‹ La maison blancheChapitre 2 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA MODISTE. — LA TOILETTE DE BOBINEilO.

Robineau est arrivé à son modeste restaurant, dont les salons sont, comme de coutume, pleins de monde ; car les petites bourses sont plus communes que les grandes fortunes, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait que les gens riches qui aillent chez les meilleurs traiteurs ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que dans les restaurants à trente-deux sous on mange avec un appétit que l'on n'a pas toujours dans les salons dorés ; comme le pain y est à discrétion , les consommateurs ne s'en font pas faute, et le cri : Garçon, au pain! se fait entendre à chaque instant des quatre coins de la salle.

Robineau, qui d'ordinaire n'est pas du nombre des petits mangeurs, a ce jour-là moins d'appétit; il avale sa julienne sans se plaindre de ce qu'elle soit ou trop claire outropsaléo, ce qui surprend beaucoup le garçon ; enfin, quand celui-ci lui demande ce qu'il veut manger après le potage, Robineau répond :

— Ce que vous voudrez, mais dépèchez-vous... je suis très-

LA MAISON BLANCHE. t

pressé... je vais ce soir chez le baron de Marcey, et il faut que je fasse une grande toilette.

— Alors, monsieur, un beef-steark aux pommes , dit le garçon, qui s'embarrasse fort peu que l'habitué aille le soir chez un baron, tandis que Robiineau regarde d'un air important autour de lui pour voir si quelqu'un a fait attention à ce qu'il vient de dire et si on le regarde avec plus de considération. Mais c'est en vain qu'il promène ses regards sur les tables environnantes; ceux qui l'entourent sont trop occupés à faire disparaître ce qui est sur leurs assiettes pour s'amuser à lorgner leurs voisins : ce n'est pas dans un restaurant à trente deux sous qu'il faut allar pour faire de l'embarras.

Robineau, qui voit qu'on ne s'occupe pas de lui, quoiqu'il ait lancé encore une fois le nom du baron, se hâte de mander les trois plats qui suivent le potage ; quand le garçon vient lui offrir le dessert, qui, suivant l'hebitude de Robineau,. se composait de quatre-mendiants, l'employé se lève vivement, et, replaçant son portefeuille sous :' jn bras, quitte la table en disant au garçon :

— C'est pour vous... c'est pour boire.

Ensuite il traverse le salon à pas précipités, coudoyant les consommateurs qui se trouvent sur son passage et qui murmurent de sa vivacité, tandis que le garçon regarde en faisant la grimace les noisettes et les figues qu'on vient de lui laisser pour boire.

Robineau est arrivé dans la rue Saint-Honoré, où est situé son logement; en approchant de sa maison, au bas de laquelle est un magasin de modes , il ralentit le pas , et ses yeux semblent vouloir percer à travers les rideaux de taffetas jaune qui cachent aux regards des passants les demoiselles occupées dans la boutique.

— Diable! se dit Robineau, il n'est que six heures, Fifine n'est pas prèle à sortir du magasin... J'aurais pourtant extrêmement besoin d'elle. Si cet étourdi d'Alfred m'avait écrit quelques jours d'avance, je me serais préparé pour sa grande soirée, et il ne me manquerait rien. Ces gens riches ne pensent jamais que les autres ne le sont pas!. . Je ne sais pas si j'ai un gilet blanc à mettre, et des bas de soie?... Ai-je des bas de soie?... Ah! mon Dieu! je les ai prêtés à Fifine la dernière fois que nous sommes allés au spectacle... et elle ne me les a

i« LA MAISON BLANCHE.

pas encore rendus... Cette femme-là finira par me dépouiller de tout!... Je suis trop généreux... mais si elle les a troués, je lui ferai une terrible scène... Avec quinze cents francs d'appointements, quand il faut se loger, se nourrir, et qu'on tient à faire une certaine figure dans le monde, on ne peut pas nager dans les bas de soie... c'est impossible!... Avec ça que depuis quelque temps je ne suis pas heureux à l'écarté... Ah ! Dieu ! quand serai-je riche! Certainement je ne ferai pas plus d'embarras... Je ne serai ni fier, ni insolent... Mais au moins quand il m'arrivera une invitation pour aller dans le grand monde, je ne serai pas aux expédients pour avoir des bas.

Tout en faisant ces réflexions, Robineau est arrivé devant le magasin; mais la porte est fermée; les rideaux laissent bien entrevoir le bas d'une tète, un bras, un profil, mais il y a six demoiselles qui travaillent dans la boutique ; et, quand la maîtresse du magasin est là, on a les yeux sur son ouvrage et on ne cherche pas à voir par les carreaux. Robineau passe et se décide à entrer dans son allée, dans le fond de laquelle est une porte qui donne dans l'arrière-boutique. Arrivé là, il se promène quelque temps, toussant avec force quand il est contre la porte du fond, et regardant avec impatience à sa montre d'argent, qui est placée dans son gousset et attachée à un joli ruban moiré bleu passé autour de son cou.

Les demoiselles qui travaillent dans le magasin de modes couchent toutes les six dans la maison : deux dans une pièce qui tient à l'appartement de la maîtresse, et les quatre autres dans une chambre au cinquième, qui est au-dessus de l'appartement de Robineau. Mademoiselle Fifine est du nombre de ces dernières. Robineau sait fort bien que pour monter à sa chambre il faudra que Fifine passe par l'allée ; mais on ne remonte que vers les neuf heures, et il ne peut pas attendre cette heure-là pour parler à la jeune fille. Il serait beaucoup plus simple d'entrer dans le magasin et de prier mademoiselle Fifine de sortir un moment, mais ce serait le moyen de se brouiller à jamais avec sa belle. Car, ainsi que toutes les demoiselles de modes, Fifine a des mœurs ; si elle a un amant, c'est seulement parce que toutes ses compagnes ont leur petite connaissance, et qu'on se moquerait d'elle si elle n'avait pas aussi quelqu'un pour la promener le dimanche. Mais dans la semaine, madame (c'est le nom qu oû donne à la maîtresse du magasin) est très-sévère avec def> de*

LA MAISON BLANCHE. il

moiselles, et elle répond de leur vertu depuis huit heures ûu matin jusqu'à neuf heures du soir.

Après avoir toussé inutilement dans l'allée, Robineau se décide à monter chez lui pour y déposer son portefeuille et y faire les apprêts de sa toilette. Il grimpe les quatre étages d'un escalier sale et noir , comme il y en a beaucoup dans la rue Saint-Honoré; il entre dans son appartement, qui se compose de deux petites pièces, dont l'une fait antichambre, garde- robe et cuisine; l'autre chambre à coucher, cabinet de toilette et salon. La première de ces pièces est peu garnie de meubles, mais la seconde est décorée avec une certaine élégance, et il y règne de l'ordre , de la propreté ; enfin toutes les choses sont à leur place, ce qui est assez rare chez un garçon.

Robineau ouvre sa commode, il tire de l'un des tiroirs l'habit noir de cérémonie, le pantalon de bal, et trouve avec joie un gilet de piqué tout blanc. Il étale cela sur son lit, puis se regarde avec complaisance dans la glace qui est sur la cheminée, et sa glace lui montre, comme à l'ordinaire, une grosse figure bouffie, de petits yeux noirs, un gros nez rond, une petite bouche, un petit front, des cheveux blonds très-épais et des lèvres pincées. Robineau trouve tout cela charmant; il se sourit, se fait des mines, se salue gracieusement, puis s'écrie : — Je suis trèsbien... et en grande toilette je dois faire beaucoup d'effet.

Après quelques minutes passées à se regarder dans la glace, il retourne à sa commode, fouille dans les tiroirs, met tout sens dessus dessous, et s'écrie : — Décidément je n'ai pas de bas de soie... A la rigueur, je pourrais en acheter... j'ai encore vingt-trois francs de reste de mon mois... mais ça me gênera... et si je veux risquer quelque chose à l'écarté, je ne le pourrai pas. Je sais bien que si je disais à Alfred de me prêter, il ne me refuserait point; mais je ne veux pas avoir l'air d'être à court d'argent, et puis au fait, puisque j'ai de fort beaux bas de soie, je ne vois pas pourquoi j'en achèterais. Il faut absolument que mademoiselle Fifine me les rende, sinon c'est fini, nous sommes brouillés, et je ne donne plus de leçons de guitare. Elle y regardera à deux fois ; on ne trouve pas tous les jours un amant qui joue de la guitare, et qui a la complaisance d'apprendre à son objet comment on en pince.

Robineau prend une guitare qui est suspendue dans un coin de la chambre, il s'approche de la fenêtre qui est ouverte et

It LA MAISON BLANCHE.

donne sur la cour, il fredonne une romance en s'accompagnant avec l'instrument. Quand Fifine est dans la chambre du cinquième, la guitare est ordinairement le signal qui l'avertit que Iiobineau Tallend ; mais du magasin il n'est guère possible d'entendre la musique.

Après avoir chanté quelque temps, Robineau regarde de nouveau à sa montre, il frappe du pied avec impatience, et va redescendre se promener dans l'allée, lorsqu'on sonne à sa porte.

C'est ellel... elle m'aura entendu! s'écrie-t-il en courant ouvrir. Mais au lieu de sa belle, il aperçoit un jeune clerc d'avoué qu'il reconnaît pour le bon ami de l'une des compagnes de Fifine.

— Est-ce qu'elles sont montées? dit le jeune homme sans entrer et en avançant seulement la tête pour regarder dans l'appartement de l'employé.

— Comment montées 1... qui cela?

— Ces demoiselles... Je voudrais absolument parlera Thénaïs ; je suis monté à tout hasard à leur chambre, j'ai frappé, on ne m'a pas répondu; mais, en descendant, j'ai entendu votre guitare ; et comme je sais que vous en donnez des leçons à mademoiselle Fifine, j'ai cru que ces demoiselles étaient chez vous?

— Hélas! non... elles sont encore au magasin, elles ne monteront pas d'une bonne heure au moins; ça me contrarie beaucoup, car j'ai aussi quelque chose de pressé à demander à Fifine.

— Eh bien! est-ce qu'il n'y a pas moyen de leur faire savoir que nous sommes là?

— Oh! si nous allions au magasin, elles se fâcheraient ; c'est expressément défendu ; et puis moi-même je ne m'en soucie pas... Quand on est dans une administration de l'État, on a un certain décorum à garder... maintenant surtout, il faut des mœurs, on est très-rigide là-dessus.

— Sans aller au magasin, on peut bien faire sortir ces demoiselles.

— ^la foi, il y a une heure que je suis rentré et que je cherche comment m'y prendre.

— Attendez!... je ne suis jamais embarrassé, moi... 11 n'y pas de portier dans cette maison?

— Non...

— Tant mieux, on peut faire ce qu'on veut... Avez-vous ici deux ou trois assettes?

LA MAISON BLANCHE. Il

— Des assiettes, c'est tout au plus... je ne mange guère chez moi...

— N'importe, un saladier, un vase... ce que vous voudrez. Robineau va chercher dans son buffet, et revient avec un

compotier de porcelaine et une assiette de faïence en disant :

— Voilà tout ce que j'ai trouvé.

— C'est excellent, dit le jeune clerc en prenant les deux objets.

— Que voulez-vous donc faire de cela?

— Vous allez voir : suivez-moi, et criez comme moi de toutes vos forces, quand nous serons près du magasin.

Le jeune homme descend lentement, tenant d'une main l'assiette, de l'autre le compotier; Robineau le suit, curieux de voir ce qu'il va faire. Arrivé au premier étage , le clerc commence à crier :

— Au voleur! et Robineau en fait autant; puis lé jeune homme jette avec force l'assiette dans l'allée ; et Robineau court après lui pour le retenir, en lui disant :

— Diable! en voilà assez, ne jetez pas mon compotier. Mais il est trop tard, déjà le vase a suivi l'assiette ; il se brise

en éclats, et à ce tapage toutes les demoiselles sortent du magasin et viennent s'informer de ce qui se passe.

A la vue des demoiselles, le jeune clerc rit aux éclats en s'écriant :

— Je savais bien que je vous ferais quitter votre ouvrage.

— Ah ! c'était une frime! disent les demoiselles en riant, tandis que Robineau regarde tristement les débris de son compotier et murmure :

— Oui, il est gentil, le moyen !... mais je ne lui confierai plus ma vaisselle, à ce monsieur.

Les demoiselles rient de plus belle ; le jeune clerc est déjà en conversation avec mademoiselle Thénaïs, et Robineau va s'approcher de Fifine, lorsque le cri :

— Voilà madame! se fait entendre; alors les modistes disparaissent toutes comme une nuée d'hirondelles, et les jeunes gens se trouvent de nouveau seuls dans l'allée.

-- Eh bien! les voilà déjà rentrées! dit Robineau.

— - Moi, j'ai dit à Thénaïs ce que je voulais... répond le jeune clerc, et il sort de l'allée enchanté de son expédient, tandis que Robineau, qui en est pour son compotier et son assiette, et n'a

pas même parlé à FiQne, remonte chez lui en envoyant au diable les clercs et les demoiselles de modes. Il dispose de nouveau tout ce qu'il faut pour sa toilette, et va enfin se décider à sortir pour acheter des bas de soie, lorsqu'on frappe deux petits coups à sa porte, et mademoiselle Fifine entre enfin chez Robineau.

Fifine est une grosse réjouie de vingt-quatre ans, dont les couleurs sont un peu vives, les cheveux d'un blond un peu hasardé, les yeux un peu saillants, et la taille un peu basse; mais il y a dans sa tournure quelque chose de décidé qui annonce une fille à caractère, que l'on prendrait pour un crâne, si elle portait des culottes.

— Eh bien! qu'y a-t-il donc, bon ami? qu'est-ce que c'est que ce genre de iDriser sa vaisselle pour nous voir? Dieu! quel luxe ! ces demoiselles ont trouvé cela très-galant !...

En disant cela, Fifine est allée se jeter sur une ottomane qui est en face du lit, et elle continue de manger des cerises quelle tient dans un mouchoir.

— Si vous croyez que l'invention est de moi, vous vous trompez bien ! répond Robineau avec humeur ; c'est ce petit clerc qui sans me prévenir... Ne jetez donc pas vos noyaux dans ma chambre, je vous en prie.

— On la balayera, votre chambre. Ah Dieu! monsieur Propret! . . . prenez donc garde... il aimerait mieux que j'avalasse les noyaux au risque de ce qui pourrait en résulter... n'est-ce pas, bon ami!... Qu'est-ce que tu as donc, ce soir, Raoul? tu as le nez plus long qu'à l'ordinaire... est-ce que tu as des chagrins secrets?...

— Oh! il n'est pas question de rire...

— Ah ben ! moi, je n'ai pas envie de pleurer... Si tu veux que je' pleure, joue-moi une scène de mélodrame... joue-moi M. Trufjuelin de Cœlina... Quand tu seras pour te tuer, je te lancerai un noyau...

— Voyons, Fifine, je vous en prie, parlons raison...

— Viens donc t'asseoir un peu à côté de moi, que je te pince. .. D'abord, ce soir, j'ai une envie terrible de pincer quelque chose.

— Je n'ai pas le temps déjouer...

— Dieu! qu'il est aimable, mon amant!

— Je vais ce soir en soirée chez mon intime ami Alfred de

Marcey, fils du baron de Marcey... qui a près de cent mille livres de rente...

— Ah! c'est donc ça qu'on ne peut pas te regarder en face... et que tu as fait jeter ta vaisselle dans l'escalier! Au fait, quand on va chez un baron, on ne doit pas manger le lendemain. Tu es déjà grandi de deux pouces.

— Fifine, je vous en supplie, écoutez-moi.

— Est-ce que tu vas pleurer?

— Pour aller chez le baron de Marcey, il faut que je fasse une grande toilette...

— Ah! je te vois venir, tu veux que je te mette des papillotes!...

— Des papillotes... ça me fera plaisir... c'est vrai... avec ça que vous les mettez dans la perfection...

— Ah! voilà le lion qui s'adoucit!

— Mais il y a autre chose dont j'ai un besoin urgent, ce sont mes bas de soie noirs que je vous ai prêtés le dernier dimanche qu'il a plu...

— Vos bas de soie?...

— Oui, mademoiselle.

— Ah ! ils sont loin, s'ils courent toujours!...

— Qu'est-ce que vous voulez dire?

— Je veux dire que je les ai prêtés à Fœdora, pour jouer dans une comédie bourgeoise, et elle m'a avoué qu'elle les a laissé mettre le lendemain à son bon ami pour aller à une noce ; mais, comme il a les mollets très-gros, il a fait partir cinq ou six mailles en les ôtant...

— Ah! mon Dieu!... prêtez donc quelque chose!...

— Est-ce qu'on va présumer aussi qu'un amant vous redemandera ce qu'il vous a prêté?

— Mademoiselle, je ne suis pas un capitaliste, un marchand de nouveautés !... Je n'ai jamais prétendu faire le seigneur avec vous.

— Oh! ça se voit bien!... Attrape ça, Raoul...

— Ne me lancez pas de noyaux, je vous en prie... Comment faire?... Il est déjà huit heures; je sais bien qu'on va tard dans les grandes soirées.

— On n'y va même que le lendemain, c'est plus comme il aut.

— Mais enfin je comptais sur ces bas...

16 M4IS;jN BLANCHE.

— II faut en acneter d'autres, on en vend en face...

— Oui, en achelerl c'est facile à dire... Il ne fallait pas me faire dépenser douze francs dimanche dernier chez le traiteur.

— Nous en dépenserons quinze dimanche prochain, bon ami.

— Vous voulez toujours ce qui est le plus cher.

— Il n'y a rien de trop bon pour moi.

— D'abord, si j'achète des bas , adieu notre partie de campagne pour dimanche, je vous en préviens...

— Ça commence à m'attendrir. Allons, calmez-vous, loulou, vous êtes bien heureux d'avoir une amante qui ait de Vimagdiative... Restez là, commencez votre toilette par le haut... Je /ai? m'occuper du bas...

— Ah! ma chère Fifine, que vous serez aimable!...

— Donne-moi cinq à six cahiers de papier à lettres... du véhn...

— En voilà... J'en ai justement rapporté de mon bureau... Veux-tu aussi de la cire à cacheter... trois bâtons?...

— Oui, oui, donne toujours... c'est avec cela que je me ménage les bonnes grâces de madame... sans quoi, elle ne m'aurait pas laissé sortir sitôt... mais j'ai dit que j'avais la migraine, et comme je suis la favorite, on m'a dit :

— Allez vous coucher !

Fifine prend les cahiers de papier, les bâtons de cire à cacheter, et sort en sautillant de chez Robineau ; alors il commence à se déshabiller en se disant :

— C'est vraiment une bonne fille... et pleine d'esprit, que cette Fifine... Elle est un peu vive, un peu gourmande; mais, au total, elle est folle de moi, elle se jetterait dans le feu pour m'obliger. Elle a refusé pour moi des marquis, des fabricants de sucre de betterave, des agents de change; et pourtant, moi, je la mène promener, voilà tout... Ce n'est pas comme la lingère de M. Edouard, qui l'a planté là pour un Anglais... Ahl... ah 1... Je n'en suis pas trop fâché, parce qu'il a l'air de faire un peu son embarras... Il a, je crois, un millier d'écus de rente... ce n'est pas déjà tant!... Mais il fait des pièces, des opéra-comiques... des vaudevilles... c'est-à-dire des tiers ou des quarts de vaudeville... Eh 1 mon Dieu ! si j'avais le temps, j'en ferais aussi, moi, des pièces... et je me flatte que ce serait autrement tourné que les siennes. Mais quand il faut être à

son bureau depuis neuf heures jusqu'à quatre, el toujours travailler, comment voulez-vous qu'on cultive les Muses ? Quand '6 serai chef, ou sous-chef même, c'est différent, j'aurai du temps à moi. C'est cet Alfred qui est heureux!... Fils unique, un père baron, près de cent mille livres de rente!... Et voyez comme ça s'est arrangé : Alfred a perdu sa mère étant en bas âge, son père se remarie quelques années après , il pouvait avoir d'autres enfants, mais il n'en a pas; au lieu de cela, sa femme, qu'il adorait, meurt au bout de trois ans de mariage, et le baron, désolé delà perte de sa seconde femme, jure de ne plus se remarier... et tient parole, quoiqu'il soit encore jeune. Comme tout ça a bien tourné pour Alfred !... Ah Dieu ! il ne m'en arrivera jamais autant !... J'ai pourtant quelque part un oncle qui court le monde, à ce que m'a dit ma mère avant de mourir; un oncle qui voulait faire fortune, qui est allé aux Grandes-Indes... au Pérou... on ne sait pas où enfiii, mais bah ( il aura fait le saut du Niarjara!... Ce n'est que dans les comédies qu'on voit des oncles qui arrivent juste pour ledénoùment, afin d'empêcher l'innocence d'aller en prison. Après tout je ne suis pas ambitieux, moi, je suis philosophe... je suis content de ce que j'ai... Si j'avais des bas de soie, je serais encore plus content cependant. Mais qu'il m'arrive une fortune, et on verra avec quel sang-froid, quel flegme je la recevrai... Ha çà, me voilà déshabillé, et mademoiselle Fiûne ne revient pas... Je ne puis pourtant pas pie cravater avant d'être chaussé et papilloté... Heureusement que nous sommes au mois de juillet, je ne m'enrhumerai pas.

Pour tuer le temps, Robineau, las de se promener dans sa chambre, vêtu comme quelqu'un qui va faire du pain, se décide à prendre sa guitare. Il en est au second couplet de la romance de Béîisaire, lorsqu'il est interrompu par des éclats de rire ; c'est Fifine qui, ayant laissé la porte tout contre, est entrée sans faire de bruit, et se tient les côtes en voyant le Bélisaire en chemise.

— Ah Dieu 1 bon ami, que tu es bien comme cela!... dit Fifine en continuant de rire ; j'ai envie d'appeler ces demoiselles pour qu'elles voient le tableau...

— N'appelez personne, je vous prie; ce n'est pas que, sans me flatter, je crois qu'on a des formes qui ne leur feraient pas peur.

— Tu as l'air d'un gros Bacchiis.

— Voyons les bas, s'il vous plaît...

— Tenez, troubadour, j'espère que voilà de quoi faire une belle jambe.

Fifine jette sur les genoux de Robineau des bas de soie noirs. Celui-ci les examine quelque temps, puis s'écrie :

— Ce sont des bas de femme I

— Certainement, puisque c'est Adeline qui me les a prêtes.

— Les hommes ne portent point des coins à jour comme cela.

— Bah ! les hommes portent bien autre chose, et ça ne les empêche pas de danser.

— Mais...

— Mais voilà tout ce que j'ai pu trouver; et il me semble que tu dois être très-content.

Robineau se décide à mettre les bas en disant :

— On croira que c'est une nouvelle mode que je veux faire venir.

Pendant qu'il commence sa toilette, Fifine prend la guitare et fredonne de petits airs.

— Je n'aurai donc pas de leçon ce soir, bon ami ?

— Vous voyez, ma chère, que c'est impossible... Ils me vont très-bien, ces bas... supérieurement... c'est étonnant ! J'ai une jambe qui se prête à tout.

— A propos, te souviens-tu du train que nous avons fait hier au soir? Oh ! nous avons eu une scène étonnante!... Tu sais que madame ne veut pas qu'on lise dans le lit, parce qu'elle a peur qu'on mette le feu...

— Elle a raison... de ce c>ôté-là, je suis de son avis.

— Oh ! oui ; mais nous brûlons la défense, nous autres : hier, après que Fœdora eut dicté un poulet à Thénaïs, et quand Adeline eut enfin achevé de nous conter la manière dont elle a surpris les traîtrises de son amant... Ah ! à propos, je ne t'ai pas conté cette histoire-là; c'est joliment drôle!...

— Ma chère, si vous vouliez maintenant me mettre des papillotes, ça me...

— Le fer n'est pas encore chaud ; il est sur le fourneau, làhaut; c'est égal, donnez-moi du papier Joseph, que je vous bichonne...

^ Tu m'en mettras quinze...

— Pourquoi pas trente-siX; comme à une Ninon... Allons, ne bouge pas... Figure-toi que Fidélio, c'est le nom de l'amant d'Adeline, tient un cabinet d'affaires, et a toujours de jolies petites bonnes, auxquelles on assure qu'il a l'habitude d'en conter; c'est si bien connu dans le quartier, qu'on le dit d'avance aux jeunes filles qui entrent chez lui, afin qu'elles sachent de quoi il retourne...

— Le fer...

— Allons, laissez-moi tranquille, avec votre fer!... Adeline ne savait pas tout ça... Ce scélérat s'était présenté à elle sous un faux nom... Ah ! que les hommes sont pervers ! Au lieu de te mettre des papillotes, je devrais t'arracher tous les cheveux les uns après les autres I...

— Fifine... je vous en prie...

— Ne remue pas. Mais ce n'est pas le tout : M. Fidélio, non content d'avoir à son service une jolie blonde de vingt ans, faisait la cour à une dame mariée... et la dame mariée, il paraît...

— Vous me tirez les cheveux !

— Oh ! quant à ça, c'est très-mal. Qu'une personne libre fasse ce qu'elle voudra... approuvé ! Mais on est enchaîné ou on ne l'est pas... je ne connais que ça... à moins cependant que l'époux ne soit un tyran, un ladre, un fesse-mathieu...

— Fifine, il est neuf heures passées !...

— C'est bon ! vous aurez encore assez le temps de faire des conquêtes. Or donc, la domestique s'est aperçue que la dame venait bien souvent parler d'affaires chez Fidélio, et que Fidélio, au lieu d'être aimable comme de coutume avec sa bonne, ne faisait plus que la gronder... Mais on peut être servante et avoir les passions vives ; ça s'est vu. Pour se venger, voilà un jour la bonne qui va trouver le mari de la dame en lui proposant de le rendre témoin d'un rendez-vous donné par sa femme à l'homme d'affaires. Le mari, furieux, accepte, fait venir un sapin, monte dedans avec la petite blonde, qui doit faire arrêter le cocher quand cela sera nécessaire; mais en route... c'est ça qui est le plus drôle ! ne voil-i-t-il pas que le mari commence à trouver aussi la petite bonne fort à son goût, et veut passer sur elle sa fureur, en lui disant : — On nous trompe tous les deux, vengeons-nous ensemble. La petite bonne n'entend pas cela, elle résiste ; le monsieur persiste. Ennuyée d'être pressée par ce monsieur, qui ne pense plus du tout à sa femme, elle

(Jit au cocher d'arrêter, ouvre la portière, et saute hors de la voiture; le monsieur saute après elle et se casse le nez sur le pavé : la bonne, pour échapper à ses regards, entre dans la première maison qu'elle aperçoit... C'était justement la nôtre; et qui Irouve-t-elle dans l'allée?... Fidélio en conférence avec Afleiine... De là explosion, explication, confusion, et...

— Le fer doit être rouge !

— Je vais le chercher ; mais s'il n'est pas chaud, je ne redescends pas.

Robineau va se regarder dans la glace en disant :

— Quand Fifine est en train de bavarder, il n'y a plus moyen de larréter... Mais elle met des papillotes comme un ange... je serai le mieux coiffé du bal.

Fifine redescend tenant à la main le fer, qui fume.

— Allons vite... il n'est pas trop chaud...

— Il m'a l'air rouge... Ma chère amie, prends bien garde de me brûler, je t'en supplie...

— Ah Dieu ! c'est un agneau quand il a peur!... Pour en revenir à notre scène d'hier, nous venions de nous coucher, et c'était moi qui faisais la lecture, parce que, sans me flatter, je suis celle qui lit le mieux. Auguste nous avait prêté les Barons de Felsheim, et nous les dévorions, c'est le mot, lorsqu'au milieu d'un chapitre charmant, on frappe à notre porte, et nous entendons la voix de madame qui nous crie : — Mesdemoiselles, pourquoi avez-vous encore de la lumière ? Là-dessus, le silence le plus profond remplace nos éclats de rire, et pour cacher la lumière, car nous ne voulions pas l'éteindre, je m'imagine de mettre un vase... tu sais... un vase nocturne sur le bougeoir. Cest très-bien; on ne voit plus rien. Madame appelle encore, nous ne répondons pas. Alors madame s'en va ; et quand nous pensons qu'elle est rentrée, je lève le vase protecteur... Pas du tout : la lumière s'était vraiment éteinte. Nous voilà désolées ; nous n'avions pas envie de dormir, et nous ne voulionspas rester au milieu d'un chapitre fort intéressant, dans lequel il est question de truffes... et pas de briquet phosphorique, faute d'avoir jusqu'à présent amassé la somme suffisante à l'achat de ce combustible, j)arce que les demoiselles de modes n'ont pas l'habitude de porter à la caisse d'épargne. Cependant nous étions résolues à avoir de la lumière, et, pour mon compte, j'aurais été décrocher le réverbère plutôt que de ne pas finir mon cha-

LA MAISON BLANCHE. t|

pitre. C'est dans ce moment-là que nous entendîmes le son de ta guitare et les accents de ta voix... Ah ! bon ami, tu ne to doutes pas de l'effet que ça produisit sur nous! Tu étais un Orphée, un demi-dieu!... Pas encore couché! criâmes-DOus toutes à la fois, et aussitôt je suis à bas du lit, je passe le jupon de la pudeur, parce que l'amour de la lecture ne doit pas aller jusqu'à se promener toute nue, et je cours ouvrir la port«. Mais à peine ai-je fait deux pas sur le carré, que je me sens prise par le bras, et madame, car c'était elle qui guettait à la porte, s'écrie : -- Ah ! c'est comme ça que vous dormez, mesdemoiselles ! Mais je veux savoir quelle est celle qui ose sortir malgré ma défense, sans doute pour aller allumer sa chandelle. Je n'ai garde de répondre. Madame appelle Julie pour qu'elle monte avec de la lumière. Moi, je me dégage; et pendant que madame se place deva.<it la porte pour m'empécher de rentrer, je cours dans son appartement, j'éteins les chandelles, et je jette le briquet par la fenêtre... Ça fait que madame n'a pas pu savoir qu'est-ce qui était sorti, et que nous avons passé le temps à courir à tâtons les unes après les autres... Te voilà coiffé, bon ami.

— Dieu merci... je me rappelle que vous avez fait assez de tapage... Il faut que j'attende qu'elles soient froides pour les ôter... Cette Fifinel... c'est un diable!... C'est égal, je t'aime sincèrement, moi... et si je devenais riche comme Alfred...

- — Ah! oui, nous verrions de belles choses, n'est-ce pas?

— Oui... tu verrais... D'abord la fortune ne me ferait pas changer : c'est si ridicule de faire le fier, le suffisant, parce qu'on a quelques pièces jaunes de plus dans son gousset... En a-t-on plus de mérite?... hein ! je le le demande, Fifîne?

— Il est certain que tu serais millionnaire, que tu n'en aurais pas les yeux plus grands...

— Hom! méchante... ils sont assez grands pour vous admirer... Ah ! finissez donc!

— Je ne t'avais jamais entendu parler de cet Alfred, chez qui tu vas ce soir.

— C'est un ami de pension... il jouait toujours avec moi au cheval fondu; depuis, nous nous sommes un peu perdus de vue... Lui qui est toujours en calèche, à cheval... Moi, je vais à Died...

•~ C'est meilleur pour la santé.

îî LA MAISON BLANCHE.

— Eh bien! avec toute sa fortune, Alfred s'ennuie... On voit qu'il ne sait déj;l plus que faire de lui... Il est las de plaisirs; d'abord, c'est un libertin, un coureur, un homme incapable d'aimer véritablement...

— Pour ton ami, tu l'arranges bien.

— Oh! mon ami! Je te dis tout bonnement une connaissance de pension...

— Est-il joli garçon?

— Oui... pas mal, c'est-à-dire une figure ordinaire, mais déjà fatiguée, usée.

— Fdis-moi donc faire sa connaissance...

Robineau se lève d'un air piqué et va ôter ses papillotes devant la glace en disant : — Si je savais, mademoiselle, qu'il pût vous rendre heureuse, certainement .. je n'hésiterais pas! Mais je doute que vous trouviez chez Alfred cette amitié profonde et sincère que je vous porte...

— Ah Dieu! bon ami, comme tu m'adores ce soir!

— Parce que je n'ai pas voiture, on parle en riant de m'abandonner... Mais qu'il m'arrive une fortune, et ma seule vengeance sera de te donner une superbe maison de campagne.

— Tu y mettras des lapins, entends-tu, parce que j'aime beaucoup les gibelottes... Mais en attendant, pendant que monsieur va danser, je vais garnir une capote...

— En bas?...

— Non, là-haut.

— La boutique est déjà fermée?

— Tiens, à neuf heures l... Ne vas-tu pas faire comme ces mauvaises langues d'en face, qui disent que le plus fort de notre commerce, c'est quand la boutique est fermée?... Jolies marchandes pour parler des autres! La première associée postule une place d'ouvreuse de loges.

— Là., me trouvez-vous bien coiffé?

— Ravissant, bon ami! tu vas asphyxier tous tes rivaux...

— Ah! je tiens seulement à être propre... présentable... Du reste, je n'ai aucune prétention...

— C'est ça que tu es des heures entières devant ta glace à apprendre des sourires...

— Pour vous seule, Fifine... Ah! des gants, à présent, ,.

— Dis donc, il y aura sans doute un souper^ où tu vas?... Rapporle-moi quelque chose...

LA MAISON BLANCHE. It

— Je vais mettre des glaces dans ma poche, n'est-ce pas?

— On ne prend pas que des glaces; je veux que tu me rapportes des friandises, ou je ne te mets plus de papillotes...

— C'est bon... nous verrons...

— Monsieur va-t-il loin?

— Rue du Helder.

— Quartier des milords!... On va prendre une voiture, sans doute?

— A coup sûr, je n'irai pas à pied dans cette toilette... Allons, il est neuf heures et demie... Je serai chez le baron de Marcey à dix heures moins un quart... C'est bien.

— Ce n'était donc pas la peine de faire le furibond, bon ami.

— 11 y a des cabriolets presque en face... Si tu vouhus descendre avec moi et avoir la complaisance d'en appeler un...

— C'est ça; il ne restera plus qu'à monter derrière, N'importe, je suis dans mon jour de bontés ; en avant!

Robineau ferme sa porte, Fifme descend avec lui et fait venir un cabriolet, dans lequel Robineau s'élance après avoir tendrement serré la main de la jeune modiste, qui le regarde partir et lui crie encore : — Surtout rapporte-moi quelque chose de bon.

Page 1