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CHAPITRE VIII

On marchait depuis assez longtemps dans les montagnes; on apercevait dans l'éloignement un petit village, mais la nuit commençait à tomber; Alfred est obligé de cesser de danser, parce qu'il risquerait de se jeter dans quelque trou ; Edouard

9t LA MAISON BLANCHE.

ne peut plus lire, et Robineau ne peut plus voir l'heure à sa montre ; bientôt même il n'est plus possible de distinguer le village vers lequel on se dirigeait. Alors Robineau se désespère, Alfred rit, et Edouard déclame.

— J'avais prévu ce qui nous arrive ! dit Robineau en poussant un profond gémissement. Voilà la nuit, et nous sommes au milieu des montagnes, dans un pays que nous ne connaissons pas !... A chaque pas, nous risquons de tomber dans quelque précipice, ou pour le moins de rouler sur une pente horriblement rapide !... Au lieu de trouver mon chilleau , nous allons peut-être nous en éloigner encore... et cela vous fait rire, messieurs! voilà ce que je ne conçois pas !

— Veux- tu que nous pleurions, Robineau? ça te fera-t-il plaisir. Allons ! châtelain de la Roche-Noire, rappelle ton noble courage ; quand on va habiter un vieux château, on doit avoir le cœur d'un paladin I... N'est-ce pas, Edouard?

Edouard ne répond qu'en déclamant :

Tout repose dans l'ombre, et le seul Idamore Des murs de Bénarès s'échappe avant l'aurore. Quel est ce bcis antique où vos pas m'ont conduit? Mais j'entrevois un temple, et l'astre de la nuit...

— Vous entrevoyez un temple ? sécrie Robineau. Où donc ça?... moi, je ne vois rien du tout.

— Ah ! ah l ah l comment, Robineau, tu ne reconnais pas les beaux vel'S de Casimir Delavigne ? Tu ne vois pas qu'Edouard te déclame le Paria?

— Ma foi, messieurs... je ne me doutais pas que vous alliez nous jouer la tragédie à présent. Hum 1... c'est bon ! riez I vous ne savez pas ce que vous perdez en n'arrivant pas avant la nuit à mon domaine. Vous croyez que nous aurions été reçus tout simplement par le concierge! Mais vous auriez vu bien autre chose !... et les bouquets, et la danse... et les félicitations qui nous attendaient!... Nous manquons tout cela.

— Mais comment savez-vous qu'on nous aurait fêtés ? dit Edouard.

— Eh! vraimeut, je devine! s'écrie Alfred; François n'est pas allé pour rien en avant... Oh! j'y suis... Robineau s'était commandé une réception spontanée... avait ordonné qu'on lui

fît une surprise avec des Vive monseigneur! et des pétards, le tout à l'instar des réjouissances populaires...

— Non, messieurs, non : je n'avais rien ordonné; mais je connais le zèle de François, il n'aura pas caché que j'arrivais, et alors il me semble assez naturel de penser que cela aurait fait quelque sensation dans le pays.

— Eh bien ! console-toi ; si nous n'arrivons que demain matin, ta fête en sera plus belle; on aura eu le temps de se préparer, d'apprendre des compliments et de se débarbouiller, ce qui ne nuit jamais; à la vérité, si on te tire un feu d'artifice, ce sera au soleil, mais c'est l'usage en Chine, et pour le seigneur de la Roche-Noire il n'y a rien de désagréable à avoir quelque point de ressemblance avec un grand mandarin.

— Et le pauvre François! quelle sera son inquiétude en ne nous voyant point arriver ?... Vous ne songez pas à cela, messieurs...

— Oh ! mon cher Robineau, ce n'est pas pour François que tu es si contrarié !... mais, enfin, tout n'est pas désespéré, nous arriverons toujours quelque part!...

— Oui!... quelque part! dans quelque excavation où nous roulerons sans trouver une branche pour nous retenir! on n'y voit plus du tout.

— Gela devient plus romanesque... voyager la nuit dans les montagnes! tu ne sens pas la beauté de notre situation.

— 11 est certain que je ne la vois pas en beau : si nous avions des armes encore... mais vous avez laissé vos pistolets dans ma chaise de poste!...

— Il ne nous manque qu'une lance pour avoir l'air de chevaliers errants.

— Nous n'avons pas même un bâton, ce qui vaudrait bien mieux!... Monsieur Edouard... où êtes-vous donc? N'allez pas si vite, vous allez nous perdre... il ne manquerait plus que cela!... aller les uns sans les autres!... Moi, d'abord, je ne peux pas marcher vite quand je ne vois pas clair... Hé ! monsieur Edouard!...

Edouard s'arrête en prononçant d'un ton lamentable:

où suis-je? Quelle nuit

Couvre d'un voile affreux là clarté qui nous luit ? Ces murs sont teints de sang! je vois les Euméiiides Secouer leurs flambeaux vengeurs des parricides!

ioo La maison blanche.

Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi, L'enfer s'ouire!...

— Hîonsieur Edouard !... pas de plaisanterie comme ça! je vous en prie... Qu'est-ce que vous voyez? En disant cela, Robineau a atteint Edouard, et il passe sou bras sous le sien.

— Moi, je ne vois rien du tout, je vous attends, répond tranquillement Edouard.

— Robineau, la peur t'ôte donc la mémoire, puisque tu ne reconnais pas ce que tu as entendu si souvent aux Français?

— La peur !... vous êtes uniques, messieurs, on a peur parce qu'on ne se soucie pas de passer la nuit en plein air! Je ne suis pas d'une santé de fer !... je suis certain que ça me ferait beaucoup de mal !

— Je te conseille de te plaindre : tu es gras comme une caille !...

— Ça ne prouve rien, on peut être gras et délicat... Tenez, donnons-nous le bras tous les trois; je me mettrai au milieu, je vous guiderai.

— Tu trembles, Robineau?

— C'est que j'ai froid.

— Froid au commencement d'août !

— Dans les montagnes il gèle toute l'année.

— Ah ! ah ! c'est trop drôle!...

— Oui, c'est bien drôle, en effet... Pourquoi me suis-je fié à vous pour arriver à mon château ?

— Monsieur Jules, saint Grégoire a dit : Quand il l'arrivé un grand malheur, cherche avec soin, et tu verras qu'il y a toujours de ta faute.

— Il avait bien raison, saint Grégoire !... Ah 1 mon Dieu ! il m'a semblé entendre un rugissement près de nous...

— Hah ! c'est un bêlement que tu veux dire I c'est que nous approchons d'une ferme...

— Ou d'une caverne I

— Ah 1 victoire, messieurs ! je vois une lumière... toute petite, à la vérité; mais enfin c'est une lumière.

— Vraiment?... Je ne vois rien, moi...

— Tiens, au bout de mon doigt.

— Je ne vois pas même ton doigt... Ah! si... je raj)erçois; dirigeons-nous de ce coté...

LA MAISON RLANCHE. 101

— Si nousllllions arriver à la maison de l'ogre I...

— Rohir.eau, comme tu es le moins grand, tu seras \e Petit' Poucet, loi, et tu déroberas les bottes de sept lieues.

Robineau, qui ne perd pas de vue la lumière, s'écrie bientôt : Deux, trois, quatre... dix lumières ! nous sommes sauvés ! c'est un village, c'est Cha... Cha... Ah! mon Dieu I comment l'ont-ils donc nommé ?

— Chadrat.

— C'est ça... En avant.

Au bout de cinq minutes, les trois voyageurs se trouvent près des habitations d'où partent les lumières; mais ces demeures ne sont que de misérables huttes bâties de terre et de paille, et près desquelles les pauvres maisonnettes d'Ayda pourraient passer pour des châteaux. Robineau s'arrête et regarde avec effroi ses compagnons en prononçant à voix basse :

— Ah ! mon Dieu, où sommes-nous?

— Tu le vois bien, dans un \illage.

— Il est joli le village ! on dirait que nous sommes chez des sauvages.

— Il est certain que l'endroit ne semble pas riche ; mais les habitants peuvent être de fort bonnes gens...

— Ils peuvent être autre chose aussi... des gens qui logent dans des taupières comme ça !...

— Frappons, appelons... ils ne dorment pas encore, i)ui.-qu'on voit de la lumière.

— Un moment ! messieurs... dit Robineau en courant audevant d'Alfred, qui se dirige vers la hutte la plus grande. Un moment... consultons-nous d'abord ; est-il bien prudent d'aller nous livrer ainsi à ceux qui logent là-dedans ?

— Allons, Robineau, laisse-nous tranquilles I

— Au moins, messieurs, cachez vos clefs de montre, je vous en supplie, et ne dites pas que vous avez de l'argent... l'occasion fait le larron.

Alfred est allé frapper à une petite porte basse et mal jointe, au-dessus de laquelle un trou rond fait l'office d'une fenêtre. On est quelque temps sans répondre ; enfin une voix rauque eV forte murmure lentement :

— Eh ben ! quoi donc qu'est là?

— Dis que ce n'est personne, s'écrie Robineau, que le son de la voix n'a pas rassuré.

— Ce sont trois voyageurs qui se sont égarés dans ces montagnes, répond Alfred.

— Ce sont trois mendiants qui n'ont pas de quoi souper, ajoute Robineau.

— Robineau, si tu ne te tais pas, je te fais rouler au bas de cette colline, dit Alfred impatienté. Comme on ne répond pas dans la chaumière, Edouard s'en approche et crie :

— Ouvrez-nous, bonnes gens; nous payerons bien vos peines et le guide que vous nous donnerez.

— C'est-à-dire que nous prierons pour vous, ajoute Robineau, car nous avons oublié notre bourse.

La porte de la hutte s'ouvre, et un homme ayant une veste en peau de clièvre, comme les bergers de la Suisse, en sort, et regarde d'un air stupide les trois jeunes gens.

— Ahl mon Dieu, qu'est-ce que c'est que ça? dit Robineau en se plaçant derrière ses compagnons; c'est un orang-outang ou un faux monnayeur l

Le paysan, après avoir considéré les jeunes gens en silence, leur montre l'entrée de sa hutte en disant :

— Youlez-vous entrer chez nous, messieurs?

— Volontiers, dit Alfred; et il pénètre dans la hutte, où Edouard le suit ; alors Robineau, qui ne veut pas rester seul, se voil obligé d'entrer aussi dans la demeure du berger.

L'intérieur de la hutte était plus grand qu'on ne l'aurait supposé du dehors. Cette grossière habitation se terminait en pointe, et recevait du jour par le haut. Le bas était divisé en deux compartiments; mais la cloison, faite avec quelques mauvaises planches que rien ne joignait , semblait plutôt devoir soutenir les murs et empêcher qu'ils ne s'éboulassent sur les habitants que servir à les séparer.

Du feu était allumé dans un coin de la première pièce; sur des bourrées pétillantes était placée une grande marmite de terre; une femme d'une quarantaine d'années, as^^ise ou plutôt accroupie devant le feu, tournait avec une cuiller de bois le contenu de la marmite ; près d'elle, trois garçons déjà grands et forts se tenaient sur leurs genoux, contemplant aussi ce qui était sur le feu ; plus loin, un vieillard encore vigoureux était assis sur des bottes de paille, et caressait un vieux bouc couché ïwès de lui. Une lampe, placée sur une petite table de bois, n'éclairait que faiblement ce tableau, parce que la fumée pro-

LA MAISON BLANCUE. lOt

duite par le feu formait des nuages qui ne se dissipaient que lentement par iouverture du liaut de la maison.

Les trois voyageurs sont entrés. Ils s'arrêtent pour examiner le singulier tableau qui est sous leurs yeux ; les habitants de la hutte les regardent aussi, mais avec un élonnement niais et sans se déranger.

— C'est fort original ! dit Alfred à ses amis.

— C'est fort laid! dit Robineau.

— C'est un intérieur tout à fait pittoresque, et qui a une couleur très-locale ! dit Edouard.

— Je ne sais pas s'il a une couleur, murmure Robineau ; mais il sent bien mauvais, l'intérieur pittoresque l...

— Bonnes gens, où sommes-nous, s'il vous plaît? dit Alfred.

— A Chadrat, répond le vieillard.

— A Chadrat! s'écrie Robineau; comment, c'est ça Chadrat!... et on ose appeler cela un village!... je n'en voudrais pas pour mes chevaux.

Sans- paraître écouter Robineau, le berger, qui est entré avec les étrangers, fait un signe impératif aux jeunes garçons assis près du feu; alors ceux-ci se décident, quoique avec peine, à se lever, puis approchent des espèces de petits bancs de bois aux voyageurs.

— Asseyez-vous... reposez-vous, messieurs, dit l'Auvergnat. Alfred et Edouard s'asseyent. Robineau considère avec frayeur les trois grands garçons qui se sont levés, et regarde du coin de l'œil l'entrée delà hutte ; mais ses compagnons ne font aucune attention aux signes qu'il leur fait, il se décide donc à s'asseoir aussi.

— Nous aurions bien voulu arriver ce soir à un domaine appelé la Roche-Noire, dit Alfred; connaissez-vous cela?

Les paysans se regardent et secouent la tète négativement.

— Parbleu!... ne veut-il pas que ces rustres, ces idiots connaissent mon château? se dit Robineau.

— Et la ville de Saint-Amand, vous la connaissez? dit Edouard.

— Saint-Amand-Talende?... ohl oui, monsieur l

— En sommes-nous éloignés?

— Pas trop... quoique ça, i'gnia encore du chemin.

— Écoutez, brave homme, ces trois grands gaillards soat vos fils, je gage.

104 'LA MAISOX BLANCHE.

Le paysan fait un signe affirmalif.

— Eh bien ! comme ils doivent connaître par cœur ces montagnes, faites-nous le plaisir de nous en donner un pour guide... tous les trois, s'ils le veulent; nous les payerons bien.

— Oui, ditRobineau, on les payera à la ville... nous y avons notre argent.

Les paysans se regardèrent quelque temps en silence ; puis le père dit à ses enfants ;

— Voulez-vous y aller, petiots?

Les jeunes garçons semblent hésiter ; enfin, le plus grand répond à voix basse :

— C'est qu'il faudrait passer près de la Maison Blanche.

— La Maison Blanche I qu'est-ce que c'est que cela? dit Alfred; est-ce une auberge?...

Les paysans font signe que non.

-- Est-ce une ferme, est-ce un cabaret? dit Edouard. Les paysans se taisent encore, et Robineau murmure entre ses dents :

— Voilà des rustres qui sont terriblement butors I

Le vieillard se rapproche des voyageurs, et leur dit d'un air mystérieux :

— La Maison Blanche !... c'est un endroit que je n'aimons guère le jour et encore moins la nuit!... c'est un lieu dangereux!... c'est par là qu'arrivent toujours les malheurs !... c'est un endroit ensorcelé, enfin !...

— Ah ! ah ! ah I comment , mes bonnes gens î vous croyez aux sorciers? dit Alfred; tandis que les villageois, surpris de ce que l'on ose rire quand ils parlent de la Maison Blanche, font quelques pas en arrière et regardent les voyageurs avec une sorte d'étonnement mêlé d'effroi.

Robineau, qui vient de s'apercevoir que les gens dont il avait peur sont eux-mêmes fort timides, se lève brusquement ; et, se promenant alors d'un pas ferme dans la hutte, s'écrie :

— Comment, pauvres paysans, vous êtes bêtes à ce pointlà?... vous ajoutez foi à des contes de magie, de diables? Des gaillards comme vous, de cinq pieds six pouces!... ça fait de la peine pour vous!... ça me... aïe !...

Dans le feu de son discours, Robineau a manqué de renverser la marmite, et il vient de s'apercevoir qu'il marchait sur les fagots allumés.

LA MAISON BLANCHB. lOS

— Messieurs, dit Edouard, je ne vois rien de bfen surprenant à ce que les habitants d'un petit village situé dans les montagnes, loin des chemins fréquentés et qui semblent encore avoir les mœurs du premier âge, ajoutent foi à des erreurs dont il n'y a pas si longtemps (jue nous sommes guéris... et le sommes-nous bien encore ? Dans Paris, dans cette ville, centre des lumières et de la civilisation de notre temps, mademoiselle Le Normand a fait fortune, et des tireurs de cartes , des nécromanciens, reçoivent de nombreuses visites des classes les plus élevées de la société ; les hommes ont un penchant décidé pour Terreur; les Romains avaient des aruspices, des sibylles ; les Grecs, des oracles, des pythonisses ; les Gaulois, des druides ; les Égyptiens, leurs mystères d'Isis, d'Eleusis, d'Apis et d'Anubis; et les prophètes juifs sont bien au-dessus de tous loj magiciens du moyen âge! Enfin, messieurs, je vois que des grands hommes, des gens de beaucoup d'esprit , ont été superstitieux ; et, sans croire comme Platon à l'existence des sorciers, je ne vois rien d'extraordinaire à ce que les habitants d'un misérable hameau aient une faiblesse pour laquelle les hommes policés montrent tant de penchant.

-=■ Mon cher Edouard, je ne fais pas un crime à ces bonnes gens de leur ignorance ; je n'entreprendrai point de les guérir de leur superstition, parce que je pense que cela pourrait être trop long ; mais je te ferai observer qu'il ne s'agit pas de savoir si tous les peuples ont cru à la magie, mais seulement si ces jeunes gens, qui me paraissent avoir de quatorze à seize ans, veulent nous servir de guides pour que nous arrivions ce soir à la ville prochaine.

— .Oui, c'est ça, dit Robineau ; il n'est pas question de faire de l'esprit... il faut aller au fait. Voyons, jeunes Auvergnats, voulez-vous nous conduire à Saint-Amand? Je suis le seigneur ds la Roche-Noire, je vous récompenserai magnifiquement.

Ni les prières, ni les promesses de Robineau ne peuvent décider aucun des habitants de la hutte à conduire les voyageurs; la crainte que leur inspire la Maison Blanche, près de laquelle il faudrait passer, est plus forte chez eux que le désir d'obliger.

— Ma foi, messieurs, dit Alfred, puisque ces montagnards sont décidés à ne point nous conduire avant le jour, nous n'avons qu'un parti à prendre, c'est de passer la nuit ici.

— Passons la nuit ici, dit Edouard.

J'en ai l'heureuse promesse, Vers le milieu de la nuit, L'amour m'ouvrira sans bruit L'alcÔTe de ma maîtresse I..,

— Oh ! oui ! dit Robineau ; si vous trouvez ici une alcôve, vous serez bien adroit! Moi! messieurs, il me semble qu'avant de nous résoudre à coucher dans cette souricière où l'on étouffe... sans compter que cela ne sent pas la rose, nous devrions nous adresser à d'autres habitants du village; ils ne sont peut-être pas tous aussi poltrons que ceux-ci...

— Eh! mon cher, ils sont tous aussi superstitieux!... Tu vois bien que cette Maison Blanche est pour eux ce que la Dame Blanche est pour les habitants de Glendearg , dans le Monastère de Walter Scott.

— 11 n'est pas question de roman, nous ne sommes pas on Ecosse ; je ne veux pas coucher ici, moi ; et je vais vous montrer que je sais me tirer d'affaire.

En disant ces mots, Robineau marche vers la porte de la hutte; il l'ouvre et allonge la tète en dehors; mais, effrayé de la profonde obscurité qui règne dans les montagnes, que la lune n'éclaire plus, et, ne distinguant pas une seule lumière dans les habitations voisines, Robineau rentre vite sa tête, referme la porte et revient tristement vers ses compagnons en disant :

— Allons, puisque ça vous fait plaisir!... couchons ici, je le veux bien.

Alfred demande au chef de la famille si cela ne le gênera pas de les laisser passer la nuit dans sa demeure. Bien loin de là, 1 Auvergnat, sa femme, son père et ses enfants témoignent aux jeunes gens que la maison est à leur disposition. Nos voyageurs remarquent que si les habitants de Ghadrat sont lourds et stupides, ils sont humains, bons et hospitaliers; vertus que l'on ne rencontre pas toujours chez les gens fins, spirituels et bien appris.

Dès qu'il est décidé que nos voyageurs passeront la nuit dans la demeure des Auvergnats, ils ne songent plus qu'à se mettre à leur aise et à se conduire comme s'ils étaient de la famille. Alfred et Edouard prennent gaiement leur parti; ils rient, chantent et causent avec les paysans; Robineau seul fait touji)urs la mine et regarde tout d'un œil mécontent.

— Quel est votre nom, brave homme? dit Alfred au berger,

— Moi, monsieur, je m' nomme Claude, ma femme Claudine...

— Et je gage que les enfants s'appellent Claudinet , se dit Robineau en haussant les épaules.

— Que faites-vous?

— Je suis berger...

— Et vos enfants?

— Ils cultivent la terre; nous avons un p'tit champ près d'ici.

- Et votre père?

— Oh ! il ne fait plus rien, il se repose... Pour not' femme, elle fait la soupe et nous l'apporte aux champs.

— Êtes-vous contents de votre sort ?

— Comment que vous dites, monsieur ?

— Je vous demande si vous vous trouvez heureux ?

— Pardi! quoi qu'il nous faudrait donc de plus? J'avons de quoi manger, de quoi nous vêtir, une bonne hutte pour nous loger : est-ce que ce n'est pas assez?

— Mon ami, dit Edouard à Alfred, voilà l'homme dans sa condition primitive, sans ambition, sans envie; la nature ne lui a donné que des goûts simples et purs, il ne voit point. le bonheur au delà du lieu dans lequel il est né, et ses désirs ne passent jamais le sommet des montagnes qui entourent son habitation. Je soutiens que voilà l'homme que Diogène voulait trouver, mais qu'il cherchait en vain parmi un peuple adonné à tous les plaisirs, raffiné dans ses goûts et esclave de ses passions.

— Si c'est là l'homme de Diogène, dit Robineau en se balançant sur son banc, il est propre et élégant !

— Qu'y a-t-il là dans cette marmite? c'est votre souper sans doute , dit Alfred.

— Oui, monsieur, c'est la soupe.

— Eh bien ! mes amis, nous la mangerons avec vous. Nous avons déjà soupe à Ayda ; mais c'est égal, nors souperons encore, n'est-ce pas, Edouard ?

— Oui, sans doute; nous tiendrons compagnie à nos hôtes,,'. Et puis ce repas a pour moi je ne sais quoi de piquant 1...

— Ils ne sont pas dégoûtés I se dit Robineau.

La soupe étant prête, on apporte la grande marmite au mi-

108 LA JIAISOX BLANCHE.

lieu de la compagnie ; comme la table serait trop petite pour que chacun eût place autour, les montagnards trouvent plus simple de s'asseoir par terre. Alfred et Edouard en font autant; Kcbineau seul reste sur son banc en disant à ses amis :

— Comment, messieurs, vous vous mettez à terre?

- Pourquoi pas? dit Alfred ; il faut faire comme ces bonnes gens.

— C'est le siège le plus naturel, dit Edouard.

— Vous avez l'air de sauvages!

— Mon ami, les sauvages sont les enfants de la nature, ei Eous sommes ceux des préjugés.

Alors, messieurs, demain je sortirai d'ici sans culotte, et

je dirai que c'est le costume le plus naturel.

Ah! Robineau, c'est différent! la décence fut de tous les

temps... les feuilles de figuier datent de loin! Au reste, tu es absolument le maître de montrer ton derrière aux habitants de Chadrat, et même à ceux de ton domaine, si ça le fait plaisir. Comme tu viens d'acheter le château, ils croiront que c'est un ancien usage que tu veux faire revivre, et il est possible qu'ils se décident à t'imiter, ce qui deviendrait extrêmement piquant, surtout les jours de grande réunion.

Pendant cette conversation, la maîtresse du logis distribuait des assiettes de bois et des cuilleis à tout le monde. Le vieux père coupait des tranches de pain bis. Malgré sa répugnance, Robineau accepte une assiettée de soupe, et finit par manger comme les autres, quoique en murmurant après la soupe, qu'il trouve trop épaisse et trop salée, et en jurant après le vin qu'il trouve trop vert. Mais les montagnards ne s'aperçoivent point de son humeur, ils lui mettent à chaque instant de nouvelles cuillerées de soupe dans son assiette, quoiqu'il crie : — J'en ai assez 1 Et le vieillard partage son écuelle avec le vieux bouc qui est près de lui, et qui semble être un ancien ami de la famille.

Pendant le souper, Edouard ramène la conversation sur la Maison Blanche , parce que le peu qu'on en a dit a piqué sa curiosité.

" — Contez-nous donc, bonnes gens, ce que vous savez sur cet endroit qui vous effraie, dit-il aux montagnards. Depuis quand cette Maison Blanche est-elle la terreur du pays?

— Ah! oui, contez-nous cela, dit Alfred. J'aime les histoires de revenants, moi!... cela fait frémir!... c'est charmant!

Robineau ne dit rien, mais il rapproche un peu son siège du cercle formé par les assistants.

— Dame! messieurs, dit le vieillard, il n'y a pas longtemps que la Maison Blanche nous fait peur à trétous. Faut vous dire d'abord qu'elle est située pas ben loin d'ici, c'est en desrendant à gauche, au bas de la montagne. On entre dans une petite vallée, ben gentille, où qui gnia des vignes, et puis de la luzerne, et puis de beaux noyers, la Maison Blanche est au milieu de tout ça.

— Il parait que, du moins, elle n'a pas rendu le sol stérile... Et à qui appartient cette maison?

— Ohl monsieur... c'est là justement c' qu'on n' sait pas; car, depuis une vingtaine d'années qu'elle est bâtie, elle n'a jamais été habitée... si ce n'est par le diable depuis queuque temps. Figurez-vous, monsieur, que, à trois cents pas de la Maison Blanche, il y a une jolie maisonnette, une espèce de petite ferme qui appartenait autrefois à un nommé André Sarpiolte. André était à son aise, il avait de nombreux troupiaux et des écus; si bien qu'il fit bâtir c'te maison, que nous appelons la Maison Blanche, parce que, dans sa nouveauté, elle était ben jolie, ben blanchette et ben plus belle que toutes celles des environs! Si ben donc que André Sarpiotte fit bâtir la maison dans le dessein de la vendre à queuqu'un qui en voudrait; mais, dame! la maison est grande, elle a un beau jardin enclos de murs, et tout cela était trop cher pour nous autres!... Ça fait qu'aile restait à André ; mais il s'en consolait avec sa petite femme, car il était marié, André, et sa femme venait justement de lui donner un petit enfant...

— Mais, mon brave homme, il me semble que tout cela n'a pas de rapport avec les terreurs dont cet endroit est l'objet?

— Oh! que si, monsieur! oh! que si! Tout ça se touche, v'ià que j'y arrivons. Un beau matin, on apprit dans le village que la femme d'André venait de prendre un enfant pour le nourrir avec le sien. G't'enfant était une petite fille. Personne, dans le pays, n'avait vu les parents; mais André disait que c'étaient des gens d'un peu loin et qui n'étaient pas riches; cependant, on remarqua ben que la femme d'André était encore mieux mise et qu'aile avait tout plein de biaux ailiquets, et qu'André se donnait encore plus de bon temps. Gomme il était en bonheur,

six mois après il vendit sa Maison Blanche à un étranger qui voyageait dans ce pays; l'acte fut passé cheu le notaire de Saint-Amand. Le monsieur s'appelait, dit-on, Gervais, c'est tout ce qu'on en sut; car, voyez le plus étonnant, ce monsieur fit venir des meubles et tout ce qu'il fallait dans la maison, mai> il ne l'habita jamais; il s'en alla bien vite, et on ne l'a pas revu depuis... c' qui fait ben penser que déjà le diable s'était emparé de la maudite maison, et que ce pauvre acheteur, ayant découvert ça, se promit ben de n'y pus revenir.

Cependant, on ne s'apercevait encore de rien dans le pays, on trouvait seulement surprenant que le maître de la maison ne vînt jamais habiter sa propriété. Le temps s'écoula, la petite fille qu'André et sa femme avaient prise était toujours chez eux. Au bout de deux ans, ils dirent que ses parents étaient morts et qu'ils adoptaient l'enfant; mais, ma fine, c'te bonne action ne leur porta pas bonheur. Leur propre enfant mourut; et, un an après, André, qui avait le défaut de boire un peu trop, se laissa, en revenant des fêtes de Saint-Gall, rouler dans un trou, d'où on ne le retira pas vivant.

V'ià donc qui gn'avait pus à la ferme que la veuve d'André et la petite Isaure, c'est le nom de la petite fille qu'ils ont adoptée. C'est alors qu'on commença à remarquer qu'il se passait dans la Maison Blanche des choses extraordinaires. D'abord, dans c'te maison, où gn'avait personne, on aperçut queuquofois le soir en passant des lumières aller et venir dans les chambres, puis on entendit dans le jardin des trépignements... comme des pieds de chevall... Vous pensez ben qu'on trouva ça effrayant. Si c'eût été le maître de la maison qui fût venu, on l'aurait aperçu I... il ne se serait pas caché, ne serait pas venu que la nuitl Tout cela commença à faire jaser... à donner des idées... et puis c'te maison, dont les fenêtres et les portes étaient toujours fermées, mais dans laquelle on entendait des bruits sourds et où l'on voyait de la lumière, vous sentez bien que ça n'était pas clair du toull...

— M.iis la veuve d'André, qui demeurait tout près de la Maison Blanche, devait avoir plus peur que les autres?

— Pas du tout, monsieur; et via encore ce qui n'était pas clair : quand on parlait à la veuve Sarpiotte de ces bruits, de ces lumières, elle répondait que nous étions des imbéciles, et que d'ailleurs ça ne nous regardait pas.

LA. xMAlSON BLANCHE. 111

— Il paraît que la veuve Sarpiolle élait un esprit fort.

— Ma fine, monsieur, je ne savons pas si c'était un esprit; mais tout ça ne l'a pas empêchée d'aller rejoindre son mari... douze ans plus lard, à la vérité!

— Ab! la fermière est morte aussi?

— Oui, monsieur; elle est morte il y a près de trois ans, laissant par testament sa ferme, ses vaches, ses chèvres, enOn tout ce qu'elle avait, à la petite Isaure, qui avait alors quinze ans...

— Et cette jeune fille continua-t-elle d'habiter près de la Maison Blanche?

— Mon Dieu, oui, monsieur! et pas pus effrayée que si elle était au milieu du village; et cependant, après la mort de la veuve d'André, on remarqua que les apparitions étaient bien plus fréquentes dans la maison abandonnée. Avant, on élait souvent six mois sans rien entendre ; à c't'heure, il ne s'en passe guère deux sans qu'on ait la certitude qu'il y a eu du monde la nuit dans la maison ; enfin, dernièrement Jacques, qui avait passé devant la veille, et qui avait ben remarqué que tous les volets en étaient fermés, en repassant le lendemain au petit jour, a aperçu distinctement deux volets ouverts à des fenêtres du premier 1 Vous sentez ben qu'ils ne se sont pas ouverts tout seuls. Le lendemain au soir ils étaient fermés. Et c'te petite fille, qui n'a pas encore dix-huit ans, à ce que je croyons, habile seule près d'un endroit si efl'rayant!... d'un endroit où nous autres hommes je n'osons point passer quand il fait noir... Oh! c'est ben louche ça!... Aussi, les anciens du pays, etj'suis un d'ceux-là, j'avons rassemblé toutes les circonstances, et j'en avons tiré c'te raison : c'est que c'te petite fille... n'est pas une fille ordinaire.

— Comment! est-ce que vous croyez que c'est un garçon? dit Alfred en riant.

— Nenni, monsieur; ça n'est pas ça encore; mais, voyezvous, j'avons ben remarqué que c'est de son arrivée chez André qub datent tous les événements extraordinaires qui se sont passés. La vente de la Maison Blanche à un homme qu'on ne revoit plus ; la maison toujours fermée, mais dans laquelle on aperçoit queuquefois de la lumière... et puis comme un fantôme noir qu'on voit rôder, par-ci par-là, autour de la ferme...

— Ah ! il y a un fantôme? dit Edouard.

lit LA .MAISON BLANCHE.

— Il y a un fantôme? répète Robineau, qui, petit à petit, pendant le récit du vieillard, avait tellement rapproché son banc, qu'il se trouvait alors au milieu du cercle formé par les auditeurs.

— Oui, messieurs, oui, gnia un fantôme... ou un lutin, qui se montre de loin à loin dans la vallée.

— Vous l'avez vu, bon vieillard?

— Non, monsieur, oh! non; mais Claude l'a vu.

— Je ne l'ons pas vu moi-même, répond Claude ; mais Pierre, not' fils aîné, l'a aperçu.

— Ce n'est pas moi, dit Pierre, c'est Joseph.

— Je ne l'avons pas justement aperçu, dit Joseph; mais c'est Nicolas, avec qui j'étais, qui m'a dit qu'il avait cru voir queuque chose.

— Oh 1 d'après cela, dit Alfred, voilà l'existence du fantôme bien prouvée ; mais revenons à la petite Isaure, qui n'est, ditesvous, ni un garçon, ni une fille, ce qui lui donnerait alors un certain point de ressemblance avec les lutins.

— Ehbenl monsieur, pour en revenir, j 'croyons, nous autres, que pour n'avoir pas peur du diable, il faut être ben avec lui ; et j'nous disons... mais tout bas, quoique ça, que c'te jeune fille pourrait ben être ensorcelée... ou tout au moins avoir des manigances que je ne connaissons pas, pour se moquer des démons. Enfin, voyez! v'ià la famille dans laquelle on la reçoit, où tout le monde meurt...

— Oui, dans l'espace de quinze ans...

— Mais cette jeune fille vit donc maintenant tout à fait seule?

— Oui, messieurs, seule... près de la Maison Blanche!... où des gens comme nous n'voudraient pas rester en compagnie! .. C'est ben surprenant. Et puis, voyez-vous, c'te jeune Isaure ne ressemble pas aux autres filles de nos montagnes; et pourtant, puisqu'elle y a été élevée, elle ne devrait pas en savoir plus que nous... car, quoique à leur aise, André et sa femme n'étiont pas des savants.

— Comment! cette jeune fille est plus instruite que les habitants de ces montagnes?

— Ohl j'croisben! elle sait tout plein de choses!... Aile sait d'abord lire dans les livres imj)iiinés... on dit même qu'aile vous lit là-dedans tout couramment! et cepenaant André Sarpiotte

n'était pas ben malin là-dessus ! Comment se fait-il qu'aile en sache plus que son maître?

— Gela se voit tous les jours, bon vieillard; ensuite.

— Ensuite, elle chante tout plein de chansons que nous ne connaissons pas et qui ne sont pas du pays... J'vous demande qui pout les lui avoir apprises? Ensuite, elle vous a en parlant des manières, des révérences... comme une demoiselle de la ville, da!

— Et puis, dit Claudine, qui jusque-là avait laissé avec respect parler le vieillard, vous ne dites pas tout, mon père; Isaure est aussi très-savante pour ce qui est de planter les arbres, de cultiver les fleurs, de semer les grains; elle a là-dessus un savoir étonnant! Faut voir le jardin de la ferme, tout y vient, que c'est une merveille!... et, pour soigner les bestiaux, est-ce qu'elle n'a pas aussi des remèdes!...

— Elle a des remèdes pour les bêtes? s'écrie Robineau d'un air stupéfait.

— Oui, monsieur, dernièrement elle a guéri sa vache qu'avait l'air de vouloir crever, avec je ne sais quel herbe qu'aile lui a fait manger; et la chèvre de Jeannette, qu'avait une grosseur sous le ventre; en ben, c'est encore Isaure qui l'a guérie, avec je ne sais queu drogue qu'aile lui a fait prendre.

— Comment ! c'est elle qui a guéri la chèvre de Jeannette I s'écrie le berger. Ah ben, ma fine! toutes mes chèvres pourraient ben mourir avant que je permettions à la petite Isaure de les toucher. Je pense, messieurs, que v'Ià assez de choses qui prouvent que c'te jeune fille est en intelligence avec Satan.

— Il est certain, murmure Robineau, que si elle guérit les vaches et les chèvres... c'est qu'elle en sait long.

— Enfin, messieurs, pour une fille élevée dans ces montagnes... eh ben, aile n'a pas du tout not' allure ; aile vous parle queuquefois avec des mots que je ne comprenons pas... aile a enfin un langage tout doré, tout mielleux, qui n'est pas celui de nos chevrières.

— Parbleu ! je serais bien curieux de voir cette jeune fille, dit Alfred.

— Et moi aussi, dit Edouard.

— Ma foi, dit Robineau, je vous réponds que cela ne me tente pas du tout!

— Mais venons au plus intéressant, reprend Alfred l corn-

il4 LA MAISON BLANCHE.

ment est-elle, cette Isaure? Vous ne nous l'avez pas dépeinte. A-t-elle aussi dans la figure, dans les traits, quelque chose de diabolique?

— Dame, messieurs!... quant à ça, dit le berger, je devons convenir qu'aile n'est pas mal... i gn'en a même dans le pays qui prétendent qu'elle est jolie.

— Oh ! oui, mon père, disent les trois fils de Claude ; aile est ben gentille, Isaure... et aile a un sourire ben doux!

— Allons, taisez-vous, petiots! dit Claudine; vous ne vous y connaissez pas!... Moi, je vous dis qu'il y a dans ses yeux bleus queuque chose de malicieux qui cache de la traîtrise!... et que sa voix douce n'est encore qu'une fausseté pour attraper son monde. D'ailleurs, est-ce qu'une petite sorcière comme ça peut être jolie!

■— Non, dit Robineau, je suis de l'avis de l'Auvergnate, une sorcière est toujours horrible.

— Belle ou non, dit le berger, ce qu'il y a de certain, c'est que chacun dans le pays l'évite au lieu de la rechercher. Quand on la voit d'un côté, on prend d'un autre. Quand elle conduit ses chèvres sur la montagne, on descend bien vite dans la plaine... et, dame! on a raison, parce qu'elle serait capable de vous jeter un sort, de vous porter malheur!...

— Oui, oui, dit Claudine ; et si la brebis de Bastien est morte, je sommes ben sûre que ça vient de ce que l'autre jour Isaure l'a caressée.

— Ah! ma mère, dit un des jeunes Auvergnats, la brebis de Bastien s'était Jaissée rouler de cinquante pieds de haut.

— C'est possible, reprend Claudine; mais pourquoi a-t-elle roulé? c'est parce qu'elle avait été touchée par Isaure; sans ça! croyez-vous pas que le pied lui aurait manqué?...

— C'est juste, dit le vieillard.

— Yoilà bien les raisonnements de l'ignorance, dit Edouard ; les choses les plus simples deviennent surnaturelles aux yeux de ces bonnes gens!... Ils ne veulent point rechercher les causes, ils rapportent tout à l'idée dont ils sont frappés ; et voilà une jeune fille fort gentille et fort douce peut-èlre qui devient un objet d'eiïroi pour ces montagnards, parce qu'elle demeure paisiblement dans un lieu qu'ils se sont figuré devoir être habité par le diable!... Mais du moins ces paysans ne (juillent point leurs huttes... ils sont excusables!.,. Et combien de gens âam

JLA MAISON BLANCHE. 115

les villes chez lesquels l'éducation n'a point détruit la superstition!...

— Tiens, Edouard, toi qui as tous les sentiments d'un ancien paladin (excepté la fidélité), tu devrais faire ici, comme dans le Château du Diable, vieille pièce que l'on a donnée jadis à la Cité, aller visiter celte maison ensorcelée, et délivrer la jeune Isaure, qui est peut-être une princesse déguisée, du charme qui la retient avec ses vaches et ses chèvres!... Quant à moi, je me promets bien de voir dès demain la jeune fille ; je voudrais de bon cœur que ce fût une sorcière; car, n'en ayant point encore vu, je serais enchanté de savoir comment elles sont faites. Robineau, tu viendrasdemain avec nous voir la Maison Blanche, n'est-ce pas?

— Oh! demain, messieurs, il faut espérer que je serai dans mon château ; alors vous pourrez aller courir où vous voudrez ; mais du diable si je vous accompagne!... je me souviendrai trop longtemps de noire voyage dans les montagnes!...

Les jeunes gens rient de l'humeur de leur compagnon. Mais le repas du soir est terminé, et déjà les Auvergnats songent à se livrer au repos.

— Messieurs, dit Claude aux voyageurs , j'voudrions bien avoir des lits à vous offrir; mais, nous autres, j'couchons tout bonnement sur de la paille... J'navons que ça à vous donner... et puis des peaux de mouton que j'gardons pour l'hiver.

— Nous serons toujours fort bien, dit Alfred ; d'ailleurs, une nuit est si vite passée.

— Au moins, dit Robineau en faisant la grimace, si vous n'avez pas de lit, donnez-moi les peaux de mouton ; ça sera plus doux que votre paille !

— Oui, monsieur; j'allons vous arranger ça.

On fait, dans un coin de la hutte, une couchette avec des peaux de brebis; mais Alfred et Edouard préfèrent se mettre sur de la paille, dans laquelle ils se roulent en riant; tandis qu'un peu plus loin les trois jeunes Auvergnats se jettent sur la leur. Le vieillard a déjà imité ses enfants; il s'est étendu près de son bouc. Pour Claude et sa femme, ils vont se coucher dans l'autre partie de la hutte, à laquelle une espèce de rideau en grosse toile sert de porte. Mais, avant de se retirer près de sa femme, Claude souffle la lampe, et quelques lueurs qui s'échappent encore du feu éclairent seules l'i itérieur de la huttat

— Pourquoi donc éteignez-vous la lumière? s'écrie Robineau.

— Oh! monsieur, caserait dangereux d'en conserver la nuit; si le feu prenait ici, je serions tous grillés comme des charbons.

En disant cela, le montagnard jetait de l'eau sur les débrisdu feu pour achever de l'éteindre.

— Comme c'est amusant! dit Robineau; coucher sans lumière!... moi qui, à Paris, ai toujours ma veilleuse!... Ah! diteS'donc, montagnard, avez-vous eu soin de bien fermer la porte de votre chaumière?

Le berger ne répond plus ; il est déjà allé retrouver sa femme, près de laquelle il se couche, et bientôt des ronflements prolongés, auxquels s'unissent ceux du vieillard et des trois fils, annoncent que toute la famille goûte un profond repos.

— Comme c'est gracieux! dit Robineau en se jetant avec humeur sur les peaux de mouton; dormez donc au milieu d'un bruit comme celui-là!... Il me semble que je suis à un enterrement, et que j'ai six serpents dans les oreilles.

— Dites donc, messieurs, est-ce que vous pouvez dormir? Alfred et Edouard, pour toute réponse, feignent de ronfler

aussi.

— Ils dorment!... ils sont bien heureux!... Mais ce paysan ne m'a pas répondu au sujet de la porte... allons nous assurer si nous en sommes en sûreté.

Robineau se lève, se dirige à tâtons vers la porte, en trouve le loquet, le lève, ouvre, et voit avec effroi que du dehors on peut également l'ouvrir.

— Comme ces paysans sont imprudents! s'écrie-t-il ; une porte qui s'ouvre du dehors!... Nous sommes en sûreté comme sur la grand'route!... Holà!... monsieur Claude!... hél les enfants? dites donc, vieux papa! répondez donc un peu...

Aux cris, au tapage que fait Robineau, le vieillard se réveille en disant :

— Quoi que vous avez donc, monsieur?

— Comment, ce que j'ai! Je trouve fort mauvais qu'il n'y ait pas au moins un verrou à votre porte... le premier voleur peut entrer et nous assassiner.

— Eh ! monsieur, gnia pas de volcurdans le pays!... D'ailleurs j'navons rien qu'on puisse nous voler, nous autres...

— Ah! nous autres!... c'est cela! voyez-vous l'égorsme!... ils ne pensent qu'à eux... Mais moi, vieux paysan, je ne serais

LA MAISON BLAYCHE. 117

pas content si on m'emportait seulement mon chapeau... Dites donc, vieux père!...

Le vieillard s'est rendormi, et Alfred dit à Robineau :

— Yeux-tu laisser ces bonnes gens dormir en paix... Auras-tu bientôt fini ton tapage?

— Ah! tu ne dors donc plus, toi?

— Parbleu, au train que tu fais!...

— C'est que cela n'a pas le sens commun d'être dans son lit à la merci des passants !

— Est-ce qu'il passe quelqu'un à l'heure qu'il est?...

— On ne sait pas... Enfin, je vais mettre la table devant la porte, ça sera toujours une petite- résistance!...

— Que ne t'y mets-tu toi-même?

— C'est ça! pour vous servir de chevaux de frise... Ah Dieu! quelle jolie nuit je vais passer!... pourvu que je* trouve la table...

Robineau cherche à tâtons; et ayant trouvé la table, la place devant la porte de la hutte, puis, un peu plus tranquille, revient se jeter sur les peaux de mouton, où il s'écrie en poussant un profond soupir :

— C'est bien la peine d'acheter un château... d'être riche... d'hériter de mon oncle Gratien, pour coucher sur des peaux de bêtes comme un Indien! Je puis dire que j'aurai connu les vicissitudes de la fortune... On étouffe dans cette maudite hutte... Pas seulement un traversin, un oreiller pour mettre sa tête!... Dieu! comme je me dédommagerai demain à la Roche-Noire!... je me mettrai dans du coton... Je ne pourrai jamais dormir sur ce lit-là... ça sent horriblement le gibier. Dis donc, Alfred!... Alfred!... est-ce que tu es bien sur la paille?

— Mon cher Robineau, dit Alfred en bâillant, c'est la nouveauté de la situation qui en fait le charme... cela me paraît si drôle de coucher sur la paille!... C'est seulement dommage de ne pas avoir une petite Auvergnate... parce que... ah!

— Parce que quoi? dit Robineau. Allons, il est endormi... Dites donc, monsieur Edouard... dormez-vous aussi, vous?... hein?... Il parait que le poëte dort; tâchons d'en faire autant. Si je pouvais rêver à mon pauvre château, où j'ai tant de peine à arriver!... Pourvu que celte sorcière ne vienne pas celle nuit nous jeter un sorti... Avec leur Maison Blanche... ils seront cause que je ferai de mauvais rêves I...

H8 LA i,/AISON BLANCHE.

Cependant la fatigue l'emporte sur la peur; Uobineau s'endort profonrlément, ainsi que ses compagnons.

Un songe heureux berçait le nouveau propriétaire, il était enfin dans son château, on l'appelait monseigneur, on le fêtait, on le complimentait; lorsqu'un poids assez lourd, qui vient se placer sur sa poitrine, le réveille péniblement.

— Qui va là? s'écrie Robineau en cherchant à se débarrasser de ce qu'il sent sur lui. Mais on ne répond rien, et il sent un nouveau poids que l'on appuie sur son épaule. Une sueur froide coule de son front; il n'a plus la force de crier, et balbutie en tremblant: Oui... qui va là! De grâce... que voulez-vous de moi?...

On ne répond pas, on reste immobile, et on continue de s'appuyer sur la poitrine et sur l'épaule du voyageur. Quelques minutes se passent ainsi; Robineau n'a plus la force de crier, et i! attend qu'on le laisse libre de ses mouvements, en adressant mentalement ses prières au ciel. Mais au bout de quelque temps, surpris de ce qu'on reste sans bouger sur lui. il lève doucement la tête pour tâcher de se dégager, et sa figure rencontre une longue barbe qui lui couvre presque tout le visage. Uobineau pousse un cri horrible, croyant avoir le diable sur lui, et dans sa terreur se jette sur le côté; alors il se trouve débarrassé de l'objet qui le retenait, et se sauve au milieu de la hutte; mais il lui semble entendre des pas, il est persuadé que le diable le poursuit. Dans son effroi, il marche au hasard, se jette dans la toile qui forme la séparation, s'embarrasse les pieds dans la paille, tombe, se blottit dedans et s'y tient coi, en priant le ciel de le protéger.

Cependant le calme s'est rétabli; Robineau pense que le diable a perdu ses traces, et qu'il est allé tourmenter un de ses com' joignons; après être resté un quart d'heure sous la paille, où il étouffe, il se retourne un peu pour tâcher d'avoir de l'air.

En se retournant, la figure de Robineau se trouve encore sur quelque chose, qui cette fois ne ressemble pas à une barbe, car c'est un objet gros, gras, lisse, très-palpable et doué d'une douce chaleur. Robineau recule sa tôle et avance sa main pour s'assurer si ses soupçons sont fondés, mais au même instant la personne à qui appartient l'objet si dodu se retourne; puis, étendant un bras iU une jambe, enlace ainsi Robineau, qui se trouve de nouveau pris et n'ose plus bouger.

Cette fois Robineau a moins peur, car il a reconnu à qui il avait affaire; il sent fort bien que c'est madame Claude qui se trouve couchée sur lui, et il aime mieux sentir madame Claude que le diable. Cependant, s'il reste là, il pense que le berger l'y trouvera, et qu'il pourra ne pas être satisfait de le voir caché sous sa femme; s'il s'en va, il craint de retomber entre les griffes de l'être à longue barbe qui l'a éveillé; la peur du diable est plus forte chez Robineau que la peur du berger. Il se décide à rester sous madame Claude jusqu'au point du jour, époque où les démons ne sont plus dangereux.

11 était assez difficile de rester tranquille dans une telle position ; Robineau se rappelait involontairement que l'Auvergnate était encore fort bien, quoique un peu brune, mais la nuit toutes .les femmes sont blanches, quand cela fait plaisir, et Robineau, toujours involontairement, allongeait ses bras et promenait ses mains sur tout ce qu'il rencontrait, et petit à petit sa frayeur se dissipait, et ses idées devenaient beaucoup moins noires.

A force de tâtonner l'Auvergnate, Robineau flnit par la réveiller; celle-ci croit que c'est son mari qui la pince, et en femme qui sait ce que cela veut dire, elle lui donne un gros baiser. Robineau se laisse embrasser ; il trouve cela gentil ; d'ailleurs il ne veut pas désabuser l'Auvergnate, et pour cela il faut bien remplir le rôle du mari; c'est ce qu'il fait depuis quelques minutes, lorsque le même objet, qui l'avait fait fuir sa couchette, arrive en gambadant sur la paille, et saute sur ceux qui ne dormaient pas. Robineau sent de nouveau la longue barbe, et il crie, croyant que le démon veut le punir de son incontinence. La femme de Claude crie de son côté; elle s'aperçoit, un peu lard à la vérité, que ce n'est pas son mari qu'elle embrassait, le berger se réveille et crie aussi pour savoir à qui en a sa femme.

Ce tapage réveille les autres habitants do la hutte. Alfred et Edouard se lèvent pour savoir ce que c'est; le vieillard retrouve un peu de feu et rallume la lampe. Les trois jeunes garçon« sont les seuls qui continuent de ronfler.

On va avec la lumière s'informer de la cause des crig, et on aperçoit le mari et la femme retenant Robineau , qui veut de aouveau se fourrer sous la paille, tandis que le bouc saute indii» tinctement sur toute la société.

Robineau regardait d'un air effaré le bouc et le berger. Alfred

lîO LA MAISON BLANCHE.

et Edouard coiTimencent par rire de sa figure, tandis que lo vieillard s'écrie :

— Après qui donc en avez-vous, vous autres?

— Eh ben, c'est Claudine qui m'a réveillé en criant comme une possédée, dit le berger.

— Pardi! dit Claudine, je criais parce que je sentais ben queuque chose... c'est-à-dire queuqu'un, et que je voulions savoir quoi que c'était.

— Pourquoi donc que vous êtes là, si près de ma femme? dit le berger à Robineau, et qui vous a fait quitter vos peaux de mouton?

— Ma foi, mes chers amis, dit Robineau en sortant entièrement de dessous la paille, je ne sais vraiment pas comment cela s'est fait... mais j'ai été réveillé par quelque chose... j'ai senti une longue barbe... on a mis les pieds sur moi.

— Ah! ah! c'est le bouc qui a été te réveiller, Robineau, et que tu as pris pour le diable ou pour la petite sorcière, je gage!...

Robineau ouvre de grands yeux, regarde le bouc et s'écrie :

— Comment, ça seraitcette maudite bête!... Voilà ce que c'est que d'être couché dans une arche de Noé!

— Allons, allons, dit Claudine, dans tout ça, j' voyons que gnia pas grand mal... Vous avez eu peur, et voilà tout.

— Voilà absolument tout, dit Robineau en jetant à la dérobée un regard sur Claudine qui s'écrie :

— Pardi! pour si peu de chose, ce n'était pas la peine de réveiller toute la maison. Quoique ça, monsieur, une autre fois faut tâcher de n' pas venir vous jeter sur nous si brusquement, parce que... ça surprend, voyez-vous.

Robineau fait de nouvelles excuses et retourne sur les peaux de mouton, heureux d'en être quitte à si bon marché; les Auvergnats se recouchent. Alfred et Edouard en font autant en riant de l'aventure du bouc, et cette fois Robineau rit avec eux.

Le reste de la nuit se passe sans événements. Au point du jour tout le monde est sur pied. Les jeunes gens acceptent une jatte de lait, et se disposent à se remettre en route. Celie fois, Claude lui-même veut leur servir de guide et leur montrer la Maison Blanche , car en plein jour il se sent de force à en approcher.

Nos trois voyageurs qnillenl donc la hutte après avoir récom-

pensé les Auvergnats de leur hospilalité; et en saluant RoLineau, Claudine lui lance un petit sourire en dessous que n'auraient pas désavoué nos dames de la ville.

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