‹ La maison blancheChapitre 12 sur 45 · IX CHATEAU DE LA ROCHE-NOIRE. — FÊTE VILLAGEOIS · texte numérisé non relu

IX CHATEAU DE LA ROCHE-NOIRE. — FÊTE VILLAGEOIS

Alfred et Edouard ont fait comme Robineau, ils ont été se reposer des fatigues du voyage. François les a conduits dans de grandes pièces où il y a des couchettes et des matelas, il ne manque que des draps aux lits qu'on trouve dans le château ; mais François a déjà envoyé du monde à Clermont pour qu'on en rapporte du linge en ramenant la voiture et les bagages de ces messieurs.

Après trois heures de repos, Robineau s'éveille. Il est couché sous un baldaquin cramoisi; de vieux rideaux de soie entourent le lit sur lequel il s'est jeté, et qui est passablement dur. Mais Robineau se lève disant : — Je ferai carder les matelas; puis il porte ses regards dans l'ancienne pièce qui sera sa chambre à coucher. Les corniches sont dorées ; au plafond sont peints des Amours, dont on ne peut plus bien distinguer les traits ; enfin l'appartement est tendu en vieilles tapisseries représentant l'histoire de la chaste Suzanne.

— C'est magnifique! se dit Robineau, c'est à l'instar de Versailles et de Saint-Germain!... Des baguettes dorées sur les portes!... des moulures partout! de fort belles glaces! Il y a bien par-ci par-là quelques crevasses au mur, quelques trous dans le parquet; mais je ferai réparer tout cela. Dès demain j'aurai des ouvriers.

Robineau voit un cordon pendu à la cheminée, il le tire ; une sonnette résonne, et François accourt en disant :

— Monsieur a sonné.

— Ma foi, oui, j'ai sonné sans le faire exprès. Mais c'est égal : où sont ces messieurs, François?

— Ils ont fait comme monsieur, ils se sont jetés sur leurs matelas... Mais je crois qu'ils sont réveillés.

— François, il faut que pour cette nuit nous ayons des lits complets : il ne serait pas décent qu'à la Roche-Noire on couchât sans draps... Achète, fais venir des marchands, je lo nomme mon factotum, mon intendant.

— Ça suffit, monsieur.

— Ali çà! je ne serais pas fâché de voir mes gens... Combien en ai- je avec toi ici?

— Monsieur, il y a le concierge et le jardinier, voilà tout. ■— Ce n'est pas assez... il me faut une maison considérable...

C'est égal, dis toujours à mes gens de venir me parler... je vais leur donner mes ordres.

François sort; Alfred et Edouard viennent rejoindre Robineau ; celui-ci s'est mis à sa fenêtre qui donne sur les jardins et considère avec délices sa propriété.

— Eh bien, Robi... eh bien, la Roche-Noire... es-tu content? dit Alfred en entrant, te voilà dans ton château !

— Messieurs, convenez que c'est beau, que c'est majestueux, des pièces comme celle-ci l

— Oui, c'est fort grand... mais n'allons-nous pas visiter la .maison?

— Dans l'instant!... J'attends mes gens, j'ai des ordres à leur donner; ensuite nous visiterons le château depuis les caves jusqu'aux greniers.

Le concierge et le jardinier se présentent ; ils sont gris tous deux, mais le concierge surtout peut à peine se soutenir, parce qu'il était déjà ivre avant que son maître eût ordonné de faire rafraîchir les paysans, et qu'il a encore voulu leur tenir compagnie.

— Not' maître nous demande, dit le jardinier, qui parle lentement, pour ne point barbouiller, tandis que le concierge commence par s'appuyer sur un vieux fauteuil pour ne pas tomber.

— Ah! voilà ma maison! dit Robineau.

— Elle ne me parait pas solide, dit Alfred.

— Quel poste remplissez-vous ici? demande Robineau au jardinier.

— Quel poste, mon bourgeois?... est-ce que vous voulez dire qu'est-ce que je fais?

— Justement.

— Je suis Vincent, le jardinier du château... avec vol' permission... et. Dieu merci! il y a de l'ouvrage!... Vous verrez le jardin !... on ne s'y reconnaît pas!...

— Le jardin est grand?

— Ah! j' crois ben!... c'est si grand que depuis longtemps

je n'en soigne que la moitié, parce que, vous entendez ben, je ne peux pas tout faire, moi.

— Monsieur le jardinier, dit Alfred, pourquoilaissez-vous la cour se remplir d'herbes?

— Ahl monsieur... je ne peux pas tout faire ; et d'ailleurs la cour n'est pas le jardin!

— Il a raison, dit Robineau, il doit se renfermer dans ses fonctions... Et vous, qui êtes derrière... que faites-vous chez moi? Avancez donc!

Le concierge, forcé de quitter le fauteuil qui le soutenait, s'avance en chancelant, et tirant un mouchoir rouge plein de tabac pour essuyer sa figure enluminée, commence par lâcher un hoquet, puis se met à rire en disant :

— C'est moi... c'est moi qui vous garde, not' maître... Vous voyez un gaillard qui boit et qui mange comme six.

— Il ne te faudrait pas dix domestiques comme cela, Robineau... cela serait ruineux, dit Alfred.

— Ah ! vous êtes mon concierge, mon ami?

— Oui, mon maître, monseigneur... dis-je! car vot' valet nous a dit que ça vous amusait d'être appelé monseigneur... et moi, vous entendez ben que ça m'est égal... j' vous en donnerai en veux-tu, en voilà!...

— Je crois que ce drôle-là est gris I dit Robineau. Comment vous appelez-vous, concierge?

— Mon maître, je m'appelle Cunette, sauf vot' respect.

— 3Ionsieur Cunette, vous avez beaucoup bu, il me semble !

— Toujours à vot' santé, mon respectable seigneur... et prêt à recommencer quand ça /ous sera agréable...

— Ah çà 1 qui est-ce ^ui fait le dîner ici?... je ne vois pas de cuisinier dans tout Cc;ia.

— Moi, je ne peux pas tout faire, murmure le jardinier ; la cuisine n'est pas dans le jardin.

— Oh ! moi, ça m'est égal balbutie le concierge en se raccrochant au fauteuil ; si ça vous fait plaisir, mon maître, j' vas aller dans la cuisine, et je vous ferai du fricot comme pour moi!

— Mon cher ami, dit Alfred à Robineau, j'espère qu tu vas envoyer coucher messieurs Vincent et Cunette, et que ce n'est pas eux qui ft'ront ta cuisine, sans quoi je ne mange pas ici, moi.

— C'est très-embarrassant 1... dit Robineau en courant à la

sonnette, qu'il lire avec violence. François accourt tenant un balai et un plumeau.

— François, qu'est-ce que tu fais? dit Robineau.

— Monsieur, je balaie, je nettoie, la salle à manger... Ah I c'est qu'il y avait de la poussière et des araignées ! Oh ! Dieu ! Hi-je tué des araignées 1...

— Et qui est-ce qui s'occupe du dîner?

François regarde Vincent , qui regarde Cunette, lequel ne regarde rien, parce qu'il n'y voit plus.

— Ah çà, drôles! voulez-vous bien répondre? s'écrie Robineau avec colère. Est-ce que vous comptez me faire diner avec des araignées?

— Mon cher ami, dit Alfred, tu as voulu venir habiter ton château sans avoir prévenu, sans avoir monté ta maison et fait faire tout ce qu'il fallait dans cette vieille propriété, il faut l'attendre à ne pas trouver sur-le-champ le service bien réglé... Cependant, comme il faut dîner, que d'ailleurs tu as engagé M. Férulus, qui certes ne manquera pas de venir, il faut lâcher de trouver une cuisinière dans le pays, ce qui ne doit pas être impossible. Voyons, monsieur Vincent, dites-nous où on dîne le mieux par ici ?

— Oh ! dame ! monsieur, on mange bien partout ; mais c'est surtout chez M. Cheval, le vétérinaire... il a une fille, voyezvous, qui a été en maison à Clermont... chez un riche négociant.

— Eh bien! voilà notre affaire. François, courez vite chez M. Cheval, et priez sa fille de vouloir bien venir faire la cuisine au châleau, elle ne vous refusera pas. Faites-vous donner des provisions partout où vous passerez; envoyez-en chercher à Talende, puisque ce n'est qu'à une lieue et demie ; enfin faites en sorte que ce soir nous ne soyons pas obligés de nous coucher sans chandelles et sans draps.

François court exécuter les ordres d'Alfred, et Robineau dit au jardinier et au concierge :

— Retournez à votre ouvrage... et ne vous présentez plus devant moi dans un tel état.

— Monseigneur, nous allons reboire à votre santé, dit Cunette.

— Non pas, vous avez bien assez bu comme çà.

— C'est égal, not' bourgeois, pour fêter vot' arrivée nous ne

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resterons pas à regarder les autres... et ce soir, tout le monde qui vient danser !

— Je ne veux plus qu'on vienne danser ce soir... ce sera pour une autre fois.

— Tu as invité ces bonnes gens qui t'ont fait une si belle musique, dit Alfred, tu dois les recevoir; tu as voulu faire le seigneur... il faut en subir toutes les conséquences. Maintenant allons -visiter le château.

— Je vais guider mon maître, dit M. Cunette.

— Allez vous coucher, ivrogne ! vous ferez mieux.

— Monseigneur, je connais mes devoirs.

Robineau et ses amis sortent de l'appartement. M. Cunette, qui dans le vin est extrêmement têtu, et qui pense que le concierge doit être présent à la visite du château, suit son maître en s'appuyant contre les murs.

On parcourt de vieilles et longues galeries éclairées par de grandes croisées en ogives, mais dans lesquelles le jour pénètre avec peine , parce que les carreaux sont surchargés de poussière; on entre dans de vastes appartements, tous décorés dans le même goût que la chambre de Robineau , où l'œil a de la peine à atteindre le plafond.

— Ce château a dû exister du temps du roi Pépin , dit Edouard.

— Tout cela est superbe, dit Robineau, qui reste en admiration devant chaque paysage peint au-dessus des glaces et des portes.

— Dis donc que cela a pu être fort beau il y a deux siècles!... Mais maintenant!...

— Mon cher Alfred, les glaces sont toujours des glaces.

— A la bonne heure, mais les dorures ne sont plus des dorures, et les peintures ont l'air de vieux éventails !...

— Pour un baron, tu ne sens guère le prix de ce qui est noble. Je suis certain que M. Edouard apprécie mieux que toi les beautés de ce château ?

— Je trouve, dit Edouard, qu'il prête en effet au romanesque, au vaporeux...

— N'est-ce pas?... C'est magnifique... Il y a de quoi loger un régiment!

— Il y a encore autant de pièces au second, mon maître, murmure M. Cunette, qui se tient à la porte de l'appartement dans lequel sont les jeunes gens. C'est la même répétition... si

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ce n'est que les plafonds sont un peu plus bas et n'ont pas de jolies images comme ici.

— En ce cas, il est assez inutile que nous voyions le second aujourd'hui.

— Ah ! messieurs, cette galerie s'ouvre sur une terrasse d'où l'on découvre tous les environs...

— Elle est en bien mauvais état, la terrasse...

— Qu'est-ce que c'est que ces fentes dans le mur?

— Ce sont des, meurtrières, dit Edouard; voilà aussi, je crois» dans ces saillies, des mâchicoulis...

— Des gâchicoulis!... c'est ça même, balbutie le concierge.

— Diable! dit Robineau, c'était un château fort!... Je suis sûr qu'il a soutenu des sièges... C'est étonnant qu'il n'y ait point de pont-levis.

— Ah! monseigneur, il y en avait un il y a encore quelques années; mais comme le dernier propriétaire avait fait un essai de plantation de betteraves pour faire du sucre... dans les jardins là-bas, moi, ça m'ennuyait de ne faire que baisser et hausser le pont-levis pour des betteraves; je me suis imaginé de combler le fossé, et le bourgeois a trouvé que j'avais raison, et il a fait faire une porte tout uniment.

— Ce bourgeois-là ne descendait donc pas des anciens propriétaires de ce château, pour avoir des idées si peu élevées?...

— Je ne sais pas au juste d'où il descendait, monsieur; mais il avait acheté le château pour en faire une fabrique, pour y établir un commerce enûn... et puis, il paraît que ça n'a pas été bien, puisqu'il a remis le domaine en vente.

— Mais à qui appartenait autrefois ce château?

— A qui?... Ah! attendez donc... Ma moi, je ne sais pas le nom, mais c'était une vieille douairière d'une ancienne famille. La vieille dame, qui habitait ce château, ne voulait pas, dit-on, qu'on y fit aucune réparation de peur de le gâter... Aussi vous voyez qu'on n'y a rien dérangé.

— C'était, je gage, quelque vieille douairière, dit Alfred, qui préférait laisser tomber ce bâtiment en ruines, plutôt que de voir une main profane toucher à ces vieux mursl...

— Du reste, je ne l'ai pas connue, dit Cunetle; moi, j'ai été placé ici par le fabricant de sucre de betteraves, qui m'y a laissé avec mon ami Vincent.

— Maintenant, allons visiter cette tour... Prenez garde, raos-

sieurs, en descendant cet escalier... presque toutes les marches sont endommagées... Mon cher Robineau... pardon! monsieur de la Roche-Noire, voulais-je dire, si tu suis le système de la vieille douairière, il sera bientôt difficile de faire un pas dans ton château sans courir le risque de se rompre le cou.

— Oh! moi, messieurs, je ferai réparer... remettre à neuf... je n'ai pas envie que mon château s'écroule sur moi... Concierge, où va-t-on par ce long corridor?

— A la tour du Nord, mon maître. Ah! vous allez voir... c'est superbe! il y a des trapes, des... comment donc qu'ils appellent ça?... des endroits où l'on tombe... des gimblettes.

— Des oubliettes, vous voulez dire?

— Oui, monsieur, des oubliettes...

— Je ne veux pas aller où l'on tombe, s'écrie Robineau : marchez devant, concierge, et guidez-nous.

Cunette s'avance en se frottant toujours contre les murs. On arrive à la porte de la tour; un escalier sombre, étroit et tournant, conduit aux appartements.

— Je me crois au château d'Vdolphe, dit Edouard en montant l'escalier.

— Moi, je m'attends à voir un cavalier armé de toutes pièces, dit Alfred.

Robineau ne dit rien; il examine ces vieux murs noircis par le temps, et qui ont vu tant de générations. Le concierge veut ouvrir la porte du premier étage, la porte crie sur ses gonds, ce bruit sourd se prolonge dans les chambres vides du vieux bâtiment.

— Concierge, il faudra mettre de l'huile à toutes ces portes-là, dit Robineau; je n'aime pas ce bruit-là... Où sommes-nous ici?... Est-ce qu'il y a des trappes sous nos pieds?... ayez soin de nous avertir.

— Non, monsieur, c'était la chambre du chevalier... à ce qu'on dit...

— De quel chevalier?... — Dame!... du chevalier, le neveu de la vieille douairière, à ce que j'ai entendu dire.

— Je n'en ferai pas ma chambre, on ne voit pas clair ici.

Au second étage, Cunette montre la pièce où étaient les oubliette? ; mais le fabricant de sucre a fait boucher toutes les trappes; et cette fois Robineau trouve qu'il a très-bien fait. Audessus, était l'arsenal du château; maison n'y trouve plus qu*

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quelques cuirasses rouillées, quelques sabres sans poignée, quelques fusils sans chien et quelques lances sans fer. Enfin on arrive sur la plaie-forme de la tour, d'où l'on a une fort belle vue. Les jeunes gens admirent l'aspect des montagnes voisines et de la jolie ville de Saint-Amand entourée d'eau. Pendant qu'on regarde le pays, M. Cunelte s'assied prudemment par terre au milieu de la plate-forme, en disant : — Moi, je ne peux pas regarder de si haut, ça m'éblouit!...

On va quitter la tour, lorsque Edouard s'écrie : — Alfred! regarde donc, sur ce petit njonticule... là.. . au bord des fossés... vois-tu cet homme qui regarde si attentivement le château?... le reconnais-tu?...

— Eh oui 1... c'est l'homme qui était dans l'auberge de Clermont-Ferrand, et qui s'est offert pour nous servir de guide... il a une figure et un costume qui le rendent reconnaissable.

Robineau s'approche en disant : — Comment! cet homme de si mauvaise mine par ici?... Oui, ma foi... c'est lui... je reconnais ce gros bâton sur lequel il s'appuie... Comme il considère mon château!... il ne bouge pas... on dirait une statue!... Je voudrais bien savoir pourquoi il regarde ainsi ma propriété?...

— Il y a en effet quelque chose de singulier dans le regard et dans toute la personne de cet homme, dit Edouard.

— De singulier!... vous êtes bien honnête... dites donc de louche, de sombre... de méchant... c'est qu'il n'ôte pas les yeux de dessus mon château!... Dites donc, concierge?...

Le concierge allait s'endormir sur la plate-forme ; il relève la tète en balbutiant : — Qu'est-ce que tu veux?...

— Comment, drôle!... à qui parlez-vous?... s'écrie Robineau avec colère.

— Ah! pardon, monseigneur et maître, dit Cunette en se relevant; je croyais que je causais avec mon ami Vincent, et voilà pourquoi...

— Tâchez de ne plus avoir de ces distractions-là... et venez me dire si vous connaissez ce vagabond qui est planté comme un pieu devant la tour, et qui ne cesse de regarder ici.

Cunette s'avance en chancelant; Alfred et Edouard le soutiennent sous chaque bras pour qu'il ne tombe pas par-dessus le garde-fou, et le concierge avance sa tète pour chercher l'homme dont on lui parle.

— Eh bien? dit Robineau au bout d'un moment.

— Eh bien, quoi? répond Cunette en roulant des yeux envinës autour de lui.

— Connaissez-vous cet homme?

— Je ne vois pas plus d'homme que de bouteille!...

— Comment, bulor? là... au pied de- la tour, vous ne voyez pas?...

— Ah! que je suis bête!... sauf vot' respect, monseigneur, je prenais ça pour un cep de vigne.

— Eh bien! à présent que vous le voyez, reconnaissez-vous cet homme?

— Ça?... attendez donc... est-ce que ce n'est pas Vincent?

— Eh ! non, imbécile!...

— Alors, c est peut-être M. Flutanus... le maître d'école...

— Décidén)ent, le coquin ne voit plus clair, dit Robineau; allons, messieurs, quittons cette tour, nous en avons encore une à visiter.

On descend de la tour du Nord, qui ne semble pas devoir être le séjour favori du nouveau propriétaire. M. Cunette propose à ces messieurs d'aller visiter les cachots qui sont dessous; mais Robineau ne s'en soucie pas. On se rend dans l'autre tour, dont les appartements, mieux conservés, n'ont point un aspect aussi sombre. On y trouve une bibliothèque, une salle de bains, un salon de musique, et quelques lits en assez bon état. Enfin, on en sort pour entrer dans les jardins.

Robineau voit avec douleur que le fabricant de sucre avait fait planter des betteraves dans les trois quarts de ses jardins; M. Vincent, qui a dit n'en soigner que la moitié, laisse croître l'ivraie et le chardon dans les allées et les bosquets.. Les fruits, les fleurs, les légumes, sont pèle-méle dans les carrés qui ont échappé aux betteraves. Les statues que Ton trouve de loin en loin ne sont pas en meilleur état que les jardins. Hercule n'a plus de massue, Vénus n'a qu'un bras. Mercure est boiteux, les Grâces sont mutilées, Apollon n'a point de nez, Hébé n'a qu'une oreille, l'Amour seul est intact; ce dieu-là résiste quelquefois aux elfurts du temps.

Robineau pousse un soupir devant chaque statue, en disant : — Quel dommage!... un si beau morceau!... Ce maudit fabricant n'aimait point les belles choses!

Au bout des jardins, on entre dans le parc, qui est fort grand, mais où les ronces vous arrêtent à chaque pas. Enfm, fatigués

de se promener, les jeunes gens reviennent au château, visitent les écuries, les serres, la laiterie; puis vont se reposer dans un salon du rez-de-chaussée. — Eh bien ! messieurs, dit Robineau, comment trouvez-vous ma propriété?

— Ta propriété est fort grande, dit Alfred; mais, si lu m'en crois, tu feras abattre ce vieux châleau, qui serait ruineux à conserver, et avec les matériaux tu feras bâtir une jolie maison à la moderne, que tu ne mettras pas trois heures à parcourir; tu pourras ensuite tirer parti de tout le terrain qui dépend de ce domaine.

— Mon cher Alfred, dit Robineau, je n'ai pas acheté un château pour n'avoir qu'une maison bourgeoise.;, je serais un Vandale si je suivais ton conseil.

— Tu te ruineras si tu ne le suis pas.

— Je me ruinerai si ça me fait plaisir, mais je garderai mon château.

— Garde tout ce que tu voudras... mais ne me demande plus mon avis.

— Et vous, monsieur Edouard, dit Robineau en s'approchant du jeune poëte, qui semblait livré à ses réflexions, que pensezvous de mon château ?

— Ce pays me plaît beaucoup, dit Edouard d'un air distrait. ~ Ah çà, la Roche-Noire, il me semble que depuis ce matin

nous ne faisons que parler de ton château, et il est près de cinq heures du soir, ça devient fatigant. Est-ce qu'on ne dînera jamais chez toi?

— Pardon, mes amis !... pardon... Holàl François. François accourt, vêtu cette fois en marmiton, parce qu'il

est obligé de cumuler les emplois.

— François ! nous fait-on à dîner, enfin ?

— Oui, monsieur.

— Qui cela ?

— Mademoiselle Cheval, qui n'a pas mieux demandé que d'être utile à monsieur. Son père voulait venir avec elle pour l'aider.

— Comment le vétérinaire nourrisseur médecin de bestiaux fait aussi la cuisine ? dit Alfred.

— Oh î M. Cheval dit qu'il sait tout faire, et qu'il saurait préparer en même temps une médecine et un civet... mais il n'a pas pu venir, parce qu'on est venu le cher cher pour une jument qui a des coliques.

tôî La maison BLANCllK.

— C'est bien heureux pour nous, dit Alfred ; je ne me soucierais pas du tout de manger d'un plal fuit par le vétérinaire.

Dans ce moment, M. Férulus, habillé de noir des pieds à la tête avec de la serge reteinte, et tenant sous son bras un feutre qui n'a plus aucune forme , entre dans la pièce où est la société, et s'incline profondément en prononçant un saîutem omiiibiis.

Robineau va avec empressement au-devant de son convive, et lui serre fortement la main; il se souvient encore de la harangue du matin.

— Monsieur de la Roche-Noire, je me rends à votre honorable invitation, dit Férulus qui ne lâche pas non plus la main de Robineau.

— Monsieur Férulus, vous me faites grand plaisir... Aujourdhui, nous ferons un petit dîner sans prétention ; je n'ai pas encore eu le temps de monter ma maison. — Monsieur de la Roche-Noire, c'est l'avantage de dîner avec vous qui sera l'assaisonnement le plus suave du repas... — Monsieur Férulus, j'espère que vous viendrez souvent me demander à... — Tous les jours si cela vous fait plaisir, monsieur de la Roche-Noire; serait-il possible, monsieur de la Roche-Noire, que je pusse refuser une société comme la vôtre ; que je me privasse de votre conversation , et que je voulusse me montrer en arrière de vos avances? Non, monsieur de la Roche-Noire, lapides clamabunt avant que je refuse de dîner avec vous.

Jamais on n'avait tant donné de la Roche-Noire à Robineau, et pour prononcer ce nom, M. Férulus ouvrait la bouche comme s'il avait voulu avaler le château. Aussi Robineau continue-t-il de lui serrer la main ; Férulus en fait autant, c'est à qui ne lâchera pas. Heureusement pour ces messieurs que François vient annoncer que le dîner est prêt, ce qui leur permet de se détacher.

On se rend dans la salle à manger, où le couvert est dressé. François a placé devant la table un vieux fauteuil à roulettes, qui est d'un pied plus haut que les autres sièges. Ce fauteuil était celui de la vieille douairière , qui probablement était fort petite; Robineau pense qu'il était de sa dignité de l'occuper ; il monte dans le fauteuil, d'où il plane sur ses convives, et M. Férulus s'écrie : — Sic itur ad astra. Mais de son grand fauteuil il est impossible que Robineau serve, parce qu'il est trop éloigné des plats. Après avoir mangé la soupe, il se décide à

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prendre une chaise comme les autres . en disant à Fran^^ois : — Mettez le fauteuil de côté , je m'en servirai les jour^ cV grande cérémonie.

Le dîner, qui se compose en partie de volaille, ne semble pas mal apprêté; les nouveaux habitants du château ont gagné de l'appétit à le visiter, et M. Férulus mange comme s'il avait fait vingt lieues.

— Monsieur Férulus, dit Robineau, y a-t-il longtemps que vous habitez ce pays?... — Une dizaine d'années, monsieur de la Roche-Noire. — Avez-vous connu le dernier propriétaire?... le fabricant de sucre?— Fort peu, c'était un sot, un ignorant... il ne recevait jamais... ne traitait point! il ne conna."ssait que ses betteraves ! — Oh ! moi ! je veux traiter... je veux recevoir... Y a-t-il des gens un peu distingués dans les environs ? — Pas beaucoup... Quelques campagnards... quelques esprits obtus, qui n'envoient pas seulement leurs enfants à mon pensionnat. — Ah! vous tenez un pensionnat? — Oui, monsieur de la Roche-Noire, un pensionnat masculin. Je prends les enfants depuis l'âge de deux ans jusqu'à vingt-cinq; je leur apprends tout indistinctement !... Quand ils sortent de mes mains, ils foudroient tout le monde; ils terrassent tous leurs adversaires par la force de leur logique !... Belles-lettres, philosophie, physique, philologie, chimie, mathématiques, langues mortes, langues vivantes, écriture anglaise, ronde et bâtarde... j'apprends tout cela à mes externes pour six francs par mois !

— C'est pour rien, dit Edouard. — N'est-ce pas, monsieur?... Eh bien I ces Auvergnats préfèrent laisser leurs enfants jouer à dig-dog que de me les envoyer 1... 0 temporal 6 mores!

— Et à Saint-Amand, reprend Robineau, la société est-elle choisie ?

— Monsieur de la Roche-Noire, il y a à Saint-Amand, comme dans toutes les petites villes, des gens aimables et des originaux ; il y a marché tous les samedis, on y fait le commerce de vin, chanvre, papeterie, fromages.. Je n'ai dans mon pensionnat que deux enfants de la ville ; mais ils tiennent aux meilleures familles !

— J'ai une lettre pcr le notaire de l'endroit, dit Robineau; j'irai le voir demain, je le prierai de me faire des invitations pour tout ce qu'il y a de mibv^ dans l'endroit.

Alfred et Edouard, qui, sans st "<Hre avoué, étaient occupés

du même objet, tâchent d'amener la conversation sur un autre sujet.

— Connaissez-vous le village de Chadral? dit Alfred.

— Chadratl... oui; c'est un trou!... un misérable hameau!... Je n'ai pas un enfant de Chadrat dans mon pensionnat!... Les habitants sont, coname les Tart^res, nourris dans l'ignorance et le mépris des chemises... Ils ne savent pas épeler seulement!

— Avez-vous entendu parler de la Maison Blanche? dit Edouard.

— La Maison Blanche?... N'est-ce pas un pensionnat féminin? — Non pas! c'est une maison inliabilée, et qui répand la terreur dans les environs. — Ah!... oui, je crois me souvenir... Nous en parlâmes avec mes élèves, et nous nous rendîmes dans la vallée, où nous ne vîmes rien d'extraordinaire... D'ailleurs, messieurs, je vous demande si des gens nourris dans la science peuvent croire aux esprits?... Non est hic. locus... Je crois aux sots, aux imbéciles, aux ignares... J'ai l'honneur de boire à la santé de monsieur de la Roche-Noire... mais aux esprits!... Rétro Satanas!... Cela n'entre pas dans mon système d'éducation.

— C'est comme moi, dit Robineau; je trouve que ce sont des bêtises!... des contes à dormir debout.

— Monsieur de la Roche-Noire, vous pensez comme Tacite, et vous vous exprimez comme Tite-Live... J'ai l'honneur de boire à votre santé.

11 y avait encore quelques bouteilles de bon vin dans les caves du \ieux caslel; M. Cunette n'avait pas osé les boire, parce qu'on en avait fait le compte avant de le laisser gardien du cluileau. Robineau fait monter plusieurs flacons; les jeunes gens y font honneur, et M. Férulus ne fait plus que tendre et vider son verre. Comme on a trouvé le rtîner fort bon, on pense, au dessert, à remercier mademoiselle Cheval, que Robineau veut s'attacher comme cuisinière du château. On dit à François de la faire venir, et bientôt une grande et forte fille, toute joufilue, vient saluer la société.

— Mademoiselle Cheval, dit Robineau, je suis très-satisfait de votre talent culinaire... Je vous retiens chez moi comme cordon bleu, si cela peut vous convenir.

Mademoiselle Cheval tousse, salue, s'essuie le front, et répond d'une \oix de rogorae : — Pardi!... si je n' savais pas cuisiner,

ça serait farce!... moi qui ai servi chez un maître lézard qui avait vingt mille francs de rente voyagére, et qui ne buvait que des vins de riuuenrï Ah dieu!... élais-je bien là!... Toujours habillée en laine de f^écjroviel... J'y serais encore, si je n'étais pas tombée amoureuse d'un Ceni de Suisse!...

La cuisinière allait conter l'histoire de ses amours, quand le son de la musette, du Gfre et du tambourin, annonça l'arrivée des paysans. Robmeau sent qu'il doit aller recevoir ceux auxquels il a promis un bal. On quitte la table, au grand regret de M. Férulus, qui paraissait disposé à y passer la soirée. On se rend dans la cour où sont les Auvergnats. Robineau tâche de se donner un air de seigneur en saluant les bonnes gens qui veulent bien venir danser chez lui. Alfred et Edouard vont auprès des plus jolies paysannes pour se distraire un moment; car il faut bien se distraire, lors même que l'on est amoureux, et surtout quand on n'est pas certain d'être aimé. Les deux jeunes gens n'en étaient pas encore là; ils pensaient beaucoup, il est vrai, à la petite L^aure ; mais ils ne voulaient pas s'avouer qu'il y avait plus que de la curiosité dans le désir qu'ils éprouvaient de la revoir. Quand on commence à aimer, on joue avec le sentiment que l'on éprouve... et, quand on veut le^surmonter, on s'aperçoit qu'il est trop tard pour en guérir. - On se rend dans les jardins; on choisit la place où il y a le moins de betteraves, et on y établit un orchestre sur des futailles vides, ce qui n'est pas très-noble; mais comme on ne fait pas danser les notabilités des environs, on peut se montrer moins rigoriste. Les muselles, les fifres, les tambours, forment l'orchestre. Les paysans se mettent joyeusement en place. Robineau pense qu'il doit ouvrir le bal ; ses deux amis ont déjà invité les filles les plus jolies; il va prendre celle qui est la mieux mise; et M. Férulus, qui voit que monseigneur danse, se hâte d'inviter quelqu'un pour figurer en face de M. de la Roche- Noire.

Le bal commence; la musique des Auvergnats n'est pas mélodieuse, mais elle est bruyante, et les danseurs, ainsi que leurs danseuses, ont l'habitude d'accompagner leurs pas de cris et de tapes dans les mains. Il serait difficile de rester froid au milieu d'un tel tapaire. Alfred et Edouard font sauter et tourner leurs danseuses, et frafipent. en riant, dans les grosses mains que leur tendent les paysannes. M. Férulus ne cesse de dire à sa

danseuse : — Vous êtes devant M. de la Roche-Noire... formez bien vos pas... tenez-vous droite... baissez les yeux et regardez voire danseur.

L'Auvergnate va son train, en criant et en tapant des pieds et des mains. Gomme les bourrées d'Auvergne ne finissent jamais, Robineau danse depuis une demi-heure, et il n'en peut plus. M. Férulus est en eau, mais il pense qu'il est de la politesse qu'il ne quitte pas le bal avant M. de la Roche-Noire. Heureusement pour ces messieurs que le concierge et le jardinier arrivent chargés de paniers de vin, et l'orchestre s'arrête spontanément pour se rafraîchir.

On boit, puis on danse; on s'arrête de nouveau pour boire, puis on se remet à sauter. Il y a quatre heures que tout cela dure. Les Auvergnats sont des buveurs et des danseurs infatigables.

Cependant il est plus de onze heures du soir; le bal, que l'on a éclairé tant bien que mal , avec des bouts de chandelles, commence à ne plus l'être qu'à demi. Alfred et Edouard ont promené leurs danseuses dans le jardin, et les villageoises sont revenues à la danse un peu chiffonnées. Déjà quelques papas et quelques mamans se sont endormis sur les bancs ; M. Férulus est parti depuis longtemps, et Robineau , qui a envie d'aller se coucher, voudrait bien mettre sa société à la porte, lorsque des cris, des jurements, se font entendre dans une partie de l'assemblée.

Messieurs Vincent et Cunette ne dansaient pas, mais ils ne cessaient point de boire depuis le commencement du bal. Le concierge s'était achevé, et le jardinier s'était mis au niveau de son camarade. Mais M. Vincent avait le vin méchant; il fallait peu de chose pour le fâcher, et alors il voulait battre tout le monde. Il venait de se prendre de querelle avec un Auvergnat, et déjà les coups de poing allaient leur train; Cunette, en bon camarade prenait le parti de Vincent, quand Robineau, quj trouve très-mauvais que l'on se permette de se battre chez lui, arrive au milieu des combattants, ne doutant pas que sa présence ne suffise pour rétablir le calme :

— Comment ! c'est mon concierge et mon jardinier qui font ce train-là ! dit Robineau en s'approchant d'eux. Pourquoi vous battez-vous, drôles ?

^ — Va te promener 1... Laisse-nous tranquilles! dit Cunette,

qui ne reconnaît pas son maître. Je défends mon ami Vincent, d'abord....

— Coquin 1 c'est à moi que vous osez parler ainsi ?

— Toi ! je te cogne si tu avances, s'écrie M. Vincent en frappant à droite et à gauche; et déjà le nouveau seigneur, qui se trouve au milieu de la mêlée, va recevoir une grêle de coups, lorsque mademoiselle Cheval parvient à percer la foule, et prenant son maître sous son bras aussi lestement que si elle enle» vait un enfant, l'emporte en distribuant à droite et à gauche des coups de poing pour se faire un passage.

Pendant ce temps, François, Alfred et Edouard, qui ont chacun un manche à balai, parviennent à pousser tous les assistants dehors. MM. Cunette et Vincent vont se coucher, et le calme se rétablit enfin dans le château.

— Ta fête était fort gentille 1 dit Alfred en revenant en riant avec Edouard de mettre les Auvergnats à la porte.

— Ah ! oui, répond Robineau en se làtant les reins, je m'en souviendrai, de ce bal-là!... Si jamais je refais danser ces gaillards-là !... Ouf!... quel bruit infernal!... J'ai manqué être assommé!... Et mes gens qui me manquent de respect!... Je les chasse dès demain.

— Eh ! mon cher, ils étaient gris!... il faut leur pardonner. — Ils n'ont qu'à se griser encore? — Tu ne donneras pas tous les jours des distributions de comestibles et des fêtes aux paysans! Non, Dieu m'en garde!... — Tu as voulu commencer largement; en toute chose, il faut payer son apprentissage. — Bonne nuit, monsieur Jules, dit Edouard.

— Bonne nuit, seigneur de la Roche-Noire I dit Alfred en suivant Edouard.

Robineau reste seul. Il est près de minuit ; sa chambre n'est éclairée que par un seul flambeau ; les trois quarts de la pièce sont dans l'obscurité. Robineau appelle François pour l'aider à se déshabiller, et il lui ordonne de coucher dans la pièce voisine, afin d'être près de lui sitôt qu'il appellera.

Enfin Robineau se met au lit, après avoir fait placer une lampe près de lui. Le souvenir de l'homme de Clermont-Ferrand se retrace à sa mémoire. Sa chambre à coucher commence à lui paraître trop grande; la tapisserie lui semble sombre, et la figure de Suzanne, qu'il admirait le malin, lui fait peur la nuit, Robineau n*est plus si amateur de ce qui est antique, et

il ne s'endort qu'en se promeltant de faire , dès le lendemain, donner un aspect plus moderne à sa propriété.

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