LA SALLE DES VENTES
Quand Maurice revint à Barbizon, il trouva Muguette installée près de dame Catherine ; vers le milieu du jour, une fièvre ardente s'était déclarée. La mère, si admirablement 20 dévouée depuis quinze ans, et qui avait accompli tant de sacrifices, en était arrivé à cette défaillance de l'esprit et du corps qui ne laisse plus même la force ou la volonté d'espérer. La pensée que Maurice était pour la seconde fois réduit à emprunter, c'était là sa grande douleur. Elle ne se demandait pas 25
ce qu'il adviendrait d'elle si l'artiste, bien jugé ou méconnu, voyait au jour de l'épreuve se briser son avenir ; mais les consolations et les secours efficaces de l'amitié auraient-ils assez de puissance sur lui pour le sauver des conseils du 5 désespoir ? Toutes ces questions, malheureusement insolubles, s'agitant à la fois dans l'esprit et dans le cœur de la pauvre femme, elle se sentit de plus en plus s'affaiblir ; si bien que lorsque Muguette vint en passant lui faire une de ces visites qu'elle renouvelait plusieurs fois chaque jour, elle
lo trouva au lit la mère de Maurice. Celle-ci était agitée de frissons, et si pâle que la jeune voisine fut épouvantée. Après qu'elle lui eut fait prendre une tasse de tilleul, Muguette courut à la ferme demander à sa mère la permission d'aller s'établir près de la malade pour . la soigner. La
15 Rabotte n'eut garde d'y faire opposition ; elle s'empressa même de tordre le cou à une poule, afin que Muguette pût faire du bouillon à sa voisine.
Assise près du lit de dame Catherine, la filleule de l'artiste, tout en faisant mouvoir les aiguilles de son tricot, causait
20 doucement et essayait de relever par des mots affectueux le courage de la pauvre épuisée.
— Mais enfin, demanda celle-ci, tu ne cesses de me répéter que Maurice a de l'avenir ; tu y crois donc, à cet avenir ?
— Quant à cela, j'en suis sûre, répondit Muguette ^t ce 25 n'est pas seulement mon avis que je vous donne, mais celui
de mon oncle Sèmegrain, un fin connaisseur, celui-là, puisqu'il a gagné une fortune rien qu' à juger les ouvrages des sculpteurs et des peintres.
— Il a donc vu la statue de Maurice ?
30 Muguette rougit, balbutia ; puis, sa sincérité naturelle et le besoin d'offrir une consolation à la malade l'emportant, elle
avoua franchement Tindiscrétion qu'elle avait commise, afin de connaître Topinion du brocanteur expert sur Tœuvre de Tartiste.
— Ainsi, reprit la mère se ranimant tout à coup, son avis est favorable ? S
La jeune fille allait pousser jusqu'au bout sa confidence ; elle en fut empêchée par le retour de Maurice, et se borna à répondre, en se penchant à Toreille de dame Catherine :
— Mon oncle, qui ne se trompe jamais, m'a assuré que votre fils n'a qu' à le vouloir pour devenir riche. lo
Trois semaines se passèrent durant lesquelles Maurice dut partager ses journées entre le travail à l'atelier et les soins que nécessitait l'état inquiétant de la malade. Cependant le délai accordé aux artistes pour l'envoi de leurs ouvrages à l'Exposition annuelle touchait à son terme de rigueur; il 15 devenait urgent de mouler le Vercingétorix ; Maurice écrivit à Aurèle pour le prier de lui expédier, avec le plâtre nécessaire au moulage, deux habiles mouleurs italiens qu'il lui désigna, et dans lesquels seulement il avait pleine confiance. Aurèle répondit que ceux-ci, surchargés de travaux, refusaient 20 de faire le voyage ; mais qu'on pourrait lui en indiquer d'autres, s'il consentait à venir lui-même traiter avec eux à Paris.
« Arrive chez moi demain 15 mars, terminait le peintre d'oiseaux ; cette affaire étant terminée, tu pourras, dans 25 l'après-midi, assister à une vente qui ne manquera pas de t'intéresser. n
La date indiquée lui rappela qu'il avait été question de cette vente dans son entretien avec le marchand de curiosités de la rue Lepeletier. La nécessité de s'assurer sans retard 30 du concours des mouleurs décida Maurice à confier sa mère
aux soins déjà éprouves de Muguette, et, le lendemain matin, il arriva chez Aurèle, qui fit à son ami le plus charmant accueil, et lui annonça qu'il le retiendrait toute la journée.
— Toute la journée, c'est impossible.
5 — Il n'y a d'impossible qu'un refus de ta part ; la circonstance est si importante pour moi 1 J'ai une première représentation, mon cher ; ceci te surprend, c'est tout naturel ; je t'ai jusqu'à présent caché mon secret : tu me croyais tout simplement artiste peintre, je suis, en outre, auteur drama- 10 tique, auteur d'une comédie qui sera jouée aujourd'hui.
— Et ta comédie s'appelle ?
— La Salle des ventes. Hein I quel bon titre ! Par exemple, je ne l'ai pas fait tout seul ; j'ai deux collaborateurs.
— Ainsi, tu m'as gardé un fauteuil ?
15 — Parbleu 1 tu figures même au dénoûment. Tu comprends, cher ami, un artiste ne peut bien observer que les artistes ; or, tu es un type sans t'en douter, et je me suis permis de te faire poser.
Pendant le déjeuner auquel Aurèle convia son ami, ils
20 s'entretinrent encore de la comédie du peintre d'oiseaux ; puis, ce dernier mit la conversation sur la vente qui devait avoir lieu le jour même.
— Si tu veux y venir, Maurice, tu verras une collection de terres cuites vraiment remarquables.
25 — Oui, de ce M. Latini, n'est-ce pas? Certes, j'irai; car je veux m 'assurer par moi-même. . . .
— De quoi ? de l'existence d'un sculpteur qui signe des mêmes initiales que toi ? Je t'ai déjà dit que ton sosie en sculpture était mon ami ; ce soir, j'en réponds, vous serez
30 au mieux ensemble. C'est un garçon naïf, aimant la nature et la traduisant avec vérité ; il pouvait aussi faire de grands
bonshommes devant lesquels la foule indifférente passe sans s'arrêter, il a préféré attacher son nom à de petits chefsd'œuvre que lui seul n'estime pas assez, mais qui attirent et charment les vrais connaisseurs, parce qu'ils reconnaissent le profond sentiment de Part et l'originalité du talent. $
— J'entends, dit amèrement Maurice ; ton éloge de Mario est un blâme indirect à mon adresse.
— Tu prononceras toi-même tout à l'heure, car il est temps de partir pour l'hôtel des ventes, si nous voulons être
là au premier coup de marteau d'ivoire du commissaire- lo priseur.
Aurèle prit le bras de Maurice, et tous deux gagnèrent la rue Drouot.
Un grand nombre de voitures stationnaient devant l'hôtel. Des femmes élégantes, des hommes du monde, des artistes 15 illustres, causaient avec animation en montant le large escalier du premier étage pour se rendre à la salle numéro 2. La physionomie des marchands qui s'y étaient donné rendezvous n'était pas celle des brocanteurs habituels. Ceux qu'on appelle les gros bonnets de la curiosité faisaient seuls acte 20 de présence. On s'entassait dans la salle; les places réservées étaient prises d'assaut ; pour y arriver, il fallait escalader les banquettes, ce que firent à grand 'peine le peintre d'oiseaux et l'auteur encore inconnu du Vercingétorix ignoré. 25
— Penses-tu, demanda ce dernier, que ton ami Latini assiste à la vente ?
— Cela ne fait pas de doute ; on l'amène ici pour qu'il jouisse de son triomphe.
De la place où il était assis à l'étroit et comme encastré 30 dans la foule, Maurice promena ses regards sur les tables,
les crédences, les dressoirs et les colonnes qui lui faisaient face à distance, et Témotion de surprise qu'il avait éprouvée devant l'étalage du marchand de curiosités le saisit de nouveau à l'aspect des vases, des statuettes, des groupes d'ani- 5 maux et des figures fantastiques exposés pour la vente. Quelques-uns de ces objets multipliés par le surmoulage devaient permettre à plusieurs personnes de s'en procurer des exemplaires.
L'agitation de Maurice devenait fébrile ; cette fois, la lu-
10 mière de l'évidence lui brûlait les yeux. La cruche que Muguette avait souhaitée, cette cruche garnie de lierre et dont l'anse figurait une couleuvre, se dressait sur une colonne de stuc ; il reconnut plus loin Blanchet, le petit chat de la ferme, lutinant son peloton, les deux coqs se disputant
15 un grain de blé. C'est près du lit de sa mère que Maurice avait modelé cet écureuil grignotant une noisette ; le petit charmeur de serpents de la forêt de Fontainebleau avait posé pour cette jolie statuette. Le front de Maurice était brûlant, et son cœur battait à l'étouffer ; il se demandait s'il était
20 dupe d'un complot, ou si la folie n'envahissait pas son cerveau fatigué.
— Aurèle, dit-il, en pressant fortement le bras de son ami, réponds-moi : qu'est-ce que tout cela signifie ?
Pour toute réponse, Aurèle lui montra le commissaire-
25 priseur, assis à son bureau, et qui réclamait le silence. Un vieux bonhomme, de taille exiguë, à l'air très affairé, se préparait à diriger la vente. Elle commença. Ce fut une lutte, une bataille, une furie d'enchères : les moindres objets atteignaient des prix exorbitants que l'engouement seul
30 pouvait expliquer ; la vogue était incontestablement aux terres cuites de Mario Latini. Maurice ne songeait plus
à interroger, il suivait du regard les enchérisseurs, et, participant sans s'en rendre compte à leur folie, il se passionnait avec eux. La vente étant finie, la foule s'écoula ; Maurice, toujours à la même place, demanda a Pourquoi ? » Cinq heures sonnèrent, n Déjà ! » dit-il ; il avait perdu la notion 5 du temps. Il se leva avec effort, et trébucha comme un homme ivre.
— Emmène-moi d'ici, dit-il à Aurèle, qui, le voyant près de tomber, l'avait saisi à bras-le-corps.
— Tout à l'heure, répondit Aurèle ; et il conduisit Mau- lo rice vers le bureau du commissaire-priseur, où ce dernier causait avec le marchand de curiosités, pendant que son secrétaire achevait d'additionner des chiffres. Quand il eut écrit et annoncé le total à son patron et à l'expert que réjouissait visiblement l'heureux résultat de la vente, Aurèle, 15 que la même émotion de joie faisait aussi rayonner, dit en désignant à haute voix, et tour à tour, l'officier public et le marchand à Maurice :
— M. Frappart, commissaire-priseur ; notre plus savant expert en fait d'objets d'art, M. Sèmegrain. 20
Et sans répondre au cri de surprise que ce nom, qui lui était connu, arracha à Maurice, il ajouta, en présentant son ami à ceux qu'il venait de nommer :
— Monsieur Mario Latini.
Au même moment, une jeune paysanne, qui se tenait à 25 quelques pas en arrière, s'avança et dit gaiement à Maurice :
— Convenez, mon mignon parrain, que je n'ai pas la main aussi malheureuse qu'on le dit.
— Et ma petite pièce a obtenu une belle première repré- 3° sentation.
6o LA MAIN MALHEUREUSE
— Je comprends enfin, dit Maurice.
Le sculpteur serra la main d^Aurèle, essaya de faire, en souriant, un geste menaçant à Muguette ; mais l'émotion qu'il avait au cœur mit des larmes de reconnaissance dans 5 ses yeux.
— Sans vous, mes amis, dit-il, j'aurais continué à être un ^ mauvais fils. Je vous dois aujourd'hui un grand bonheur. Je sais comment assurer le bonheur des derniers jours de ma mère, et, grâce à vous, mon fol orgueil échappe à une
lo terrible leçon. C'en est fait ; mon Vercingétorix ne sera pas moulé.
Le retour de Maurice et de Muguette, que le peintre d'oiseaux et l'oncle Sèmegrain voulurent accompagner à Barbizon, apporta tant de joie chez dame Catherine, qu'on
15 peut dire qu'elle s'en trouva soudainement guérie. Dès le lendemain, son fils reprit la terre glaise ; mais ce fut pour lui demander des inspirations du genre de celles qui avaient été généreusement payées à l'hôtel des ventes.
Durant deux années, le marchand de curiosités de la rue
20 Lepeletier ne le laissa pas passer un seul mois sans lui demander quelque production nouvelle ; puis, l'oncle Sèmegrain ayant cédé son fonds, il continua à briller en belle place à l'étalage du magasin de la Renaissance^ passé aux mains d'Aurèle Morin, par suite de son mariage avec Muguette.
VOCABULARY
à, to, at, with, in, by.
abandon, m., neglect, deserted
, appearance, abandon, f reedom.
abattre, to f ell, to knock down ;
s' to alight, to swoop down.
abord, d' ^ at first.
abnégation,/, unselfishness, abnégation, self-sacrifice.
aboutir, to end.
abréger, to shorten.
abusée, deluded.
abuser, to deceive.
abusivement, to excess.
académique, académie.
accentué, marked, emphasized.
accepter, to accept.
accès, m.^ attack, fit.
accessoire, m. y accessory.
accompagner, to accompany, to
escort.
accomplissement, m.^ fulfil-
ment.
accord, w., agreement ; 1'
eut lieu, the bargain was made.
accorder, to grant, to allow ;
s' , to agrée.
accourir, to corne in haste, to
rash f orth.
accueil, »/., welcome, réception ;
faire , to receive.
accueillir, to welcome, to receive.
achevé, finished, done.
achèvement, m., completion.
achever, to finish.
acquérir, to acquire, to hâve, to
win.
acquitter, to acquit, to do ;
s' , to acquit oneself.