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CHAPITRE XXXIII

TROIS ANS APnfeS.

Trois années environ s'étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés; un monsieur petit et gros, couvert d'une ample redingote à la propriétaire, dans les poches de laquelle il avait ses deux mains, traversait sur les trois heures la rue Vivienne; après avoir jeté un coup d'œil sur les livres nouveaux étalés dans la boutique d'Ambroise Dupont çt Compagnie^ et admiré la belle édition du poëme de Napoléon en Egypte, par MM. Barlhélemy et Méry, il s'éloignait en sautilr lant, et allait entrer dans je passage Colbert, lorsqu'il se jeta le nez contre une dame qui en sortait.

Cette dame, dont la tournure était leste et dégagée, avait un joli chapeau rose; elle craint qu'en se jetant contre elle ce monsieur ne l'ait décoiiïée; elle fait un mouvement d'humeur et va se plaindre de sa brusquerie, lorsqu'on regardant le monsieur elle part d'un éclat de rire, auquel celui-ci répond par un cri de surprise.

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— Ehl je ne me trompe pas!... c'est la charmante Fifine!...

— Tiens!... c'est Robineau!... Ah! mon cher ami, comme vous êtes devenu fripé depuis trois ans que je ne vous ai aperçu!... — Toujours la même!... toujours aimable, piquante!... Quel heureux hasard me fait vous rencontrer? — Et comment se fait- il que vous osiez me parler, vous? Prenez donc garde, vous allez vous faire regarder! si quelques-unes de vos belles connaissances, de vos princesses, vous voyaient parler avec moi!... Ah Dieu!... que dirait-on?... Filez donc bien vite de peur de vous compromettre!...

— Ah! Fifme!... des sarcasmes, des épigrammes!... à voire ancien et toujours tendre ami!...

— C'est que je me souviens de la manière dont l'ancien et tendre ami m'a plantée là quand il a eu fait fortune!... — Ah! vous m'avez bien mal jugé, Fifine; c'est vous, au contraire, qui vous êtes fâchée tout de suite, et n'avez plus voulu m'écouter... Vous êtes si mauvaise tête!... Je me souviens même que vous m'avez laissé sans lumière!... ça m'a fait beaucoup de peine!... et si je n'avais pas craint d'être mal reçu, le lendemain je déposais ma fortune à vos pieds, car ce que j'avais dit n'était qu'une épreuve que je voulais faire de votre caractère.

— C'est étonnant comme je crois ça!... Mais ne parlons plus du passé!... Tu sais bien que je n'ai jamais aimé qu'à jouir du présent sans m'inquiéter du reste; c'est ce qui fait, mon cher ami, que deux jours après ta fugue je t'avais donné un successeur; car tu n'es pas d'ailleurs un gaillard à faire des passions incurables!...

— Fifine, ne me dites pas ces choses-là... Certainement j'ai pu présumer qu'un autre avait touché votre cœur depuis trois ans...

— Un autre! Ah ben I il est bon, lui!... Sept autres, mon cher ami! tous plus aimables les uns que les autres, et doués de physiques très-confortables... Je parle anglais à présent.

— Fifine, si vous saviez la peine que vous me causez, vous ne me feriez pas de tels aveux!... Moi, qui vous ai toujours gardée dans mon cœur!...

— Allons, ne dis donc pas de bêtises!... Mais je suis bien curieuse de savoir tout ce que tu as fait depuis trois ans... donne-moi le bras... Peux-tu me donner le bras sans crainte d'événement?

— Oui, certainement, je le puis. — Eh bien! promenonsnous un peu dans le passage; j'ai le temps jusqu'à quatre houres, et conte- moi tout cela.

Robineau prend le bras de Fifine en poussant un soupir qui fait rire la marchande de modes; puis il entame sa narration :

— Après que nous fûmes brouilles, je partis pour le château que je venais d'acheler...

— Tu avais un château I... et où çà?

— En Auvergne.

— J'aurais mieux aimé à Belleville, c'est plus gai, surtout à présent qu'il y a un joli théâtre comme à la barrière Rochechouart.

— Oui... je me suis aussi aperçu après que j'aurais mieux fait do n'acheter qu'une jolie maison de campagne. Enfin, je partis pour l'Auvergne ; j'emmenai avec moi Alfred de Marcey et Edouard...

— Alfred! c'est celui chez qui tu t'es si bien grisé ce certain soir qu'il a fallu que je fisse du thé et autres préparations pour monsieur... Dieu! ai-jeélé bonne pour cetétre-là!...

— Je ne l'ai jamais oublié, Fifine!

— Non, c'est le chatl... Mais va toujours.

— J'avais un château fort beau... Ah! c'était magnifique!... des tours, des galeries, des appartements avec des Amours au plafond!...

— Ah Dieu! et tu te promenais en Cupidondans ta chambre?

— Laissez-moi donc achever. Malheureusement mon château n'était pas neuf. J'y fis faire des réparations ; ensuite je me mariai... pour me distraire de votre souvenir. J'épousai la fille d'un marquis qui était folle de moi... Je crus avoir fait un mariage superbe... Mais il me fallut épouser toute la famille : le père, l'oncle, la sœur; j'eus tout cela chez moi. Mon beau-père, qui devait me faire avoir un emploi brillant, ne me fit rien avoir du tout... Ma femme avait mis tous mes gens à la porte; elle en prit d'autres qui nous volèrent ; mon diable de château exigeait sans cesse des réparations ; quand on avait fini d'un côté, il fallait recommencer d'un autre!... Et mon oncle Mignon, qu'on avait nommé inspecteur général de ma maison, s'amusait à ramasser de« épingles au lieu de surveiller les ouvriers. D'un autre côl^,

LA. MAISON BLANCHE. m

monbéau^père me ruinait avec ses plans d'économie; il me faisait acheter des troupeaux de moutons qu'il voulait exercer à tirer à la charrue, disant que le labourage se ferait bien plus vite; mais ces pauvres moutons crevaient au moment où ils com. mençaient à s'habituer à la fatigue. Il faisait remplir de pruneaux les greniers de mon château, prétendant que cela ferait du sucre bien mieux que des betteraves ; mais , quand on voulait commencer l'expérience, les pruneaux étaient gâtés. Il fit creuser un canal dans mon parc, parce qu'il assurait que nousy aurions des goujons, qu'il ferait saler, et vendrait pour des sardines ; mais le canal se desséchait toujours, et on n'y pécha jamais que des rats. Pendant que M. le marquis faisait ces belles expériences, ma femme donnait des dîners, desfétessuperbes !... Mais je ne pouvais pas m'y amuser, parce qu'il me fallait y faire la partie de whist avec le beau-père. Enfin, ma belle-sœur se maria avec un homme veuf qui avait trois enfants, j'eus tout cela de plus à loger dans mon château. Je voulus faire quelques observations, ma femme me dit que lorsqu'on était aussi riche que moi il ne fallait pas lésiner. Je voulus savoir si j'étais toujours très-riche, j'écrivis un beau jour à mon notaire; il y avait alors deux ans que j'étais marié. Il me répondit que de tout ce qu'il avait eu à moi , il ne restait plus qu'une cinquantaine de mille francs. Nous avions dépensé environ trois cent cinquante mille francs en réparations, en fêtes et en entreprises économiques. "Je courus dire à mon beau-père qu'il ne me restait plus que deux mille cinq cents livres de rente et notre château. Alors ma femme se trouva mal ; mon beau-père prit une canne et voulut me rosser, prétendant que je l'avais trompé; et que, pour avoir l'honneur d'épouser sa fille, je m'étais dit beaucoup plus riche que je ne l'étais.

Ma foi, comme je m'ennuyais d'être grondé, menacé, et de jouer au whist, je partis un beau malin pour Paris, en leur abandonnant le château, qu'ils ont été obligés de vendre depuis, parce qu'il ne rapportait rien; mais je leur en ai abandonné le produit; je me contente de mes deux mille cinq cents livres de rente... et pourvu que ma femme et mon beau-père ne viennent pas quelque jour me relancer à Paris, c'est tout ce que je demande. Voilà, ma chère Fifîne, ce qui m'est arrivél... Mes deux compagnons de voyage ont été plus heureux que moi : Edouard a épousé une jeune fille qui habitait dans les

montagnes aux environs de mon château... Elle n'avait pas un nom illustre, elle ne dansait pas comme Cornéiie, mais il paraît qu'elle rend son mari très-heureux, ils ont déjà une petite fille charmante, et ils habitent pendant six mois de l'année à la Maison Blanche, jolie propriété qu'ils ont en Auvergne, où ils m'ont engagé à aller les voir, ce que je ferais volontiers si je n'avais pas peur de rencontrer ma femme ou mon beaupère de ces côtés-là. Quant à Alfred, il s'est aussi marié dernièrement; il a épousé une certaine Jenny de Gerville dont il y a longtemps qu'il avait été amoureux... sa femme est fort aimable ; je vais quelquefois dîner chez eux. Voilà, chère Fifine, ce que j'ai fait depuis trois ans... Et toi?

— Moi, j'ai voltigé!...

— - Es-tu toujours dans le même magasin?

— Ah! bien oui !... j'en ai fait trente depuis... Mais je crois que je vais enfin m'établir; la personne que je connais maintenant me cherche une petite boutique fashionable!

— Fifine!

— Eh bien?...

— Est-ce que ton cœur ne te dit rien?... est-ce que cette rencontre ne te cause pas, comme à moi, une douce émotion?...

— Ah ! mon Dieu non; je ne suis pas émue du tout!...

— Fifine, j'ai encore un revenu gentil... et j'espère rentrer dans mon ancienne administration... Puisque nous nous retrouvons, qui nous empoche de renouer des nœuds jadis si tendres, de nous adorer comme autrefois?

— Non, bien obligée! je ne renoue rien, moi; tu n'aurais qu'à faire encore quelque héritage et puis tu me planterais là!...

— Ah, Fifine! quel reproche! vous me percez l'àme!...

— J'en suis fâchée ; mais tu ne me perces rien du tout, loi!...

— Profitons au moins du hasard qui nous rassemble; viens dîner avec moi, Fifine...

— Non.

— Je connais un petit traiteur chez lequel on fait d'excelj'enles gelées au rhum... tu aimais beaucoup la gelée au rhum, Fifine.

— Je l'aime toujours, mais je n'irai pas dîner avec toi. Ohl

tu as beau prendre ton air attendrissant!... ça ne me touche plus! Voilà quatre heures, il faut même que je te quitte... je vais aller retrouver mon petit milord, qui m'attend sur la place de la Bourse.

En disant cela, Fifîne quitte le bras de Robineau. Celui-ci pousse un gros soupir, et tire son mouchoir en levant les«yeux au ciel ; mais cela fait rire Fitine, qui le quitte en lui disant : — Mon cher ami, on pardonne l'infidélité, mais jamais l'ingratitude.

FIW

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