La maison close
OÙ en sont les grèves à Paris ? Te souvientil d’un volume, publié en 1852, que je dédiai au général Eugène Cavaignac ? Dans ce volume, intitulé ; une Poignée de Vérités, chapitre n, page 13, je raconte un apologue fort développé qui explique la tendance actuelle et dont voici le
résumé ;
Dans un certain pays, fort enclin à Fa soif, les gouvernements, d’accord avec les religions, — les uns par l’autorité, les autres par la persuasion,
— ont longtemps fait consentir le peuple à se contenter de boire de la petite bière dans dp- .
• petits verres, — en réservant la bière double et ’ ■ les grands verres pour les rois, les courtisans et les pontifes ; ceux-ci môme avaient amené un ' certain nombre de personnes à ne boire que trèspeu de bière, à ne boire que de l’eau, à ne pas ‘ boire du tout, — sous prétexte de nectar qui, dans une autre vie, leur payerait ces austérités.
, Je raconte alors comment, après de longs siècles, ce peuple devint enragé, et tous en vinrent à vouloir boire de la bière double dans de grands verres ; — d’où beaucoup de verres cassés et
beaucoup de bière se perdant en mousse. Cet' apologue ne s’applique pas ])lus aux grèves qu’au « luxe effréné » à propos duquel M. Dupin vient d’obtenir un si grand succès. — De
toutes les égalités demandées et proclamées, une
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seule me parait définitivement conquise, c’est « l’égalité des dépenses » : le luxe. Cela conduit fatalement à chercher par tous les moyens Téga-
lilé des recettes ; les grèves sont l’expression la phjs innocente de cette tendance.
M. Dupin n’a rien dit de neuf, n’a rien proposé de praticable; — le succès de son discours est dû à ce genre de curiosité qu’excite l’annonce jd’un ours enfilant des perles ou d’un éléphant ramassant avec sa trompe. « les plus .petites pièces de monnaie » ; on s’est dit :
— Voyons comment ce M. Dupin va parler des femmes.
jasons, à notre tour, un peu sur ce sujet.
Le luxe^ en lui-même, n’a que peu ou point d’inconvénients. Je dirai plus ; le luxe est une chose agréable et qui peut avoir son utilité.
Mais je parle du luîce qui est une richesse et non de celui qui est une pauvreté.
Le luxe des gens riches est un robinet mis à une citerne, mais le luxe des pan vies est la porte
ouverte aux plus tristes misères et aux plus inévitables hontes.
Est-il quelque moyen de s’opposer au luxe effréné des femmes ? — C’est ce que nous allons chercher ensemble.
Le luxe effréné des femmes, dit-on, en est arrivé aujourd’hui^ etc., etc., etc.
Aujourd’hui !...
N’était-ce donc point ainsi hier ? — Quelle est riieureu.se époque où ce luxe effréné, ce luxe ruineux, ce luxe misérable n’existait pas ?
Est-ce sous l’Empire? Non , l’impératrice Joséphine — qui fut longtemps reine de la mode, comme l’impératrice Eugénie aujourd’hui, — contrevenait aux volontés les plus opiniâtres de son époux et de son maitre en se prononçant contre le blocus continental et en inventant le luxe des étoffes prohibées. — La spirituelle duchesse d’Abrantès n’a pas ménagé les révélations sur le luxe do cette époque.
Est-ce du temps do la belle niadame Tallien
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qui prenait de? hnin? de framl)oi?es éorasées ?
Est-ce sousje Directoire qu’a régné cette modestie dans les ajustements qui contraste avec le « luxe effréné d’aujourd’hui > ? — Non, certes. Remonterons-nous à Louis XVI, — alors que Marie-Antoinette travaillait avec sa marchande de modes et que l’on imagina tant de costumes étranges et tant de moyens d’enlaidir les femmes?
Ce n’est pas sous le règne de mesdames de Pompadour et du Barry qu’il faut chercher cette simplicité regrettable.
Nous voici à Louis XIV.
Louis XIV a essayé de s’opposer à un luxe passablement effréné aussi de ce temps-là — et il s’y prit de bonne heure.
Le 31 mai 1644 (le grand roi devait avoir à peu près six ans). Sa Majesté faisait savoir à son peuple ce qui suit ;
« Comme il n’y a point de causes plus cer-
laines de la ruine d’un État que l’excès d’un luxe déréglé qui, par la subversion des familles particulières, attire nécessairement celle du public, etc.
» Nous avons résolu d’apporter la plus extrême rigueur à empêcher la dissipation des biens de nos sujets en profusions, superfluités, vanités et excessives dépenses... »
Suivent deux cents lignes € d’inhibitions et défenses » détaillées sur les étoffes, les dentelles et les galons, dont la plus grande hauteur est fixée à deux doigts. — Puis cent lignes de menaces, — et enfin ordre aux baillifs, sénéchaux . justiciers, etc., de tenir la main, etc.
« Donné à Paris, le dernier jour de may de l’an de grâce 1644. — Signé Louis. »
Et plus bas :
« La reine régente, sa mère, présente.
» Et scellé sur double queue du grand sceau de cire jaune. »
C’est précis, n’est-ce pas? et le grand sceau
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de cire jaune à deux queues n’était pas une plaisanterie.
Eh bien, le 12 décembre de la même année paraît une nouvelle déclaration du roi, lequel dit :
« Tous les règlements qui ont été faits par les rois nos prédécesseurs et nous ont été inutiles et sans exécution et n’ont servi qu’à faire voir le mépris de leur autorité, la faiblesse des magistrats et la corruption du siècle^ etc. , etc.
> De l’avis de la reine régente, notre très-honorée dame et mère, — de notre très-cher et tresamé oncle le duc d’Orléans, — de notre trèscher et très-amé cousin le cardinal Mazarin, etc., — renouvelons nos inhibitions et nous proposons d’y ajouter notre exemple en exécutant ce que nous commandons, etc. »
C’était là une bonne pensée que cet exemple donné et qui aurait pu avoir de l’efficacité, — niais nous ne trouvons nulle part l’exemple annoncé.
Exemple :
Le jeu de liocca avait été apporté d’Italie, d’où Urbain VIII et Innocent X l’avaient chassé.
Ce jeu, où le joueur a deux chancesde moins que le banquier, plut par sa nouveauté et causa des ruines terribles par ses chances calculées. — Le Parlement intervint et prohiba le jeu de hocca à peine de prison et de mille livres d’amende. — Trois autres défenses suivirent inutilement la première.
Alors, on eut recours au roi, lequel fulmina deux ou trois ordonnances contre le hocca, dans l’une desquelles il joignit la prohibition du tabac, qui lui déplaisait souverainement.
Eh bien, à cette même date, madame de Scvigné écrivait :
« On joue des jeux immenses à Versailles ; le hocca, défendu à Paris, s’y joue tous les soirs chez le roi. — Une perte de cinq mille pistoles avant le dîner, ce n’est rien. — C’est un vrai ' coupc-gorge, etc. »
Aussi, dès le 26 octobre 1656, on voit une nouvelle déclaration dans laquelle — ce qui ne lui était pas ordinaire — le roi déjà soleil reconnaît son impuissance, mais l’attribue « au malheur des troubles intestins qui, pendant les dernières années de notre minorité, ont violé en plusieurs manières l’autorité des lois.
» Il est nécessaire de remettre en vigueur nos règlements pour la réformation du luxe et des dépenses insupportables qui se font dans l’étoffe et parure des vêtements, etc.
» A la ruine de nos sujets qui se dépouillent imprudemment de leurs biens par des dépenses excessives et particulièrement de notre noblesse qui, par une sainte émulation, se laisse engager à des profusions qui détruisent les maisons, etc.»
Ici, il n’est plus question, comme on le voit, de donner l’exemple.
Le roi s’élève avec véhémence contre les carrosses dorés et, en même temps, contre les
chapeaux de castor. — J1 défend de payer dc-
sormais ces derniers plus de quar aille livres el cinquante tout au plus,
« De noire certaine science, pleine puissance el autorité royale, scellé du grand sceau de cire jaune » toujours sur double queue.
Nouvelle déclaration du roi du 27 novembre 1660.
Il avoue « qu’on n’a tenu aucun compte des règlements précédents » ; cette fois, c’est à cause de la guerre. — Aujourd’hui, le vainqueur a résolu de « couper le mal dans sa racine >.
C’est de cet édit que parle Molière :
Oh ! trois et quatre fois béni soit cet édict Par qui des vêlements le luxe est interdit !
Les peines des maris ne seront pas si grandes,
Elles femmes auront un frein à leurs demandes.
« L’an de grâce 1660 et de notre règne le dix-huitième.
» Scellées du grand sceau de cire jaune. > Cette fois, il n’est plus question de la double queue du grand sceau de cire jaune; — est-ce
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|)our cela que cette ordonnance fut encore incflicace? de sorte que tout était à recommencer le 18 juin 1663, à laquelle date « Sa Majesté, ne pouvant plus souffrir que ses sujets s’incommodent par la dépense excessive où le luxe les engage », s’élève avec énergie contre les « agréments veloutés, les houpes, les ferluches à rosettes et à courtisanes et les porfilures dont on chamarre les habits ».
Autre ordonnance le 17 novembre 1667.
Puis, le roi découragé, et ne voulant plus se compromettre, les édits qui suivent sont au nom du lieutenant de police de la Reynie.
Mais, en 1673, le roi, dans une nouvelle ordonnance, confesse que « toutes les défenses et sages règlements semblent n’avoir fait qu’augmenter la licence , la profusion et la ruine des familles, » etc.
Autre ordonnance du 10 février 1687.
Autre de mars 1700.
Autre du 12 décembre 1703.
Le grand roi est vaincu. — Ce n'esl donc pas sous son règne qu’il faut chercher le contraste « du luxe effréné d’aujourd’hui ».
Voici, du reste, ce que disait alors Saint-Simon ;
« Qui défera nos dames de ces immenses rondaches de paniers insupportables à elles-mêmes et aux autres ?
» Aujourd’hui, la coiffure est un bâtiment de fil d’archal, de rubans, de cheveux et de toute sorte d’afflquets de plus de deux pieds de haut qui met le visage au milieu du corps. »
Ne trouvant pas là cette époque de simplicité que nous voudrions opposer à « aujourd’hui », remontons à la Régence.
Madame la duchesse d’Orléans, mère du régent, rappelle sans cesse dans ses lettres les infractions à l’étiquette et les empiètements!
« Je ne veux pas souffrir, dit-elle, Tju’on se présente devant moi en écharpe et en robe ballante (?) ; je ne pois ni ne veux tolérer ces fa-
miliarités ; j’aimerais mieux ne voir personne. » Et ailleurs :
t Les paniers que je ne porte pas, elles robes ballantes que je n’admets pas en ma présence. > « Je n’ai point vu la princesse de Siegen; elle prétendait être saluée et pouvoir s’asseoir. » Elle ne désapprouve pas mademoiselle de Valois qui, accompagnée de madame de Villars, s’en allait épouser le duc héréditaire de Modène ; madame de Villars prétendait avoir le droit de boire dans un verre à pied présenté dans une soucoupe, comme mademoiselle de Valois !
Mademoiselle de Valois préféra, pendant tout le voyage, ne pas boire en dînant.
Cependant, la duchesse d’Orléans, qui ne manquait certes pas d’esprit, se ravisa quand elle vit la comédie au dénoùment et son rôle fini.
Comme elle mourait, une de ses dames lui baisa la main. € Ma chère, lui dit-elle, maintenant, vous pouvez m’emhrasser, si ça vous plait.
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Je vais duns un endroit où j’ai idée que nous serons tous égaux. »
Remontons à Louis XIII.
Première ordonnance contre le luxe : — édit du mois de mars 1613 (lui aussi commençait celte guerre de bonne heure, il avait douze ans) .
Deuxième édit en 1629.
Troisième édit en 1633 (novembre).
Quatrième édit du 16 avril 1634. — Les tailleurs, s’ils contreviennent aux prohibitions, sont déclarés infâmes.
Cinquième édit en 1636.
Sixième édit en 1639. — Cette fois, on n’y va pas de main morte : « Défend à toute personne de porter avec aucun linge quelque passement , et dentelles de fil que ce soit, à peine de 1,300 . livres d’amende. »
Ces édits continuent à produire peu d’effet.
La mode règne despotiquement.
Le charmant livre d’Agrippa d’Aubigné parut en 1617, c’est déjà un trait de génie qui donne
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à l’ouvrage des droits à l’existence dans tous les temps, que d’avoir mis en présence le bonhomme £’nay(£Tvat, être) et le baron de Ftxneste ( epavecTal, paraître), comédie éternelle.
« Pompignan, dit le baron, inventa des découpures sur le pied de la boite — pour faire paraître un bas de soie incarnadin; ceux qui n’ont pas de bas de soie le remplacent par du ruban de la même couleur... »
Foeneste. — Il y a après la diversité des collets à doubles rangs de dentelles, ou bien fraises à confusion.
Enay. — N’avez-vous point de dispute avec les dames ?
(On pense bien que les dames ne le cédaient pas aux hommes).
Voici quelques vers d’une longue pièce publiée en 1624 :
Jadis celles qui demoiselles n’étoient
Aux cottes ni taftas avances ni damas ne portoienl.
La robe de laflas a prins d’ailleurs son cours.
La bourgeoise s’en seTUnaintenant tous les jours
La dame... est contraincte avoir la robe de veloux Et d'autres de damas et de taftas dessous.
Pour une cotte qu’a la femme de bourgeois,
La dame en a sur soy, l’une sur l’autre trois,
Que toutes elle fait également paroislre,
Et par là se fait plus que bourgeoise connoistre.