s'agissait que de ce qui regarde l'ambition de M. Maurice, je me dirais : Il n'y a pas 15 de mal à ce qu'un jeune artiste vise d'abord plus haut qu'il ne peut atteindre, vu que, plus tard, il ne descendra jamais aussi bas que s'il ne se fût proposé que de se tenir terre à terre. Ce qui m'inquiète et me fait grande pitié, c'est quand

je vois M™* Catherine, qui a été si riche, diminuer tous les 20 jours sa dépense. . . . Elle a tout vendu pour faire de son fils un homme célèbre ; cela n'aboutit pas selon son espérance, et la misère est proche. Je voudrais vous intéresser à nos chers voisins.

— Tu es une bonne fille, dit le brocanteur en donnant une 25 tape amicale à sa nièce : aussi, dès que j'aurai bu le dernier coup pour faire passer la dernière bouchée, tu me mèneras dans l'atelier de ton artiste.

— Non pas maintenant; il est chez lui, et je ne veux pas qu'il vous voie. Vers les deux heures, il fait régulièrement 30 une promenade avec sa mère ; je profiterai de leur absence

pour VOUS introduire dans Tatelier dont je sais où trouver la clef.

— Comme tu voudras, dit Sèmegrain.

Et, repoussant son assiette vide pour indiquer que son 5 appétit était satisfait, il ajouta :

— Tu sais que si tu n'as pas de café à la crème, il n'en faut pas.

— Pas de café ! Par exemple ! s'écria Muguette, est-ce que je peux oublier que c'est votre meilleur dessert 1

lo Et aussitôt elle enleva l'assiette, le couvert et la bouteille,

qu'elle remplaça en quelques secondes par une tasse, un

sucrier, une cafetière, et enfin par un pot au lait de forme

bizarre qui était plein jusqu'au bord d'une crème appétissante.

L'expert en curiosités oubliant que le café demande à être

1 5 pris bouillant, examina longuement le singulier pot au lait. C'était une terre cuite élégante, figurant une touffe de feuilles de fougère dont l'évasement régulier formait une sorte de récipient que cerclait, vers le milieu de sa hauteur, le corps souple d'un lézard.

2o — N'est-ce pas que c'est gentil ? dit Muguette.

— C'est tout simplement un bijou, ma mignonne. Où diable as-tu rencontré cela ?

— Notre voisin Maurice l'a modelé tout exprès pour moi en moins de deux heures ; j'ai porté la terre à cuire chez M.

25 Jacob, qui a fait émailler l'intérieur.

— Vraiment ! Eh bien, mon enfant, tu peux te vanter d'avoir eu une bonne idée en me priant de venir ici ; d'après cet échantillon du savoir-faire de ton voisin, je peux lui prédire une fortune.

30 — Quel bonheur pour sa mère ! s'écria la fillette.

Le bonhomme Sèmegrain prit lentement son café, puis il

se promena dans le jardin de la ferme, attendant avec impatience le moment propice pour visiter secrètement Tatelier du sculpteur. Muguette se tenait aux aguets. Aussitôt qu'elle eut vu sortir Tartiste et sa mère, elle courut prévenir son oncle, et tous deux, avec des précautions de voleurs, se S glissèrent dans la maison de dame Catherine. La clef était à sa place accoutumée, Muguette la prit, s'empressa d'ouvrir la porte qu'elle referma plus vite encore derrière elle dès qu'elle eut introduit le brocanteur expert dans l'atelier. Celui-ci marcha droit à la statue et l'examina silencieuse- lo ment.

— Ah çà ! dit-il entre ses dents, ce M. Leroy a sans doute voulu représenter un acteur tragique de province qui récite son rôle ; ce n'est pas à ses compagnons d'armes les Gaulois qu'il parle, c'est aux Romains du parterre. C'est faux, archi- 15 faux. Mauvaise école. C'est de la déclamation en sculpture ; pas de vérité, pas de grandeur. C'est à la fois exagéré et bourgeois ; ça ne vaut rien du tout.

Puis le bonhomme Sèmegrain, regardant la statuette du Vercingétorix, ajouta: 20

— Avoir si mal tiré parti de ce charmant modèle. ... A la bonne heure, voilà qui est fin, élégant et naturellement campé 1

Muguette essayait de saisir au passage les paroles heurtées que son oncle n'articulait pas toujours très distinctement. Néanmoins, elle n'eut pas de peine à comprendre que son 25 oncle ne partageait pas à l'égard du Vercingétorix l'opinion favorable de dame Catherine et les glorieuses espérances de Maurice.

Quand les deux visiteurs eurent regagné la ferme de la mère Rabotte, Muguette entendit le marchand de curiosités, 30 parlant à lui-même, grommeler ainsi :

— Misérable orgueil ! combien tu en as perdu de ces artistes qui n'étaient bien doués que pour créer certaines œuvres ! Et dire qu'il y en aura toujours qui se refuseront à voir clair dans leur destinée et ne sauront jamais se con-

5 tenter des facultés précieuses que le ciel leur a départies. Je n'en connais qu'un seul, poursuivit-il, qui se soit gaiement résigné à être bien lui-même : c'est ce brave Aurèle Morin.

— L'ami de mon parrain qui vous a remis ma lettre ? dit Muguette.

lo — Précisément. Parle-moi de celui-là. Satisfait d'enlever, comme en se jouant, d'un trait de son léger pinceau, des oiseaux admirables, il ne se croit pas appelé à régénérer l'art et mérite à meilleur droit le titre d'artiste que ces pauvres ambitieux, dupes d'eux-mêmes, qui ont annihilé leur talent

15 faute de savoir le circonscrire. Par exemple, ton M. Maurice ; il pourrait se faire un nom dans un genre que sans doute il dédaigne, tandis qu'il perd son temps à rêver l'impossible, c'est-à-dire à se flatter qu'on lui permettra de planter son étrange bonhomme sur quelque place publique d'une

20 ville de province.

Comme il parlait ainsi, les yeux de Sèmegrain s'arrêtèrent de nouveau sur le pot au lait modelé pour Muguette, et sa mauvaise humeur se calma comme par enchantement.

— Voilà ce qui s'appelle la nature artistement traduite, 25 embellie par le goût, sans préjudice pour la vérité. Ces

feuilles sont d'ime finesse merveilleuse, ce lézard vit et frétille ; on voit se soulever sa petite poitrine, ses yeux ronds interrogent ; il se cramponne au feuillage avec un mouvement naturel. C'est une chose parfaitement réussie. 30 M. Sèmegrain se tut un moment ; puis, tout à coup, se tournant vers sa nièce, il lui demanda :

— Veux-tu me vendre ce bibelot-là ?

— Jamais, mon oncle. . . . Songez donc, un cadeau de mon mignon parrain ! Si je m'avisais de m'en défaire, il me jugerait intéressée et, qui pis est, ingrate. ... Si vous désirez quelque chose de lui, faites-lui vous-même une com- S mande.

— Une commande de ma part, à lui ? riposta le brocanteur ; sa vanité me répondrait par un refus. Dussé-je lui prouver qu'il obtiendra ainsi la célébrité qu'il ambitionne, ton Maurice repousserait dédaigneusement un succès étranger à lo ce qu'il appelle le grand art. Sa folie consommera la ruine de sa mère en même temps que son propre malheur, et pourtant, je le répète, ce garçon a une fortune au bout des doigts.

— En ce cas, observa Muguette, il faudrait tâcher de 15 l'amener à changer de direction sans qu'il pût s'en douter, et le forcer à se rendre célèbre malgré lui ; mais ce sera difficile.

— Tu veux dire impossible ; on ne parviendra jamais à lui faire comprendre que lui, qui se croit capable de repro- 20 duire avec génie la figure humaine, n'a été doué que du talent nécessaire pour copier avec grâce, finesse et vérité, les petites herbes et les petites bêtes du bon Dieu.

Souriant à une arrière-pensée, Muguette répliqua, après quelques secondes de réflexion : 25

— Qu'importe qu'il ne sache pas ce que vous pensez du parti qu'il devrait prendre pour tirer profit de son talent, si, pour son bien, on lui fait faire ce qu'on veut ?

— Toi, tu lui ferais modeler des pots à lait comme celuici ? 30

— Et bien d'autres choses encore ; mais à la condition

que, grâce à vous, il y gagnera, comme vous le dites, de la réputation et une fortune.

— Quant à cela, je t'en donne ma parole d'honneur.

— Ça me suffit, votre parole vaut un contrat ; c'est comme 5 de l'or en barre pour nos voisins. Mais d'abord, dites-moi,

combien estimeriez-vous un pot au lait tel que le mien ?

— Pour le marchand, cinquante écus.

— Et trois cents francs pour la clientèle ?

— Naturellement.

lo — Et vous lui en prendriez ?

— Autant qu'il en voudrait faire.

— Je me charge des commandes, reprit joyeusement Muguette. Et, tendant la joue, elle ajouta : — Je réclame d'avance mon droit de commission.

15 — Diable de petite fille, comme elle entend les affaires, dit le bonhomme Sèmegrain en l'embrassant.

La mère Rabotte revint du marché ; dans un signe d'intelligence, l'oncle et la nièce se recommandèrent mutuellement le silence sur le motif du voyage à Barbizon, et l'on ne

20 s'entretint plus que des affaires de la ferme et des intérêts journaliers du commerce. Vers la chute du jour, on reçut un autre visiteur chez les amis de Maurice Leroy : Muguette poussa un cri de joie en reconnaissant Aurèle.

— La fillette aux oiseaux, dit-il, je viens vous payer ma 25 dette.

Et il tira d'un carton à dessins une ravissante aquarelle représentant Muguette entourée de ces hôtes des bois qu'elle avait le talent d'apprivoiser. La ressemblance de la charmeuse était parfaite. Le tourbillon de linots, de bouvreuils 30 et de pinsons, voltigeant autour d'elle, avait été enlevé avec une facilité de pinceau et une spirituelle étude du mouve-

ment qui faisaient de cette aquarelle une véritable œuvre d'art.

— Vendez-moi cela, monsieur Aurèle Morin, dit le brocanteur séduit et à qui Tadmiration fit oublier la réserve que tout marchand doit s'imposer pour conclure à son avantage 5 une affaire commerciale. Parlez-moi de cela, ajouta-t-il, pour réjouir les yeux. Comme c'est vivant ! comme c'est ensoleillé I La fillette danse et les oiseaux volent ; les cheveux de celle-là, les plumes de ceux-ci, s'agitent au souffle de

la brise. Si vous en demandez un prix raisonnable, c'est lo marché fait.

— Cette aquarelle ne m'appartient pas, répondit Aurèle ; Muguette a bien voulu poser, et je lui ai promis ce souvenir pour prix de sa séance.

— Mais, reprit Sèmegrain, ceci n'est pas une simple fan- 15 taisie d'artiste ; c'est le portrait de ma nièce, un meuble de famille. Je lui choisirai une belle place chez moi, où Muguette le retrouvera quand je mourrai, puisqu'elle est mon héritière.

— Qu'elle en décide, dit le peintre d'oiseaux. 20

— Puisqu'on veut bien s'en rapporter à moi, fit Muguette, ma décision sera autant dans l'intérêt de mon oncle qu'au profit de M. Aurèle : ainsi, le marchand commandera à l'artiste un certain nombre d'aquarelles, et, de son côté, l'artiste fera gratis pour le marchand une copie de sa charmeuse 25 d'oiseaux.

L'accord eut lieu entre l'aquarelliste et le brocanteur, suivant les conditions posées par Muguette.

Le souper réunit à la table de la mère Rabotte et de sa fille les deux visiteurs de Paris, ainsi que leurs voisins 30 Catherine et Maurice Leroy. Comme on ne cessait pas de

parler de l'aquarelle, la mère du sculpteur, qui se lassait d'attendre qu'on s'occupât de son fils, profita du premier joint pour introduire dans l'entretien la question du Vercingétorix. Ceci iamena Maurice à proposer à l'oncle de 5 Muguette de le conduire dans son atelier ; mais celui-ci, qui savait trop bien que penser de la statue pour s'exposer à en parler devant l'auteur, prétexta, pour se soustraire à l'invitation, l'obligation où il était de se rendre le soir même à un château situé à deux lieues plus loin et dans lequel une 10 vente importante devait avoir lieu le lendemain. Il partit. Aurèle resta à Barbizon jusqu'au matin du jour suivant.

Au réveil, et prêt à reprendre le chemin de Paris, Aurèle vint voir son ami ; Maurice était déjà au travail.

— Je viens saluer le grand Vercingétorix, dit-il en ouvrant 15 la porte de l'atelier.

— Tu vois, Aurèle, il avance.

— Et son auteur en est toujours content, je suppose ? insinua le peintre d'oiseaux.

— Regarde et juge, fit le sculpteur en se redressant sur 20 son échelle pour démasquer la statue.

— Souhaites-tu un compliment ? demanda Aurèle.

— Non, rien que la vérité.

— Eh bien, franchement, il ne me satisfait pas. Je me représente le héros des Gaules plus fort, c'est-à-dire plus calme ;

25 c'est un émeutier que tu représentes, et non pas un libérateur du peuple.

Maurice ne répondit rien ; il se contenta de demander d'un ton ironique :

— Tu ne peins toujours que des oiseaux ?

30 — Mon Dieu, oui. Rien que cela, dit Aurèle avec bonhomie. Je m'en tiens à mes chers petits moineaux, par goût

et par reconnaissance ; ils ne me coûtent pas de mouron, et ils m'en rapportent.

: — A chacun sa tâche, sa lutte et sa part de gloire, reprit le sculpteur ; je ne te porte pas envie, mais je ne veux pas que tu me plaignes. 5

Aurèle, qui était au moment de partir, tendit franchement la main à Maurice ; ce fut avec une sorte de contrainte que ce dernier répondit à son témoignage amical de fraternité ; et quand l'aquarelliste eut franchi le seuil de Tatelier, le sculpteur hocha la tête et murmura avec compassion : « En- lo core un envieux î » Puis il se remit en devoir de continuer son chef-d'œuvre.

Le conseil amical donné un jour par Aurèle « au vilain muguet des bois » n'avait pas eu seulement pour résultat le changement heureux survenu dans le costume et dans les 15 manières de Muguette ; mais, en outre, il lui avait fait prendre la ferme résolution de suppléer régulièrement sa mère dans les soins journaliers du ménage, soins dont jusque-là elle ne s'était occupée que par saccades, et selon que l'y poussait le caprice du moment ; encore faut-il ajouter 20 que lorsque par hasard l'amour du rangement s'emparait d'elle comme une crise de fièvre, c'était pour la Rabotte un juste motif de terreur, attendu que ces manifestations intermittentes du bon vouloir de Muguette se trahissaient toujours par un nombre incalculable de tessons et une note 25 à payer au chaudronnier de Barbizon qui se chargeait de

mettre des attaches à la faïence. Muguette avait, comme on dit, la main malheureuse. Elle ne laissait pas cependant tomber sottement à terre les objets fragiles qu'elle portait dans ses bras ou dans son tablier ; mais elle les pressait Tun

S contre l'autre d'une façon si intime, et de peur de les heurter elle les rapprochait si étroitement, que les pots y perdaient leurs anses, les assiettes leurs bords dentelés, et les soupières le bouton de leur couvercle. S'agissait-il de porcelaine d'une pâte tendre, Muguette, craignant de la laisser échapper,

10 la serrait nerveusement d'une main en même temps que de l'autre main elle la frottait à se désarticuler le poignet, si bien que presque toujours la soucoupe se fendait en deux, et que la tasse s'en allait en miettes. La fermière n'osait pas trop s'en plaindre ; elle appréciait la bonne volonté de

1 5 sa fille, et se fût fait un crime de la décourager.

Depuis trois mois cependant, c'est-à-dire depuis le jour où Muguette, pimpante et radieuse, rapporta à la ferme son pot au lait modelé par Maurice et cuit au fourneau de M. Jacob, elle n'avait rien brisé, et n'eussent été certains objets

20 sans valeur quelque peu écornés, elle n'aurait eu, sur ce point, aucun reproche à se faire. Sa main, si lourde d'habitude, était devenue légère, grâce aux précautions qu'il lui fallait prendre pour toucher, déplacer et remettre en place, plusieurs fois par jour, le merveilleux pot au lait qu'elle ne

25 se lassait pas d'admirer. Ainsi, le chef-d'œuvre de sculpture naïve improvisé par Maurice l'avait guérie de sa maladresse, comme autrefois, de sa mauvaise tenue, un simple mot d'Aurèle. Dans la crainte de traiter brutalement sa terre cuite, elle s'habitua à respecter le plus chétif ustensile, et

30 même l'écuelle du chien de berger. La Rabotte, ne voyant plus se renouveler les dommages quotidiens que subissait

naguère encore sa vaisselle, se contenta de penser que Muguette laissait à la fille de basse-cour le soin de laver les assiettes, et que, quant aux faïences placées sur les tablettes du dressoir et sur le manteau de la cheminée pour Tomement et la gaieté de la salle, elle se contentait de les caresser du 5 bout de son plumeau. Personne, du reste, n'aurait voulu croire à la conversion de Muguette touchant les objets d'une . fragilité inquiétante. Dame Catherine elle-même gardait ses anciens préjugés sur ce point, et Maurice, qui à bon droit les partageait, promettait en riant de tourner pour elle de la lo vaisselle de bois quand elle songerait à entrer en ménage. Il ne fut donc pas très surpris lorsqu'un matin Muguette, qui lui apportait dans une feuille de chou des fraises fraîchement cueillies, lui dit bonjour d'un air navré. L'artiste devina une catastrophe. 15

— Bon I dit-il, il y a encore du dégât chez toi ; c'est pour cela sans doute que tu viens ici sans apporter le lait pour ma mère.

— Dame, mon mignon parrain, je ne pouvais pas le mettre dans une feuille de chou, comme ces fraises. 20

— Ainsi, le pot est cassé.

— J'ai la main si malheureuse ; cela devait finir par là. ... Il faut que je vous dise comment la chose est arrivée.

Maurice quitta le Vercingétorix dont il agrémentait abusivement les jambières, s'assit dans le grand fauteuil, et, 25 goûtant les fraises, se disposa à écouter Muguette, qui, honteuse en apparence et les doigts agités par l'impatience de se débarrasser de la soi-disant confidence qu'elle avait à lui faire, reprit ainsi la parole :

— Vous connaissez la grande noire, mon parrain, une 30 vache au poil luisant et doux sous la main comme du velours ;

une belle bête enfin, mais dure du pied et terriblement bien encornée.

— Oui, je connais la noire ; ainsi abrège un peu, si c'est possible.

S — Voilà donc, continua la fillette, que ce matin ma mère, qui pense toujours à la vôtre, me dit : « Il est l'heure de traire la noire et de porter le lait chez M™« Catherine.» Aussitôt je prends un vase, et voilà que je cours à Tétable.

— En courant, interrompt Maurice, tu rencontres une 10 pierre ... tu tombes, et patatras I . . .

— Vous n'y êtes pas . . . l'accident est arrivé à cause d'une lubie qui a pris à la noire pendant que j'étais occupée à la traire. Tout à coup elle fait un bond, fouille le râtelier avec ses cornes, donne du pied dans mon escabeau, et,

15 comme vous disiez, (( patatras I » le lait, le vase et moi, nous voilà tous par terre.

— Si tu n'as pas été blessée, le mal n'est pas grand.

— Il est énorme, au contraire,, et je ne m'en consolerai pas, vu que le vase brisé, c'est justement le joli pot au lait 20 que vous aviez fait pour moi.

Muguette, en achevant de parler, porta le bas de son tablier à ses yeux, comme pour essuyer des larmes qu'elle ne versait pas, mais en réalité pour cacher la rougeur que la honte du mensonge lui faisait monter au visage. 25 L'artiste, ému de son chagrin, assez habilement simulé pour qu'on s'y trompât, se hâta de lui dire :

— Ne pleure pas ton pot cassé ; je t'en ferai un autre, et il sera dix fois plus beau.

— Vrai ? s'écria-t-elle avec ravissement.

30 — A une condition, c'est que tu ne t'exposeras plus aux brusqueries de la noire.

— Et quand remplacerez-vous celui qui n'existe plus ?

— J'y travaillerai tout de suite, pourvu que tu ailles à rinstant chercher d'autre lait pour le déjeuner de ma , mère.

— A propos, ajouta Maurice au moment où Muguette allait s'élancer hors de l'atelier, as-tu encore ce joli lézard 5 qui a si bien posé l'autre fois ?

— Hélas, non ! l'inconstant a regagné son trou de muraille ; mais, bah ! fit-elle, nous trouverons sans peine autre chose.

Cinq minutes après son départ, la fillette revenait près de ic Maurice. D'une main elle portait une écuelle brune pleine de lait crémeux, et de l'autre main, les coins relevés de son tablier.

— Est-ce que tu promènes du fourrage pour ta chèvre ? lui demanda Maurice, qui voyait çà et là pointer des herbes. 15

— Pas du tout, mon parrain ; attendez, vous allez comprendre mon idée.

Muguette réunit en bottes des iris magnifiques, de telle sorte que feuilles et fleurs formaient une gerbe élégante ; celle-ci était liée d'un brin de jonc glaucus aux gaines 20 luisantes.

— Creusez là-dedans, dit-elle au sculpteur, et voilà mon pot au lait bien remplacé.

Tout en mangeant ses fraises, et, de temps en temps, regardant l'ingénieuse enfant et lui adressant un sourire 25 d'approbation, Maurice ébaucha le bouquet d'iris, qu'il rendit avec une fantaisie et une vérité charmantes. Il était impossible de reproduire avec plus de goût l'ensemble des pétales étalés de l'iris des marais, notre flambe d^eau^ et de modeler plus fidèlement sa tige rameuse, comme de mieux 30 assouplir sa disposition en éventail.

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