CHAPITRE IX
JSADRE.
Les trois amis marchaient gaiement, admirant le lever du jour, qui dans les montagnes est bien plus admirable que vu d'une fenêtre de Paris, ou de l'allée sablée d'un jardin. Claude allait en avant pour guider les voyageurs; et Robineau, que la certitude devoir bientôt son château rendait plus heureux, se frottait les mains, et paraissait sourire à certaines pensées qui lui revenaient à l'esprit. Alfred et Edouard plaisantaient leur compagnon sur le sourire qu'en partant il avait reçu de l'Auvergnate; et se rappelant la situation singulière dans laquelle ils l'avaient trouvé au milieu de la nuit, ils en tiraient certaines conjectures. Robineau se défendait en souriant, en se rengorgeant, puis montrait le berger qui était en avant, et disait : — Messieurs, taisez-vous, je vous en prie... vous allez me compromettre !
Tout à coup le berger s'arrête en s'écriant : Voilà la Maison Blanche !
On était sur le penchant d'une colline, et de l'endroit où le montagnard s'était arrêté, le chemin faisant un coude, on apercevait une belle vallée coupée de vignes et de prairies, et dans laquelle de beaux arbres donnaient de l'ombrage en ajoutant a la variété du tableau.
Alfred et Edouard courent près du berger. Ils aperçoivent dans le milieu de la vallée une jolie maison bâtie à la moderne, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, un premier et des mansardes; un mur, qui s'étend assez loin , en partant du côté gauche de la maison, sert de clôture au jardin, qui semble devoir être fort grand.
— Comment! c'est la maison ensorcelée? dit Alfred au berger; mais, en vérité, elle n'a rien d'edVayant... La position
ns LA MAISON BLANCHE.
en est charmante ; celte valk'c est délicieuse, et si le diable s'est lopé là, il faut con\enir qu'il n'a pas mauvais goût.
Le berger ne répond rien, il se contente de reiiarder la maison d'un air craintif; Robineau, qui est resté en arrière, s'écrie : J'aimerais bien mieux voir la Ruche-Noire que toutes vos bicoques de paysans.
— Et la demeure de la jeune Isaure, dit Edouard, où donc est-elle?
— Là-bas, messieurs, après la Maison Blanche... Tenez, voyez-vous? sur la droite...
— Oui, vraiment ! . . . une maison rustique d'un aspect agréable, entourée de beaux arbres... les fenêtres garnies de fleurs... Ah! c'est là que demeure la petite sorcière!... Mais avançons; descendons dans la vallée, nous verrons mieux cela de tout près.
On achève de descendre la colline; mais le montagnard ne marche plus en avant; il reste près des voyageurs, et ceux-ci s'aperçoivent qu'il leur fait prendre un chemin qui traverse la vallée, mais qui ne les mène pas justement près de la Maison Blanche.
— C'est moi maintenant qui vais servir de guide, dit Alfred, car je m'aperçois, brave homme, que vous nous éloignez de l'endroit que nous voulons voir.
-- Dame ! messieurs, j' vous mène sur la route qui va à Saînt- Amand, et i' n' faut pour ça aller tout contre la Maison Blanche.
— Il a raison, le brave Claude, dit Robineau, car enûn, messieurs, ce n'est pas à cette maison où il n'y a personne que nous avons affaire, c'est à mon château.
— Et moi. je te dis que je ne veux pas passer par cette vallée, près de cette habitation fameuse sans l'examiner de près. Viens, Edouard, en avant sur la droite...
Alfred et Edouard marchent à grands pas vers la Maison Blanche; le berger les suit d'un pas mal assuré, et Robineau ferme la marche en donnant au diable ses compagnons.
On arrive tout près de cette maison, dont les montagnards ne parlent qu'avec effroi. Claude s'est arrêté à dix pas de là, il ne se soucie point d'approcher davantage ; Robineau reste près de Claude, et s'assied sur le gazon en disant : — Allons, messieurs, contentez votre curiosité... quoique je ne voie rien de bien curieux à celte maison 1... Ce n'était pas la peine de nous
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détourner pour cela... Eu vérité, vous vous conduisez comme des écoliers.
Sans écouter Robineau, Alfred et Édourd sont allés tout contre la maison. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont fermées par des volets, celles du premier étage ne le sont que par des persiennes. Les jeunes gens examinent tout avec curiosité; et, arrivés devant la porte d'entrée, à laquelle est adapté un marteau de fer, Alfred s'écrie : Parbleu! il faut nous assurer si en effet il n'y a personne dans cette jolie maison!...
En disant cela, Alfred a saisi le marteau, et il va frapper, lorsque le berger, qui ne le perd pas de vue, s'écrie avec effroi : Monsieur!... monsieur!... ne frappez pas!... oh! n'allez pas faire une chose comme ça!...
— Eh I pourquoi donc, mon ami? dit Alfred en riant > s'il n'y a personne là-dedans, qu'importe que je frappe? et s'il y a du monde, nous connaîtrons le propriétaire, et il pardonnera à des voyageurs cette petite indiscrétion.
— C'est égal ! s'écrie Robineau, c'est très-inconvenant de frapper, c'est même ridicule, et...
La' phrase de Robineau est interrompue par le bruit du marteau qu'Alfred fait retentir sur la porte. A ce son le berger se recule encore avec épouvante; on voit qu'il s'attend à ce que des êtres effrayants ouvriront l'entrée de la maison. Robineau pâlit et chante entre ses dents. Alfred et Edouard écoutent; mais le bruit du marteau se prolonge longtemps dans lintétérieur de la maison, puis finit par se perdre sans que rien y ait répondu.
— Personne ! dit Edouard.
— Essayons encore, dit Alfred. Il frappe deux coups de suite, et plus fort; mais ils sont suivis du même silence.
— Vous voyez bien, messieurs que vous perdez votre temps! dit Robineau en se levant; vous frapperiez en vain jusqu'à demain !... puisqu'il n'y a personne !
— Ou qu'on ne veut pas répondre, murmure le berger, qui s'est un peu rapproché.
— C'est dommage!... dit Alfred, j'aurais bien voulu qu'il sortît de là une légion de fantômes... seulement pour voir la figure qu'aurait faite le sire de la Roche-Noire.
— Ma figure n'aurait pas changé, messieurs ; je ne crois pas comme vous k des contes de grand'mère; c'est pour cela que je
ne vois pas la nécessité de frapper à des portes quand je sais qu'il n'y a personne !
— Hom !... il ne faudrait pas frapper comme ça à minuit ! dit le berger en hochant la tête. J' réponds ben que ça ne se passerait pas ainsi!
— Allons, dit Alfred, puisque nous ne pouvons pas pénétrer dans la Maison Blanche, à moins de passer par-dessus les murs, ce qui serait un peu trop dans le goût des fils Aymon ou d'Ogier le Danois, dirigeons-nous vers la maisonnette; peut-être là serons-nous plus heureux.
— Oh ! messieurs, vous n'y trouverez personne non plus, dit Claude, car à c't' heure-ci Tsaure va toujours mener ses chèvres brouter là-bas sur la montagne.
— Alors, dit Robineau, il me semble que nous pourrions nous dispenser d'aller cogner à toutes les portes!...
Alfred et Edouard laissent leur compagnon adresser ses réflexions au berger. Ils marchent vers la maisonnette, qui est entourée de beaux arbres et de petits carrés de terrain où les fleurs sont cultivées avec soin.
— Voilà qui a l'air d'un palais à côté de la hutte où nous avons couché cette nuit, dit Alfred ; et cette maisonnette peut passer pour le château de Chadrat.
— Oui, cet endroit est charmant! dit Edouard en s'arrêtant pour considérer la maison rustique. Ces beaux arbres, dont l'ombrage semble protéger cette modeste retraite ! ces fleurs !... ce gazon I... Tiens, mon cher Alfred, je passerais volontiers ma vie en ces lieux !...
— Oh! la vie!... c'est bien long; mais huit jours avec une jolie femme, je ne dis pas non!... Voyons, cependant, si la maitresse de cette maisonnette répond à l'idée que je m'en fais.
La porte de l'habitation était fermée. Alfred frappe, appelle, regarde aux fenêtres, personne ne paraît. Mais on entend retentir derrière la porte les aboiements d'un chien qui semble vouloir interroger les voyageurs.
— Du moins la maison est gardée, dit Alfred.
— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie Robineau.
— C'est le chien d'Isaure, dit le berger; ohl... il est de taille!... et je réponds ben que deux hommes n'en viendraient pas à bout!... C'est... attendez donc, c'est un chien de Terre, à c' qu'on nomme ça.
— De Terre-Neuve, vous voulez dire?
— Oui, monsieur, de Terre-Neuve, justement.
— Et comment se fait-il que cette jeune fille ait un chien do race aussi rare dans ce pays?
— Ah ! monsieur, c'est encore une de ces choses mystérieuses, et qui prouvent qu'il y a du louche... c'est depuis la mort de la veuve André qu'Isaure a eu ce beau chien ; on lui a demandé d'où elle le tenait, et elle a dit que c'était un voyageur qui lui en avait fait cadeau, parce qu'elle lui avait donné l'hospitalité... J' vous demande s'il est probable qu'un voyageur irait se défaire de son fidèle compagnon !
— Non, ça n'est pas supposable, dit Robineau, et je commence à penser comme le berger, que cette jeune fille... C'est fort extraordinaire.
— Savez-vous comment s'appelle ce chien? demande Edouard au berger.
— Oui, monsieur; comme il sort quelquefois avec sa maîtresse, on entend assez souvent celle-ci appeler Vaillant par-ci, Vaillant par-là!...
Edouard se rapproche de la porte et frappe un petit coup en appelant Vaillant. Le chien ne tarde pas à répondre; mais ses aboiements sont moins forts, il semble plutôt demander ce qu'on lui veut que menacer les étrangers.
Les deux amis écoutaient le chien avec intérêt, et le berger avec attention; mais Robineau, qui allait et venait en frappant du pied avec humeur, s'écrie : — Messieurs, je ne sais pas si vous êtes venus en Auvergne pour faire la conversation avec des chiens et frapper à toutes les portes; quant à moi, qui ai un autre but, je vais avoir l'honneur de vous saluer, si vous ne voulez pas vous remettre en route.
— Allons! calme-toi, Robineau, nous allons partir. J'avoue que j'aurais bien désiré voir cette jeune fille...
— Et moi aussi! dit Edouard.
— Mais puisqu'elle est absente, et que tu ne te sens pas la force de faire encore une tournée dans ces montagnes, nous allons te suivre, sauf à revenir sans toi visiter la petite sorcière...
— La voilà I... la voilà !.. s'écrie en ce moment le berger, qui du doigt indique la montagne. Les jeunes gens portent aussitôt les yeux de ce côté, et aperçoivent une jeune fille qui, tout
m LA MAISON BLANCUE.
en chassant des chèvres devant elle, descendait précipitamment vers Id vallée.
Alfred et Edouard restent immobiles, et suivent la jeune fille des yeux : sa marche est vive et légère ; tantôt elle court après ses chèvres; tantôt elle se retourne pour les appeler; lorsqu'elle descend une pente rapide, ses pieds semblent à peine effleurer le sol, et elle saute en jouant par-dessus de profondes excavations. Enfin elle est dans la vallée, et on peut mieux distinguer ses traits : ses grands yeux, d'un bleu foncé, sont ombragés par de longs cils noirs, et ses paupières, souvent à demi baissées, ajoulent à la douceur de son regard, dont l'expression est à la fois naïve et teiyire. Son nez est petit et bien fait, sa bouche, un peu grande, laisse voir en souriant des dents blanches comme l'émail; ses cheveux, d'un blond cendré, forment de grosses boucles sur son front et sont relevés avec goût et avec plus de soin que chez les montagnardes; enfui son teint n'est que légèrement hàlé par le soleil, parce qu'un grand chapeau de paille sert à l'en garantir. Sa taille est moyenne, mais svelle et bien prise, son pied petit et sa main mignonne; un jupon brun, un corset de même étoffe, un petit tablier rouge et blanc composent tous ses atours; mais il y a dans la manière dont elle les porte une grâce qui ne ressemble pas à la tournure lourde et gauche des Auvergnates.
— Elle est charmante !... dit Alfred.
Edouard ne dit rien, mais ses yeux suivent tous les mouvements d'Isaure.
— Oui, dit Robineau, pour une paysanne elle est assez gentille.
La petite chevrière approche toujours de sa demeure. Bientôt elle s'arrête avec surprise, elle fait un mouvement qui indique qu'elle vient d'apercevoir les étrangers. Mais elle se remet en marche, et vient gaiement vers eux; Alfred et Edouard font aussi quelques pas au-devant d'elle.
— Est-ce vous qui avez frai)pé chez moi, messieurs? demande la jeune fille d'une voix bien dcuce et faisant une révérence aux voyageurs.
— Oui, ma belle enfant, répond Alfred.
— Je ne m'étais pas trompée!... j'avais entendu Vaillant.. OhJ c'est qu'il m'avertit bien vite quand il me vient quel-»
qu'un!... Mais vous voulez sans doute vous reposer... vous rafraîchir?... Venez, messieurs, je vais vous ouvrir.
— Vous êtes trop bonne, dit Edouard; mais nous sommes fùchds de vous avoir fait revenir.
— Pourquoi donc cela?... Est-ce que je n'ai pas tout le temps de promener mes chèvres? et n'est-ce pas un plaisir d'être utile aux voyageurs?
En disant cela, la jeune fille courait ouvrir la porte de sa demeure.
— Mon ami, elle est gentille à croquer! dit tout bas Alfred à Edouard.
— Oui... tout en elle charme et intéresse!...
— Faut-il que ces montagnards soient bêtes pour avoir peur d'une aussi jolie enfant!... Quant à moi, je me donnerais bien volontiers au diable avec elle!
— Eh bien, messieurs ! est-ce que vous allez encore entrer là? dit Robineau en s'approchant de ses compagnons.
— Ah! mon cher Robineau, tu conviendras que nous ne pouvons pas refuser l'invitation de cette aimable enfant... D'ailleurs, nous n'avons encore pris que du lait ce matin, et il me semble que quelques fruits ne nous feront pas de mal...
— Mais, messieurs, à mon château vous aurez de la volaille, et...
— Je suis très-persuadé qu'il y aura des oies et des dindons, à ton château; mais, en attendant que nous jouissions de leur société, faisons connaissance avec celle jeune fille. Allons, Robineau, encore celte complaisance, ce sera la dernière...
— Ah! Dieu! en ai-je eu depuis hier des complaisances!... Voilà un château que vous me faites acheter bien cher!...
— 3Ionsieur Jules, je vous ferai des couplets d'installation.
— Allons, puisque vous le voulez, entrons un instant chez celte petite... mais surtout prenons garde à son chien.
Isaure a ouvert la porte. Un beau chien à longues soies blanches vient la caresser, puis va flairer chaque voyageur, cérémonie qui ne charme pas Robineau. Au moment d'entrer dans la maisonnette, Alfred se retourne et s'écrie : — Eh! notre guide!... je ne le vois plus.
Le berger était parti aussitôt qu'il avait vu la jeune fille s'approcher.
— Il parait qu'il nous a quittés, dit Edouard.
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— Encore un relard pour arriver! murmure Robineau.
— Nous nous passerons bien de lui, et je réponds qu'avant deux heures nous serons chez toi. En attendant, entrons chez la petite sorcière, dont les jolis yeux m'ont déjà tourné la tête.
Les jeunes gens entrent dans une salle basse dont les meubles sont grossiers, mais d'une extrême propreté. Le fond laisse voir une petite cour qui précède le jardin.
— Pendant que je vais préparer votre déjeuner, messieurs, dit Isaure, si vous voulez aller voir mon jardin?
— Volontiers, dit Alfred.
— Allons, Taillant, conduis ces messieurs au jardin!... Vaillant comprend les signes de sa maîtresse , il marche en
avant; les jeunes gens le suivent, et Robineau se dit : — Il paraît que c'est le chien qui fait les honneurs de la maison.
On traverse la cour, où il y a des poules et des pigeons, puis Vaillant conduit les voyageurs dans un jardin, petit, mais arrangé avec goût, et dans lequel se mêlent, sans confusion, des fruits, des légumes et des fleurs. Edouard regarde tout avec intérêt, et Alfred avec étonnement; il ne conçoit pas qu'une jeune fille aussi jolie habite seule dans la maisonnette, où, du reste, tout semble annoncer l'ordre et l'aisance. Le chien marche toujours devant les jeunes gens : quand ceux-ci s'arrêtent, Vaillant en fait autant en tournant la tête vers eux; puis il se remet en route et se retourne de temps à autre pour voir si on le suit; il fait ainsi parcourir aux voyageurs tous les détours du jardin, et ensuite les ramène du côté de la maison.
— Ce chien est étonnant, dit Edouard ; un paysan ne nous aurait pas mieux conduits.
— Il est superbe! dit Alfred, c'est véritablement un chien de Terre-Neuve... il paraît jeune encore: je gage qu'on ne trouverait pas son pareil dans tout le pays ; il vaut plus de six cents francs!...
— Vous conviendrez, messieurs, dit Robineau, qu'il est étonnant de trouver un si bel animal chez une paysanne... Moi, jo suis de l'avis du berger, c'est fort extraordinaire qu'un voyageur le lui ait donné... à moins qu'en échange la petite, qui -^st gentille, ne lui ait aussi accordé ce qu'elle avait de plus précieux...
— Ah! monsieur Robineau, qu'elle idée!... s'écrie Edouard
avec humeur. Tout de suite supposer le mail... flétrir la vertu de celte enfant.
— Ma foi, mon ami, dit Alfred, Robineau pourrait bien ne pas se tromper... nous ne connaissons pas celte jeune fille; mais elle demeure seule, et...
— Et c'est très-suspect, reprend Robineau; mais ces poètes sont étonnants, ils veulent partout trouver des innocences, des prodiges.
— Non, monsieur; les poètes, moins que d'autres, se repaissent de chimères, car ils sont blasés sur toutes les fictions; ils savent comment se fait un roman, et vont souvent dans les coulisses, où il est difficile de conserver des illusions ; mais ce n'est point une raison pour ne jamais croire à la vertu, et je ne pense pas qu'une jeune fille innocente soit un prodige- dans ces contrées.
Dans ce moment, Isaure paraît à la porte de la salle basse, et dit aux jeunes gens : — Messieurs, quand vous voudrez déjeuner... tout est prêt.
On rentre dans la maisonnette. Une table était chargée de fruits, de laitage, de beurre, et tout était disposé avec un goût et une propreté qui charmaient la vue.
— Voilà qui est plus appétissant que la soupe des habitants de Chadrat ! dit Alfred en s'asseyant devant la table avec ses compagnons.
— Vous ne prenez pas place près de nous ? dit Edouard à Isaure.
— Non, monsieur ; oh l j'ai déjà déjeuné , moi ; mais je resterai pour vous servir, s'il vous faut quelque chose.
En disant cela, Isaure s'assoit à quelque distance de la table, et, prenant de l'ouvrage, se met à coudre. Aussitôt Vaillant se couche devant sa maîtresse, les yeux tournés vers les voyageurs, qu'il ne perd pas de vue un instant, comme une sentinelle placée devant un poste important, et qui se tient continuellement sur ses gardes pour le défendre si on l'attaquait.
Tout en mangeant , les jeunes gens regardaient souvent la jeune fille. Il y avait dans les traits d'Isaure une expression de douceur, de sensibilité, à laquelle son regard plein de candeur et de franchise donnait un charme indéfinissable. Au bout d'un moment Alfred dit à ses compagnons : Je suis maintenant de l'avis d'Edouard, et je crois aussi que Robineau a eu tort.
130 LA MAISON DLANCIîE.
— Vous habitez seule celte uiaisun ? dit Edouard à la jeune fille.
— Oui, monsieur; seule... depuis trois ans que ma bonne mère est morte !...
— C'est la veuve d'André qui était votre mère ?
— C'est elle qui m'en tenait lieu , car je n'ai jamais connu mes parents, qui sont morts depuis longtemps; mais le bon André et sa femme m'avaient adoptée pour leur enfant... Quand il est mort, lui, j'étais encore bien petite... mais sa femme !... il n'y a que trois ans que je l'ai perdue, et je pense à elle chaque jour.
La voix de la jeune fille s'était altérée, elle avait baissé la tète sur son ouvrage ; les jeunes gens la regardent et voient quelques larmes s'échapper de ses beaux yeux. Vaillant avait entendu le changement survenu dans le ton de sa maîtresse; il dresse la tête, se relève, regarde Isaure; puis, reportant ses yeux sur les étrangers, laisse entendre un murmure sourd, comme pour leur demander compte des larmes de la jeune fille ; mais aussitôt celle-ci passe sa main sur lui , le caresse , le flatte, et le chien redevient tranquille et se remet à ses pieds.
— Pardonnez-nous d'avoir par nos questions renouvelé votre chagrin, dit Alfred ; mais les voyageurs sont curieux... et, vraiment, vous êtes si jolie!... Mais vous devez vous ennuyer de vivre seule?
— M'ennuyer ! oh! non monsieur!... je n'en ai pas le temps!... j'ai tant de choses à faire !....mon jardin demande bien du soin l et puis, n'ai-je pas de la société? mon chien, mes poules, mes chèvres, ma vache.
— Elle appelle cela de la société I dit Robineau en souriant; puis il dit à Isaure : Mais vous devez avoir peur ici ?
— Peur! non, monsieur; il n'y a pas de voleurs dans nos montagnes; et, d'ailleurs, si quelqu'un voulait me faire du mal, n'ai-je pas mon fidèle Vaillant? Oh ! il me défendrait bien I
— 11 est certain que je ne voudrais pas me battre avec lui, dit Robineau.
— Oui, dit Alfred, vous avez là un chien magnifique et d'une race précieuse... Ce sont eux qui, sur le mont Genis, le Saint- Bernard, aident les bons religieux à découvrir les voyageurs égarés et souvent à demi morts sous la neige.
— Ah ! je suis sûre que Vaillant en ferait tout autant I
— L'avez-vous payé cher? dit Robineau en laissant échapper un sourire ironique. La petite est quelques instants sans répondre; elle baisse les yeux, puis dit enfin :
— On me l'a donné... il ne m'a rien coûté. Celui qui m'a fait ce présent m'a dit qu'il ne pouvait me donner une garde plus fidèle.
— A sa place , dit Edouard , j'aurais fait de même. Votre situation n'était pas sans danger... et la fidélité devait être la sauvegarde de l'innocence et de la beauté.
Isaure lève les yeux sur Edouard, et semble le remercier par un sourire, tandis que Robineau hoche la tète en se bourrant de pain et de beurre.
— Mais, dit Alfred, vous habitez près d'un endroit contre lequel toute la vigilance de Vaillant pourrait échouer, à en croire du moins les bruits qui circulent dans ce pays.
— Ah ! vous voulez parler de la maison voisine? dit Isaure en souriant, où les habitants des montagnes prétendent qu'il revient des esprits !
— Justement. Ces esprits-là ne vous font donc pas peur ?
— Oh! non, monsieur ; je sais bien, moi, que ce sont des contes. Du temps de ma bonne mère, les montagnards nous disaient quelquefois que nous devrions fuir cette vallée dangereuse... Mais cela nous faisait rire... Nous savions bien qu'il n'y avait pas de danger... car il ne nous est jamais rien arrivé.
— Et vous ne voyez pas quelquefois la nuit des lumières dans la Maison Blanche, dit Robineau, vous n'entendez pas de bruit... vous n'apercevez pas le fantôme noir?
Un souris malin vient errer sur les lèvres de la jeune fille, qui répond : — Je n'ai jamais rien vu d'extraordinaire, monsieur.
— Ma foi, dit Alfred, nous avons voulu nous assurer si la maison était en effet inhabitée; et avant de venir chez vous nous avions été frapper là-bas, au grand scandale du montagnard qui nous accompagnait.
— Vous avez frappé à la Maison Blanche? dit vivement Isaure, et... on ne vous a pas répondu?
— Non, sans doute, puisqu'il n'y a personne.
La petite semble éprouver une certaine émotion ; mais elle se remet, et répond : — Oh! certainement... vous frappiez bien inutilement.
Edouard regarde attentivement Isaure, et cherche à lire dans
I3Î Là MAISON BLANCHE.
ses yeux, lorsque Robineau, se levant, s'écrie : — Messieurs, j'espère que vous avez assez mangé, et qu'il est temps de nous remettre en roule.
Alfred et Edouard se lèvent à regret, mais ils sentent bien que ce n'est pas le moment de s'arrêter davantage. Alfred lire sa bourse et va en sortir une pièce d'argent, lorsque la petite l'en empêche en lui disant : — Vous ne me devez rien, messieurs; jamais mes parents d'adoption n'ont fait payer les étrangers qui s'arrêtaient dans leur demeure, et je croirais manquer à leur mémoire si je n'agissais pas toujours comme eux.
— Allons, aimable enfant, dit Alfred, il faut vous obéir; mais je vais, pendant quelque temps, habiter ces contrées, et je vous préviens que je reviendrai vous demander à déjeuner.
— Quand cela vous fera plaisir, monsieur, dit Isaure en faisant une petite révérence, pendant laquelle le jeune homme veut lui prendre la main; mais Isaure la retire bien vite tout en adressant un sourire aux trois voyageurs.
Robineau est déjà sorti de la maisonnette, Edouard attend qu'Alfred en fasse autant pour s'en éloigner. Il ne dit rien à Isaure; mais il la regarde longtemps, et ses yeux ont de la peine àlaquittei.