SCÈNE VIII
CHRONüN, ÉCASTANDRE.
cuRONox. Voici les deux bticassines. Je vous ivertis que les autres x^oyageurs ronflent comme les bienheureux.
ÉCASTANDRE. Eh bien, vos bécassines ne sont pas cuites !
CHRONON. Ça se mange comme ça.
ÉCASTANDRE. Ça SC mange comme ça veut, si ça se mange soi-méme; mais, comme c’est moi qui compte les manger...
CHRONON. Pour peu que vous causiez encore, vous ne mangerez pas du tout.
(Il sort.)
ÉCASTANDRE. D'inccndicr mon âme...
pHiLÉMAtHCE, rentrant . .Monsieur, il n’y a pas
de vin de Syracuse ni de roses blanches; mais on vous offre du vin de Champagne, et il y a là, dans ces vases, des roses de Bengale.
ÉCASTANDRE. Du vin de Champagne!... Et mon vers qui est fait, et qui dit syracuse !
Avec le syracuse el le feu de les yeux...
On ne peut pas dire dans le style élevé :
Avec le champagne...
Et champagne ne peut pas entrer dans le vers. — Ah! une idée !... ah! le beau vers ! la belle antithèse ! — Le champagne est-il frappé?
PHiLÉMATHÉE. Je ne crois pas, monsieur, et puis je ne sais pas ce que c’est.
e'castandre. Ah! le beau vers!
La glace de ce vin et le feu de les yeux Aclu'venl de...
Il faut absolument, mon enfant, que ce vin soit frappé. — Vous avez de la glace, n’est-ce pas?
PHILEMATHEE. Nonj iiionsieui’i
ÉCASTANDRE. Ah çà! c’cst doRC uoe gargotte, celle auberge? Et ces roses de Bengale ! comme des roses blanches auraient mieux fait dans ses cheveux noirs ! — Les roses de Bengale iraient mieux à une blonde. Ah! mais... il y avait une blonde dans la voiture. — Celle-ci est pourtant bien charmante I — Mets un second couvert, mon enfant.
PHiLÉMATHÉE, A part Oli ! mon Dieu, que veut-il faire?
ÉCASTASDRE. Puis demande le champagne, et fais une couronne avec ces roses de Bengale.
(PhiléniRthée va pour sortir; il la rappelle.) Hé! mademoiselle! comment, on me sert des bécassines sans oranges?
PHILEMATHEE. Mais on ne nous en demande jamais. ,
ECASTAXDRE. Parce que vous ne recevez dans ce mauvais bouchon que des malotrus comme ceux qui sont dans la salle à manger, et qui voulaient me placer au bas bout de la table...
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LA MATSOX CLOSR
Je ne mangerai pas de bécassines sans oranges. — Allez, ma belle enfant, dn vin de Champaguo et des oranges, et revenez ici faire la couronne de roses de Bengale. Ah ! en meme temps, vous demanderez ce qu’est devenue une femme blonde qui était dans la voiture, (n bânie.) Je suis vraiment fatigué... (Philëmath('‘e sort.) LCS rOSCS do Bengale me font décidément pencher pour lu blonde. Elle était habillée avec beaucoup de goût, cette blonde; elle sera charmante avec la couronne de roses et une robe blanche; car tout se traduit par des robes dans la vie des femmes. — Tout événement, tout bonheur, tout désastre sert de prétexte à une robe. Une amie donne un bal , robe; elle se marie, robe; elle meurt, robe; robe^ et toujours robe!
Et puis Philémathée n’est-ce pas une fille d’auberge? Elle est jolie, charmante; elle parait honnête; mais enfin, ce n’est qu’une fille d’auberge. Tandis que l’autre a un certain air; c’est
LA MAISON CLOSK
peuU‘(ro une baronne, une comtesse, une prir)oesse. Qui sait? — Et pourquoi ne dinerais-je pas avec une princesse? On a vu des rois épouser des bergères, on le verrait encore si les bergères n’étaient pas devenues défiantes et ne demandaient pas des répondants... Oui, mais comment lui faire agréer...? A.I1! les mêmes vers! Et puis, comme dit la chanson :
A Partlicnav, il v aune fille...
A cette gentille Pliilémathée, il ne lui manque que d’être princesse ; mais ça lui manque! Et mon vers?#.. — Ah ! j’ai bien sommeil.
PIIILÉMATHEE, rorilrant. Voici leS OraUgeS et -Ic vin de Champagne, et aussi le gros livre que vou; avez demandé; mais ne vous amusez pas à lire, vous ne pourriez pas diner.
(Elle tresse la couronne de roses.)
KC ASTANDRR. Ah ! le lexiquc!... (ii
cherche.) Ctizô. Je fais, je construis ; Théoclisle^
fait par Dieu. (H se couche sur le livre et s’a<isoui)it.] Oll !
c’est Dieu qui a fait cet auborgisle-là ; il faut
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LA MAISON CLOSK
que je voie eomraenl Dieu fait les” aubergistes.
(Il s'endort.)
PHiLÉMATiiKE. Voici la couronuG faite. Si elle était pop moi... — Ah! mon Dieu, il dort! Je ii’aurais jamais cru que cet homme-là dormirait. Il me regardait si tendrement! — C'est dommage ! la couronne m’aurait bien été. (Eiie i« mot.) Oli ! mon Dieu, il ronfle ! — mais c’est un scélérat !
ÉCASTANDRE, rêvant. Oui, divine pHncesse ; oui, blonde et ravissante princesse, -- j’ai le cœur d’un roi. Plus tard, au premier trône vacant, je vous ferai reine... Elle rit!.. En voilà une mal élevée ! Décicfémenl, j’aime mieux la brune... (ii so réveiiio.) Ah ! je meurs de sommeil ! — Vite, la fille ! mon lit, que je dorme, ne fùt-ce qu’une demi-heure.
PHILÉNATHÉE, jetant la couronne avec dépit. Votre
lit est fait, monsieur. Dormez bien, ronflez bien, et rêvez que vous buvez du vin de Syracuse; rêvez que vous êtes amoureux; rêvez
que vous avez beaucoup d’espril; rêvez qu’on vous aime; rêvez que vous èles heureux !
(Elle tire les rideaux de Tulcôve et sort.)
ÉCASTANDRE. « Dormez, rêvez! » Elle en parle à son aise! — Voyons d’abord comment mon lit est fait... (ii regarde le lit.) Ah bien, oui, que je dorme avec la tête si basse que ça!
(Il .sonne vers la porte et crie.) La fille ! GarÇOn ! Un
autre oreiller. — J’ai la tête trop basse ! (ii examine le lit.) Et puis ce lit n’a pas été fait depuis six mois ; je voudrais bien savoir ce qu’ils mettent dans leurs matelas, (n sonne.) Garçon! la fille! un oreiller, que diable !
(Il découd un matelas et en tire des copeau.x et des morceaux de fagot qu’il apporte sur le devant de la scène.)
Voilà qui est gentil ! (U sonne, la sonnette casse et lui reste dans la main.) On ne viendra pas ! c’est décidé ! — Je ne puis pourtant pas m'exposer à coucher la tête si basse. (H met sous l'oreiller le.s serviettes, le pain, les fourchelies.; Encore Ça, CnCOrc
ça, à la bonne heure !
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Ah bien, j’oubliais. Et mon bonnet de coton ! Bon ! où est ma clef? Glissée dans la doublure de mon paletot? (n cherche.) Un rhume est bien vite attrapé! — Ah! voici la clef. (Il ouvre sa malle.) Comme mon habit neuf est froissé! (n le replie.) Ces domestiques ! je voudrais en avoir pour les
chasser! (I1 met le bonnet de coton et Ote son paletot en
disant.) Ah ! que je suis fatigué et comme j’ai faim !, Quel voyage ! quelle gargotle !
( Il bâille; puis il ouvre son lit et y met une jambe; on frappe fortement à la porte.)