CHAPITRE XXX
l'enlèvement d'isaurk.
Dans la nuit où Alfred et ildouard s'étaient rendus dans la vallée pour épier les démarches d'isaure, un homme avait constamment suivi dans l'ombre les deux jeunes gens; cet homme, que l'on a déjà reconnu pour celui qui semble n'avoir point d'autre asile que les montagnes, ne perdait pas de vue les deux amis; il semblait avoir un grand intérêt à ce qu'ils connussent les actions secrètes de la jeune fille, et attendre avec impatience ce qui résulterait de cette découverte.
Au moment où Alfred avait reconnu son père dans l'homme qui venait de quitter Isaure et l'avait nommé à Edouard, le vagabond, caché près d'eux, avait fait un mouvement subit comme s'il eût voulu s'élancer sur le baron de Marcey ; mais il s'était arrêté presque aussitôt en murmurant : — Je n'ai point d'armes! puis s'était éloigné rapidement en se dirigeant vers la demeure delà jeune fille.
Arrivé devant la maisonnette, il s'arrête, l'examine longtemps et semble méditer quelque plan de vengeance Tout à coup ses yeux s'animent, un sourire amer contracte ses traits pendant qu'il murmure : — Cela vaut mieux... beaucoup mieux!... Quand j'aurais donné la mort au baron, tout serait fini!... On a bienlO' perdu la vie... il n'aurait souffert qu'un moment... mais moi voilà dix-huit ans que je souffre!... Tâchons de lui rendre C( qu'il m'a fait... Il faut qu'il ait un bien grand attachement pou:* cette jeune fille, pour la cacher en ce lieu et user de tant d' mystère pour venir la voir... C'est d'isaure qu'il faut m'empa rar; demain, elle sera à moi... Mais, pour exécuter ce projet, il mefautaussi des armes... et je n'ai plus d'argent!... plus rien!... L'autre nuit... sans l'arrivée de cet Alfred, j'aurais trouvé dans la tour ce que j'y cherchais... mais il est encore temps de m'y rendre... oui, je n'ai ras d'autre moyen pour m'en procurer
LÀ MAISON BLANCHE. t53
Aussitôt, marchant à grands pas à travers la campagne, et aussi vite, malgré l'obscurité, que s'il eût fait grand jour, le vagabond prend des chemins de traverse qui abrègent la distance jusqu'au château de la Roche-Noire, devant lequel il arrive en peu de temps. Il est bientôt devant la petite porte des jardins dont il a la clef; il ouvre, pénètre dans les jardins et se dirige vers la tour abandonnée, où il arrive sans avoir celte fois rencontré personne. Il monte rapidement l'escalier tournant et ne s'arrête que dans la pièce où Alfred l'a trouvé deux nuits auparavant. L'obscurité la plus profonde règne autour de lui ; il balance un moment; mais, tirant enfin un briquet de sa poche, il se décide à se procurer de la lumière, au risque de répandre encore l'alarme dans le château.
Il porte toujours sur lui une petite lanterne sourde, qui lui a souvent été d'une grande utilité la nuit dans les montagnes; elle est bientôt allumée; alors, examinant dans tous les coins de la salle, qui fut jadis l'arsenal du château, il cherche une arme qui soit encore en état de lui servir. Après avoir furelé de tous côtés et jeté avec colère des lances brisées, des sabres man gés de rouille, il se saisit d'une épée qui est encore en assez bon état et va s'éloigner, lorsque dans une encoignure il en aperçoit une autre attachée à la muraille; il s'avance, prend l'épée, l'examine et s'écrie : — La voilà !... c'est celle que je cherchais!... c'est avec cette épée qu'ici j'appris à combattre en gentilhomme... à me défaire loyalement d'un ennemi... Pauvre Richard ! qui aimais tant à me donner des leçons, qui étais fier du talent de ton jeune élève ; en me présentant cette épée, tu me répétas bien des fois cette devise espagnole : Ne la tire pas sans raison, ne la remets pas sans honneur!
Le vagabond presse l'épée contre sa poitrine, il va jeter de côté celle qu'il a prise en premier; mais il s'arrête et la garde en disant: — Non... celle-là me servira pour me défaire de Vaillant, pour enlever la jeune fille... et du moins l'arme de ma jeunesse ne sera pas flétrie par cette action.
Éteignant alors sa lanterne et emportant précieusement les deux épées sous sa vaste redingote, le vagabond redescend l'escalier tournant, sort de la tour et quitte le château par le même chemin qu'il y était entré. Regardant alors le ciel, calculant ce qui reste de nuit et le temps qu'il lui faudrait pour retournera a maisonnette, il dit à voix basse :
— Il est trop tard aujourd'hui, ce sera pour demain.
Le lendemain, lorsque la nuit a répandu ses ombres sur les campagnes, le vagabond est dans la vallée, il examine tout, rien n'échappe à ses regards, rien ne peut tromper sa prudence. II est certain qu'il n'y a personne encore dans la Maison Blanche, et qu'Isaure est seule dans sa demeure. Il a tout prévu, tout calculé ; il est bientôt devant le mur qui sert de clôture au jardin de la maisonnette; il place à terre, et à quelques pas de la petite porte, une de ses épées en disant : — Toi, je te reprendrai en partant; puis, ne gardant que l'autre à sa main, il escalade facilôinent le petit mur du jardin.
Il n'a pas fait quatre pas, que les aboiements de Vaillant se font entendre, et que le chien furieux accourt sur lui ; mais le vagabond, qui s'attendait à cette attaque, était préparé à se défendre; allant lui-même au-devant de l'animal menaçant, il lui enfonce son épée dans le corps ; malgré cette blessure, le chien saute sur son adversaire, lui fait au visage et au cou plusieurs morsures assez fortes ; mais la perte de son sang l'affaiblit , trois autres coups d'épée achevèrent de le vaincre : le pauvre Vaillant est tombé sans force aux pieds du vagabond, qui jette alors de côté Tarme dont il vient de se servir, puis monte précipitamment à la chambre d'Isaure.
La petite était tristement assise près de sa croisée; le souvenir d'Edouard était toute sa .consolation ; elle ne devait plus le revoir, mais elle pouvait toujours l'aimer, et elle se livrait tout entière à ce sentiment. Quand nos volontés, nos désirs sont con^ trariés, nous éprouvons une secrète satisfaction à nous dire que du moins nous pouvons à notre gré disposer de notre cœur; et c'est surtout les femmes qui se donnent souvent cette consolation, parce que, dans leurs actions, elles sont bien moins maîtresses de suivre leurs volontés.
Aux premiers jappements de son fidèle gardien, Isaure a tressailli ; elle pense que quelqu'un rôde autour-de sa demeure; cependant elle écoute encore, puis elle appelle son 'chien en disant : — Qu'est-ce donc. Vaillant?... Qu'est-ce qui t'a fait peur?
— C'est moi ! répond le vagabond en entrant brasquement dans la chambre de la jeune fille. Isaure pousse un cri d'effroi en apercevant cet homme, dont le visage, le cou, sont couverts de sang et qui lance sur elle des regards -menaçants.
— Allons!... il faut me suivre, il faut quitter sur-le-champ cette maison, dit l'inconnu en s'approchant d'un air farouche d'Isaure, qui est pâle et tremblante. Prenez quelques-uns de vos effets... faites-en un paquet... cela me servira... donnez-mo' tout l'argent que vous avez ici... vous ne devez pas en manquer... nous en aurons besoin... Allons!... m'entendez-vous?...
Isaure avait entendu ; mais elle ne pouvait en croire ses sens; elle se jette à genoux , lève les mains vers cet homme qui est devant elle, et s'écrie :
— Monsieur!... que voulez-vous donc faire de i-ioi?...
— Je vous l'ai dit, je veux vous emmener, voilà tout. — M'emmener!... et où me conduirez-vous? — Où je voudrai, mille tonnerres! cela ne vous regarde pas!... — Ah! monsieur!... tenez... voilà mon argent... là, dans ce tiroir... c'est tout ce que je possède... Prenez cet or... cet argent... prenez mes effets... tout ce que vous voudrez... mais, je vous en prie, ne m'emmenez pas !
Le vagabond a ouvert le tiroir que lui a indiqué la jeune fille"; il remplit ses poches de l'argent qu'il trouve en murmurant : — Bon!... voilà de quoi vivre un siècle dans ces montagnes...^Puis il se retourne, et retrouvant Isaure immobile, à genoux, à la même place, il s'écrie avec colère : Eh bien! ne m'avéz-vous pas entendu?... Je vous ai dit de faire un paquet de vos effets!... Dépêchez-vous.
— Oh l* mon Dieu! vous voulez donc toujours m'emmener, dit Isaure d'une voix suppliante.
— Si je le veux!... Oui, c'est pour cela que je me suis introduit dans votre demeure, que j'ai bravé la mort... Ce sang qui coule de mon visage doit vous prouver que ma résolution est invariable... que je ne céderai ni à vos prières, ni à vos larmes. Quant à vos cris, ils seraient inutiles... personne ne peut vous entendre... vos défenseurs, vos amis, ne sont ; ~^nt maintenant près de vous.^ votre fidèle gardien est mort...
— Vaillant est mort!... s'écrie Isaure en jetant un cri d'effroi qui est bientôt suivi d'abondantes larmes.
— Oui, Vaillant est mort, ou n'en vaut guère mieux. Allons ! je vous le répète,* point de paroles, point de supplications perdues!... il faut que vous me suiviez de bon gré... sinon...
L'étranger a pris le bras de la jeune fille ; il le lui serre avec luat de violence que îa douleur va la priver de ses forces ; elle ne
peut que balbutier : — Je vais vous obéir, monsieur. Alors le vagabond lui lâche le bras et la pousse brusquement vers sa commode.
Ne sachant plus ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle va devenir, Isaure rassemble au hasard quelques vêtements, les noue dans un mouchoir, prend le paquet à sa main, et s'appuie contre le mur pour ne point tomber.
— C*est bien, dit le vagabond; maintenant donnez-moi la main et venez.
Il prend la main que lui tend en tremblant la petite; il l'entraine vers l'escalier, et sentant qu'elle chancelle, la force à s'appuyer sur son bras. Arrivés dans la cour, Isaure aperçoit Vaillant baigné dans son sang; le fidèle animal pousse un gémissement plaintif, et essaie encore de se relever pour défendre sa maîtresse. A cette vue, Isaure perd connaissance; elle va tomber sur la terre, son conducteur la reçoit dans ses bras; et, la plaçant vigoureusement siir son épaule gauche, se dirige vers le jardin, aimant mieux sortir par là que par la porte d'entrée de la maison. Il ouvre la petite porte qui donne sur la campagne, ramasse l'épée qu'il avait déposée en ce lieu ; puis, malgré le fardeau dont il est chargé, marche d'un pas ferme et rapide du côté des montagnes.
Le temps était sombre, la nuit froide et pluvieuse; cependarit le vagabond avançait assez vite, quoique gravissant les sentiers escarpés et suivant de préférence des chemins arides et tortueux. De temps à autre il tournait la tète pour regarder celle qu'il emportait. Isaure était toujours sans connaissance, son charmant visage avait la pâleur de la mort, et était mouillé par la pluie qui tombait sur tout son corps. Mais, peu touché de l'état affreux de cette jeune fille, son ravisseur, après l'avoir regardée, se conlenlail de murmurer : — Elle en reviendra!... ce n'est rien que cela!...
Après avoir longtemps marché ainsi, l'étranger s'arrête sur le haut d'une montagne; il regarde quelque temps autour de lui, comme pour cherchera s'orienter; puis il dépose sur la terre mouillée la jeune fille évanouie en disant : — Reprenons haleine!... elle n'est pas très-lourde; mais, à la longue... cela se fait sentir.
Il considère quelque temps ce corps étendu à ses pieds et qui semble déjà appartenir à la mort ; un sourire amer se montre
sur ses lèvres pendant qu'il regarde Isaure et s'écrie : — La voilà donc en ma puissance, celle que le baron venait en secret voir dans ces montagnes!... cette paysanne dont il a fait soigner l'éducation... qu'il adore, sans doute! enfin, je vais goûter les plaisirs de la vengeance! Je voulais qu'Alfred enlevât celte prtile, je voulais le pousser à commettre mille solti-es, à se bal lie avec son ami ; mais tout cela n'aurait pas désole le baron autant que la perte de cette jeune fille. Oui... je sais ce que l'on éprouve quand un autre nous ravit celle que nous adorons., j'aimais Adèle aussi... Adèle était à moi... je devais la regarder comme mon épouse, et pourtant il me l'a enlevée!...
Quelques moments s'écoulent, le vagabond semble tout entier à ses souvenirs. Mais enfin il regarde de nouveau Isaure et penche sa tête vers elle en disant : — Elle ne revieol pas!... elle ne fait aucun mouvement!... si elle allait mourir!... Oh ! je ne veux pas sa mort!... non, tant qu'elle sera avec moi elle peut vivre... mais avec de Marcey, jamais.
Il prend la tète de la petite, la soulève, l'appuie sur ses genoux, et cherche à réchauffer dans les siennes les mains glacées d'I.-aure. Il fouille dans le paquet de vêtements qu'il a emportés; et, avec la première chose qu'il trouve, essuie le visage tout mouillé de la pauvre enfant. Enfin la vie semble revenir sur ses traits si longtemps inanimés; les battements du cœur dexiennent plus précipités. Isaure ouvre les yeux, regarde autour d'elle, et fait un mouvement de terreur en se voyant au milieu de la nuit couchée sur la cime d'un rocher, et la tête appuyée contre la poitrine de l'homme qui l'a arrachée de sa demeure.
— Calmez-vous... revenez à vous, et ne craignez rien, dit l'étranger.
— 0 mon Dieul... ce n'est donc pas un songe! s'écrie Isaure en se relevant entièrement; je ne suis plus dans l'asile où l'on éleva mon enfance, dans la chaumière d'André... c'est vous qui m'en avez arrachée!... c'est vous qui avez tué!.*:.
— Oui, répond froidement le vagabond, c'est moi qui ai tué Vaillant pour ne pas être déchiré par lui; il le fallait bien... Je vous aurais immolée aussi si vous n'aviez pas voulu me suivre... — Malheureuse que je suis!... — Allons, n'ayez pas peur, petite; vous m'avez accompagné, vous voilà avec moi, vous n'avez plus rien à craindre... à moins que vous ne fassiez encore des façons... que vous ne cherchiez à vous échapper... mais je pciiâ*
que VOUS serez raisonnable, et que vous vous soumettrez à votre sort... Je conçois très-bien que vous ainaiez mieux vivre douilleilement dans votre maisonnette, où vous aviez de tout en abondance!... où votre protecteur mystérieux ne vous laissait manquer de rien, et où vous pouviez enfin faire la coquette avec les jeunes gens qui allaient vous voir... Cette vie était plus agréable pour une jeune fille que celle que vous mènerez avec moi... oh! j'en conviens... Mais il faut prendre votre parti!... car ma volonté est irrévocable : vos larmes, vos plaintes, vos soupirs, tout cela serait inutile avec moi. J'ai décidé que vous ne me quitteriez plus... cependant ne croyez pas que ce soit l'amour qui m'ait fait prendre cette résolution. Non!... je ne suis point amoureux de vous, je ne songe nullement à vous séduire!... et de ce côté-là vous pouvez être entièrement tranquille. Vous êtes pourtant jolie, très-jolie même; mais je vous jure que cela m'est fort indifférent !
Ces dernières paroles calment un peu les craintes et la douleur d'Isaure, et craignant d'irriter de nouveau cet homme dont la colère lui a semblé terrible, elle lui répond en retenant ses sanglots :
— Eh bienl monsieur, je vous obéirai... je ferai ce que vous m'ordonnerez.
— C'est bien, c'est très-bien; vous êtes une bonne fille, dit le vagabond en secouant la main d'Isaure ; comme cela nous serons bons amis. Mais il doit être maintenant près de minuit, il faut nous remettre en route... Vous sentez-vous la force de marcher?... Si vous ne le pouvez pas, je vous porterai... ne vous gênez pas.
— Oh ! je puis marcher, monsieur. — En ce cas, donnez-moi le bras, appuyez-vous sur moi et partons.
Isaure obéit sans répliquer; elle prend le bras de son conducteur, qui a passé le paquet au bout de l'épée et le porte ainsi sur son dos. On s'avance de nouveau dans les sentiers rocailleux ; on s'éloigne d'Ayda, on gagne les chaînes de montagnes qui communiquent avec celles du Cantal et du Puy-de- Dôme ; Isaure est forcée de s'appuyer sur le bras de son compagnon pour ne point tomber dans les sentiers glissants et rapides; ils avancent en silence; quelquefois cependant le vagabond dit à Isaure : — Êtes-vous lasse? voulez-vous que nous nous arrêtions un peu? — Non, monsieur, je puis marcher
encore , répond la jeune fille ; et tous deux poursuivent leur chemin.
Le jour va enfin succéder à cette nuit sombre et pluvieuse ; le conducteur d'Isaure, qui dans sa course a toujours eu soin d'éviter de passer par les villages et près d'endroits habiles , s'arrête avec la jeune fille sur le penchant d'une mon'iv^no, regarde autour de lui et dit : — Reposons-nous ici juqu'à ce qu'on puisse mieux distinguer au loin ; je ne pense pas m'ùtre Irompé... nous devons être près du terme de notre course... Encore une heure, tout au plus. Mais voilà le jour, il ne faut pas nous fourvoyer.
Il s'assied alors à terre ; Isaure en fait autant en se plaçant à quelques pas de lui. Morne et abattue , elle laisse tomber sa tête sur sa poittine et ne prononce pas un mot. Le vagabond la regarde un moment , puis retourne la tête d'un autre côté en se disant : — Elle n'est pas en train de causer I... je conçois cela.
Au bout d'un quart d'heure, il fait assez jour pour que Ton reconnaisse les chemins. Le compagnon d'Isaure sourit en disant : — Je ne me suis pas trompé... Oh! je connais si bien ce pays!... Je l'ai tant de fois parcouru dans ma jeunesse, et aussi depuis quelques moisi... Allons, petite, en marche; encore une lieue, et vous vous reposerez tout à votre aise.
Isaure se lève et reprend le bras de son conducteur. Ils descendent la montagne , puis se dirigent sur la gauche vers des sentiers tortueux et étroits pratiqués dans les rochers. A chaque instant les chemins qu'ils suivent deviennent plus diCEiciles ; ils sont dans des terrains arides, incultes, où il semble que jamais l'homme n'a pénétré; ce n'est que rarement qu'ils aperçoivent une hutte de berger, et les chèvres sauvages, qui passent quelquefois près d'eux, fuient à leur approche, comme peu habituées à la présence de l'homme. Après avoir marché assez longtemps dans ces contrées désertes, ils se trouvent à l'entrée d*un sentier pratiqué entre deux rochers fort élevés, et si rapprochés par le haut, que le jour éclaire à peine la route étroite qui est à plus de quatre-vingt pieds de la cime des rochers qui la bordent.
C'est dans ce sentier sombre et effrayant que le vagabond guide Jes pas d'Isaure; la petite frémit en entrant dans ce chemin que les rochers menacent de combler.
— Ohl mon Dieu !... c'est par ici! dit-elle en tremblant.
teO LA MAISOX BLANCnE.
— Oui, c'est par ici, et nous sommes arrivés, répond son compagnon en s'arrétant devant une petite maison de bois pratiquée à gauche du chemin contre le rocher, qui du haut la recouvre entièrement, et ressemblant assez, par l'extérieur, à la demeure des carriers.
Isaure lève les yeux sur cette misérable habitation qu'elle présume devoir être son dernier asile; mais elle se tait, elle laisse couler ses larmes en silence, et n'essaie plus d'attendrir par ?ps prières celui qui l'a conduite en ce lieu sauvage.
A en juger par les dehors, la maison ne doit avoir que peu d'éleiidue; elle a un étage avec une fenêtre sous le toit. En bas, une seule croisée est à côté de la porte; et tout cela est en si mauvais état, qu'il semble qu'on pourrait d'un coup de picl renverser celte chétive habitation.
Le compagnon d'Isaure a posé l'épée et le paquet sur un banc de bois qui est devant la porte; puis il frappe à la porte en criant d'une voix qui retentit avec force dans le sentier : — Holà! Chariot!... holà!... est-ce que tu dors encore, paresseux?... Lève-toi... c'est ton ami, c'est le vagabond!...
On est quelque temps sans entendre aucun bruit : enfin, on dislingue des pas lourds et lents, mais qui semblent venir de plus loin que la maison. Ils approchent cependant ; puis la porte s'ouvre, et un petit homme d'une soixantaine d'années, maigre, grêle, d'une pâleur livide, dont les yeux bordés de rouge vif n'ont plu^ qu'une expression terne eX stupide, paraît à l'entrée de la maison de bois, ayant une partie des jambes et les pieds nus, mais le reste du corps couvert de peaux de chèvres attachées par des lanières de cuir, tandis que sur sa tête est seulement la forme d'un vieux chapeau de paille qui n'a aucun bord.
L'homme que le compagnon d'Isaure a appelé Chariot ne montre ni surprise, ni curiosité en regardant ceux qui sont devant sa demeure ; cependant il tend la main au vagabond en disant d'une voix lente et gutturale : — Ah! c'est toi! il y a longtemps que tu n'étais venu me voir...
— Oui ; mais cette fois je crois que je viens te voir pour longtemps, répond le conducteur d'Isaure; je t'amène de la compagnie, comme tu vois.
En disant cela il désignait la jeune fille, que Chariot regarde avec insouciance en prononçant seulement: — Ahl... oui... c'est une femme.
La MAISON ULANCIIE. 3ôl
— Mais entrons d'abord, nous aurons le temps de parler ensuite, dit le vagabond en faisant signe à Isaure d'entrer dans la maison de bois. La pauvre petite a de la peine à s'y décider; elle jette encore un coup d'oeil en arrière; elle craint de contempler le ciel pour la dernière fois; mais son compagnon hj pousse brusquement ; elle est bientôt dans l'horrible demeure de Chailot, dont la porte est ensuite refermée sur elle.
L'intérieur de la maison se composait en bas d'une pièce usicz grande, au milieu de laquelle plusieurs poutres soutenaient l'étage supérieur; à gauche était une vaste cheminée, sous laquelle un homme aurait pu se placer sans se baisser; à droite l'escalier qui conduisait au-dessus. Quelques escabeaux, quelques vases de terre et de la paille formaient tout l'ameublement.
L-aure pouvait à peinei voir autour d'elle, tant ses yeux étaient pleins de larmes ; elle s'était assise dans un coin de la chambre, où le jour pénétrait à peine, parce que le rocher s'avançait beaucoup au-dessus de la maison. Elle pensait qu'on allait la faire monter dans la pièce du haut, et attendait en silence que l'on disposât de son sort; mais le vagabond a fait un signe à Chariot : alors celui-ci va au fond de la chambre, et, poussant une planche fixée à la cloison, laisse voir un passage beaucoup plus é.clairé que l'intérieur de la maison.
— Venez par ici, dit le conducteur d'Isaure en lui faisant signe de se lever. Elle obéit ; on la fait passer par cette étroite ouverture, elle se trouve alors dans le fond d'une excavation, et revoit avec joie le ciel. Cet endroit, qui peut avoir une trentaine de pieds de circonférence, est de tous côtés fermé par le sol; il ressemblerait au fond d'un puits s'.il n'était pas beaucoup plus large; mais le jour qui vient par le haut y pénètre mieux que dans l'intérieur de la maison, parce que l'éboulement s'étant opéré en ligne verticale, rien dans le haut ne recouvre cette espèce de carrière.
Au fond de cet endroit on a construit une seconde maisonnette en bois, mais qui ne se compose que d'un rez-de-chaussée. C'est dans cette retraite impénétrable à l'œil des voyageurs que l'on fait entrer la jeune fille qui habitait une vallée riante et féconde.
— Voilà désormais votre logement, dit le vagabond en introduisantlsaure dans l'habitalion pratiquée au fond du trou . —Vous
voyez que ce n'est pas sans motif que je vous amène ici de préférence; cet asile ne peut être trouvé que par ceux qui le connaissent... on viendrait visiter la maison qui est par-devant, éur le sentier, que jamais on ne se douterait qu'il y a une autre maison derrière... Celle retraite ne pourrait être aperçue que de ceux qui seraient là-haut... sur le rocher, à quatre-vingts pieds de nous! mais comme ce rocher est horriblement escarpé et ne conduit nulle part, jamais on ne s'avise d'y grimper; et c'est tout au plus si de temps à autre une chèvre sauvage se permet de le gravir... Je suis donc bien tranquille, on ne vous trouvera pas là. Celle demeure n'est pas aussi jolie, aussi riante que celle que vous habitiez, j'en conviens... mais que voulezvous! je n'avais pas le choix!... Prenez donc votre parti, et tâchez de vous habituer à votre nouveau logement. Vous y serez entièrement maîtresse de Caire vos volontés depuis le matin jusqu'au soir... excepté d'en sortir, cependant. Voilà une assez grande chambre où vous pourrez vous établir : il y a une couchette, une table, un banc... c'est la mieux meublée de la maison... si je puis trouver un petit morceau de miroir je vous le donnerai ; je sais que les femmes tiennent à cela... Tâchez de vous calmer et de sécher vos pleurs... je vous le répèle, votre vertu est plus en sûreté ici qu'auprès de la Maison Blanche. Cet endroit vous paraît maintenant horrible! épouvantable!... mais vous vous y ferez, parce qu'on s'habitue à tout.
Après avoir dit cela, le vagabond laisse Isaure seule dans son horrible demeure, et retourne avec Chariot dans la maison qui donne sur le sentier. Là, s'asseyant devant son silencieux compagnon, il lui dit : — Chariot, je t'ai sauvé la vie il y a deux mois, un jour que, poursuivant^une chèvre, tu allais rouler au fond d'un précipice, lorsque courant après toi je parvins à te tendre mon bâton, et à te retirer du trou dans lequel tu allais toiïiber.
— Je ne l'ai pas oublié, répond à voix basse le vieux pâtre. — Oui, reprend le vagabond, depuis ce temps tu m'as témoigné le plus entier dévouement ; quand je n'avais pas de pain, je venais ici, ei j'étais sûr que tu partageais avec moi tout ce que lu possédais... C'est bien, Chariot...; tu es reconnaissant, tu t'es mieux conduit avec moi que beaucoup de riches seigneurs... de femmes du monde; mais ce n'est pas encore assez, Chariot; Aujourd'hui il faut que tu me laisses le maître de disposer de ta
maison... Tiens, pour cela, voilà de Tor, de l'argent... prends ce que tu voudras.
Le vagabond étalait devant les yeux du vieux pâtre la somme qu'il avait prise chez Isaure; Chariot regarde l'argent d'un œil indifférent; et se contente de répondre : — Si je n'ai plus de maison, où donc coucherai-je, moi?
— Tu habiteras toujours ici, cela est même nécessaire ; la jeune fille aura la seconde maison : moi je coucherai ici-dessus Mais il faut que tu me jures... sur ta vie! que tu ne diras à personne que tu as du monde logé chez toi... — A qui îedirais-je? je ne vois personne, moi. — Enfin, si par hasard quelques voyageurs venaient ici, je me retirerais sur-le-champ, là, derrière... et jamais tu ne feras connaître cette secrète habitation... — Non, non. — Tu me le jures?... —Jurer?... je te dis non... ça suffit.
— En effet, je crois à ta promesse plus qu'aux serments des autres... et tu ne prends pas cet or? — Pourquoi faire?... je n'en veux pas... — Je t'en donnerai d'ailleurs, lorsque tu iras acheter des provisions... tu auras soin d'aller loin... d'acheter en divers endroits, afin de ne point éveiller le moindre soupçon... Avec cette somme et ton adresse à tuer les chèvres sauvages, à prendre des oiseaux, nous avons de quoi vivre pendant des années. Allons, c'est convenu; nous demeurons ensemble?
— Oui. — Tu ne parleras de nous à personne? — Non. — Et jamais tu n'ouvriras ta demeure à un voyageur avant que j'aie passé derrière la maison? — Jamais.
Ces arrangements terminés, le vagabond monte dans la pièce du haut, s'y jette sur des bottes de paille et s'y endort; le vieux pâtre, qui passe une partie de sa vie à se livrer au sommeil, en fait autant dan^ la pièce au-dessous. Isaure seule veille, à genoux, dans la misérable masure où on l'a reléguée; elle tend vers le ciel ses mains suppliantes; elle y porte ses yeux, d'où s'échappe un ruisseau de larmes, et dans son désespoir, n'a pas même la force de prononcer un moi.
S64 La maison blanche.