SCÈNE PREMIÈRE
GHANAL, puis ÉTIENN'E.
Au lever du rideau, Chanal seul dans le salon, est assis sur le fauteuil qui est au coin de la table de droite. Il regarde les images des journaux illustrés qu'on a dû lui donner pour occuper son temps ; on sent qu'il est en visite ; son chapeau est posé près de lui sur la table. Après un temps qu'il occupe à achever une livraison, il jatte cette dernière sur la table, tire sa montre, regarde 1 heure, pousse le soupir de résignation de 1 homme qui pose depuis longtemps ; puis, se levant, va sonner à droite de la cheminée ; après quoi, remontant au-dessus de la table, il arpente la scène jusqu'au canapé. Arrivé là, ses 3-eux tombent sur la petite table-rognon. Il la régarde un instant, regarde la place qu elle occupait au premier acte, puis, avec l'air d'un homme que le désordre insupporte :
CHANAL.
Qu'est-ce qu'elle fait là, celle-là ? c'est pas
sa place I (ll prend la petite table, puis, tout en la portant
au fond :) Ah! là là, là là !
ETIENNE, arrivant du fond; il est en veston de travail en coutil mauve.
C'est monsieur qui a sonné ?
CHANAL.
C'est moi, oui! (Après un petit temps.) VoUS ÔtC»
bien sûr que madame doit rentrer ?
LA MAIN PASSE t 239
ETIENNE, (l) au-dessus du piano.
Ohl sûr, monsieur... pour déjeuner. D'ailleurs, madame m'a bien recommandé pour monsieur; elle m'a dit : « Monsieur mon ancien mari doit venir vers une heure, vous le ferez attendre. »
GHANAL (2)j avec uno intention ironique.
« Vous » le ferez attendre? ou « Je » le ferai attendre ?
ETIENNE, sans comprendre l'ironie.
« Vous » le ferez attendre.
GHANAL, regardant sa montre.
Deux heures un quart !... Je m'étais pourtant dit : « J'écris que je viendrai à une heure ; en arrivant à une heure et demie, j'ai des chances que... )) (s'asseyant sur le tabouret de piano, dos au
clavier.) eh I bien, non ! Il n'y a pas moyen d'être en retard avec madame. Je trouve encore moyen de poser trois quarts d'heure.
ETIENNE, tout en rangeant sur le piano.
Monsieur sait, môme du temps de monsieur, madame pour l'heure... I
CHANAL, levant les yeux au ciel comme un homme ôdiiïé.
Ohl
ETIENNE
Ça a exaspéré plus d'une fois monsieur I
En prononçant le mot « monsieur )) il a un geste do la tête dans la direction de la porto du hall comme pour désigner quelqu'un qui n'est pas là.
GHANAL, qui touruant le dos n'a pas vu le geste d'Etienne se méprenant.
Moi?
ETIENNE, très simplement, et avec le même geste de 1 tête.
Nonl... monsieur actuel.
GUANAL, avec une pointe d'humeur en constatant qu'il es question de Massenay.
Ah!
ÉTIENSE, levant les mains et les yeux au ciel.
Oh!
Il traverse la scène au fond, et pendant ce qui suit ramasse le coussin tombé de la bergère.
CHANAL.
Oui, eh! bien, je ne suis pas fâché qu'ui autre voie un peu ce que c'est! (a ce moment
Etienne s'étant baissé pour ramasser le coussin tombé terre, laisse par sa position apercevoir le sommet de son crâne
à Ghanai.) Eh! mais, dites-moi donc, Etienne il me semble que vous vous déplumez 1
ETIENNE, qui s'est redressé, le coussin dans la main.
Monsieur est bien bon... (Avec une phiiosophi< douce.) c'est les cheveux qui tombent !
GUANAL, approuvant ironiquement la justesse du renseignement.
Oui. (considérant la bergère qu'Etienne a prise par !< deux br s ot transporto, près et au-dessus de la cheminée.
Tiens! Qu'est-ce que c'est que cette bergère?., qu'est-ce qu'elle fait ici ? Elle est du petit salon
ETIENNE, haussant des épaules résignées.
C'est madame qui l'a mise là I
Il descend entre la table et la cheminée. GHANAL.
C'est drôle cette manie de ne jamais laisser les choses à leur place !
ETIENNE, heureux de trouver quelqu'un qui pense comme lui.
Ah! monsieur, ce qu'on dit ça de fois, nous autres, à l'office! (Avec amertume.) Mais c'cst des choses qu'on est forcé de se dire à soi-même.
CHANAL, suivant le fil de son idée.
Enfin voilà une bergère qui appartient au
petit salon...! (se levant et traversant la scène.) Ail!
et puis, au fond, je ne sais pas de quoi je me mêle; ça ne me regarde pas!... Je ne suis pas
chez moi ici! (Il s'est assis sur le tabouret à gauche de la table, le bras gauche appuyé sur celle-ci. Voyant Etienne tout près de lui, pris d'un besoin de lui tirer les vers du nez.)
Et... dites-moi!
Il lui fait de la tête le signe d'approcher. ETIENNE, avançant la tête.
Monsieur ?
CHANAL, 1 air inquisiteur et très en sourdine.
A part ça; ça... ça va ici?
ETIENNE, pas mécontent.
Mais... comme ça monsieur!
CHANAL.
Ah?
ÉTIENNEj après un petit temps.
J'ai ma femme qui m'a donné un garçon.
CHANAL, interloqué par cette confidence inattendue.
Ah?... aha? enchanté... JVon, je parlais de madame.
ETIENNE
Ah? (Avec indifférence.) Pas mal, monsieui* !
CHANAL.
Aha?... tant mieux.
Voyant qu'il n'est guère plus avancé qu'auparavant, il renonce à son interrogatoire et pour occuper le temps, prend un journal illustre dont il parcourt les images après avoir fixé son lorgnon sur l'extrême bout de son nez.
ETIENNE, après un temps.
Je peux dire qu'elle a eu une grossesse très dure.
CHANAL; ahuri, relevant la tête et regardant Etienne pardessus son lorgnon.
Qui?
ETIENNE
Ma femme.
CHANAL.
Ah I votre...! bon, bon ! oui, oui I
ETIENNE
Un enfant qui estA'enu avant terme... à cinq mois 1
Sur ces derniers mots, il se rotourno vers la chominéo, sur laquelle il prend un journal qu'il replie pour le ranger.
CHANAL, sur un ton de condoléance.
Vraiment? Ohl mon pauvre Etienne! Tant de souffrances pour rien i
ETIENNE, se retournant, étonné.
Comment, pour rien ! mais il est superbe, mon sieur ! ... Il pesait onze livres en venant au monde.
CHANAL, ahuri.
A... à cinq mois ?
ETIENNE, très fier de lui.
Oui, môssieur! C'est un cas très rare! Le médecin a môme dit que c'était très heureux qu'il soit né à cette époque I sans ça, il aurait été trop gros : On n'aurait pas pu l'avoir.
CHANAL, riant.
Allons, voyons ! à cinq mois ? vous devez vous tromper.
ETIENNE
Oh ! monsieur, impossible ! . . . les dates sont là : Ma femme a été pendant dix mois dans le midi et elle n'est revenue qu'il y a six mois; ainsi...
CHANAL, se rendant.
Ah!.. Ah!... En effet!
ETIENNE, appuyant d'un argument nouveau.
Elle était chez ses maîtres, à Montpellier, alors!...
CHANAL, affectant la plus grande conviction et tout en retirant son binocle pour le ranger dans sa poche.
Oui, oui, c'est évident ! si elle était... Qu'estce qu'ils font, ses maîtres?
ETIENNE
Il est officier de la remonte.
GHANAL.
Aha?... oui, oui, oui !
ETIENNE, avec satisfaction.
Il me ressemble beaucoup.
GHANAL.
L'officier!...
ETIENNE
Nonl... le petit.
GHANAL.
Aht le petit!... Eh! bien, mais... c'est bien ça! c'est une attention! car enfin... rien ne l'y forçait.
A ces derniers mots il s'est levé et gagne 1 extrême gauche.
ETIENNE
Évidemment ! (Très reconnaissant.) Mousicur est bien bon de s'intéresser à moi.
GHANAL, avec bonhomie, les mains dans les poches de son pantalon.
Oh! bien, vous savez... en attendant madame !
ETIENNE
Ah! justement, voici madame.
A ce moment, au fond, paraît Francine ; elle va jusqu'à la table qui est dans le hall ; re.-ar lo dans le courrier s'il n'y a rien pour elle, puis n'ayant rien trouvé, redescend aussitôt qu'Étionne a parlé.