SCENE VI
Les Mêmes, MASSENAY.
Tout à coup la porte du fon.l s entr ouvre doucement et l'on voit se glisser un bras au bout duquel une main tient un bougeoir allumé.
TODSj chuchoté.
La bougie! la bougie! la bougie!
Au bras succède un corps vu de dos et qui se glisse en catimini, c'est Massenaj' qui rentre et qui esquisse déjà le mouvement de se diriger à pas de loup vers sa chambre, quand il est accueilli par un cri général. TOUS, d'un seul et même cri de joie.
Ah!
Celte exclamation que Massenay reçoit de dos, lui produit l'effet d un coup de pied dans les reins ; il pivote sur lui-même et reste coi sur place abruti et souriant bôte- ■ ment pour dissimuler son embarras. Mais déjà Sophie est dans ses bras, radieuse, et l'entraîne vers le milieu de la scène. Belgence qui est remonté également à sa rencontre redescend à sa gauche. C'est une joie générale : Bolgonce exulte; Auguste dans un besoin d épanchement, a pris la tète do Marthe entre ses deux mains et l'embrasse par doux fois sur les cheveux. Seul l'ianteloup regarde effaré.
SOPHIE
Emile! Emile! loi!...
* .\u fond Lapigo (1), Marthe (2), Auguste (3). Sur le devant de la scène, Sophie (l), Massenay (2), Helgcnce (3), rianteloup (4). Le secrétaire toujours ti la môme place.
BELGENGE.
i i Mon ami! Mon ami I
MARTHE et AUGUSTE.
i \ Monsieur ! C'est monsieur!
D-l PLANTELOUP, qui 8*est levé-
£ I Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?
MASSENAY, essayant de prendre l'air dégagé.
C'est moi! hé! hé!... vous... vous êtes déjà levés?
SOPHIE
Vivant! tu es vivant!
MASSENAY.
Mais oui, tu vois I... Ça... ça va hien? Il est tard, hein?
SOPHIE
Oh! tard! tard! Est-il possible de me causer des transes pareilles? A quelle heure rentres-tu, méchant!
PLANTELOUP, qui a quitté la table s'avançant vers
Non, mais pardon monsieur! Qu'est-ce que A'ous A'enez faire?
MASSENAY, étonné de cette apostrophe de la part d'un inconnu.
Monsieur?
SOPHIE, à Planteloup,
Mais c'est lui! c'est mon mari, monsieur!
(A Massenay câline.) Oh! qUC je Suis heurCUSe.
BELGENGE, confirmant — à Plantelonp.
C'est son mari.
PLANTELOUP.
Mais ça m'est égal!... ça ne se fait pas ça, monsieur! Vous êtes disparu, assassiné; la police est saisie... on n'a pas le droit de revenir comme ça.
11 remonte furieux jusqu'à la table.
MASSENAY, ahuri, le regarde remonter puis se tournant vers sa femme.
Qu'est-ce que c'est que ce monsieur ?
SOPHIE
C'est M. le commissaire de police. Tu comprends : on croyait qu'il t'était arrivé malheur...
BELGENGE.
. . . alors, n'est-ce pas ? on ouvrait une enquête.
MASSENAY, pouffant de rire.
Non? Ah! que c'est drôle! (APlanteloup qui est redescendu.) Eh, Lien, monsieur, vous voyez! il n'y a plus qu'à la clore, votre enquête.
PLANTELOUP.
Oh! Mais permettez! Ça ne peut pas se terminer comme ça! JVous ne sommes pas des pantins qu'on fait pirouetter à sa guise.
BELGENGE, essayant d'intervenir.
Non, Planteloup, écoutez!
PLANTELOUP} l'écartant et passant devant lui.
Fichez-moi la paix! (a Massenay.) Voilà une af-
faire des plus sensationnelles!... on n'en a pas si souvent !
Il remonte très nerveux.
MASSENAY.
Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, monsieur, je regrette I mais puisque j'ai la chance d'être encore de ce monde... !
SOPHIE
Mais enfin qu'est-ce qu'il t'est arrivé?
PLANTELOUP, redescendant à cette question, mais de façon à rester un peu au-dessus de Massenay.
Oui? nous voudrions bien le savoir!
Oh! mais pardon monsieur! si je rends des comptes c'est à ma femme.
SOPHIE
Oui va! va! Pourquoi rentres-tu à pareille heure et dans un tel accoutrement?
MASSENAY, regardant sa tenue.
Ah? tu... tu as remarqué!
SOPHIE
Comment si j'ai remarqué !
PLANTELOUP.
Tout cela est très louche!
MASSENAY, jette un regard chargé de colère sur Planteloup, mais se contient, puis à sa femme.
Ehl bien voilà : euh... I (changeant de ton et pour
gagner du temps.) Si j'éteiguais ma bougie, il commence à faire jour.
Il éteint la bougie que Sophie passe à Auguste.
PLANTELOUP, sévère.
Il y a trois heures qu'il fait jour.
MA.SSE>ÎAY, nouveau regard à Planteloup, puis avec un petit ealut de la tête.
Merci monsieur.
SOPHIE, revenant à 8on mari.
Eh! bien, va, va!
Eh! bien voilà !... D'abord j'aime autant te le dire tout de suite: ces vêtements ne sont pas à moi!
PLANTELODP, ironique.
Allons donc?
SOPHIE
Ça!
MASSENAY, à Planteloup.
Vous ne le croyez pas!
PLANTELOUP, id.
Si! Si! Si !
SOPHIE
Mais alors! comment? pourquoi?
MASSENAY.
Ah! bien voilà! ça c'est... c'est la faute au chemin de fer.
TOUS
Au chemin de fer?
AUGUSTE, qui écoute un pou au dessus des autres ; — après tout le monde.
Au chemin de fer!
MASSENAY, se retournant à demi vers Auguste.
Oui, mon ami, au chemin de fer! (a sa femme.) Je m'étais laissé aller à m'endormir, n'est-ce pas? sans réfléchir qu'il y avait des gens dans le compartiment I alors qu'est-ce qui est arrivé? c'est que quand je me suis réveillé: crac! plus personne ! envolé les gens I envolés mes vêtements ! Ça sentait le chloroforme! et j'étais revêtu, moi, de ce costume que tu me vois ! ... Il ne me va pas, hein?
SOPHIE
Ah! ça voyons! qu'est-ce que tu racontes? quoi? quel chemin do fer.
MASSENAY.
Hein? « Quel chemin de... » Ahl c'est vrai au fait, je ne t'ai pas dit ! (a Beigcnce.) Je ne lui ai pas dit! (a sa femme.) Figurc-toi ! . .. ça tient du prodige !... j'arrive d'Amiens, tel que tu me vois.
TOUS
D'Amiens!
auguste, comme prôcôdemmont.
D'Amiens !
MASSENAY, à Auguste.
Oui. mon ami, d'Amiens! (a sa femme.) Parce qu'il faut te dire que j'étais allé conduire à la gare deux amis pour l'express de Calais.
PLANTELOUP.
C'est louci.e!
MASSENAY, furieux.
Quoi? quoi « c'est louche » ?Même que j'avais pris un ticket — deux sous! — donnant accès
sur le quai, (a sa femme, subitement radouci.) AlOFS
n'est-ce pas en attendant le départ, histoire de causer, ils me disent : « montez donc avec nous dans le compartiment. « C'est ça! — oui oui! — Yes yes! » parce qu'il y en avait un qui no parlait pas le français : le cadet;... comme étant le plus jeune n'est-ce pas... ?
SOPHIE, impatiente.
Oui! Oui!
MASSENAY.
Mais voilà t'ilpas que tout à coup... C'est extraordinaire! on ne donne plus de signal maintenant... le train s'est mis en marche, là, en sourdine... et vlan! il m'a emmené.
SOPHIE
11 t'a emmené!
PLANTELOUP, sceptique.
Voyez-vous ça !
BELGENGE.
On n'a pas idée d'une chose pareille.
MASSENAY.
Et encore j'ai eu de la chance : à Amiens, on a dû stopper pour faire de l'eau ; sans ce hesoin providentiel de la machine, j'allais jusqu'à Calais!
PLANTELOUP, sur uu ton de condoléance ironique.
Ah! là-là! là-là!
SOPHIE
Ah! mon pauvre ami!
MASSENAY
Tu devines mon état...! Je me disais tout le temps : « Mon Dieu I et ma pauvre petite femme qui... ! » Naturellement il a fallu revenir ; alors précisément, c'est pendant ce retour que mes vêtements...
PLANTELOUP, ironique.
Oui, oui.
MASSENAY.
Je dormais, il y avait des gens...
PLANTELOUP, i onique.
... Ça sentait le chloroforme.
MASSENAY.
Ça sentait le... oui! Comment savoz-vous?
PLANTELOUP, id.
C'est vous qui venez de le dire.
MASSENAY.
Ah?... Ah!... eh! bien vous [voyez ? ça concorde bien.
C'est épouvantable!
BELGENGE.
Epouvantable!
PLANTELOUP, railleur.
Épouvantable.
MASSENAY, exaspéré après Planteloup.
Mais oui, épouvantable! Quoi?,.. Il ne croit à'rien cet homme-là.
PLANTELOUP.
Évidemment! évidemment! c'est très palpitant! Et peut-on vous demander monsieur...?
MASSENAY.
Monsieur ?
PLANTELOUP^ tout on parlant, allant chercher sur la table les effets de Massenay, et redescendant avec.
... par quel mystère, étant donné que l'on vous dépouillait de vos vêtements entre Paris et Calais, on a pu retrouver les dits vêtements sur le trottoir de la rue du Colisée ?
MASSENAY, à part.
Diavolo !
SOPHIE, frappée par la justesse de l'observation
Mais oui, au fait?
Mais oui!
MASSENAY, très troublé.
Ah! on... on a... ?
PLANTELOUP.
On a! oui monsieur.
MASSENAY, id.
Sur... sur le...?
PLANTELOUP.
Sur « le », parfaitement I
massenay.
Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens!
PLANTELOUP.
Ça vous la coupe ça?
MASSENaY, avec emportement
Quoi? quoi « Ça me la coupe » ?
PLANTELOUP.
Soit, monsieur!... veuillez donc m'expliquer ..?
MASSENAY.
Mais voilà! voilà! si vous croyez que ça me gène?... ah! bien!... J'étais dans le train n'est-ce pas?... il marchait... et alors le.... il marchait même vite... quand tout à coup n'est-ce pas, le... (Furieux.) ah! et puis dites donc! vous m'embêtez, vous à la fin!
PLANTELOUP} avec un ricanement de triomphe.
Aha!
MASSENAY.
Mais absolument, quoi!
BELGENCE, passant vivement devant Planteloup pour s'interposer entre lui et Massenav, et calmer ce dernier.
Voyons Emile, pas de colère !
MASSENAY, débordant par dessus l'épaule de Belgence qui le retient de son mieux.
C'est vrai ça ! il est là à m'asticoter.
PLANTELOUP, avançant sur Massenay.
Monsieur !
BELGENCE et SOPHIE, calmant Massenay.
Emile! Emile!
MASSENAY.
Est-ce que je sais moi, comment mes vêtements sont allés échouer rue du Colisée? puisque je n'étais pas avec eux I
PLANTELOOP, sur un ton gouailleur.
Evidemment!
MASSENAY.
D'abord qui est-ce qui les a trouvés mes vêtements?
PIiANTELODP, indiquant Lapige.
C'est cet homme I
SOPHIE et BELGENCE.
Oui!
MASSENAY.
Ah! c'est vous? ehl bien alors vous pouvez dire : est-ce que j'étais avec eux?
LAPIGE.
Euh... ouiih-ouah! ouah-ouah!
MASSENAY.
Quoi?
LAPIGE.
Ouah-ouah! ouah-ouah!
MASSENAY.
Qu'est-ce que vous avez à faire lo chien? Je vous demande si j'étais avec eux ?
LAPIGE.
Rrrrel ouahl non...
MASSENAY.
Là « Non » ; vous l'entendez! Eh! bien, du moment qu'on n'est plus ensemble, on n'est pas responsable les uns des autres! Et puis enlin, est-ce que ça me regarde tout ça? qu'est-ce que vous voulez que je ^ou8 dise? Je ne suis pas de la police; moi! c'est votre affaire à vous.
PLANTELOUP.
Comment donc! vous ne croyez pas si bien dire ! Voilà une affaire que nous allons instruire sans tarder.
MASSENAY.
Eh ! bien, c'est ça, si ça vous intéresse ! (passant
devant Belgence pour aller à Planteloup.) Pour moi, du
moment qu'on a retrouvé mes vêtements intacts...
Il attrape ses vêtoinonts que l'ianteloup tient toujours sous le bras.
PLANTELOUP, qui déjà remontait vers son secrétaire, présentant le dos par conséquent à Massenay, retourné brusquement par la traction opérée sur les etfets — défendant ■ceux-ci.
Oh I pardon, veuillez laisser ça !
MASSENAY.
Comment ! mais c'est à moi !
PLANTELOUP.
Du tout! du tout! désormais, c'est une pièce •à coiniclion ! Cela a]»partienl à la justice.
MASSENAY, furieux, tirant sur ses vêtements.
Ah! mais dites donc vous à la lin...!
18'i LA MAIN PASSE I
PLANTELOUP, tirant de son cùté.
Voulez- vous!... Voulez-vous...!
I SOPHIE, retenant Massenay par les épaules.
:^\ Emile! Emile !
gN BELGENGE, qui est entre Hanteloup et Massenay ^ J au-dessus d'eux, cherchant à les séparer.
" i Mon ami! Mon ami!... Planteloup, voyons!
MASSKNAY, qui a lâché prise et pendant que Planteloup, serrant sa capture entre ses bras, va rechercher le restant de SOS atfaires sur la table : serviette et chapeau.
Mais enfin c'est trop fort! Non seulement il se mêle de ce qui ne le regarde pas, mais encore il me chauiïe mes effets.
PLANTELOUP, faisant deux pas sur lui.
Qu'est-ce que c'est?
BELGENGE, qui est descendu entre l'ianteloup et Massenay, calmant ce dernier.
Ami ! Ami I
MASSENAY, le faisant pirouetter.
Fiche- moi la paix toi !
PLANTELOUP.
Veuillez no pas oublier que je représente la loi ici.
BELGENGE, allant à Planteloup.
Planteloup! mon ami.
PLVNTELOUP, a Dclyonco le faisant pirouetter.
Allez vous promener.
Il remonte.
MASSEXAY.
Non, mais quel est l'animal qui m'a amené ce commissaire-là.
PLANTELOUP, se retournant.
Hein?
BELGENGE> penaud.
C'est moi. mon ami.