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CHAPITRE XXIX

U SECOND MARIAGI DU BÀHON DE MAKCIT.'

Alfred et Edouard se sont assis près du baron, dans la salle basse de la Maison Blanche, dont les portes sont fermées avec soin, et M. de Marcey, après avoir encore pressé tendrement la main de son fils et poussé un profond soupir, satisfait enfin l'impatiente curiosité des deux jeunes gens.

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« Je suis entré fort jeune au service, l'état militaire avait des charmes pour moi, j'étais enthousiaste de la gloire, vif, ardent, impétueux ; mais mon cœur ne fut jamais insensible aux peines de mes semblables, et sur le champ de bataille même je me souvins toujours que je combattais des hommes que la politique seule avait fait mes ennemis.

« J'aimais aussi passionnément les femmes... Ainsi que toi, mon cher Alfred, je fus quelque temps volage, je cou rais de conquête en conquête, oubliant le lendemain celle qui m'avait charmé là veille; ce temps fut le plu^ heureux de ma vie!... 11 fut court; mon cœur, sensible au fond, cherchait à se fixer autrement que par des liens frivoles. Mais j'étais né jaloux; ce sentiment cruel m'avait déjà rendu malheureux avec des femmes que j'aimais à peine; on devait donc craindre qu'il n'augmentât encore avec une femme que j'adorais. C'est pourquoi mes parents me firent contracter à vingt-trois ans ce qu'on appelle un mariage de raison. Sans en être éperdument amoureux, j'épousai Céline de Colleville... ta mère, mon cher Alfred. Un an après notre hymen, elle te donna le jour. Ta naissance, les vertus de ta mère, auraient assuré mon bonheur; chaque jour je sentais s'augmenter l'attachement que je portais à Céline, et je remerciais mes parents du choix qu'ils avaient fait pour moi, lorsqu'un an après ta naissance je perdis mon épouse. Tu étais trop jeune encore pour que je pusse chercher près de toi des consolations ; mais la guerre, qui était rallumée, me rappela dans les camps, et là je trouvai des distractions à ma douleur.

« Plus de cinq années s'étaient écoulées depuis la mort de ta mère, dont je conservais un souvenir doux comme celui qui nous rappelle un ami dont le sort nous a séparé. Une blessure grave, dont je devais être longtemps à guérir, me fit quitter le service; j'avais payé ma dette à mon pays, je voulais me consacrer à mon fils. Cependant, pour rétablir ma santé devenue chancelante depuis ma blessure, les médecins m'ordonnèrent de voyager dans le Midi ; tu étais trop petit encore pour que je pusse t'emmener avec moi. Je te laissai en des mains sûres, et me rendis à Toulouse, à Marseille, et enfin à Bordeaux.

« J'étais depuis quelque temps dans cette ville; ma santé était entièrement rétablie, et je me disposais même à revenir à Paris, lorsqu'un jour on me présenta chez M. de Montfort, ancien officier de marine fort riche, qui était veuf, et n'avait pour

unique enfant qu'une fille âgée alors de dix-sept ans. Adèle était son nom... Il me serait difficile de vous peindre tous ses attraits, toutes ses grâces... Adèle était plutôt jolie que belle; mais il était impossible de résister aux charmes de sa figure, à la douceur de son regard, au son enchanteur de sa voix... J'en devina éperdument amoureux; et, dès l'instant où je l'aperçus, je sentis que d'elle dépendrait désormais le bonheur de ma vie.

« M. de Monifort était loin d'avoir dans ses manières ce charme, cette douceur qui attiraient vers sa fille. C'était un homme au regard dur, au maintien sévère; ses yeux lançaient la foudre lorsqu'ils étaient animés par la colère ; il avait conservé de l'état de marin un ton brusque, emporté, auquel il semblait que rien ne dût résister.

« Cependant M. de Montfort me reçut fort bien ; il fut presque aimable avec moi, et, soit que ma fortune, mon rang, ou les blessures que j'avais reçues pour mon pays, le portassent à me voir avec intérêt, il me témoigna de l'amitié et m'engagea à aller souvent chez lui.

« Cette permission m'était bien précieuse : être près d'Adèle était déjà mon seul désir ; résolu à l'épouser si son père m'accordait sa main, je voulais tâcher de lui plaire; elle semblait me voir avec quelque plaisir, avoir pour moi quelque amitié; je me flattais que cette amitié deviendrait de l'amour; mais je remarquais avec peine en elle un fond de tristesse, une mélancolie que rien ne pouvait vaincre; ce n'était qu'en présence de son père, devant lequel il était facile de voir qu'elle était tremblante , qu'Adèle essayait de paraître gaie et de prendre part aux amusements de la société.

« Je ne pouvais jamais être seul auprès d'Adèle ; ce n'était que devant du monde qu'il m'était permis de la voir, de lui parler, de chercher à lui faire comprendre tout l'amour qu'elle m'inspirait... elle semblait n'oser me répondre, et je la voyais tressaillir au' moindre regard que M. de Montfort jetait sur nous.

<( Brûlant du désir d'assurer mon bonheur, il y avait à peine quinze jours que j'allais chez M.^ de Montfort , lorsque je lui déclarai mon amour pour sa fille.

« — Je l'avais deviné, me répondit-il avec sa brusquerie ordinaire ; et si cet amour ne m'avait pas paru convenable, vous

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devez bien penser que je ne vous aurais pas laissé venir aussi souvent chez moi. Je connais votre famille; vous avez de la fortune, de la conduite; vous avez un fils de votre premier mariage, mais votre fortune est plus que suffisante pour élever encore d'autres enfants, et je suis certain qu'Adèle aimera votre fils. Vous me convenez pour mon gendre, et je vous accorde la main de ma fille.

« J'étais au comble de la joie. M. de Montfort ajouta : Je vous avoue que je ne suis point fâché de marier ma fille de bonne heure. Je ne suis pas d'un caractère à pouvoir surveiller sans cesse une fillette. Mon Adèle est sage, mais elle est jolie. Déjà plusieurs jeunes gens en ont paru très-épris... ils ne me convenaient pas : il faut que mon gendre me plaise d'abord.

« Mais si l'un d'eux avait plu à Adèle? lui dis-je. — Est-ce que ma fille doit aimer quelqu'un avant que je le lui aie permis ? me répondit-il avec emportement. Non ! monsieur, non... cela ne se doit point. Un certain chevalier de Savigny, dont la famille est ancienne , à ce que je crois , a puru surtout fort amoureux d'Adèle ; mais , dès que je me suis aperçu de son amour, je lui ai fait défendre de se présenter de nouveau chez moi, car ce Savigny est un fort mauvais sujet, un roué, un joueur, un libertin... Une affaire scandaleuse, un duel pour une femme, vient encore de le forcer de quitter Bordeaux, où il était depuis quelque temps... et un tel homme aurait été l'époux de ma fille!... Non, eût-elle dû mourir d'amour pour lui, jamais je n'aurais consenti à cette union.

« — Mais j'espère qu'elle n'aimait pas ce Savigny? dis-jc avec une inquiétude dont déjà je n'étais pas maître.

« — Je crois bien qu'il ne lui déplaisait pas, reprit M. de Montfort, c'est-à-dire que, comme toutes les femmes, Adèle a été éblouie, étonnée par les manières galantes, le ton 'doucereux de ce mauvais sujet, qui pour s'intruire chez moi avait su d'abord déguiser ses penchants vicieux. Mais l'aimer!... mille frégates! elle s'en serait bien gardée!... Au surplus, monsieur, si vous ne croyez pas ma fille digne de vous, il n'y encore rier de fait ; mais je vous engagerai alors à cesser des visites qui pourraient porter atteinte à sa réputation et à ne plus me reparler de votre amour.

« M. de Montfort était un homme avec lequel il fallait prompteraent se décider; susceptible à l'excès sur tout ce qui tenait

à riionneur, si j'avais liésité un moment, je voyais qu'Adèle était perdue pour moi. Mais j'en étais trop amoureux pour renoncer à l'espoir d'être son époux; dans le cas même où elle aurait reçu avec plaisir les hommages de Savigny, devais-je pour cela abandoimer mes prétentions? Savigny n'était plus reçu chez M. de Montfort, où je ne l'avais jamais aperçu. Il avait quitté Bordeaux, on ignorait ce qu'il était devenu. Adèle n'avait que dix-sept ans , ne devais-je point espérer que mes soins, ma tendresse, effaceraient bientôt de son cœur les souvenirs qu'un autre pouvait y avoir laissés... Enfin, je m'empressai de répondre à M. de Montfort que tout mon désir était de devenir bientôt l'époux de sa fille.

« Satisfait de mes sentiments, il m^assura que dans huit jours Adèle serait ma femme; et faisant appeler sa fille, qui se rendit sur-le-champ près de nous, lui annnonça brusquement ses intentions, en lui ordonnant de se préparer à me donner sa main.

« A cette nouvelle, Adèle pâlit, un tremblement subit s'empara de tous ses membres; je la vis chanceler; elle balbutia quelques mots que je ne pus entendre; je volai près d'elle, je l'entourai de mes bras, je la suppliai de me dire si l'idée de devenir ma f jmme l'affligeait. Mais son père était là, il fixait sur elle ses yeux menaçants; elle répondit à demi-voix : — J'obéirai à mcn père; puis se relira dans appartement.

« Le troubh d'Adèle m'avait fait mal; mais M. de Montfort fut le premier à en plaisanter. Il ne connaissait qu'une chose : l'obéissance à tes volontés. Mon cher ami, me dit-il, quand on annonce à une fille qu'elle va se marier, ne faut-il pas qu'elle rougisse, qu'elle palisse, qu'elle soupire, qu'elle paraisse bien émue?... Tout cela est d'usage!... Mais huit jours après l'hymea; quai^d un mari a du caractère, une femme n'a plus ni vapeurs, ni syncopes, ni étourdissements.

a Je ne me proposais pas de prendre M. de Montfort pour modèle ; c'était à force de douceur, d'amour, que j'espérais obtenir la tendresse d'Adèle. M. de Montfort voulut que notre mariage se fit à une maison de campagne qu'il avait aux environs de Bordeaux. Il s'y rendit sur-le-champ avec sa fille; moi, je restai encore quelques jours à la ville pour terminer mes affaires, faire les emplettes d'usage, puis j'allai rejoindre ma nouvelle famille.

c Je trouvai Adèle toujours aussi triste et aussi tremblante devant son père. Pendant les quatre jours qui précédaient en- -core notre union, je me flattais que je pourrais plus d'une fois causer en tète-à-têle avec ma future épouse; mais M. de Montfort était presque toujours là, il ne nous quittait que fort peu; et lorsque, seul avec Adèle, je lui parlais de mon amour, elle soupirait, baissait les yeux et ne me répondait pas.

« Le jour de notre mariage arriva; Adèle, que sa pâleur, son trouble semblaient embellir encore, marcha avec moi à l'autel. Au moment de prêter le serment qui devait nous attacher l'un à l'autre, je la vis chanceler et regarder son père... Enfin, nous fûmes unis, je reçus sa main, qui tremblait, dans la mienne. J'aurais été au comble du bonheur, si la tristesse de mon épouse ne m'eût inquiété en secret; mais, je le répète, j'aimais avec idolâtrie, et je me flattais toujours que je me ferais aimer de ma femme.

« La journée de notre hymen s'écoula sans bruit, sans fêtes; quelques amis, quelques voisins, la passèrent seuls avec nous. A chaque moment je voyais s'accroître l'abatteni ent, la tristesse d'Adèle; mais lorsque je lui demandais si elle s( uffrait, elle me répondait avec douceur qu'elle n'avait rien. L'heure de se retirer arriva. Adèle se rendit dans notre appartem jnt; il me fallut rester encore quelques instants avec la société; enfin, chacun s'éloigna, et je me hâtai d'aller rejoindre ma f jmme.

« On nous avait donné, pour nous loger, un fort beau pavillon qui donnait sur les jardins, et qui était séparé des autres bâtiments; j'avais renvoyé les domestiques; je fus bientôt dans mon appartement, où je comptais trouver mon épouse, mais il était désert. Surpris de ne pas voir Adèle, je visite les pièces voisines, j'appelle, je cherche ma femme ; mais j'ai bientôt la certitude qu'elle n'est pas dans le pavillon. Cette absence m'inquiète, je remarque que la petite porte qui donne sur le jardin est entr'ouverte : je pense qu'Adèle , se sentant indisposée, est peut-être allée respirer l'air dans les jardins; aussitôt je m'y rends pour l'y chercher.

a Les jardins étaient immenses; je marchais à la hâte; mes yeux cherchaient à percer dans les allées qui m'environnaient; mon cœur était oppressé ; mon inquiétude augmentait à chaque instant. J'approchais d'une fort belle pièce d'eau qui baignait tine vaste pelouse, lorsque je crus distinguer l'ombre d'une

femme à genoux sur le bord de l'eau. Je doublai le pas... Mais avant que je fusse arrivé sur la rive, celle que j'avais aperçue s'était précipitée dans l'eau. Je vis au milieu des ondes les vêtements blancs de mon Adèle... Je fus bientôt auprès d'elle; je parvins à la saisir, à gagner avec elle le rivage ; l'emportant dans mes bras, je la ramenai dans mon appartement, où, sans appeler personne, je lui prodiguai sur-le-champ tous les secours.

« Adèle avait été secourue trop promptement pour que je pusse craindre pour sa vie; en effet, mes soins furent bientôt récompensés; elle rouvrit les yeux et me vit à ses côtés, mouillant de mes larmes ses mains que je venais de réchauffer.

« — Vous m'avez sauvée ! me dit-elle avec l'expression de la plus profonde douleur.

«— Oui, luidis-je, oui... le ciel a permis que j'arrivasse assez à temps pour vous rendre à la vie... Mais moi, qui me sauvera désormais de mon désespoir?... Qui apaisera les remords que j'éprouve de vous avoir fait contracter une union qui vous cause tant d'horreur?... Adèle, vous me haïssez donc bien?... Je vous inspire donc une aversion insurmontable, puisque vous avez voulu vous donner la mort plutôt que d'être à moi?

«Adèle parut attendrie de l'excès de mon désespoir; ses yeux se mouillèrent de larmes, et elle me répondit en sanglotant : — Non, je ne vous hais pas... j'ai même pour vous la plus tendre amitié... mais, hélas! je ne pouvais plus être votre femme... et pourtant il fallait obéir à mon père... mon père que je redoute tant... dont la colère est si terrible!... Ah! il m'aurait tuée si j'avais résisté à sa volonté!... J'ai mieux aimé me donner la mort après lui avoir obéi!... De grâce, pardonnez-moi... et laissez-moi mourir!...

« L'infortunée se jetait à mes genoux et tendait vers moi ses mains suppliantes ; je la relevai, je la conjurai de se calmer, et de ne plus voir en moi qu'un frère, qu'un ami, et de ne plus me cacher le sujet de sa douleur.

« — Vous le voulez, me dit-elle; eh bien! je vais vous obéir... cet aveu est bien cruel... il m'eût été plus facile de mourir, mais je dois encore subir cette punition. Je vous l'ai dit... je suis indigne de porter le nom de votre épouse... Un autre a mon amour; il me disait qu'il mourrait plutôt que de m' abandonner... Hélas! il est parti cependant!... et moi, j'ai eu

la faiblesse de croire à ses serments!... J'espérais que mon père consenlirait à nous unir... mais, loin de là... il a durement refusé ma main à celui qui me nommait déjà son épouse; et moi, lorsque j'ai laissé entrevoir à mon père que je partage'ais l'amour de celui qu'il repoussait de chez lui... ah ! si vous saviez combien sa colère a été terrible !... J'ai compris qu'il me donnerait la mort s'il se doutait de ma faute... mais je ne voulais pas mourir de la main de mon père... Oui, je suis coupable, je suis perdue... et je porte dans mon sein le fruit de mon deshonneur.

« Vous devez juger de l'effet que produisit sur moi une pareille confidence. La jalousie, la fureur, bouleversaient mes sens. Il me tardait de donner la mort à Savigny ou de la recevoir de sa main ; car, quoiqu'elle n'eût pas nommé son séducteur, je ne pouvais douter que ce ne fût cet homme, dont M. de Montfort m'avait parlé, qui avait abusé de l'innocence d'Adèle. Pendant que, cédant aux premiers transports de ma fureur, je marchais à grands pas dans l'appartement en prononçant le serment de me venger, l'infortunée qui venait de me faire un si cruel aveu avait de nouveau perdu l'usage de ses sens. Pâle, inanimée, elle gisait étendue sur le parquet: cette vue me rappela à moi-même, je me reprochai ma barbarie; car, sans doute, après l'aveu de sa faute, Adèle avait entendu les menaces que m'avait inspirées mon désespoir, et j'avais encore augmenté ses tourments. Je la pris dans mes bras; en considérant ses traits si doux et si beaux , je me promis de faire tous mes efforts pour rendre, sinon le bonheur, du moins le calme à son âme. A force de soins, je la rappelai encore à la vie; mais elle n'osait plus lever les yeux sur moi, elle craignait d'y lire l'expression du mépris; elle pensait que je ne lui pardonnerais pas de m'avoir donné sa main lorsqu'elle était flétrie, et me répétait, avec un accent déchirant, qu'elle n'avait plus qu'à mourir.

« Je m'assis à ses côtés, je pris une de ses mains dans les miennes, et je la suppliai de m'écouter tranquillement.

• Adèle, lui dis-je, un séducteur a abusé de votre innocence, de votre candeur... C'est lui surtout qiM fut coupable; mais rassurez-vous, cette faute est pour jamais cachée... personne ne pourra deviner ce mystère... votre père l'ignorera éternellement. Je n'aurai plus de votre époux que le nom; je serai pour

VOUS un frère... un ami, si un jour vous méjugez digne de ce litre. En m'unissant à vous, lorsque votre tristesse, votre secrète mélancolie devaient m'annoncer que je n'avais pas votre amour, j'ai commis une faute. Trop présomptueux sans doute, je n'ai écouté que la passion que j'éprouvais ; je me flattais de vous la faire partager... Il faut renoncer à cet heureux avenir ; et, cependant, je sens qu'il m'est doux encore de passer ma vie près de vous, de chercher à calmer vos peines, de lâcher de rendre la paix à votre âme... Oui, tel sera désormais mon unique but ; pour prix de mes soins, je ne veux que revoir un jour le sourire sur vos lèvres, et dans vos yeux un peu damilié pour moi.

« Adèle me serra la main en me (rrsant d'une voie émue : — Que vous êtes bon, monsieur! et combien votre conduite ajoute encore aux remords que j'éprouve! Mais, vous le voulez, je vivrai; désormais disposez de mon sort, dans les moindres actions de ma vie je n'aurai plus d'autres volontés que les vôtres ; puissé-je au moins, par mon entière soumission, vous prouver mon respect et ma reconnaissance!

« Après de si vives émotions, Adèle avait besoin de repos. Je la laissai dans son appartement, et me retirai dans le mien. Voilà comment se passa la première nuit de notre mariage!... Et lorsque tant de gens enviaient mon bonheur, c'était par des larmes amères que je consacrais ces tristes nœuds.

« Le lendemain, je fis en secret des perquisitions sur le dicvalier de Savigny, mais il avait quitté Bordeaux en y laiss<iiit d'énormes dettes; on ignorait entièrement de quel côlé il avait porté ses pas^ Tout ce que j'appris sur ce jeune homme me convainquit que M. de Monlfort ne l'avait pas calomnié, et que c'était en etTet un fort mauvais sujet. Un tel homme avait su cependant se rendre maître du cœur d'Adèle; mais il n'est qut trop fréquent de voir les femmes mal placer leur amour. Au resjte, je ne prononçai jamais son nom devant ma femme... c'eût été la forcer à rougir... elle n'avait déjà que trop de remords de sa faute. Il me suffisait de connaître le nom de son séducteur pour être certain que jamais il ne se trouverait impunément avec moi.

« J'avars arrêté mon plan de conduite. Nous passâmes encore quinze jours avec M. de Monlfort; au bout de ce temps j'annonçai que nous allions 'aire un voyage en Italie. Mon beau-

père, nous reconnaissant le droit de ne plus faire que noi volontés, se contenta de nous souhaiter un bon voyage, s'inquiétant fort peu de quel côté nous dirigerions nos pas. Nous partîmes, ma femme et moi, sans un seul domestique, et nous commençâmes un voyage qui ne pouvait se terminer qu'après qu'Adèle aurait mis au monde l'enfant qu'elle portait dans son sein.

« Nous parcourûmes l'Italie, les Alpes, la Suisse ; plus de six mois s'étaient écoulés depuis mon mariage; et nous nous trouvions alors en Auvergne, lorsque Adèle sentit qu'elle serait bientôt mère.

« La santé d'Adèle nous avait forcés de nous arrêter alors dans un petit village nommé, je crois, Saint-Sandoux, à deux lieues d'ici; j'y avais pris le nom de Gervais. C'est là qu'elle mit au monde une fille... que je fis baptiser sous le nom d'Isaure Gervais. »

— Isaure ! s'écrie Edouard en interrompant le baron ; quoi î monsieur, Isaure serait?...

— La fille d'Adèle... oui, Edouard; mais, de grâce, laissezmoi terminer ce pénible récit. « J'avais depuis longtemps formé mon projet; cet enfant ne pouvait demeurer près de sa mère. Je parcourus seul les campagnes environnantes, tenant cachée sous mon manteau l'innocente créature que je voulais haïr, et pour laquelle, malgré moi, j'éprouvais déjà de l'intérêt. J'arrivai dans celte vallée, j'entrai dans la maisonnette occupée alors par André Sarpiotte et sa femme; celle-ci allaitait son enfant; je lui proposai d'être la nourrice de la petite fille que je portais dans mes bras, en fabriquant une histoire sur la naissance et les parents d'Isaure.

« Les bons Auvergnats acceptèrent ma proposition que j'appuyai d'une bourse pleine d'or. Ils me jurèrent de prendre le© plus grands soins de l'enfant que je leur confiais; et, plus tran< quille, je fus rejoindre Adèle, à qui j'annonçai qu'elle pouvait être sans inquiétude sur le sort de sa fille, mais sans lui dire cependant en quel lieu était son enfant.

M Dès qu'Adèle fut rétablie, nous partîmes de l'Auvergne» mais, avant de revenir à Paris et de quitter le nom supposé que j'avais pris dans mes voyages, j'eus soin de faire plusieurs détours pour éviter que l'on découvrît ce que mon honneur avait un si grand intérêt à cacher. Enfin, nous arrivâmes à Paris, où

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il me tardait, mon cher Alfred, de te revoir, de l'embrasser. Là, je présentai dans le monde ma nouvelle épouse, qui, par sa douceur, ses charmes, ses aimables qualités, sut se concilier l'estime générale. Une seule pensée troublait encore ma tranquillité : je pouvais rencontrer dans la société le séducteur de mon épouse... mais alors son sang aurait lavé l'outrage qu'il avait fait à Adèle. Cependant mes désirs de vengeance furent toujours déçus; jamais je ne vis ni n'entendis parler du chevalier de Savigny.

« Adèle n'osait me parler de sa fille; mais elle avait pour toi, mon cher Alfred, la tendresse d'une mère; n'aimant pas le monde, ne désirant que toi et la liberté de l'embrasser, de te prodiguer ses caresses, combien de fois ne "la vis-je pas, en te couvrant de baisers, essuyer furtivement les larmes qu'elle donnait à l'enfant exilé de ses bras! Et cependant jamais une plainte, jamais un mot ne lui échappait sur ce sujet ; remplie pour moi d'attentions, de soins, d'obéissance, dans chaque action de sa vie il semblait qu'elle cherchât à me prouver sa reconnaissance. Quelle femme!... et comment ne l'aurais-je pas toujours adorée!... Ah! si elle avait été un moment coupable, combien d'autres dans le monde qui le sont davantage, et ne peuvemt rien nous offrir pour racheter leurs faiblesses !

« Cinq mois après notre arrivée à Paris, je partis secrètement pour l'Auvergne, et, toujours sous le nom de Gervais, j'allai voir la petite Isaure. Les bonnes gens à qui je l'avais confiée la chérissaient à l'égal de leur enfant. Alors, André voulait vendre cette maison qu'il venait de faire bâtir; je pensai qu'en en faisant l'acquisition, cela me serait commode pour les voyages que je ferais en ce pays. Je devins donc, toujours sous le nom de Gervais, l'acquéreur de la Maison Blanche» Je la fis meubler pour y avoir tout ce qui me serait nécessaire lorsque j'y viendrais; puis, après avoir fait jurer aux villageois qu'ils ne diraient pas que celui à qui appartenait la Maisoa Blanche était le même qui leur avait confié Isaure, je repartis pour Paris, où je procurai à Adèle la plus douce jouissance en lui donnant des nouvelles satisfaisantes de sa fille.

« Deux années s'écoulèrent; tous les six mois je me rendaissecrètement à la Maison Blanche. Dès qu'ils y apercevaient de la lumière, André ou sa femme ne manquaient pas d'y accourir et de m'apporter la petite Isaure. L'enfant de ces bons villa-

geois mourut, et ils me promirent d'adopter Isaure pour remplacer celui qu'ils avaient perdu; car, de mon côté, je leur avafs promis de laisser pour jamais la jeune fille chez eux.

« Cependant la santé d'Adèle était toujours chancelante; je la croyais mieux qu'elle n'était réellement, car elle me cachait ses souffrances, et m'accueillait toujours par un sourire... Bientôt pourtant il lui fut impossible de m'abuser sur son état. Présumant que le chagrin d'être séparée de sa fille causait celte douleur qui la minait secrètement, je lui jurai qu'avant peu je trouverais un moyen pour faire venir cet enfant près de nous sans que l'on pût découvrir le secret de sa naissance. Adèle me remercia tendrement; mais, hélas! il était trop tard; en peu de temps le mal fit des progrès effrayants, et bientôt il w\e fallut voir s'éteindre dans mes bras cette femme que j'adorais! Elle mourut en me recommandant de ne jamais abandonner sa fille, de lui pardonner la faute de sa mère et en me suppliant d'aimer un peu son Isaure.

a Je ne vous peindrai pas ma douleur... je n'avais jamais aimé une femme aussi passionnément qu'Adèle!... Mais tu me restais, mon fils; c'est sur toi que je tâchai de reporter toutes mes affections.

« Cependant, fidèle au serment que j'avais fait à Adèle, je fus revoir Isaure. André venait aussi de mourir, et sa veuve n'avait plus que sa fille adoptive pour consolation; elle tremblait que je ne la lui enlevasse ; je la rassurai. Pourquoi aurais-je éloigné cette jeune fille de ces montagnes? Ne pouvait-elle pas y vivre plus heureuse que dans le monde, où sa naissance eût mis un obstacle à son établissement?

« Depuis la mort de mon Adèle, le séjour de Paris m'était pénible; sans toi, mon cher Alfred, j'aurais quitté la capitale, et serais venu me fixer dans cette maison solitaire. Au milieu de ces montagnes, près de la petite Isaure, qui, par ses traits, ses grâces enfantines, me rappelait si bien sa mère, j'aimais à venir rêver à cette femme infortunée qui n'avait connu de famour que les peines, et, dans une si courte carrière, n'avait pas éprouvé ces doux plaisirs, ces aimables émotions qui semblent l'apanage de la jeunesse et de la beauté.

(( ft^ais déjà tu grandissais, mon cher Alfred; déjà le monde g'offrait à toi avec ses brillantes chimères; il ne te présentait que joie, que plaisirs, que bonheur; tu étais à celte époque où

riiomme jouit de la vie; moi, je sortais du cercle dans lequel tu allais entrer. Il m'était donc facile de venir plus souvent en Auvergne sans que tu remarquasses mes fréquentes absences. Je venais ici, et quelquefois j'y passais quinze jours entiers. Mais, craignant toujours que quelqu'un me reconnût et [lari.U de mes voyages à la Maison Blanche, je m'arrangeais de manière à n'arriver ici que la nuit; je ne sortais également de cette maison que le soir. De là les bruits que les superstitieux montagnards répandirent sur cette habitation : mais j'engageai la veuve d'André à ne point chercher à faire revenir les paysans de leur erreur : la terreur que ces lieux leur inspirait servait au contraire mes désirs en éloignant tout le monde des environs de cette maison.

« Plus je voyais Isaure. plus je sentais augmenter mon attachement pour elle ; bonne, sensible, aimante, elle avait le cœur et l'esprit de sa mère. La vie solitaire à laquelle la condamnait sa naissance devait la fixer éternellement dans ces montagnes. Sans doute, pour éviter de faire naître les soupçons, de faire remarquer la petite chevrière, j'aurais dû la laisser aussi ignorante que les autres bergères de ces campagnes. Mais, malgré moi, j'aimais en causant avec Isaure, à éclairer son esprit, à former son jugement; je pensais que, destinée à vivre loin du monde, la lecture serait pour elle une source de plaisirs, de distractions agréables. Je lui enseignai donc à lire; Isaure m'écoutait avec tant d'attention, de docilité, que pendant le peu de temps que je passais à la Maison Blanche, elle faisait des progrès rapides. C'est ainsi que peu à peu elle acquit des connaissances et prit des manières qui n'étaient plus celles d'une paysanne; mais le plaisir que me faisaient ses progrès me fit oublier la prudence : je ne songeai point que tant d'attraits, d'esprit et de grâces devaient un jour frapper le voyageur qui viendrait visiter cette vallée.

« Isaure m'aimait comme son protecteur, et ne me connaissait que sous le nom de Gervais. Jfe lui ai dit que ses parents étaient morts en la confiant à mes soins; qu'elle n'avait au monde que moi qui s'intéressât à elle. Il était inutile d'afïliger son cœur per le récit des chagrins de sa mère. Je lui ai donné le portrait d'Adèle, que cette infortunée m'avait remis pour sa fille; mais j'ai fait jurer à Isaure que jamais elle ne montrerait ce portrait à personne, de même que jamais elle ne devait ni

par/er de moi, ni de mes visites à la Maison Blanche, et elle a toujours tenu son serment.

« Il y a près de trois ans que la veuve d'André est morte en laissant sa maisonnette à Isaure, qui jouissait dans sa demeure de toute l'aisance que je pouvais lui procurer sans trop éveiller les soupçons. A la mort de la bonne paysanne, je donnai à la jeune fille un gardien vigilant et fidèle; et moi-même je tâchais de venir plus souvent encore voir la fille de mon Adèle. Ce n'était que lorsque les paisibles habitants des campagnes étaient livrés au repos que, par une lumière placée à une fenêtre de cotle maison, j'annonçais à Isaure que j'étais arrivé. Dans la j.O'.irnée, je m'amusais à visiter, à pied, les plus beaux sites de la Limagne; et, à la nuit seulement, je revenais ici. Seule, dans ces montagnes, Isaure se trouvait cependant heureuse; elle riait en secret de la terreur des paysans qui la croyaient elle-même un peu sorcière, parce qu'elle avait quelques connaissances en botanique et possédait un livre où l'on traite de la manière d'élever, de soigner les bestiaux; enfin, elle me répétait souvent qu'elle ne formait nul vœu, nul désir; que tout son bonheur était d'habiter dans sa jolie maisonnette et de mener ses brebis sur la montagne. Mais l'aimable enfant ne connaissait pas encore l'amour... Vous êtes venu dans cette vallée, vous avez fait éprouver à Isaure un nouveau sentiment, plus vif, plus impérieux que tous les autres; dès lors cette maisonnette, ces brebis, ces campagnes ne suffirent plus à son bonheur.

« Il y a deux jours, je revins en ces lieux; je vis Isaure; mais elle n'était plus la même!... Je n'eus pas besoin de l'interroger sur l'état de son cœur; l'aimable enfant m'avoua avec candeur qu'un jeune homme, nommé Edouard, était venu dans sa chaumière avec un de ses amis; que cet Edouard était ensuite revenu tous les jours ; qu'il lui avait dit qu'il l'aimait et voulait la nommer son épouse. Mon fils ne m'avait pas marqué de quel côté il se rendait avec ses/leux amis; j'étais bien loin de soupçonner que vous étiez cet Edouard dont me parlait Isaure. Mais au portrait qu'elle me fit de votre élégance, de vos manières, je pensai qu'un jeune homme du monde ne pouvait avoir l'intention d'épouser une villageoise; je ne vis en cet amant, qu'elle me peignait si tendre, si empressé, qu'un nouveau séducteur qui voulait abuser d'une fille sans défense. Voilà, Edouard, les motifs qui m'ont engagé à défendre à Isaure

de VOUS écouter davantage. Vous pouvez apprécier aussi tous ceux qui me portaient à ne point laisser percer le mystère qu enveloppait sa naissance... Je vous ai révélé ce secret pénible... je vous ai fait cet aveu qui coûtait à mon amour-propre... Maintenant, si le ciel permet que nous retrouvions Isaure, et que vous la jugiez encore digne d'être votre femme, je ne m'opposerai plus à ces nœuds, puisque vous savez toute la vérité. »

Edouard presse la main que lui a tendue le baron et s'écrie : — A présent, monsieur, je n'aimerai pas moins Isaure... Je ne verrai en elle que la fille de votre Adèle... Ses attraits, ses vertus rachètent assez la faute de sa naissance... Puisse-t-elle bientôt nous être rendue! et mon plus grand bonheur sera de la nommer ma femme.

Alfred, après avoir tendrement pressé son père dans ses brasi comme pour lui faire oublier tous les chagrins que vient de renouveler le récit qu'il a fait, tend la main à Edouard en lui disant : — Oui, il faut qu'Isaure nous soit rendue... C'est maintenant comme un frère que je la chéris; mais je te seconderai. Je ne goûterai pas un instant de repos avant de l'avoir ramenée dans tes bras.

— Pauvre Isaure! dit le baron; je sens, depuis qu'on me l'a ravie, toute la force de l'attachement que j'avais pour elle. Quels sont donc ceux qui l'ont arrachée de sa demeure? Quel motif a pu les guider? Des voleurs auraient entièrement pillé la maison, mais n'auraient point enlevé Isaure. Un amant seul!... Mais vous êtes bien certains que nul autre que vous deux ne venait pour elle dans cette vallée. Quant à ce misérable, ce vagabond dont a parlé Alfred, quelle raison aurait-il eue pour nous ravir Isaure? Et seul, même, comment aurait-il pu la forcer à l'accompagner?

Le baron et les jeunes gens se perdent en conjectures ; mais ils se préparent à se mettre de nouveau en campagne. Ils vont acheter des chevaux à Glermont-Ferrand ; on fait transporter le pauvre Vaillant chez de bons paysans qui promettent d'en avoir les plus grands soins; on leur donne les chèvres et tout ce qui composait la richesse de la jeune fille; Alfred emporte avec lui l'épée que l'on a trouvée dans la demeure d'Isaure; puis tous les trois s'enfoncent au hasard dans les montagnes, résolus à visiter jusqu'à la hutte du plus misérable montagnard, à parcourir les sentiers les plus sauvages, les chemins les moins

fréquentés ; à tout entreprendre enfin pour retrouver la jeune

fille.

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