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CHAPITRE XII

VISITB A ISAURE.

Edouard s'est levé avec le jour; il ne se soucie point de passer encore sa journée à parcourir le chAteau delà Roche-Noire; il se promet un plaisir bien plus doux , il veut revoir la petite chevrière, il veut aller dans la vallée dans laquelle demeure I-^aure ; le souvenir de la jeune fille ne sest pas un instant effacé de sa mémoire; et quoiqu'il ail moins parlé d'elle qu'un autre, c'est lui sans doute qui s'en est le plus occupé. En amour comme en politique, les gens qui parlent peu sont plus à redouter que les bavards.

Edouard descend dans la cour, où il trouve le concierge et le iardinier qui, entièrement dészrisés, attendent le réveil de leur maitre pour aller lui faire leurs excuses. Sans écouter les assurances de repentir de ces messieurs, Edouard sort du château, traverse la pelouse et demande au premier paysan le chemin le plus court pour aller à Chadrat; puis il se met en route, gravissant lestement les monlagnes, les collines; il fait en une heure le chemin que la veille ils ont été plus du double de temps à parcourir. Bientôt il se reconnaît, il aperçoit la vallée, la Maison Blanche, la demeure d'Isaure; alors seulement il s'arrête pour reprendre haleine; puis il descend plus lentement dans la vallée en regardant autour de lui.

Édouaid s'arrête à quelques pas de la maisonnette, qu'il contemple quelque temps en se disant : — Là... loin «lu monde... elle -demeure seule... Elle est jolie comme on nous peint les anges... elle paraît sage... naïve comme l'innocence!... Mais il est impo.csible qu'elle ne tourne pas bientôt la tête à quelque montagnard... Ils ont peur!... les imbéciles!... M^is les voyageurs, les gens de la ville qui la verront !... Cela n'a pas le sens commun de laisser ainsi celte jeune fille exposée à mille dangers... Mais de quoi vais-je m'in(|uiéter ?... Je n'ai vu cette petite -qu'une fois... à peine si je lui ai parlé... Ne vais-jepas, comme

Alfred, m'enflammer au premier regard ! Oh! non, je suis plus raisonnable... Ce serait affreux de chercher à séduire cette aimable fille !... mais on peut bien venir la voir sans en tomber «ur-le-champ amoureux... Voyons si elle est chez elle.

Edouard s'approche de la maisonnette ; mais la porte est fer- 'mée, et les jappements de Vaillant répondent seuls au jeune homme, qui est désolé de ne point trouver la jeune fille au logis. Il se rappelle qu'elle mène paître ses chèvres sur la montagne voisine, et il se dirige de ce côté. Bientôt il aperçoit Isaure assise sur un petit tertre, et lisant, pendant que ses •chèvres broutent l'herbe des environs.

— Ces montagnards n'ont pas tout à fait tort, se dit Edouard en considérant de loin la petite chevrière qui ne l'a pas aperçu. Il n'est pas ordinaire de voir lire les gardeuses de chèvres... et cette jeune fille s'exprime trop bien pour qu'on puisse la confondre avec les autres pay>annes... Quelqu'un lui a donc enseigné ce que les autres ignorent dans ces montagnes... et ce ne pouvait être les paysans qui ont pris soin de son enfance... 11 y quelque chose de mystérieux , de singulier, dans tout ce qui se rapporte à cette jeune fille... c'est pour cela sans doute qu'elle m'intéresse... Comme elle est jolie penchée ainsi sur son livre, sa tète reposant sur une de ses mains l Si j'étais peintre, qu^l plaisir j'aurais à faire ce tableau I

Après quelques minutes passées à la considérer encore^ Edouard se rapproche d'fsaure. Il marche doucement pour ne point la troubler ; mais un caillou se rencontre sous ses pieds , alors, au bruit de ses pas, la jeune fille se retourne vivement; elle fait un mouvement de surprise en apercevant un jeune homme auprès d'elle; mais bientôt on voit qu'elle le reconnaît, et un léger sourire se montre sur ses lèvres. Cependant elle se lève en voyant Edouard s'approcher encore.

— Restez... je ne veux pas vous déranger, dit Edouard en s'approchant assez gauchement de la petite ; car ou est souvent gauche alors qu'on voudrait le paraître moins. Je me promenais... dans ces montagnes... Je vous ai aperçue... je me suis approché... Mais vous lisez, il me semble?

— Oui, monsieur, j'aime beaucoup à lire!...

— C'est un plaisir que ne connaissent pas la plupart des liabitants de ces montagnes?

— C'est vrai, monsieur j mais je rends grâce au ciel d'en sa-

voir plus qu'eux; car, étant presque toujours seule, quand j'ai bien travaillé, c'est avec un livre que je me délasse.

— Me serait-il permis de savoir ce que vous lisiez?

— Pourquoi pas, monsieur?

Isaure tend son livre à Edouard, qui reconnaît les œuvres de Florian. Il regarde encore la jeune fille avec surprise, puis lui rend son livre en disant : — Vraiment vous n'êtes pas une villageoise comme les autres '....

— Parce que jê sais lire? répond Isaure en souriant.

— Ce n'est pas cela seulement; mais vos manières si polies... votre façon de vous exprimer...

— Je parle comme tout le monde, monsieur.

— Pas comme le monde qui habite autour de vous... le choix même de ce livre...

— Je ne l'ai pas choisi; on me l'a donné.

Edouard est sur le point de s'écrier : — Qui donc ? Mais ii n*ose, il se tait, il sent qu'il connaît trop nouvellement Isaure pour se permettre une pareille question. Il éprouve en secrol un certain mécontentement, et il pense que si Robineau était lu il trouverait que cette jeune fille reçoit beaucoup de cadeaux.

— Mon Dieu ! monsieur, vous n'avez peut-être pas déjeuné ? s'écrie tout à coup la petite chevrière. Voulez-vous venir à la maison ?... Moi qui ne pensais pas !...

— Non, non, je n'ai besoin de rien, dit Edouard en retenant la petite; je ne veux que causer avec vous... si cela ne vous ennuie pas.

— M'ennuyer !.., au contraire, monsieur!.., on cause si rarement avec moi !... Les bergers conduisent leurs troupeaux bien loin des miens, les bergères m'évitent... et pourtant je n'ai jamais fait de mal à personne; est-ce que j'ai j'air méchant, monsieur?

— Oh ! non î bien au contraire ! s'écrie Edouard prêt à prendre la main d'isaure et à la presser tendrement : mais il se^ contient encore.

— Depuis la mort de ma bonne mère, je me suis bien aperçue que dans le pays on me fuit, que l'on me parle à peine ; d'abord cela m'a fait du chagrin... à mon ûge, il me semblait trislo d'être seule au monde... mais, depuis que j'ai Vaillant, je ne suis plus seule... il m'aime bien lui, Vaillant!... il ne s'éloigne pas quand je veux le caresser.

11 y avait dans l'accent, dans le langage d'Isaure, un mélange de candeur et de grâces auquel il était difficile de ne pas trouver du charme; c'étaient les expressions d'une jeune fille bien élevée, avec le ton naïf d'une montagnarde. Edouard sent, en écoutant Isaure, se dissiper ses premiers soupçons. ■— Vous voudrez donc bien, lui dit-il, que je vienne quelquefois causer avec vous?

— Quand cela vous fera plaisir, monsieur. Vous demeurez ici près ?

— Mais... oui... à la Roche-Noire... à deux petites lieues.

— Deux lieues!... c'est bien loin, il me semble... Moi je n'ai jamais dépassé le sommet de ces montagnes..

— Vous n'avez jamais été à la ville voisine? à Saint-Amand?

— Oh! non, monsieur... on m'a bien défendu de jamais quitter mes montagnes.

— Qui donc vous défend cela, puisque vous êtes seule au monde, que vous n'avez plus de parents?

Isaure est quelques instants sans répandre ; puis elle dit enfin : — C'était ma bonne mère qui me défendait cela.

— Mais à présent qu'elle n'est plus... n'êtes-vous pas maîtresse de ne suivre que votre volonté?

— Sans doute, monsieur... mais je n'ai pas le désir d'aller à la ville... qu'irais-je y chercher?... Oh! non, je ne quitterai jamais la maison du bon André, où j'ai passé mon enfance î

Edouard garde un moment le silence. Isaure vient de courir après une de ses chèvres qui s'éloignait ; il la regarde monter légèrement sur les rochers, puis il s'assied près de la place où elle était, et attend le retour de la jeune fille... La beauté du site, la tranquillité qui règne dans ces montagnes, que le soleil commence à éclairer, la solitude dans laquelle il se trouve avec cette jolie bergère, tout concourt à faire naître mille pensées dans l'âme d'Edouard ; il sent que son cœur bat avec plus de force, que sa respiration devient plus courte, que son imagination est troublée par des désirs d'amour ou plutôt de plaisir... Mais Isaure revient; elle accourt, elle se place près de lui en souriant et disant : — Me voici enfin! Il y a dans cette action, dans ce regard, tant de confiance et de candeur, qu'Edouard rougit intérieurement des pensées qui lui sont venues... sa tète se calme, son cœur devient moins agité, et c'est seulement alors qu'il ose regarder Isaure.

— Mes chèvres me font quelquefois courir un peu loin, reprend la petite; je sais bien que je pourrais emmener Vaillant avec moi, et qu'il saurait les guetter; mais il faut bien que quelqu'un garde la maison.

— Est-ce que jamais aucun montagnard des environs ne vient causer avec vous, Isaure?

— Non, monsieur... jamais I...

— Et parmi les voyageurs qui passent dans cette vallée, n'en est-il point qui, comme moi, soit revenu vous trouver dans les montagnes?

—- Non, monsieur... mais il est bien rare qu'il vienne des étrangers par ici, car la vallée ne se trouve pas sur les routes suivies, et les montagnards qui conduisent les voyageurs évitent toujours de passer près de la Maison Blanche.

Un instant de silence règne encore entre les jeunes gens. Edouard examine attentivement la jeune fille ; celle-ci regarde ses chèvres courir sur la montagne; lorsque parfois elle porte ses yeux sur Edouard, elle lui sourit naïvement : ce n'est pas le sourire d'une coquette qui cherche à vous séduire, c'est celui de l'innocence, qui ne voit aucun danger dans le plaisir qu'elle fait naître.

— On m'a dit à Chadrat que la lecture n'était pas votre seul talent, dit Edouard... Vous chantez aussi!

— Oui, monsieur, je chante souvent... je n'ai rien de mieux à faire!... mais bien mal, à ce que je crois.

— Et qui donc a pu vous apprendre des chansons inconnues dans ces montagnes?

Une légère rougeur vient colorer les joues d'Isaure, qui répond en baissant les yeux ; — C'est un voyageur qui s'est arrêté quelque temps chez nous.

— Votre mère existait-elle encore?

— Oh! oui, monsieur.

Edouard se tait; malgré lui, de vagues soupçons viennent de s'offrir à son esprit. Pour les dissiper, il regarde la jeune fille, dont tous les traits expriment si bien l'innocence. Après quelques instants passés ainsi, il sent qu'il doit retourner au château ; car il voudrait que l'on ne s'aperçût pas do son absence, ou du moins pouvoir cacher qu'il est venu jusqu'auprès de Chadrat. 11 se lève donc en disant à Isaure . — 11 faut que je TOUS quitte maintenant.

LA MAISON BLANCHE. Ul

— Déjà, monsieur! dit naïvement la petite chevrière.

— Quoi ! s'écrie Edouard, ma présence vous ferait-elle quelque plaisir?

— Je vous l'ai dii, monsieur ; dans ces montagnes j'ai si rarement l'occasion de causer avec quelqu'un !

— Ah! c'est vrai, reprend Edouard plus froidement; et c'est pour cela seulement?...

Il s'arrête en se disant à lui-même : — Eh! bien! ne voudrais-je pas que déjà celte jeune fille fût amoureuse de moi?... Vraiment je fais de la morale à Alfred, et je ne suis pas plus sage que lui.

— Je vais descendre la montagne avec vous, dit Isaure ; il est temps que je rentre à la maison, mon pauvre Vaillant doit s'ennuyer.

Aussitôt elle court rassembler son troupeau et le pousse vers la vallée en courant, en sautant et en riant de bon cœur, au moindre bond de ses chèvres. Edouard la suit en se disant : — Son cœur est calme, tranquille... celte gaieté franche, ce doux abandon n'annoncent point qu'elle soit occupée de pensées d'amour. Pauvre petite 1 puisse-t-elle, pour son bonheur, ne jamais connaître cette passion, qui cause plus de chagrin que de plaisir!

Edouard soupire; quelque chose lui dit tout bas qu'il voudrait bien faire connaître à Isaure ce chagrin et ce plaisir-là.

On est arrivé devant la maisonnette. Isaure ouvre sa porte, «on chien court la caresser; puis il regarde Edouard, tourne autour de lui, mais ne témoigne aucune humeur.

— Je crois qu'il vous n connait déjà, dit la jeune fille. Edouard s'approche dv Vaillant, le flatte un moment, et le

chien 'se laisse faire en regardant toujours attentivement sa maîtresse, comme pour lui demander si le jeune homme est de ses amis.

— Allons, dit Edouard , je vois qu'avant peu nous serons bien ensemble. Adieu, aimable Isaure 1... à demain matin.

— A demain, monsieur... Ah! pardon, je ne sais pas votre nom.

— Je me nomme Edouard.

— Eh bien, à demain, monsieur Edouard, puisque vous ne 'voulez pas vous reposer chez moi aujourd'hui.

En disant cela, la jeune ûlle fait à Edouard une- gracieuse

révérence", puis rentre gaiement dans sa demeure. Alor-î le jeune homme reprend le chemin de la Roche-Noire en rêvant à la petite chevrière. 11 se dit à chaque instant : — Elle est charmante... ses manières, sa voix, sa naïveté... tout est ravissant... Oh! je n'en deviendrai pas amoureux... ce serait une folie... mais elle est si intéressante que je voudrais déjà être à demain matin... Ne disons pas à Alfred que je suis venu la voir, il serait capable d'en faire autant; Alfred est un étourdi; il voudrait sur-le-champ en conter à cette petite... Ce serait affreux; mais, certainement je ne le souffrirais pas.

Pauvre Edouard! il ne veut pas aimer, et déjà il est jaloux!... Eh ! pourquoi donc vouloir résister à une passion si naturelle à son âge! c'est seulement quand le temps de la raison arrive qu'il faut être en garde contre l'amour, qui, ainsi que la petite vérole, fait d'autant plus de mal qu'il vous prend plus tard.

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