‹ La main passe! Pièce en quatre actesChapitre 45 sur 60 · SCENE XII · texte numérisé non relu

SCENE XII

MASSENAY, GHANAL, FRANGINE.

Massenay est entre la table et la cheminée, quand la porte du fond s'eatrebàille, et l'on voit passer la tête de Chanal.

GHANAL.

Je te dtîrange?

MASSENAY, ne sachant trop quelle attitude adopter — avec une certaine réserve.

Hein?... Du tout! du tout!

CHANAL, il entre tout à fait, et parlant à la cantonade.

Entre, Francine!

Francine vêtue sévèrement ; au cou une zibeline ornée aux extrémités de petites queues de même fourrure ; les deux mains dans son manchon, 1 allure réservée et froide, entre à l'appel de Chanal.

MASSENAY, e'inclinant, et très respectueux.

Madame!...

CHANAL, qui est allé déposer son chapeau sur la table du fond, redescendant (l).

Oh!... appelle-la Francine! (xête do Massenay.) Si je n'étais pas là, tu l'appellerais Francine?... Eh bien, ne te gêne donc pas pour moi!

MASSENAY, très interloqué.

Écoutez, mon cher!... Je comprends l'ironie de vos paroles... je conçois que vous m'en vouliez, et je suis prêt...

GHANAL, jouant au profond étonnement.

Moi, t'en vouloir ? Et pourquoi, mon Dieu ?

(comme si la chose lui revenait mais très lointaine.) Ah. I

parce que ma femme et toi, vous avez... ? mais voyons!... en voilà une affaire I Qu'est-ce que ça prouve ? que ma femme t'a plu. Eh bien, mon vieux! pourquoi ne t'aurait-elle pas plu?... Elle m'a bien plu à moi...

MASSENAY, absolument ahuri.

Je ne te dis pas, mais...

GHANAL, avec une philosophie stupéfiante.

Laisse donc! 11 faut être philosophe I... surtout devant ce qu'on ne peut p-is empêcher. (Tout en

parlant et bien comme chez lui, il est allé prendre le fauteuil qui est à droite du canapé, et 1 a planté au beau milieu du théâtre face au public, — du ton le plus naturel.) i iCUS !

assieds-toi, ma chérie !

Francine résignée, s'assied sans mot dire. MASSENAYj dont les bras en tombent.

Écoute, mon cher! je ne sais pas... mais tu me stupéfies !...

Il descend sur la fin de sa phrase pour remonter de l'autre côté de la table, au niveau de Francine. GHANAL, qui est allé comme pour le fauteuil, chercher la chaise volante qui est derrière le canapé, et la plantant au niveau et tout près du fauteuil où est Francine, mais de profil au public, de façon que lorsqu il s assiéra, ses genoux seront presque contre les jambes de sa femme.

Laisse donc!... Ah! je ne dis pas que sur le moment, dame...! oui, j'ai vu rouge ! Vous au-

riez été là, je vous aurais tués tous les deux... Seulement, vous n'y étiez pas! Vous m'avouerez que c'était difficile à exécuter en votre absence! Alors, ma foi, ça m'a permis de réfléchir. Je me suis dit : « Mon vieux, tu l'es I »

g-r S*/ MASSENAY.

|5t Chanall

£ -s "^ 1 FRANGINE.

w g |( Mon ami!

GHANAIi, avec jovialité.

Laissez I il faut savoir appeler les choses par leur nom I... (Reprenant.) « Ça y cst. . . Ça y cst 1. .. tout ce que tu diras ou rien!... Donc le mieux est de faire contre fortune bon cœur. »

MASSENAY, ému de tant d'abnégation.

« Au fond, ces enfants! ils n'ont pas fait ça pour t'embêter!... »

TOUS DEUX, vivement.

Oh! non.

GHANAL.

Eh ! je le sais bien, mes pauvres petits. Mais alors si vous ne l'avez pas fait pour m'embôter, c'est donc que vous vous aimez ? (tous deux lûvem les yeux au ciel.) Et j'irais moi, me mettre en travers pour vous en empocher ? Allons donc 1

MASSENAY, profundomont touché, les youx humides.

Oh I... Chanall

CHANAL, rapprochant sa chaise de Francine, et sur le ton dont on parlerait affaires.

Alors, voici ce que j'ai décidé ! . . . (changeant de ton.) Tiens! assieds-loi donc! (Massenay avec une obéissance empressée, prend la chaise qui est près de lui, et la descend au niveau et près du fauteuil de Francine, de façon à faire face à Chanal. Une fois Massenay assis, Chanal reprenant

son discours.) Je fais constater le flagrant délit...

MASSBKAY, avec une expression de désappointement.

Ah? ta...?

CHANAL.

Ail! oui mon gros! ça, c'est entendu! parce qu'enfin j'ai ma situation à rég^ulariser...

M.\SSENAY, se rendant.

C'est trop juste.

CHANAL, le rassurant.

Mais tout ça, sans bruit, sans trompette!... pas d'éclat !.,, un petit flagrant délit de rien du tout,., tout ce qu'il y a de plus modeste.

MAS.SENAY, opine de la tête, puis.

Le flagrant délit des pauvres !

Il rapproche sa chaise de Francine, et par la suite ils discutent tous les deux comme s'ils étaient simplement séparés par une table, oubliant jusqu'à la présence de Francine qui depuis le commencement a conservé un mutisme et une immobilité de statue, les yeux dans le vague.

CHAXAL, tout en jouant machinalement avec une des queues du boa de fourrure de sa femme.

C'est ça ! de façon à ce que ça passe tout à fait

inaperçu... On retiendra le nom de Francine, parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement... mais le tien ne sera pas prononcé; on poursuivra contre inconnu : Madame Ghanal contre trois étoiles.

MASSEKAY, jouant machinalement comme Ghanal avec une dos queues de l'autre extrémité du boa de Francine.

Oh 1 mon ami, tu es d'une délicatesse.

GHANAL.

Mais, voyons! Ce n'est pas parce que j'ai éprouvé un déboire conjugal que je vais obéir à de vils sentimdnls de représailles... Ah! bien !... ce serait d'une jolie naturel (se levant, et tout en

tenant le dossier de sa chaise comme un homme qui se dispose à rapporter celle-ci où il l'a prise.) NOU, il ne S agit

plus de moi maintenant ! il s'agit de toi ! il s'agit de ton bonheur! (Remontant avec la chaise pour la

rapporter à sa place.) il s'agit de cclui de ta fcmms.

MASSENAY, profondément émue, se levant.

Il pense même à ma lemme.

Il reporte sa chaise où il l'a prise, Francine reste seule assise sur sou fauteuil.

CHANALi redescendant, et debout près de sa femme.

J'irais briser l'avenir de deux êtres qui ont tout pour être heureux ?... Jamais!

MASSENAY, redescendant de l'autre côté de Francine. Ecoute, tu es sublime ! (a Francine, en se courbant légèrement pour lui parler.) Il CSt SublimC I FRANCINE, comme sortant d'un rôve.

Sublime !

GHANAL, avec bonhomie.

Mais non, il faut ôlre comme ça I... (La main

sur le dossier du fauteuil de sa femme.) J'eStime qUÔ 16

mariage est comme une partie de baccara ! Tant que vous avez la veine, vous gardez la main... Après une série plus ou moins heureuse, arrive un monsieur plus veinard qui prend les cartes contre vous ; il gagne le coup ?. . . La main passe I . . Eh bien, c'est ainsi que j'entends qu'il en soit : J'ai perdu le coup ; il y a une suite : A toi les cartes ! La main passe !

MASSENAY, qui a écouté toute cette profession de foi en ponctuant chaque phrase d'une approbation de la tête — après un petit temps, frappé tout à coup par le dernier mot de Chanal.

La main?... Quelle main?

CHANAL, du ton le plus naturel.

Eh bien, celle de ma femme, parbleu! (Tout en

parlant, il a sorti la main de Francine de son manchon, et la lui présentant en la tenant par le poignet.) Elle CSt à toi...

Je te la donne I

Sur chacune de ces deux phrases il agite la main de sa femme, qui ballotte chaque fois inerte et molle.

M.\SSENAY, bondissant en arrière.

Hein?

CHANAL.

Eh! bien quoi? évidemment! puisque tu l'épouses !

Même jeu avec la main de sa femme.

Moi! Moil Épouser ta femme! Tu es fou? Tu plaisantes?

GHANAL, de l'air le plus naïf.

Pourquoi ça?

MASSENAY.

Mais est-ce que je peux, voyons ? Mais je suis marié, moi!

Il repousse la main de Francine que Chanal laisse retomber.

GHANAL, feignant le plus grand étonnement ; ouvrant une grande bouche, de grands 3'eux.

Tu es marié !

MASSENAY.

Mais dame !

GHANAL.

Ah! diable! (un temps, — se mord les lèvres, en hochant la tète, comme un homme qui ne s'attendait pas à cette

révélation, puis.) C'esl; embêtant çal

MASSENAY, abondant dans son sens.

Ah!

Il remonte en arpentant, puis s'arrête.

GH.VNAL, un temps; semble rôflôchir on hochant toujours la tête, puis à Francine, lui donnant une petite tape sur l'épaule, comme pour la consulter.

C'est embêtant!

Francine lève un vague regard vers lui, mais ne répond pas, et se replonge aussitôt dans son rêve. MASSENAY, redescendant.

Dame! sans ça...!

GHANAL, les yeux dans le vague, jouant l'homme déconcerté.

Ah! tu es marié!

MASSENAY,

Mais oui, mon pauvre vieux!

CHANAL, id.

Oui, oui, oui! (changeant de ton.) Eh! bicu, je US

te (lis pas, mais qu'est-ce que tu veux que ça me fasse?

MASSKNAY, sursautant.

Hein?

CHANAL.

Ça ne me regarde pas! (L'abdomen appuyé contre le dossier du fauteuil do sa femme, de façon dans la discussion à déborder au-dessus de la tête de Francine.)T étaiS bien

marié déjà, quand avec ma femme tu...? oui...? Eh bien, mon vieux, tant pis pour toi; il fallait y réfléchir avant.

MASSENAY, de 1 autre côté du fauteuil et au même niveau que Chanal, discutant presque noz-à-nez avec ce dernier, au-dessus de Francine. — Croisant les bras dans un geste d'indignation.

Ah! bien, elle est forte celle-là! Je ne poux pourtant pas devenir bigame!

CHANAL, même jeu.

Eh! bien... divorce!

MASSENAY, levant de grands bras au ciel ne sachant à quel saint se vouer.

Mais c'est fou! mais tu es fou! Mais il est

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fou! (En appelant en désespoir de cause, à Francine.) Enfin, voyons?...

FRANGINE, du ton le plus détaché.

Oh! moi, vous savez...!

GHANAL, sur un ton sans réplique.

Je ne connais qu'une chose : quand un homme a été la cause du divorce d'une femme mariée, il lui doit de l'épouser.

Il gagne un peu à gauche.

MASSENAY, s'emballant et allant jusqu'à lui en passant devant Francine immuable sur son fauteuil.

Mais quand je le voudrais, nom d'un chien I mais il y a ma femme ! Qu'est-ce que tu veux que j'aille lui dire?

GHANAL, du tac au tac.

Tu n'as qu'à lui dire ce qui s'est passé!... je t'assure que ça simplifiera tout.

MASSENAY, vivement.

Ah! non !

CHANAL.

Si ça te gêne, veux-tu que je m'en charge?

MASSENAY, avec véhémence.

Non!... non, merci !

GHANAL, sur un ton péremptoire.

Enfin, mon ami. il n'y a pas ! Choisis : Ou tu épouses!... ou alors, — tant pis pour toi — je t'ai pincé : les tribunaux!. . Dans les deux cas, nous arrivons au même résultat; seulement, au lieu de pouvoir le dire : « Je me suis con-

duit en galant homme! » lu as sur la conscience d'avoir agi comme un pignouf.

MASSËNAY, hors de ses gonds.

Mais enfin, c'est du chantage!

Il gagne le n° 1 en passant devant Chanal. GHANAL.

C'est tout ce que tu voudras... mais il faut choisir.

SCENK XIII

Les Mêmes, MARTHE, puis des commissionnaires,

MARTHE, entrant du fond et s'arrêtant sur le pas de la porte.

Monsieur...?

MASSENAY, se retournant à la voix de Marthe.

Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que c'est ?

MARTHE

Ce sont des commissionnaires avec des malles.

MASSENAY, ahuri.

Comment « des malles »?

GHANAL.

Ahl oui, je saisi (a Marthe.) Qu'ils entrent I

(Marthe sort. A Massenay du ton le plus naturel.) Cc SOUt

les malles de ma femme.

MASSENAY, avec un bond en arrière.

Hein ?

A ce moment Marthe reparaît au fond ; tire les ferrurures de la porte de façon à ouvrir celle-ci à deux battants. En même temps Francine s'est levée comme une personne qui s apprête à recevoir ses colis ; elle gagne 1 extrême droite pour remonter au-dessus de la table. CHANAL. tout en prenant le fauteuil que vient de quitter sa femme et le reportante sa place première. A Hassenay.

Là! tu vois, on apporte ses malles. Allons I décide-toi, voyons!... Quelle chambre lui donnes-tu ?

MASSENAY, hors de lui, se démenant comme un diable dans un bénitier.

Mais jamais de la vie! Mais aucune chambre!

(Bondissant et se précipitant en voyant entrer trois commissionnaires * traînant chacun une malle.) VoulcZ-VOUS

emporter ça! vous autres! Voulez- vous emporter ça!

CUANAL. qui s'est précipité également.

Du tout! du tout! n'écoutez pas.

MASSENAY.

Mais pas du tout! je vous dis d'emporter ça.

Les commissionnaires placent successivement les trois malles au fond et un peu en zig-zag, le côté étroit face au public. Massenay se précipite sur la première comme s'il allait I enlever. Chanal se précipite également pour défendre les malles', il pousse la seconde contre la première de sorte que Massenay se trouvera emprisonné dans l'angle des deux malles.

GHANAL, aux commissionnaires leur donnant la pièce.

Allez! Allez! C'est bien! Allez- vous-enl

Les commissionnaires sortent.

MASSENAY, entre la première et la deuxième malle.

Ah! mais tu sais Chanal.. !

CHANAL) entre la deuxième et la troisième malle.

Oh! pardon n'est-ce pas?...

MASSENAY, hors de lui.

Il n'y a pas de « n'est-ce pas »!

Ils ont peu à peu élovô la voix, parlant 1 un sur 1 autre. Ils continuent à se chamailler, mais la voix de l'un couvrant celle de l'autre, on ne distingue pas ce qu'ils disent.

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