SCÈNE II
Les Mêmes, FRANGINE.
FRANGINE, la main tondue descendant dans la direction de Ghanal.
Oh ! moQ cher, je vous demande pardon.
(Décrivant une courbe dans sa marche pour parler à Etienne
et sans transition.) Etienne, je meuFS î apportezmoi n'importe quoi sur un plateau, je mangerai
ETIENNE
Oui, madame.
Tandis que Francine redescend vers Ghanal, il remonte
et sort.
FRANCINE, à Chanal qui lui-même a fait une partie du
chemin vers elle, lui mettant la main sur 1 épaule.
Mon pauvre ami, je te... (Elle sourit avec un geste
d'excuse, puis se reprenant.) je VOUS fais tOUtCS meS
excuses! Il y a longtemps que vous êtes-là?
GHANAL, sur un ton d'aimable philosophie.
Trois quarts d'heure.
FRANGINE, bien nature, tout en quittant Chanal pour aller enlever son chapeau devant la glace de la cheminée.
Ah I tant mieux I Je craignais de vous avoir
tait attendre. (Chanal a u geste des bras et une expression de physionomie comme pour dire : « c'est exquis ! i -— Francine tout en se regardant dans la glace.) C CSt que
VOUS avez mal choisi votre jour. Votre lettre m'est arrivée ce matin, et juste, j'avais deux essayages!., et un enterrement... que je n'ai pas pu remettre.
CHANAL, malicieusement, tout en s'asseyant sur le tabouret de gauche de la table.
L'enterrement surtout.
FRANCINB., abondant dans la plaisanterie. Comme vous dites! (Ayant «ni d'arranger ses cheveux, elle s'assied sur le fauteuil à droite de la table, lequel est tourné de façon à faire presque face à Chanal.)
Les Duchaumel, vous savez.
CHANAL, toujours plaisantin.
Tous?
FRANGINE, riant.
Oh! non pas tous! vous êtes gourmand, vous!... non, la vieille!... c'est déjà suffisant ! Dix-huit millions qui tomhent!
CHANAL, avec un geste do la tête de droite à gauche en manière de protestation et un sifflement do la langue contre les dents, mais tout cela de bonne humeur.
Sssel... Cochons, va! Et c'était heau?
FRANCINE
Ah! mon cher, à faire rêver!... Trop même! Ça avait quelque chose d'indécent... dans la joie; ce n'était plus un enterrement, c'était un gala ! une orgie de fleurs, de niiisiquo, de hiniière!... il y avait mémo des feux de hengale à l'église!...
LA xMAIN PASSE ! 247
verts, oui! dans des torchères. Vous voyez-ça?
GHANAL, blagueur.
Pas de chandelles romaines ?
FRANGINE, rieuse.
Non.
GHANAL.
Eh I eh I cependant... bénies par le pape I
FRANGINE
Oh t ma foi !
GHANAL, riant.
Enfin, quoi 9 II ne manquait que le bouquet.
FRANGINE
Absolument. (S'enfonçant bien dans son fauteuil, le corps rejeté en arrière, les coudes au corps, les avants bras sur les manchettes du siège, lei mains crispées sur les poignées et avec un mouvement douillet des épaules contre le dossier... regardant Chanal avec un tendre sentiment de bonne
affection.) Ah! mou ami, ça me fait plaisir de vous voir.
GHANAL, sensible.
Moi aussi.
FRANGINE
On a beau dire, voyez-vous : quand on a été mari et femme..! eh ! bien... ça crée des liens.
GHANAL.
Comment, si ça en crée?.,, mais indissolubles!... la loi a beau les rompre, la nature est là qui crie : « C'est pas vrai ! »
FHaNGINK, rêveuse, avec un hochement de tête.
Oui.
GHANAL.
Mais, au fond, il n'y a que le premier mari qui compte.
FRANGINE, souriant.
Ohl Taisez-vous ! Si mon mari vous entendait!
CHANAL, regarde instinctivement du côté du hall, puis:
S'il m'entendait je ne le dirais pas. (se levant
et sur un ton de plaidoierie, appuyant ses arguments par la suite, de tapes de la main sur la table, il arrivera ainsi à remonter jusqu'au dessus de celle-ci.; MaiS la preUVO
qu'il reste toujours quelque chose, c'est que je suis ici! Est-ce que c'est ma place? Est-ce que je devrais y être ? moi, l'ex-époux de la femme remariée!... Car enfin, qu'est-ce que je viens faire? Vous demander votre signature pour ces titres que nous n'avons pu négocier au moment de notre divorce, et que nous avons laissés indivis jusqu'à aujourd'hui... Evidemment c'est un bon prétexte, mais ça n'est qu'un prétexte ! et ce n'est pas moi qui aurais dû... c'est mon avoué. Eh bien, oui, je sais bien! Mais je n'ai pas pu résister. Il y a trois jours que je suis à Paris, je me suis dit : Il faut que j'en profite pour aller les voir.
FRANCIXB.
Mon bon A.lcide.
GHANAL.
C'est parfaitement incorrect, contraire à tous
les usages, mais bah! du moment que ni la femme, ni le premier mari, ni le second ne le trouvent mauvais... au diable ceux qui s'en choqueront ! Quant à moi, (n est redescendu jusque
derrière le fauteuil de sa femme; prenant affectueusement les épaules de celle-ci entre ses doux mains.) SI Ça me
fait plaisir de revoir celle qui fut ma femme I ahl mais!... de la revoir en bon camarade!
Tout en parlant, de sa main droite passée par-dessus l'épaule gauche de sa femme, il lui serre la main qui est sur la poignée du fauteuil puis passe au 1. FRANGINE, avec élan.
Ah! mon petit vieux, tu es toujours gentil, toi!
CHANAL, avec un sérieux comique, la rappelant à 1 ordre.
Ehl là... Eh! là... eh! ben ?
Il s'assied sur le tabouret.
FRANGINE, se levant et passant au 1.
Ah ! qu'est-ce que tu veux? l'habitude!...
CHANAL, se levant également et gagnant vers elle.
Soit ! mais alors il faudrait peut-être demander à Massenay si...
FRANGINE
Oh ! bien, tant pis pour lui s'il n'est pas content!... Est-ce qu'il t'a demandé la permission à toi, autrefois, pour...? hein?
CHANAL, convaincu par l'argument.
Ah! oui, ça!
FRANCINE, l'index tondu, décrivant do la main une courbe dans l'espace, cela jusque sous le nez de Chanal.
Et c'était bien plus grave !
GHANAL, sur le même ton que Francine.
Si ça l'était !
FRANGINE
Eh bien, alors ?
Elle va s'asseoir sur le tabouret du piano. CHANAL.
Mais tu as mille fois raison ! Tutoyons-nous donc I
FRANGINE, assise, le menton dans la main droite, le coude droit sur la caisse du piano.
Ah ! mon pauvre chéri, je regrette bien qu'il ne t'ait pas demandé la permission alors I... parce que tu aurais dit non, évidemment !
GHANAL, a un geste affirmatif de la tête puis avec un sérieux comique.
Évidemment I
FRANGINE, avec un soupir.
Et je serais encore ta femme à l'heure qu'il est I
GHANALj même soupir.
Mais oui.
FRANGINE, se levant et la main sur l'épaule de Chanal.
Ah! Je n'ai pas su t'apprécier, vois-tu...
(Appuyant chaque partie de son argument d'autant de tapes sur l'épaule de Chanal.) Si IcS IlUirls pOUVaicut lais-
ser leurs lemmes avoir an ou deux amants pour leur permettre de comparer, il y aurait beaucoup plus de femmes fidèles !. . (Quittant chanai,
elle va jusqu'au canapé puis se retournant.) bcaUCOUp
plus 1
Elle 8 assied côté gauche du canapé.
CHANA.L, sceptique.
Bien oui! ce serait la sagesse, mais tant que
le monde sera monde...! (Allant s'asseoir près d'elle, sur le bras droit du canapé.) Ah! Ça, VOJOnS, mais Ça
ne va donc pas ici ?
FRANGINE, levant les yeux au ciel.
C'est pas drôle tous les jours.
GHANAL.
Quoi ? Massenay..?
FRANGINE
Insupportable! Tout le temps des scènes I...
(sur un ton d'amère ironie, la voix un peu en fausset.) lul
qui étais si large d'idées quand c'était toi qui étais enjeu, ah 1 bien I... il faut le voir, maintenant qu'il y est pour son compte : ombrageux, jaloux, voyant le mal dans tout!., et sans raison naturellement, comme toujours!... Car enfin,
je lui suis fidèle, (Chanal qui écoute avec beaucoup de sérieux, approuve de la tête.) je UC le trompC paS... (Mémo jeu pour Cbanal. Francine croyant lire un doute qui n'existe pas dans les yeux de Chanal.) Je te 1g diraiS,
n'est-ce pas? je ne mo g-ênerais pas avec toi.
CHANAL} s'incline en souriant, puis :
Merci.
FRANGINE, excédée.
Eh bien, je t'avoue qu'il y a des moments, quand il m'a bien poussée à bout, oîi il me prend des envies de me jeter dans les bras du premier homme que je rencontrerais! (se levant
et passant.) qu'au lûoins il soit jaloux pour quelque chose!
CHÂNAL) qui s'est levé à son tour, la morigénant. j
Voyons, voyons, Francine I \
FRANGINE, qui est (2) au coin du piano et dos au public, posant sa main gauche sur l'épaule de Chanal.
Et il est bête avec ça ! ici, il ne reçoit plus un ami, parce que c'est des hommes! (Nerveuse eiie
remonte, déplace sans motif un objet sur le piano, puis gagne jusqu'à la cheminée, tout cela, tout en parlant.) COUimO
si ça avait jamais empêché quelque chose quand une femme a ça dans la tète!... tout au plus Coustouillu, parce qu'il n'est pas dangereux.
CHANAL, allant se rasseoir sur le tabouret près de la table.
Ah! vraiment, Coustouillu... ?
FRANGINE
Oui ; après s'être battus ensemble, ils se sont réconciliés à l'occasion de mon mariage; et comme Coustouillu bafouille plus que jamais, il
est tranquille ; (Tout en s'arrangeant machinalement les
cheveux devant la glace.) mais Vraiment, commc distraction...! (Se retournant à demi, vers Chanal.) Au
fait, comment se fait-il que tu n'aies pas vu Emile? il était donc déjà sorti?
GHANAL, d'un air parfaitement détaché.
Je ne sais pas! Etienne m'a dit qu'il n'était
pas là. (Revenant au sujet qui l'intéresse davantage, tandis que Francine, pour occuper ses nerfs, range ma chinai ornent
sur la chominéo.) Ah I dlors, Ça uc va pas !
FRANGINE, frappée par le ton de satisfaction de Cbanal, se retourne vers lui, le regarde, puis :
Tu dis ça comme si ça te faisait plaisir.
GHANALj vivement.
Non, non !
FRANGINE, peu convaincue.
Oh!
GHANAL.
Et puis au fond, pourquoi mentir ?... Evidemment, je suis chagriné pour toi !.,. et à côté de ça, je serais tout de même très vexé, si tu venais me dire : Ah I mon ami ! comme je suis plus heureuse que de ton temps.
FRANGINE, souriant.
Égoïste!
GHANAL, avec un bon sourire.
Qu'est-ce que tu veux ? on est homme !
Etienne paraît portant un plateau avec toute une collation.