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La maison blanche

On était au milieu de juillet de l'année mil huit cent \ingtcinq ; quatre heures venaient de sonner à l'horloge du Trésor, et les employés, fermant vivement les tiroirs de leurs bureaux, replaçant les dossiers dans les cartons et les plumes contre les écritoires, s'empressaient de prendre leurs chapeaux et de quitter le travail de Son Excellence, pour ne plus songer qu'à leurs affaires ou à leurs plaisirs.

Parmi la foule de personnages de tout âge que l'on voyait circuler dans les longs corridors, un monsieur de vingt-sept à vingt-huit ans, après avoir rangé ses canifs, ses crayons et son grattoir beaucoup plus méthodiquement que les jeunes gens n'ont coutume de le faire, et avoir soigneusement épousselé son chapeau et brossé son habit, venait de placer sous son bras un grand portefeuille vert, que de loin on aurait pu prendre pour celui d'un chef de division; et, donnant à sa physionomie une expression de bonhomie et d'amabilité, il suivait la foule qui se dirigeait vers la porte, saluant à droite et à gauche ceux de ses collègues qui en passant près de lui disaient: Bonjour, Robineaa!

M. Robineau (puisque maintenant nous savons son nom) , après avoir fait une centaine de pas hors de son administration, prit tout à coup d'autres manières : il sembla se gonfler dans son habit, il releva la tête, pressa le pas avec affectation; un air affairé, préoccupé, remplaça le sourire aimable; il serra plus fort le grand portefeuille sous son bras, regardant d'un air de protection les personnes qui passaient près de lui ; ce n'é-

tait plus la tournure d'un simple employé à quinze cents francs, c'était au moins celle d'un chef de bureau.

Cependant, malgré cette démarche fière, Robineau se dirigeait vers un modeste traiteur où pour trente-deux sous on lui servait un dîner qu'il trouvait délicieux, parce que ses moyens ne lui permettaient pas d'en prendre un meilleur; en cela, du moins, Robineau se montrait sage : savoir se contenter de ce qu'on a, c'est le moyen d'être heureux; et puisqu'on entend tous les jours les riches se plaindre, H faut bien que les pauvres se montrent satisfaits.

Mais en traversant le jardin du Palais-Royal pour gagner son restaurant, Robineau est arrêté par deux jeunes gens fort élégants qui lui barrent en riant le passage. L'un, qui peut avoir vingt-quatre ans, est grand, mince, et se tient légèrement voûté, comme c'est assez l'habitude des personnes de grande taille qui ne sont pas dans le militaire. Malgré ce petit défaut dans sa tournure, sa démarche est aisée; il y a dans ses manières, dans ses moindres mouvements un abandon qui respire la franchise et un ton de gaieté qui séduit. Sa figure agréable, ses grands \eu\ bleus, ses cheveux blond cendré qui retombent avec grâce sur son front haut et fier, concourent à faire de ce jeun« homme un beau cavalier; mais la pâleur de son visage, quelques lignes déjà fortement prononcées sous ses yeux, et jusqu'à l'expression habituelle de sa physionomie, annoncent aussi un jeune homme qui a déjà beaucoup usé de la vie et qui est vieux de sensations et de plaisirs.

Son compagnon n'est pas aussr grand, sa figure est moins régulière, mais il est peut-être plus joli garçon ; ses cheveux sont noirs, ses yeux, quoique très-bruns, ont une expression de douceur qui attire, et sa voix, son sourire achèvent ce que ses yeux ont commencé. Il n'a pas dans les manières autant de gaieté, autant de vivacité que son ami ; mais i! ne paraît pas, comnie lui, déjà blasé sur toutes les jouissances de la vie.

A l'aspect des deux jeunes gens, la figure de l'employé est redevenue aimable ; il s'empresse de serrer la main que lui tend le grand blond en s'écriant :

— Eh ! c'est Alfred de Marceyl enchanté de te rencontrer... et M. Edouard ! La santé va bien, à ce que je vois... Vous allez dîner sans doute, et moi aussi.

Celui des deux jiru nés gens aiiqucT Robirrau serrait encore fa

main, et dont la physionomie noble et spirituelle annonçait cependant un léger penchant au persiflage, regardait en souriant notre employé, et il y avait dans ce sourire une expression de malice dont quelqu'un de susceptible aurait pu se fâcher, si au même instant il ne se fût écrié avec un ton de franchise et de gaieté ;

— Ce bon Robineau !... Qu'est-ce que tu deviens donc ?..► Mon ami, on ne porte plus les chapeaux si hauts de forme. Fi donc!... c'est de l'année dernière... mais c'est pour te grandir, n'est-cepas?'Et ces basques d'habit!... Ah ! ah! tu as l'air d'un père noble... Qui diable est-ce qui t'habille? Sais-tu que tu esen arrière d'un demi-siècle?

Robineau prend fort bien toutes ces plaisanteries; et, quittant enfm la main du jeune homme, il répond d'un air de bonhomie :

— Cela vous est bien aisé, à vous autres, messieurs,- qui êtes riches, qui avez des cinquante, des cent mille livres de rente, de suivre toutes les modes, d'être à l'affût des moindres changements dans la coupe d'un habit, dans la forme d'un chapeau; mais un simple commis qui n'a que ses cent louis d'appointements!... Je dois monter en grade bientôt, cependant. Vous sentez qu'il faut de l'ordre, de l'économie, quand on tient à ne pas faire de dettes ; et puis je ne me suis jamais beaucoup occupé de toilette!... Je ne suis pas coquet, moi. Ah! mon Dieu, pourvu qu'on soit mis décemment, qu'importe, après tout, qu'un habit soit plus long ou plus court?

— Ah ! tu fais le philosophe, Robineau I... Et ces boudes bien symétriques que tu te fais avec soin de chaque côté!...

— Oh ! c'est naturel !... je n'y touche jamais...

— Laisse-moi donc ! Je gage que tu ne te couches pas sans avoir roulé tes cheveux!...

— Ah! par exemple!...

— Oh! je te connais... avec ton air d'indifférence!... C'est comme au collège... peu lui importait ce qu'on nous servait à diner... mais le lendemain il faisait le malade pour avoir des bouillons...

En disant ces mots, le grand jeune homme se tourne vers son ami, qui ne peut &'empèGher de sourire, tandis que Robi- Keau, pour changer de conversation, s'empresse de dire à ce dernier .

— Eh bien! monsieur ÉAîuard, commeat vont les lettres...

le théâtre? toujours dans les succès, n'est-ce pas? vous y êtes habitué...

Edouard fait une légère grimace, et Alfred part d'un éclat de rire en s'écria nt :

— Ah! tu es bien venu de lui parler de succès... quelle corde viens-tu de toucher là!... Gomment, Robincau, à cette mine longue, à ce front sévère, tu n'as pas deviné un poëte qui vient d'éprouver un accident!... d'être la victime d'une ca6a/e.'... que tu vois, enfin, un auteur tombé!...

— Bah ! vraiment?... Comment, monsieur Edouard, vous avez eu une chute?...

— Oui, monsieur, répond Edouard en poussant un léger soupir.

— Ah! c'est drôle!...

— Tu trouves cela drôle, toi?

— Je veux dire, c'est extraordinaire... vous qui avez réussi quelquefois... C'était donc mauvais? c'est-à-dire... ça n'a donc pas plu?...

— Il paraît que non, puisqu'on l'a sifûél

— Ma foi, je ne sais pas comment était votre pièce, mais je suis sûr qu'elle ne pouvait pas être plus mauvaise que celle que j'ai vue avant-hier à Feydeau... Oh! figurez-vous un amphigouri!... des entrées, des sorties... enfin, c'était si bêle, que moi, qui d'ordinaire ne siffle jamais, je n'ai pu m'empêcher de faire comme les autres... J'ai sifflé comme un serpent à sonnettes.

Alfred, qui depuis quelques minutes retenait une nouvelle envie de rire, quitte alors le bras de son ami et s'abandonne à sa gaieté, tandis qu'Edouard dità Robineau d'un air qu'il tâche de rendre satisfait :

— Je vous remercie, monsieur, d'avoir contribué à enterrer mon ouvrage...

— Comment !... est-ce que c'était de vous?... dit Robineau en ouvrant autant que possible ses petits yeux noirs.

— Eh ! oui, vraiment!... dit Alfred, c'est sa pièce que tu as sifflée comme un serpent à sonnettes !...

— Ah! mon Dieul que je suis fâché 1 ... si j'avais pu de\inerl... mais aussi c'est votre faute; si vous m'aviez envoyé un billet, ça ne serait pas arrivé... Je me rappelle à présent qu'il y avait des mots très-spirituels... de jolies scènes... Je suis vraiment désolé, monsieur Edouard.^

LA MAISOX BLANCHE. S

— Et moi, je vous assure que je ne vous en veux nullement. Ouelques sifflets de plus ou de moins, qu'importe?... Et je suis d'avis qu'au théâtre il vaut mieux une bonne chute que de se traîner pendant quelques représentations.

— Vous ne m'en garderez donc pas rancune?...

— Eh ! non, dit Alfred, tu lui as prouvé ton amitié : qui aime bien, châtie bien!... Et, d'ailleurs, le meilleur général a perdu des batailles... N'est-ce pas, Edouard?... Tiens, je gage qu'on t'a dit cela au moins cinquante fois depuis avant-hier.

Edouard sourit, mais celte fois c'est de bon cœur ; et il reprend le bras de son ami, qui considère de nouveau Robineau en laissant errer sur ses lèvres un sourire moqueur.

— Tu es toujours bien occupé, Robineau?

— Oh! toujours... nous avons une besogne d'enfer.... Mon chef se repose sur moi... il sait que dans les moments de presse je suis là.

— Qu'as-lu donc dans ce grand portefeuile que tu serres si fortement sous ton bras?... Est-ce que tu joues ce soir un rôle de notaire?...

— Ohl ceci n'est pas pour jouer; c'est de la besogne que j'emporte...

— Diable!

— De la besogne très-pressée... Je passe quelquefois une partie de la nuit... mais aussi je suis certain d'avancer...

Alfred ne répond rien, il se mord les lèvres après avoir jeté un coup d'oeil à Edouard ; puis il reprend au bout d'un moment :

— Et les amours, Robineau, comment cela va-t-il ? Combien as-tu de maîtresses pour le moment?...

— Oh! je suis sage, moi, très-sage... D'abord, mes moyens ne me permettent pas d'entretenir des femmes; ensuite, j'en aurais les moyens, que je ne le ferais pas... ce n'est pas mon goût... Je tiens à être aimé pour moi-même !...

— Certainement, monsieur, vous méritez bien que l'on vous adore...

— Je ne dis pas qu'on m'adore positivement; mais enfin je veux trouver cette sympathie... ce doux abandon... ce... Ah! tu ris! toi, tu ne crois pas au véritable amour...

— Moi ! je crois à tout ce qu'on veut, au contraire ; et la preuve, c'est que je crois aimer toutes les jolies femmes que je

rencontre, n'est-ce pas, Edouard?... Oh! mais il ne faut pas lui parler de femmes maintenant...

— Comment! est-ce qu'il a fait aussi une chute avec elles? ditRobineau en ricanant d'un air fort satisfait de sa plaisanterie.

— Non ; mais sa dernière passion vient de faire une fague avec un Anglais, aussi Edouard jure qu'il ne s'attachera plus aux lingères...

— Ah ! c'était une lingèrel... Et je gage que vous ne lui refusiez rien.,, car vous êtes très-généreux... Et puis, elle vous a laissé là pour quelque vilain Anglais qui lui aura promis une voiture : faites donc des folies avec les femmes!...

— Et avec qui donc veux-tu qu'on en fasse, Robineau? Quant à moi, elles m'ont trompé bien souvent; mais je ne leur en veux pas... Car, enfin, une maîtresse qui nous quitte nous laisse libres d'en prendre une autre; tandis que celle qui nous est fidèle, on ne sait souvent comment s'en débarrasser.

— Voilà bien le raisonnement d'un volage ! dit Edouard. Ah ! mon cher Alfred, tu seras toujours heureux en amour, car tu n'aimeras jamais!

— C'est vrai, dit Robineau, il n'est pas pour le sentiment, il ne veut que le plaisir ; et quand on est comme lui, riche, noble, fils unique, et qu'on a un père qui nous laisse faire tout ce que •nous voulons, on ne manque pas de plaisir. Moi, messieurs, je sais me restreindre; et puis, comme je vous disais, j'ai les goûts simples, je ne tiens ni au luxe, ni aux honneurs. Qu'est-ce que je veux pour être heureux?... ce que j'ai : une place... un peu fatigante, c'est vrai, mais j'aime le travail... et, en attendant que je me marie, une jolie maîtresse, sensible, aimante, qui ne me coûte pas un sou, et sur la fidélité de laquelle je puisse compter, car je suis horriblement jaloux.

— Et où trouves-tu ce trésor-là, Robineau?

— Ça se rencontre assez facilement : à la vérité, je ne m'adresse pas à des grisettes, à des ouvrières!... Mais, pardon, messieurs, tout en causant avec vous, j'oublie que l'on m'attend pour dîner, dans une maison où je suis prié depuis huit jours... On ne se mettra pas à table sans moi, et je ne veux pas faire attendre trop tard.

En disant cela, Robineau s'était approché d'Alfred pour lui •donner la main. Celui-ci saisit ce momoril pour prendre lepor- 4efeuille que l'employé tenaltsous»B;bras.

— Mon portefeuille! mon portefeuille! s'écrie Robineau ; diable !... pas de plaisanteries!...

— Je te parie qu'il ne contient que du papier blanc, dit Alfred en retenant toujours le portefeuille. Vayons, Robineau, veux-tu gager un dîner chez Véry?

— Je ne gage pas de dîner... Je suis pressé, rends-mai mon portefeuille... Je ne veux pas qu'on regarde dedans... ce sont des travaux secrets...

Mais Alfred n'écoute pas Robineau, et, dénouant les cordons du portefeuille, il montre à Edouard quatre cahiers de papier à lettre, trois bâtons de cire à cacheter, un crayon et deux paquets d'épingles.

— C'est donc là-dessus que tu passes la nuit? dit Alfred tandis qu'Edouard rit de bon cœur aux dépens de celui qui a sifflé sa pièce. Robineau joue la surprise en s'écriant : .

— Ah! mon Dieu! je me serai trompé... J'ai pris un cahier pour un autre!... J'ai tant de dossiers devant moi... Je t'assure que cela me contrarie terriblement... et si on ne m'attendait pas pour dîner, je retournerais à mon bureau.

— Monseigneur, je- vous rends vos travaux secrets, dit Alfred en présentant d'un air respectueux le grand portefeuille à Robineau, qui le replace sous son bras et va s'éloigner pour échapper aux plaisanteries des deux jeunes gens ; mais le plus grand l'arrête encore :

— Robineau, tu n'es pas fâché, j'espère?

— Moi! fâché!... Eh ! pourquoi donc?... Tu aimes à rire, à plaisanter, et moi aussi, quand j'ai le temps...

— Oui, je sais qu'au fond tu es un bon enfant ,• écoute, pour me prouver que tu-ne m'en veux pas d'avoir jeté des yeux profanes dans le portefeuille administratif, il faut venir ce soir chez moi... à l'hôtel; mon père donne une grande soirée... je ne sais trop à quelle occasion; mais ce que je sais, c'est qu'on dansera, qu'on jouera, et qu'il y aura de très-jolies femmes. Malgré ta petite passion quotidienne, tues amateur aussi, il faut venir... Edouard sera des nôtres, il me l'a promis; nous lui gagnerons son argent à l'écarté, ça lui fera oublier sa dernière chute... Et puis, que sait-on? il trouvera peut-être dans la réunion une beauté qui effacera de son cœur le souvenir de sa perfide... Eh bien! viendras-tu?...

La figure de Robineau s'est épanouie pendant l'invitation

d'Alfred; il lui prend de nouveau la main et la lui serre forlcnierit en répondant :

— Mon ami., certainement... je suis très-sensible... Cette obligeante invitation me...

— Laisse donc là les phrases! est-ce qu'il y a de la cérémonie entre nous?... Je voulais t'écrire pour t'inviter; mais tu sais combien je suis étourdi, et je n'y ai plus pensé... Tu viendras?

— Certainement, j'aurai cet honneur, et je suis...

— Allons, c'est dit, à ce soir, et nous tâcherons de nous amuser, ce qui n'est pas toujours facile dans les grandes soirées.

En disant cela, le grand jeune homme entraîne son compa • gnon, tous deux font une inclination de tète à l'employé, et s'éloignent à grands pas, laissant Robineau dans le jardin du Palais Royal, et si préoccupé de l'invitation qu'on vient de lui faire et de la soirée qu'il va passer chez le baron de Marcey, que, sans les bords saillants du bassin qui arrêtent ses pieds, il marchait droit sur le jet d'eau pour aller gagner son traiteur.

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