LA JI.A.1S0>' BLA-NCIIE
— Que signifie cela? s'écrie Edouard; la fureur de Vaillant ne nous annonce-t-ello pas que celle maison renferme son assassin? Voyez!... voyez!... il ne veut pas quitter celle porte... il nous regarde pour nous engager à seconder ses efforts.
— Nous avons pourlanl visité cette masure, dit le baron.
— N'importe... ce n'est pas sans motif que ce fidèle serviteur veut pénétrer dans celle horrible demeure... 0 mon Dieu! si nous retrouvions Isaure en ce lieu!...
— Ouvrez, ouvrez ! s'écrie Alfred en frappant contré la porle. Mais personne ne répond, aucun bruit ne se fait entendre dans l'intérieur; cependant la colère de Vaillant semble à chaque moment s'accroître encore; ses longs hurlements retentissent au loin sous les rochers, et les trois voyageurs sont résolus à pénétrer de gré ou de force dans la vieille masure.
Depuis que les aboiements du chien se font entendre, une scène horrible se passe dans l'intérieur de la seconde masure : le vagabond y était alors seul avec la jeune fille; le vieux pâtre était ailé chercher des provisions au village voisin. Aux premiers hurlements du chien, le compagnon d'Isaure a couru regarder à travers la porte d'entrée; il a reconnu Vaillant; aussitôt une sueur froide coule de son front; il sent qu'il est perdu, que la retraite d'Isaure va être découverte, parce que nulle puissance humaine ne fera sortir le chien de la masure avant d'y avoir fait trouver son assassin. Bientôt la voix du baron, les crii^ des jeunes gens achèvent de le convaincre qu'il ne peut plus dérober la jeune fille à leurs regards, car Vaillant saura leur faire trouver la secrète entrée de l'asile d'Isaure. Nul moyen ne lui reste pour fuir avec sa prisonnière; il est impossible de sortir de l'excavation et d'atteindre le haut du rocher; en un instant le vagabond a tout senti, tout calculé, et dès lors il a pris une affreuse résolution. Il repasse dans la seconde retraite, referme avec soin l'entrée qui communique à la masure et se rend près de la jeune fille, qui écoule alors avec la plus vive agitation les hurlements du chien en disant à demi-voix :
— 0 mon Dieu!... on dirait que c'est Vaillant ;ie ciel m'eiiverrait-il des liliérateurs!... Mon fidèle compagnon ne serait pas mort!...
-— Oui!... c'est lui ! en effet, dit le vagabond d'une voix sombre et en allachaiît sur la jeune fille des regards effrayants;
mais, au lieu de vous sauver, ce chien sera cause de voire perle !
— Grand Dieu!... que voulez-vous dire?... et pourquoi me regardez-vous comme cela? dit Isaure en fr^-missant.
Le vagabond va prendre son épée, puis il s'approche de la petite, saisit une de ses mains qu'elle élevait en tremblant pour l'implorer, et lui dit :
— 11 faut mourir!
— Mourir! s'écrie la jeune fille en tournant vers celui qui la menace des regards suppliants. 0 mon Di«u!... vous voulez me donner la mort!... qu'ai-je donc fait?... en quoi l'ai-je méritée?... ne vous ai-je pas toujours obéi sans murmurer depuis que je suis avec vous ?
. — Oui!... oui!... vous ne méritez pas un sort si horrible, je le sais; loin de vous haïr... j'avais pour vous... je ne sais quel sentiment... mais ma haine pour le baron est plus forle que toutes les autres!... j'ai juré que vous ne retomberiez pas vivante en ses mains... Je tiendrai mon serment. Les entendezvous?... ils assiègent cette demeure... bientôt ils en auront brisé la faible porte; ce misérable chien leur fera découvrir cette dernière retraite; ils veulent vous sauver!... vous arracher de ces lieux!... ils ne vous y trouveront plus vivante!... il faut mourir, Isaure, avant qu'ils aient pénétré jusqu'ici!...
Éperdue, égarée, Isaure essaie encore de fléchir son assassin ; elle se jette à ses genoux ; mais dans sa fureur il ne se connaît plus; sa main droite tient le fer, de l'autre il va découvrir la poitrine de sa victime pour mieux lui percer le cœur. Isaure se débat; elle veut essayer de se sauver... en la retenant avec violence, il arrache le vêtement qui lui couvrait la poitrine, et lé médaillon que la jeune fille tenait caché là arrête l'épée qui allait lui donner la mort; ce portrait frappe les regards de l'assassin ; il pousse un cri de terreur, de surprise.
— En croirai-je mes yeux?... s'écrie-t-il ; ce portrait!... celle femme!... Parlez!... parlez! d'où avez-vous cela?
— C'est le portrait de ma mère! s'écrie Isaure en joignant les mains vers lui; elle fut, dit-on, bien malheureuse aussi; ah ! par pitié... faites grâce à sa fille!...
— Ta mère!... Adèle était ta mère!,., quelle pensée!.,, tu serais!.,.
a.«l LA MA.ISON BLANCHE.
Il n'achève paâ ; son épée tombe de ses mains, il semble que )a foudre l'ait frappé. Mais bien loi un grand bruit se fait entendre, la porle de la masure a été enfoncée. Pendant que le baron et Edouard entrent dans la pièce du bas, Alfred, aidé do Vaillant, et en frappant de tous côtés avec Téoée qu'il tenait sous son manteau, a découvert l'entrée de l'excavation; il se précipite dans le passage, et l'épée à la main entre dans la si^conde masure au moment oii Isaure, succombant à sa terreur, est tombée évanouie aux pieds du vagabond.
— Misérable! s'écrie Alfred, je ne m'étais donc pas trompé, c'est toi qui nous l'avais ravie 1... Tu payeras de ta vie ton mfàme conduite.
— Isaure m'appartient, répond le vagabond en se ressaisissant de son épée; nul plus que moi n'a des droits sur elle!...
Mais déjà Alfred s'est précipité sur lui le fer à la main; un combat terrible s'engage à quelques pas do la jeune fille privée de sentiment, il ne dure que quelques secondes. Alfred multiplie ses coups; il semble doué d'une force, d'une adresse nouvelle. Son adversaire, percé d'un coup mortel, tombe à ses pieds au moment où le baron et Edouard entraient dans la retraite d'Isaure.
On va enlever la jeune fille de cette affreuse demeure et la porter dans le sentier, où l'air plus vif doit lui faire reprendre ses sens; mais celui qu'Alfred a vaincu respire encore, it fait signe qu'il veut parler... on l'entoure, la pitié a succédé à la vengeance, on veut le secourir.
— Épargnez-vous des soins inutiles, dit le blessé d'une voix mourante; je sens que je vais expirer... mais laissez-moi considérer encore les traits chéris d'Isaure... Ah!... ne la rapi»rlez à la vie que lorsque j'aurai cessé d'exister... Alfred... vous avez vengé votre pèrel... Je suis ce Savigny!... séducteur de la malheureuse Adèle!...
— Savigny!... s'écrie le baron en faisant un mouvement d'horreur.
— Oui... je devine tout maintenant... Isaure est ma fille... c'est l'enfant de mon Adèle!... et j'ai manqué d'èlre son assassin... mais le ciel a permis que ce crime épouvantable ne fût point commis, et je l'en remercie!... Mon souvenir sera eo horreur à cette pauvre enfant!... Ah! promettez-moi... que tous ne lui direz jamais que j'étais son pèrel...
La Maison bi.A.NCiiK. 3^3
Ceux qui entourent Savigny ont à peine prononcé le serment qu'il demande, qu'après avoir fait un dernier effort pour baiser la main de sa fille évanouie, le malheureux retombe en arrière et ferme les yeux pour jamais.
On emporte Isaure jusque dans le sentier, et là on lui proligue tous les soins. Enfin elle rouvre sa paupière, elle porte es regards autour d'elle et jette un cri de joie en se voyant dans /es bras de ses amis.
— 0 mon Dieu!... vous m'avez sauvée!... dit-elle; mais bientôt, jetant un regard d'effroi vers la masure, elle s'écrie :
— • Mais il est là!... s'il allait revenir... s'il voulait encore me tuer!...
— Celui qui vous a arrachée de nos bras n'existe plus, dit le baron. Vous ne le reverrez plus, ma chère Isaure; il a péri en se battant contre mon fils...
— 11 est mort! s'écrie Isaure, qui semble éprouver un sentiment de pitié; aussitôt, se jetant à genoux, elle lève ses mains vers le ciel en disant :
— 0 mon Dieu!... pardonnez-lui comme moi tout le mal qu'il m'a faitl...
Ceux qui entourent Isaure l'ont laissée prier avec respect; mais les regards qu'ils se jettent laissent deviner toute l'émotion qu'ils éprouvent en voyant cette jeune fille qui, sans le savoir, invoque le ciel pour son père.
On ne songe plus qu'à emmener Isaure loin de cet affreux séjour, dans lequel elle a passé près de trois mois. Le vieux piilre revenait alors vers sa demeure; on lui donne une bourse en lui ordotmant d'ensevelir Savigny à l'entrée du sentier, et de faire pendant le reste de sa vie respecter le tombeau de ce malheureux.
On s'est remis en roule pour la petite vallée. Maintenant Taillant court, saute, fait mille bonds devant sa maîtresse, et l'on doit juger par combien de caresses on cherche à réc^npenser celui à qui on doit d'avoir retrouvé Isaure. La jeune fille ne peut encore croire à son bonheur; elle presse les mains du baron, d'Alfred ; elle regarde Edouard, et dans ce regard est peint tout son amour.
Enfin on revoit la maisonnette, la Maison Blanche; c'est dans cette dernière demeure que l'on s'installe, que l'on se livre au bonheur d'être ensemble. C'est là qu'Isaure apprend que son
iê4 La m.vISos r.i. A.Ncsip..
prolecieur riC s'oppose plus à son union avec Edouard, et qu'elle peut sans crainte se livrer au (îkiisir d'aimer.
Apres trois mois de soulIVance, de séparation, il est bien naturel de se presser d'être heureux; Edouard ne veut pas quitter la Maison Blanche sans avoir le titre d'époux d'Isaure. C'est donc en Auvergne que se fait celle union, sans bruit, sans fè'.es, sans autre compagnie que celle de Tamour et de l'ami lié.
La jeune fiile est mariée sous les noms d'Isaure Gervais; elle croit que ce dernier nom est celui de son père, et tous ceux qui l'entourent se gardent bien de la détromper. Mais Edouard trouve dans celle qu'il épouse autant de vertus et d'aimables qualités que de charmes et de douceur; il pense que tout cela vaut bien une longue généalogie, et dit en parodiant ce vers de Mérope :
Qui sait se faire aimer n'a pas besoin "d'aïeux.