‹ La maison closeChapitre 20 sur 40 · AM. LOUIS JOURDAN · texte numérisé non relu

AM. LOUIS JOURDAN

Seplombre 1864. — Nice,

Quoique à peine convalescent, mon cher Jour-

dan, je ne veux pas retarder plus longtemps la réponse que je dois faire à l’article dans lequel vous m’avez mis en cause. Dans un billet de

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quelques lignes, dont j’avais demandé l’insertion, je réclamais du Siècle par votre intermédiaire, 'partage égal du champ et du soleil.

Me voici aujourd’hui à la barrière, dans la situation d'Ivanhoe qui s’avance, encore affaibli de ses blessures, contre le terrible templier; mais Rébecca est sur le bûcher ; ce que je crois là vérité est menacé, il n'y a plus moyen de reculer.

Je veux commencer, mon sensible ami, par vous rassurer sur le chagrin dans lequel vous me croyez sans doute plongé à cause de la petite phrase de deux lignes que vous attaquez si éloquemment, et qu’une revue, deux jours auparavant, attaquait avec une égale vivacité ;

« Notre ami Alphonse Karr a eu le malheur de mettre à la portée des partisans de la peine de mort une phrase spirituelle que l’on répète souvent : « Je veux bien abolir la peine de mort, » a dit CET AIMABLE ÉCRIVAIN, € mais que les assas- » sins commencent. »

» C’est très-joli, mais, c’est encore plus faux que joli. » [Le Siècle. — Louis Jourdan.)

Je vous remercierai, en passant, d’avoir enfin donné une nouvelle forme ou cliché un peu fatigué de auteur des Guêpes, dont se servaient, depuis quinze ans, ceux qui voulaient poliment me refuser ce qui est l’objet de ma seule prétention : un bon sens que je dois à ceci, que,n’étant engagé dans aucune partie et ne pariant d’aucun côté, je ressemble à un homme qui, regardant jouer aux échecs, voit les fautes que commettent des joueurs dix fois plus habiles que lui.

Aimable écrivain el jolie pensée, — quand il s’agit de philosophie et de logique ! — de même que « spirituel auteur des Guêpes », — cliché longtemps placé dans les casses d’imprimerie entre le W et le etc., — équivalent à ces mots du dictionnaire féminin : Une femme bien faite, pour dire qu’une femme n’est pas jolie; une bonne personne, pour dire qu’elle est laide et bête. •

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Ayez de* l'indulgence pour mes petites phrases; vous qui êtes venu me voir à Nice, vous savez la vie que j’y mène ; vous connaissez le grand jardin que je cultive. Ce que je fais au bord de la mer bleue de Nice, je le faisais sur les plages de la mer verte d’Étretat et de Sainte-Adresse. Je suis rarement assis ; je regarde, je me souviens, je pense beaucoup, je rêve davantage, mais j’écris peu ; l’action* physique d’écrire me fatigue et m’ennuie. C’est quelquefois après avoir pensé cinq ou six colonnes du Siècle que j’émonde, que je réduis, que je résume le tout en une ou deux lignes que, sans rentrer dans la maison, j’écris au crayon ' sur un bout de papier ayant servi à envelopper mes graines.

C’est en une ligne que j’ai livré au public le résultat de longues réflexions sur la propriété littéraire; La propriété littéraire estime propriété \

> A ce sujet, il m’arrive, depuis quelques années, que

jr.s

C’est cependant cette autre pauvre petite phrase qui a été adoptée ; elle sera même la base de la loi qui va être présentée et, je l’espère, votée.

la question est mûre et un pou n la mode, quelque chose d’assez singulier.

Presque tous ceux qui ont fait sur celte question les nombreuses brochures qui ont paru, ont plus ou moins adopté mes conclusions, et m’ont adressé leurs brochures, à la première page desquelles j’ai lu d’abord avec orgueil une phrase flatteuse sur « le rare bon sens qui a trouvé la formule, » etc. \

Mais mon orgueil s'est fort calmé en remarquant que, dans le cours do la brochure, dans la partie imprimée, il n’est nullement question, ni du rare bon $en», ni de fa formule, etc.; — on me salue en passant devant moi et en me repoussant du coude pour prendre ma placé. Quelques-uns, cependant, admettent mon nom dans une liste de < gens qui se sont occupés de la question », — bien au milieu de la liste, — en retranchant le prénom que j’ai l’habitude d’y joindre, de façon que le nom, réduit à quatre lettres, n’est guère apparent. Un plus ingénieux a même réduit le nom 4 trois lettres, en retranchant une r, Kar,

La dernière que j’ai ainsi reçue, do douze ou quinze brochures, est celle de M. Frédéric Passy, q'ui a fuit à Ni'*e un cours d’économie politique fort suivi. — On lit, écrit à la main sur le premier feuillet ; « A l’auteur de l’axiome : La propriélélilléraire est une propriété, FRÉoEfao Passy; i» mais, dans le volume imprimé, il n’est pas plus^ question de « l’auteur» que s’il n’avait jamais existé.

Il y a une vingtaine d'années, il y eut de longs débats à propos du pain et des boulangers. Dieu sait ce qui s’écrivit alors !

D’une part, on voulait que le pain de quatre livres, payé pour quatre livres, pesât quatre •livres ;

D’autre part, les boulangers répondaient que la cuisson rendait le poids incertain.

L’autorité hésitait. A force d’y penser, je trouvai encore une toute petite phrase, qui trancha la question et fut adoptée ;

On ne vendra plus de pains de quatre livres; on vendra quatre livres de pain.

Je me suis un peu mêlé à ce qui s’est passé de mon temps, plus par la pensée que par l’action; et presque toutes mes opinions se sont produites sous la forme de ces petites phrases, qui, parfois, ont eu raison beaucoup plus que je ne le désirais.

Permettez-moi donc, mon cher Jourdan, de ne pas regretter ces petites phrases. Je ne peux

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pas, je ne sais pas peut-être développer avec ampleur, comme vous et quelques autres, mes pensées dans de longues colonnes ; mais, quand elios sont bonnes, elles ne sont pas perdues et il se trouve toujours quelqu’un qui les ramasse, — les laisse reposer quelque temps, — un peu oublier même, — puis, un jour, les reproduit augmentées , développées, amplifiées, paraphrasées, délayées — et confisquées.

4 ai pensé six colonnes et j’ai écrit deux, lignes ; on reprend mes deux lignes et on en fait six colonnes. Mauvais métier pour moi, et si mauvais, que j’ai du me faire jardinier.

Aujourd’hui, il me paraît évident que vous n’avez pas compris les deux lignes que vous me plaignez si amèrement d’avoir écrites. Je prends le parti de les développer pour arriver à cette conclusion :

Vous 'pensez absolument comme moi.

Causons.

Vous trouvez que tuer un homme est horrible ?

IGl

Moi aussi.

Que tuer un homme, même fùt-il un grand coupable, c’est encore très-triste?

C’est mon avis.

Que la guillotine est un objet hideux?

Je le pense comme vous.

Que l’office du bourreau et le bourreau lui- ’même sont sinistres et répugnants ?

Rien n’est plus juste.

Qu’il serait à désirer qu’on ne tuât plus personne, qu’on brûlât la guillotine et qu’on supprimât l’exécuteur des arrêts de la justice criminelle ?

Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.

En un mot, qu’on supprimât la peine de mor(?

Je vous défie d’y applaudir plus que moi.

Voilà pour la première moitié de la phrase que vous me trouvez si malheureux d’avoir écrite. Jusque-là, nous sommes d’accbrd ; disons donc ensemble :

Supprimons la peine de morll Je le veux bien.

Nous allons développer la seconde moitié.

Quelle laide, repolissante et fétide chose que les égouts ! Supprimons les égouts. Je le voudrais ; mais que ferons-nous des ruisseaux ?

C’est encore là une de mes petites phrases.

Quand on a fermé les cinq ou six maisons de jeu publiques, — qui ont été remplacées par cinq ou six cents tripots clandestins ;

Quand on a obligé les courtisanes à s’habiller comme les honnêtes femmes, — ce qui a amené les femmes honnêtes à s’habiller comme les courtisanes ;

Quand on a supprimé les tours, — ce qui a produit ce résultat : qu’on n’a plus, il est vrai, déposé d’enfants dans les tours, mais beaucoup dans les rivières et dans les étables à porcs;

J’ai dit alors, sans gâter beaucoup de papier:

Supprimons les égouts, — mais seulement quand nous aurons desséehè les ruisseaux.

Vous avez donné vos raisons de supprimer la peine de mort ;

Vous avez ensuite exprimé vos moyens.

Nous allons examiner ces raisons et ces moyens.

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