‹ La maison blancheChapitre 33 sur 45 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

LK CHIEN DK TERRK-NEUVE.

Le baron de Marcey et les deux amis ont \isité avec le plus grand soin tous les villages, tous les hameaux de l'Auvergne. La hutte du berger, la chaumière du laboureur, la masure la plus misérable n'ont point échappé à leurs recherches ; partout ils questionnent, ils s'informent, ils donnent le signalement d'Isaure, et promettent de l'or à ceux qui pourraient procurer quelques renseignements sur la jeune fille. Partout leurs recherches sont vaines, leurs perquisitions infructueuses, et chaque jour qui s'écoule leur enlève une partie de l'espoir qui les soutenait.

Edouard est en proie au plus sombre désespoir. Depuis qu'il sait qu'isaure l'aimait sincèrement, que nul autre que lui n'avait fait battre son cœur, son amour est devenu encore plus violent. 11 se reproche avec amertume les soupçons qu'il avait conçus, les larmes qu'il a fait répandre à la pauvre petite. L'idée de ne plus revoir Isaure, do ne pouvoir à force d'amour lui faire oublier le chagrin qu'il lui a causé, Taccablc et le rend insensible à tout autre sentiment. Si la douleur du baron est moins vive, on voit à la tristesse de ses regards, à son front soucieux, combien il regrette l'aimable enfant dont il avait pris tant de soins. Souvent même il s'accuse du malheur arrivé à Isaure. — Si je l'avais gardée près de moi, dit-il, si je n'avais pas éloigné de mes bras la fille de mon Adèle, je ne serais pas maintenant privé de ses caresses.

Alfred, dont le caractère est plus susceptible de surmonter le chagrin, fait ses efforts pour distraire un i)eu son père et Ldouard ; lorsque ceux-ci perdent tout espoir, Alfred s'empresse de le faire renaître en leur disant :

— Pourquoi nous désoler? au moment où nous l'espéierons le moins nous pouvons retrouver Isaure; elle-même peut s'évader de l'endroit où sans doute on la relient malgré elle; alors elle reviendrait bien vite à sa maisonnetlc ^ la Maison Blanche;

qui sait si maintenant elle n'est pas de retour dans sa demeure?...

Ce dernier espoir engage les voyageurs à retourner à la petite vallée. Après plus de six semaines employées à parcourir les montagnes, ils reviennent à la demeure d'Isaure ; mais ils y trouvent la même solitude. Celle qu'ils cherchent n'a point reparu dans les environs de Chadrat, et cette fois Alfred lui-même semble perdre tout espoir.

Avant d'aller à la Maison Blanche se reposer des fatigues de leur pénible voyage, le baron et les jeunes gens se rendent à la chaumière du paysan chez lequel ils ont laissé Vaillant : ils craignent de ne plus trouver vivant le fidèle défenseur d'Isaure; mais leur erainte est bientôt dissipée : ils sont encore à cent pas de la demeure de l'Auvergnat, lorsqu'un beau ehien en sort et vient en courant, en témoignant la joie la plus vive, au-devant des trois voyageurs. C'est Vaillant, qui, entièrement guéri de ses blessures, fait mille caresses au baron, puis vient lécher les mains d'Alfred et d'Edouard, comme pour les remercier de l'avoir secouru, de l'avoir pansé lorsqu'il était mourant dans la cour de la maisonnette. Les trois voyageurs, enchantés de revoir celui qui a manqué périr pour sa maîtresse, lui font aussi des caresses; mais tout à coup, cessant de montrer sa joie, Vaillant tourne autour d'eux, semble chercher, regarde la maison d'Isaure, puis vient se replacer devant les voyageurs.

— Hélas! mon pauvre Vaillant! dit Edouard, tu cherches encore quelqu'un?... Tu nous demandes si nous te ramenons ta maîtresse?... Non!... elle est perdue pour nous... peut-être pour jamais!

Le chien regarde attentivement Edouard, il a l'air de comprendre sa douleur ; il se (ait et se contente alors de mar- ^.her silencieusement près de lui; on se rend chez le villageois, '•'C l'on récompense généreusement pour les soins qu'il a pris ..^ Vaillant; puis on retourne à la Maison Blanche, où l'on doit ilemeurer en attendant que l'on ait résolu à quel parti on s'arrêtera.

L'hiver est venu : il a chassé au loin les feuilles jaunies des arbres, il a dépouillé les bocages et séché les gazons; dans les. pays montagneux, l'hiver est plus âpre, plus rude; la nature prend un aspect plus imposant et plus triste. : déjà la neige o<t tombée avec abondance dans la petite vallée; le toit de la Miii-

son Blanclie en est couvert, et les jardins n'offrent plus que le mélange de branches sèches el noircies avec ce reflet brillant que donne la gelée aux endroits couverts de neige. Cependant, malgré 1 ïipreté de la saison, malgré la tristesse de la campagne, le baron de Marcey, son fils et Edouard sont encore en Auvergne et habitent la Maison Blanche, d'où ils sortent chaque jour pour faire quelques excursions dans les environs; un secret espoir les retient toujours dans ces lieux où habitait Isaure; ils ne peuvent se décider à s'en éloigner.

Vaillant accompagne maintenant ceux qui cherchent sa maîtresse; il semble que le chien veuille fouiller sous le sol alors couvert de neige, pour y trouver la trace des pas d'Isaure; plus d'une foison l'a vu s'arrêter, gratter avec force la terre, puis regarder à droite et à gauche avec inquiétude; mais cette nappe de neige qui couvre les campagnes paraît le dérouter et arrêter ses pas.

Comme souvent le baron et les jeunes gens parcourent chacun une roule différente, Vaillant est tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre; chaque fois on acquiert de nouvelles preuves de son intelligence; chaque fois, contentet joyeux lorsqu'on quitte la Maison Blanche pour se mettre en course, il y revient triste et silencieux.

Alfred pense que ce n'est pas en demeurant constamment dans le même endroit qu'ils parviendront à retrouver Isaure ; il présume que ses ravisseurs ne sont pas restés avec elle en Auvergne ; il engage son père et son ami à dire pour quelque temps adieu à ce pays. Quelques affaires nécessitent à Paris la présence du baron : on convient de s'y rendre pour peu de temps et de se remettre ensuite en voyage.

Mais, avant de quitter l'Auvergne, Edouard propose de faire une dernière tournée dans les montagnes, dont il ne s'éloigne qu'à regret. Quoiqu'on n'attende pas plus de succès de cette tentative, le baron et Alfred se rendent à son désir; par une belle journée d'hiver, tous trois se mettent en route à pied, accompagnés du fidèle Vaillant : ils se couvrent, s'entortillent dans de vastes manteaux, et sous le sien Alfred emporte toujours l'arme qu'ils ont trouvée chez I>aure.

Les voyageurs ont marché une partie de la journée dans des chemins que la neige a rendus difficiles. Ils passent la nuit dan» un village, et leurs recherches n'ayant pas été plus heureuses,

ils se proposent dé reprendre le lendemain la roule de leur habitation. Ils se remettent en route de bon matin, et suivent le chemin qu'on leur a indiqué comme le plus court pour regagner Saint-Amand; mais, après quelques heures de marche, ils se trouvent au milieu des montagnes, dans un lieu entièrement désert, et ne doutent point alors que la neige leur ait fait perdre la route qu'ils devaient tenir.

— Où diable sommes-nous? dit Alfred en s'arrétant pour regarder autour de lui; au lieu de nous rapprocher, nous nous sommes éloignés encore.

— Il me semble que je reconnais ce site, dit le baron, et que nous sommes déjà venus par ici...

— Suivons Vaillant, dit Edouard; tenez, il marche toujours, il semble vouloir être notre guide.

Le chien suivait en etiet son chemin en témoignant une vivacité, une ardeur singulière. Les voyageurs se couvrent le mieux possible de leurs manteaux pour se garantir du froid, et se décident à suivre Vaillant; ils arrivent bientôt à la descente d'une montagne, et devant eux ils aperçoivent un sentier étroit et sombre qui se prolonge entre deux rochers très-élevés.

— Je reconnais maintenant cet endroit, dit le baron; nous sommes entrés dans ce sentier il y a près de deux mois... nous y avons visité une vieille masure habitée par un vieux pâtre.

— Allons, dit Alfred, il est inutile de nous engager dans une route qui nous éloignerait encore de notre destination.

Les voyageurs vont retourner sur leurs pas lorsqu'on cherchant Vaillant, ils l'aperçoivent qui court vers le sentier avec une vitesse incroyable. On l'appelle; mais cette fois il n'obéit pas à la voix de ses maîtres, et il entre seul dans le chemin pratiqué entre les rochers. L'ardeur avec laquelle le chien a couru vers ce côté éveille l'attention des voyageurs; ils s'avancent jusqu'à l'entrée du sentier; mais déjà des aboiements prolongés-, des hurlements qui tiennent de la fureur, annoncent que Vaillanl y a fait quelque importante découverte.

Le baron et les jeunes gens marchent à giands pas dans la route étroite, ils aperçoivent le chien arrêté devant la maison de bois. Les yeux de Vaillant sont étincelants; il se précipite contre la porte de la masure, il en gratte l'entrée avec ses pattes, et ses hurlements redoublent de force et de fureur.

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