OF THE
Muguette eût bien voulu demeurer auprès de Maurice
jusqu'à rachèvement de l'ébauche ; mais elle crut devoir se
priver du plaisir qu'elle éprouvait à le voir travailler pour
aller aider à M™« Catherine dont le déjeuner était en re-
5 tard.
Durant cette même journée, l'impatiente enfant revint par intervalles de la ferme à l'atelier pour surveiller l'exécution du nouveau chef-d'œuvre. Quand il fut terminé, elle s'enfuit rayonnante de joie chez sa mère. Trois jours après elle vint lo derechef trouver son voisin, toujours occupé du gigantesque bonhomme qu'il appelait une grande figure. Muguette semblait retenir un être agile et glissant dans ses deux mains unies.
— Qu'apportes-tu là ? lui demanda Maurice, des petits 15 pinsons pris au vol ?
— Non pas, mon mignon parrain ; mais je vais vous dire : à la fabrique de porcelaine, on m'a fait observer que mon pot au lait était trop beau pour le laisser manquer d'un couvercle, et je viens vous prier de lui en faire un.
20 — Un couvercle I avec quoi ? il faut que l'accessoire s'accorde avec le motif principal, et qu'il en soit autant ,que possible le complément.
— C'est ce que je me suis dit, répliqua Muguette ; aussi je vous apporte une grenouille, une jolie grenouille verte qui,
25 plus tard, vous servira de baromètre.
— Et tu veux qu'elle figure sur ton pot au lait ?
— Naturellement ; c'est sa place. Chaque plante a sa bestiole favorite ; la grenouille, qui est le rossignol des marais, au milieu des iris sera là comme chez elle.
30 Maurice trouva l'idée originale : aussi ne soûle va-t-il aucune objection. Quand, le lendemain, il eut terminé le cou-
vercle imaginé par Muguette, la fillette remporta prestement ; puis revint de même, tenant dans ses bras une jolie poule de Cochinchine que dame Catherine avait souvent admirée en visitant la basse-cour de la ferme.
— Je suis bien payé de mon bibelot, se dit l'artiste, témoin S de la joie que sa mère manifesta en recevant le cadeau de sa jeune voisine.
Chaque jour les visites de celle-ci devenaient plus fréquentes. Son habileté à trouver de nouveaux prétextes pour faire exécuter ses fantaisies artistiques par Maurice était lo vraiment prodigieuse. Un matin, elle accourut portant dans son tablier un tout petit chat blanc, agile comme un écureuil ; il charma si soudainement la mère du sculpteur par la grâce avec laquelle il emmêlait ses pelotons de laine, qu'elle le demanda sans façon à Muguette. La malicieuse 15 fille, qui avait prévu cette demande, répondit, gardant à part soi son arrière-pensée :
— Ce serait de bon cœur ; mais sa mère, qu'il tétait encore la semaine dernière, ne se consolerait peut-être pas de l'avoir perdu. 20
— C'est dommage I soupira dame Catherine.
— Il y aurait bien moyen d'arranger cela, reprit Muguette. Quoique ces bêtes-là soient très futées, on peut tout de même les tromper. Si monsieur voulait faire le portrait de Blanchet, nous le placerions sur le haut de la cheminée et notre mère 25 chatte, le voyant toujours là, croirait qu'il s'y trouve bien et ne s'en inquiéterait plus.
La bonne femme approuva cette idée, qui fit hausser les épaules à Maurice ; cependant, le soir, une figure de petit chat svelte et joueur, déroulant avec grâce un peloton de 30 laine, était la propriété de Muguette.
Dame Catherine s'attachait d'autant plus à la fille de la Rabotte que la santé de cette mère, si grande dans son humble sphère, déclinait visiblement. Elle ne sortait presque plus ; ses conversations avec Maurice, devenues plus rares, S étaient parfois empreintes de tristesse. Le Vercingétorix avançait lentement, attendu que l'artiste ne se trouvait pas toujours satisfait, et il lui arrivait souvent de jeter des linges mouillés sur sa grande figure, comme s'il eût voulu l'ensevelir dans un linceul.
10 Les voyages d'Aurèle à Barbizon s'espaçaient de plus en plus, et même, lorsqu'il y revenait, le peintre d'oiseaux semblait mieux se plaire à la ferme que dans l'atelier de son ami. Il avait de longues conférences avec Muguette, et quelquefois, lorsqu'il reprenait le chemin de Fontainebleau,
15 il emportait d'assez volumineux paquets. Arrivé à la ville, il faisait confectionner une boîte de sapin sur laquelle on éoxwzxt fragile^ et il adressait le colis à Joseph Sèmegrain, devenu son ami et son zélé protecteur. Une après-midi que Maurice luttait contre une boucle rebelle des cheveux de son
20 héros, Muguette, assise près de dame Catherine occupée de son tricot, cessa tout à coup de feuilleter machinalement un carton rempli de gravures, et poussa une exclamation à la fois joyeuse et admirative.
— Eh bien I demanda l'artiste en se retournant, peut-on 25 savoir la cause de cette joie ?
— Une image, mon parrain. Elle représente une fillette à peu près du même âge que le mien, habillée de blanc, avec un fichu noué de travers, des marguerites dans les cheveux, des fleurs dans le coin de son tablier, et, c'est là ce qui me
30 charme, elle tient au bras une cruche.
— J'y suis, dit Maurice: c'est la Cruche cassée de Greuze.
Et brusquement, jetant son ébauchoir, il murmura: u Diable de boucle, elle ne s'assouplira jamais I » Reprenant aussitôt la conversation, Tartiste demanda :
— Que trouves-tu donc de si merveilleux dans ce tesson que la fillette tient à son bras ? 5
— C'est qu'elle me rappelle, quant à ce tesson, comme vous dites, une maladroite de votre connaissance.
— Au fait, remarqua Maurice se rapprochant de Muguette pour regarder la gravure, elle te ressemble un peu.
— Il ne manque que la cruche. Justement j'en désire lo une, mais pas cassée d'abord, vu qu'il faut que chaque chose vienne en son temps. Je serai toute fière d'aller à la fontaine avec une cruche faite de votre main et dans cette forme-là ; seulement elle pourrait avoir la panse un peu moins rebondie,
le cou plus effilé, avec des feuilles de lierre courant tout au- 15 tour, et, au lieu d'une anse aussi bête que celle-ci, une grosse couleuvre, comme on en trouve dans la forêt et dont la tête servirait de goulot.
Cela dit du ton de l'insinuation, Muguette releva la tête et arrêta sur Maurice un regard quémandeur si plein de 20 malice et si suppliant qu'on ne pouvait le laisser sans réponse.
— Quand je consentirais encore cette fois à accepter tes singulières commandes, dans combien de temps cette cruchelà serait-elle aussi la Cruche cassée / 25
— Çà, je l'ignore, répondit modestement Muguette ; mais vous pouvez être sûr que quand le malheur arrivera je viendrai vous le dire.
Soit que l'idée de la solliciteuse lui semblât originale, soit que la résistance de la mèche rebelle du Vercingétorix l'en- 30 traînât à s'occuper d'autre chose, Maurice se mit à modeler
un gros vase sortant d'un lacis de lierre où rampait une couleuvre formant à la fois anse et goulot, ainsi que Muguette l'avait indiqué.
Quand le soir du même jour la filleule de Maurice revint S pour savoir où en était sa commande, Maurice dit d'un ton bourru en lui montrant le vase terminé :
— Emporte cela bien vite et ne me demande plus rien ; tu finirais par faire de moi un potier de terre.
— Sauf votre respect, mon mignon parrain, il n'y a pas de 10 sot métier, comme on dit. D'ailleurs, j'ai vu à la fabrique
de porcelaine un grand plat dans lequel grouillaient des vipères au milieu de plantes et de coquillages, et M. Jacob m'a appris que cela valait plus cher qu'un plat d'or massif. Il paraît qu'on parle encore dans le monde entier de l'ouvrier 1$ qui faisait de ces plats-là pour les rois de France, et depuis son temps, j'en suis sûre, il y a eu beaucoup de sculpteurs dont on ne parle plus.
— Ne me demande plus rien, avait dit Maurice à Muguette en lui livrant la cruche à casser,
20 Malgré ce refus anticipé, l'ingénieuse fille ne laissait pas, à chaque inspiration nouvelle, de venir exposer son projet à l'artiste, et de le tourmenter jusqu'à ce que de guerre lasse il l'eût mis à l'exécution. Un jour, furieux de s'être laissé détourner encore une fois de sa grande figure, il s'était rendu
2$ chez Muguette pour lui dire fermement :
— Si tu ne peux venir dans mon atelier que pour me faire user ma terre à fabriquer tes ustensiles de ménage, je t'invite à me priver désormais de tes visites.
Il s'arrêta, dès les premiers mots de sa phrase, étonné de 30 ne voir ni sur les bahuts, ni sur les dressoirs, aucun des menus objets qu'il avait modelés pour Muguette.
— Ah çà ! lui demanda-t-il, oîi serres-tu tes bibelots ? EUle baissa la tête d'un air confus, et montrant sa main
gauche :
— Voilà la malheureuse ! dit-elle.
— Je comprends cela pour le pot au lait, la soupière, la 5 cruche ; . . . mais le petit chat blanc ... tu n'avais pas à t'en servir ; donc il n'y a pas de raison pour que cet innocent ait été compris dans le massacre général.
— Le petit chat blanc était devenu gris de poussière . . . j'ai voulu l'épousseter, et crac, voilà Blanchet par terre. Je lo l'ai tant regretté que je n'en ai pas même gardé les morceaux.
Elle sortit un moment, puis revint apportant une couple de pigeons-cravate.
— Volià ce que j'ai promis hier à M™« Catherine ; ça lui fera plaisir de les recevoir dès le matin. 15
— Donne-les-moi, Brise-Tout, répliqua Maurice en affectant un air de mauvaise humeur que contredisait son sourire ; si tu les portais toi-même, tu serais capable de les casser.
— Allez, dit Muguette en reconduisant Maurice jusqu'à la porte de la ferme, vous me rendrez justice plus tard ; — 20 j'ai la main malheureuse, c'est vrai ; mais c'est toujours à une si bonne intention !
l'eÎpreuve
La statue du Vercingétorix était assez avancée pour qu'il fût possible d'en apprécier le mérite, et, partant, d'en déterminer la valeur marchande. L'artiste, que talonnait la 25 nécessité de répondre enfin aux besoins du ménage, s'af-
franchissant du doute qui l'avait parfois tourmenté, proclamait d'avance son succès devant sa mère et ses voisines. Ces dernières l'encourageaient dans ses espérances, l'une avec conviction, l'autre par compassion pour l'état de fai- 5 blesse de cette mère abusée. Quant aux peintres qui peuplent Barbizon pendant tout l'été, comjne ils n'avaient aucune raison de contrister un bon garçon qui, d'ailleurs, ne leur faisait pas concurrence, ils ne jugeaient pas nécessaire de le désillusionner : (( Le jury s'en chargera bien,» pensaient-
lo ils.
Malgré l'économie de dame Catherine à laquelle venaient en aide les dons journaliers de la ferme, le billet de mille francs prêté par Aurèle tirait à sa fin : aussi la pauvre mère voyait-elle avec terreur approcher le moment oli il lui fau-
1 5 drait avouer la vérité à son fils. Inquiète et troublée, elle tomba dans une si grande anxiété que la fièvre la prit. Comme elle ne savait que trop bien la cause de son mal, elle ne chargea pas un médecin de la guérir, et mit tous ses soins à dissimuler son état de souffrance. Cependant Mu-
2o guette s'en aperçut. Celle-ci et la Rabotte se montrèrent pleines de bonté pour elle ; grâce à leurs soins prévoyants et aux dons que leur délicatesse s'ingéniait à motiver, la crise fatale qui devait atterrer Maurice se trouva encore pour quelque temps ajournée.
25 L'artiste, touché des attentions dont sa mère était l'objet, ne se montra pas ingrat envers Muguette. Bien qu'il connût à l'avance le sort que la main malheureuse réservait à ses créations, il ne se passait pas de * semaine sans qu'il fît cadeau à sa filleule d'une terre modelée avec esprit et re-
30 présentant quelque scène de la vie des petits animaux dans l'ordre des oiseaux, des insectes ou des reptiles. Lui-même
finissait par prendre goût à son labeur et constatait, mais sans en tirer vanité, les progrès qu'il faisait en ce genre. En retour, les poulets de la ferme émigraient dans la bassecour de dame Catherine, et, par suite, le beurre et les œufs garnissaient la table de Maurice, sans qu'il essayât sérieuse- 5 ment de se rendre compte de la façon dont sa mère et Muguette s'arrangeaient. Comme il se sentait vaguement l'obligé de sa jeune voisine, elle n'avait plus besoin de lui rien demander ; il offrait de lui-même les coupes et les vases que Muguette emportait avec l'avide empressement d'un avare 10 qui vient de mettre la main sur un trésor. •
Après une assez longue interruption de ses visites, le peintre d'oiseaux reparut à Barbizon, mais pour un jour seulement. Quand Maurice le reçut, il n'osa pas l'interroger cette fois sur l'œuvre qui devait décider de son avenir ; mais i S il lui avoua que s'il succombait dans la lutte, il ne se relèverait jamais de sa chute ; il ajouta que pour surcroît d'inquiétude, en ce moment encore si éloigné de l'époque fixée pour l'épreuve décisive, sa mère lui avait donné à entendre la veille que sous deux jours il ne resterait plus rien à la 20 maison du billet de mille francs.
— Rassure ta mère, et toi-même, ne t'inquiète pas, lui répondit son ami ; il suffira pour que je te mette à même de faire face aii présent, de te trouver après-demain, rue Lepeletier, à trois heures, aux environs de la boutique 25 d'un marchand de curiosités, qui a pour enseigne à la Renaissance.
Le surlendemain matin, Maurice quitta Barbizon. Il se promenait dans la rue Lepeletier, à deux heures et demie, guettant l'arrivée du peintre d'oiseaux. Fatigué de passer 30 et de repasser sans cesse devant l'étalage du brocanteur,
il s'y arrêta, moitié pour tuer le temps, moitié par curiosité, et il se mit à Tétudier en détail. Il vit là des ivoires jaunis datant du quinzième siècle, de rares émaux de Limoges, d'un gris bleu, des faïences marquées authentiquement du S chiffre de Henri II et de Diane de Poitiers, des échiquiers chinois ciselés avec patience : ici, des plats de faïence de Rouen, grands comme des rondaches ; là, de toutes mignonnes boîtes d'ivoire, pointillées de cuivre incrusté ; puis des porcelaines de la famille Vase, à rehauts d'or. Tout cela
lo se coudoyait fraternellement derrière la vitrine. L'âge de ces précieux objets leur communiquait cette patine du temps que l'artifice n'obtient pas, et que rien ne remplace. Les regards de Maurice, en se promenant çà et là, se fixèrent tout à coup sur un vase de terre cuite formé de feuilles
1 5 de fougère autour desquelles s'enroulait un lézard saisi sur le vif. Maurice crut vaguement reconnaître cet objet. Il lui sembla voir encore Muguette entrant le matin dans l'atelier et portant des morilles dans des feuilles semblables, tandis que le lézard privé s'enroulait autour de la corbeille naturelle.
2o II hésitait cependant à se convaincre de l'identité. Quelle apparence que le vase sorti de ses mains se trouvât exposé dans ce magasin I D'ailleurs, n'avait-il pas été brisé ? Maurice se rappelait les détails de l'accident ; il s'agissait d'une boutade de la Noire, dure du sabot et haut encornée.
25 Décidément, l'artiste se trompait. Comme il cherchait à reconnaître dans le modèle du vase son coup d'ébauchoir, voilà qu'il entrevoit une sorte d'amphore formée de la superposition de trois feuilles de patience. Ce modèle et le choix de cette plante étaient assez originaux pour qu'il fût
30 impossible qu'ils n'éveillassent pas un autre souvenir dans l'esprit de Maurice. Il voulut en avoir le cœur net. Assez
de temps lui restait encore avant Farrivée de son ami pour interroger le marchand sur la provenance des objets qui lui rappelaient les fantaisies de Muguette. Il tourna le bouton de cuivre ; au bruit du timbre qui annonçait Tentrée de quelqu'un dans le magasin, un mouvement se produisit à S l'étage supérieur, et aussitôt un homme de petite taille descendit Tescalier tournant.
— Pardon, Monsieur, lui dit Maurice avec une certaine émotion, pourriez-vous me dire de qui sont ces deux vases de terre cuite ? lo
— Certainement, Monsieur, répondit le marchand ; je ne suis pas de ces exploiteurs de jeunes talents qui cachent la personnalité des artistes inconnus au profit de leur négoce. Puisque ces vases vous plaisent, examinez-les à loisir, continua-t-il en les retirant de l'étalage pour les placer à la portée iS de Maurice. C'est fin et vivant comme un Bernard Palissy ; Tauteur n'a rien fait de mieux.
— L'auteur ? répéta Maurice, il doit avoir un nom ; je ne vois pas sa signature.
— Elle est là, sur cette tige ... un simple monogramme, 20 comme les maîtres.
Maurice vit un M et un L à l'endroit indiqué par le marchand.
— Je me souviens maintenant, et j'ai une certitude, pensa le parrain de Muguette : M. L. : Maurice Leroy ; mais du diable 25 si je comprends comment cela se trouve ici. — Interrompant son aparté, il dit, s'adressant de nouveau au marchand :
— Ces initiales signifient?
— Que ces terres cuites sont l'œuvre de Mario Latini, un artiste que j'ai, je puis le dire, créé, inventé, et qui fera, j'en 30 réponds, un beau chemin dans le monde.
— Et combien voulez-vous vendre ces vases? demanda Maurice. j -v 5 C < i ^ a -^'^ Ç
— Séparément, cent écus la pièce ; pris ensemble, je consentirai à vous les laisser pour cinq cents francs, seulement
5 afin de m 'assurer votre clientèle.
— Permettez-moi une question, reprit Maurice, en lutte avec un souvenir que démentait l'apparente sincérité du marchand ; franchement, le connaissez-vous, ce Mario Latini ?
— Parbleu, j'ai d'excellentes raisons pour le connaître; 10 nous avons ensemble des relations très fréquentes.
Manifester du doute après cette réponse, c'eût été commettre une impertinence. Maurice n'insista pas sur ce point ; mais, songeant à sa mère appauvrie par les sacrifices qu'elle s'était imposés pour lui, et au prix élevé que mettait le
I s marchand à des ouvrages qu'il se sentait capable d'exécuter en se jouant, il reprit :
——Ces vases m'intéressent d'autant plus, que moi-même je m'occupe de sculpture. J'y réussis assez bien pour pouvoir produire des modèles qui vaudraient au moins ceux-là. Si je vous
20 en proposais quelques-uns, combien m'en donneriez-vous ?
— Des modèles de la valeur de ceux-là ? dit le marchand, je pourrais vous les prendre à trente francs l'un dans l'autre,
L'artiste eut un mouvement d'indignation.
L'autre continua :
25 — Je suppose, en parlant ainsi, que vous n'êtes pas connu ;
je paye très cher Mario Latini, parce qu'il est presque
célèbre. Si vous doutez de sa valeur commerciale, soyez le
1 5 mars à la salle Drouot ; on y fera une vente de terres
cuites sorties de ses mains, et, pour peu qu'il vous prenne
30 fantaisie de profiter de cette rare occasion, je vous conseille
de bien garnir votre bourse, car la concurrence sera chaude.
En ce moment une vieille pendule sonna trois heures. Maurice se rappela son rendez-vous, salua rapidement le marchand, lui balbutia une excuse banale à propos du dérangement qu'il venait de lui causer, et sortit du magasin. Une seconde après, il serrait la main d'Aurèle. 5
— Tu me pardonneras de t'avoir donné rendez-vous en pleine rue, lui dit celui-ci ; mais quand le temps presse, il faut l'économiser. Je vais traiter d'un seul coup tes affaires et les miennes. A toi d'abord ; tu as besoin d'argent, combien veux-tu ? ic
— Mais, répondit Maurice en hésitant, je n'ai pas à te fixer la somme ; c'est déjà beaucoup que j'ose te dire : « Avancemoi ce que tu pourras. »
— Ce n'est pas une réponse. Parle sans crainte de te montrer indiscret; l'argent que je vais te remettre tout à iS l'heure ne grèvera pas mon budget.
— Tes affaires vont donc très bien ?
— Pas mal ; mes oiseaux font des petits. Mais nous causerons de cela plus tard : pour le moment, attends-moi là, dit Aurèle en se dirigeant vers le magasin de curiosités. 20
— Tu connais ce marchand ? lui demanda Maurice.
— Sans doute ! c'est mon banquier, un bienfaiteur des artistes. Il m'a pris en amitié, et comme c'est pour lui un bonheur de me faire gagner de l'argent, je m'arrange pour qu'il soit heureux le plus souvent possible. 25
Aurèle entra dans la boutique, s'entretint pendant quelques minutes d'un air confidentiel avec le marchand, reçut de celui-ci un paquet de petits papiers blancs d'un aspect réjouissant, et fourra gaiement le paquet dans sa poche. 30
Quand le peintre d'oiseaux se retrouva dans la rue avec
son ami, il lui mit dans la main la liasse de billets de banque, et ajouta : — Tu me donnes le reste de ta journée ; nous dînerons ensemble, et puis tu prendras ce soir le chemin de fer pour rentrer dans ta thébaïde, où tu seras prêt demain 5 à commencer de nouvelles études.
Pendant le dîner, égayé par le vin d'Espagne et par la pensée des billets de banque qui gonflaient son portefeuille, le sculpteur retrouva un peu de son ancien entrain. Pourtant il semblait parfois assailli par une idée importune dont 10 il n'osait pas faire part à Aurèle.
— Qu'as-tu donc? lui demanda celui-ci, surpris de ses accès de mutisme.
— Crois-tu aux hallucinations ? reprit Maurice.
— Pas beaucoup ; cependant il faut bien croire qu'elles 15 sont possibles, puisqu'il y a des gens qui prétendent en avoir.
— Tel que tu me vois, je suis de ceux-là, dit Maurice. Et, sans s'expliquer davantage, il continua sur le ton de l'interrogation : — Penses-tu, par exemple, qu'en voyant une œuvre d'art on puisse à ce point perdre la notion du réel
2o que l'on soit prêt à affirmer qu'on a exécuté cette oeuvre, alors même qu'il vous est prouvé qu'elle est signée d'un nom qui n'est pas le vôtre, et que le véritable auteur existe ? Croistu aux sosies du talent ? T'imagines-tu qu' à la vue d'un groupe, d'une statuette, d'un vase auxquels on m'affirme que
25 je suis étranger, ma conviction erronée puisse m'abuser assez pour que je me sente, intérieurement le droit de dire : (( Voilà mon œuvre ? » Cette revendication, ce serait l'acte d'un fou, n'est-il pas vrai ? Je ne suis pas fou, et cependant j'ai été sur le point de commettre cette folie en voyant les
30 terres cuites placées à l'étalage du magasin de curiosités où tu es entré tout à l'heure.
— Je sais, répondit Aurèle, tu veux parler de celles de Mario Latini ?
— Tu le connais ?
— Comme je te connais toi-même.
A ce nom, qui venait confirmer le renseignement que lui s avait donné le marchand de curiosités, Maurice passa plusieurs fois la main sur son front, afin de chasser ce qu'il appelait une hallucination ; puis il reprit : — Ne parlons plus de cela ; si j'y pensais encore, je craindrais pour ma raison, et je ne veux emporter de mon voyage aucune impression lo triste, surtout en ce jour oîi, grâce à toi, j'ai la certitude de pouvoir achever ma grande œuvre. Dans deux mois elle sera finie, et le jury m'aura peut-être alors décerné une médaille de première classe.
— Je ne parle pas pour la médaille, dit Aurèle en souriant ; 1 5 mais je suis sûr que, si tu le veux, dans deux mois tu seras en voie de devenir riche et célèbre.