PREMIÈRE RAISON
« L’échafaud est inutile. Le jour où on a guillotiné le médecin La Pommeraie, un assassinat était commis dans Paris. L’échafaud n’effraye pas les assassins.
Qu’en savez-vous? Vous savez qu’un homme n’a pas été arrêté par la crainte de l’échafaud et par l’exemple, que peut-être il ne connaissait pas! '
Mais, si un homme, dix hommes ont subi cette crainte salutaire, vous le confieront-ils ? vous diront-ils :
— Ah! mon bon monsieur Jourdan, j’étais tourmenté d’un âpre désir de tuer mon ennemi,
OU d’assassiner un homme riche qu’on ne pouvait dépouiller autrement ; mais j’ai reculé devant la crainte de la mort.
Mais suivons votre idée :
La peine de mort n’empêche pas l’assassinat ; vous supprimez la peine de mort.
Que faites-vous des assassins? Vous les mettez aux travaux forcés.
Pensez-vous que, si la crainte de la plus forte peine a été inefBcace, la crainte d’une peine moindre serait plus puissante?
D’ailleurs, l’épreuve est faite : sur dix assassins, huit échappent à la peine de mort par l’omnipotence du jury, et sont au bagne.
Donc, la peine des travaux forcés n’arréte pas les assassins.
Alors, supprimons les travaux forcés.
De même pour l’emprisonnement.
Et nous irons toujours, en abaissant la pénalité, jusqu’à ce que nous ayons trouvé une peine homœopathique, une peine à la 300* dilu-
/ion, qui fasse ce que ni Téchafaiid ni la prison n’ont pu faire.
Alors, la société avoue qu elle renonce à protéger ses membres contre l’assassinat; elle rend à chaque individu la délégation qu’elle en a reçue; chacun rentre en possession de sa défense personnelle; de là nécessairement la vendella^ la loi de Lynch^ les révol vers et le tomahawk.
Savez-vous le plus grand tort de votre argument? C’est qu’il serait excellent pour ceux qui voudraient rétablir les supplices et la torture, si heureusement et si justement supprimés.
« La peine de mort est impuissante, diraiton logiquement; il ne faut donc pas diminuer, mais augmenter la pénalité. Ajoutons quelque chose à la peine de mort. »
Heureusement que votre argument ne vaut lien, absolument rien, parce qu’il se base sur une hypothèse réfutée d’un mot.
Quand vous dites : « La peine de mort n‘ar-
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rête pas les assassins, » je vous réponds : Vous n^en savez rien.
Certes, la peine de mort n’arrête pas tous les assassins, de même que la médecine ne guérit pas toutes les maladies, et que les "pompiers n’éteignent pas tous les incendies.
' Mais je vais vous prouver qu’elle en arrête le plus grand nombre, après que je vous aurai,entre parenthèses, posé cette question :
(L’emprisonnement n’arrête pas tous les voleurs, — fermerons-nous les prisons ? — licencierons-nous les gendarmes? C’est aussi bien laid et bien sinistre, les prisons!)
Dans le crime, comme dans tous les actes humains, l’homme fait, souvent à son insu, un calcul de peines et de plaisirs, on ne veut rien payer trop cher; tel jouera un an de sa liberté contre la chance de s’approprier cent francs, qui reculera s’il ne peut prendre que dix sous en encourant la même peine, ou s’il faut jouer deux ans de liberté contre les cent francs.
Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu’ils aient plus de chances d’ctre surpris en volant le jour, mais parce qu’ils ne veulent risquer qu’une certaine peine.
Il y en a qui reculent devant l’effraction.
Les voleurs assassins forment une classe à part, une exception.
Pourquoi tous les voleurs n’assassinent-ils
pas? Pensez- vous que ce soit par bonté? Combien d’assassins avez -vous vus, devant
la justice, ne pas lutter de toute leur puissance
contre la peine de mort? Voyez -les, au contraire, faire plaider toutes les circonstances qui peuvent ne les faire condamner qu’aux travaux forcés; puis, condamnés à mort, combien en avez-vous vu repousser les chances de l’appel, et ensuite celles du recours en grâce, quelque invraisemblable et absurde que l’atrocité de leur crime rende le succès de ce recours? Voyez La Pom-
mcraie.
Depuis quelques années, un crime nouveau
s’est manifesté plusieurs fois. Deux amants sont séparés par la volonté de leurs parents ou par la misère; l’homme surexcite la sensibilité de la femme :
— Mourons ensemble !
ün fait un dernier repas, on écrit des adieux aux parents inexorables, et à la vie plus inexorable encore.
L’homme tue la femme d’une main ferme, • puis recule quand il s’agit d’enfoncer dans sa propre peau le poignard qu’il a retiré du coeur de la malheureuse qui s’est donnée à lui.
Celui-là, certes, a peur de la mort. Généralement, le jury s’attendrit en sa faveur, admet des circonstances atténuantes, et l’envoie en prison.
Cependant, il est évident que, pour ces natures lâches, la crainte de l’échafaud serait salutaire, si les fréquents exemples d’indulgence ne la leur enlevaient.
Je viens d’assister au jugement d’une bête
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féroce dont nous aurons à parler ultérieurement, parce que je ne me suis condamné à ce spectacle que pour étudier encore cette question, que j’avais à traiter.
Il avait tué de huit coups de poignard un jeune homme inoffensif, presque un enfant, pour les causes les plus futiles. .
Jamais il n’a témoigné le moindre regret de son action.
Je l’ai vu manier les vêtements ensanglantés de sa victime pour discuter froidement le nombre et la force des coups.
Il a fait plaider qu’il est fou, que sa mère est morte folle, ce qui n’est pas vrai.
Pourquoi tout cela? Pour sauver sa télé et n’étre condamné qu’aux travaux forcés.
Il a obtenu ce qu’il désirait, et alors cet hofnme,
aussi vaniteux que féroce, qui avait dit plusieurs
fuis pendant l’instruction : « Un homme comme
moi ne va pas au bagne, j’aime mieux la mort; »
cet homme, membre d’une famille honorable,
no
dit-on; ayant vécu dans la société; fonctionnaire public très-protégé ;'cet homme a accepté avec joie les travaux forcés; il n’a pas osé appeler du jugement qui l’y condamnait; il n’a pas voulu jouerune seconde fois sa tête contre son honneur.
Donc, par cet exemple et par deux cents autres, il est évident que la peine de mort est, quoi qu’en disent certains sophistes, ce que les criminels redoutent le plus; conséquemment, que la crainte de la peine de mort est la plus propre à les arrêter dans le crime.
Mais j’irai plus loin : elle les arrêterait plus cflicacement, elle en arrêterait un plus grand nombre, si elle était plus certaine; et plutôt que de dire : c La peine de mort est inefficace, » il serait plus logique de dire : « Ce qui rend la peine de mort moins efficace, c’est l’exemple fréquent d’assassins qui obtiennent de la pitié du jury, ou de son parti pris de ne pas condamner à mort, l’admission de circonstances
atténuantes... dans des cas où la raison est impuissante à les trouver. » En effet, en calculant les chances de leur crime, les assassins, au lieu de dire : c Contre la chance de prendre telle somme d’argent ou d’exercer telle vengeance, je joue ma tête, > disent : « Je joue trois chances contre dix de perdre la tête. *
Car n’est pas guillotiné qui veut : En 1840, j’ai constaté dans les Guêpes, sur des rapports de statistique officielle, qu’il y avait quatorze parricides dans les bagnes de France, — c’està-dire que quatorze hommes en France avaient pu tuer leur père ou leur mère, sans encourir pour cela la peine de mort.
J’ai vu au bagne de Brest le prêtre Lacollonge, qui avait coupé une femme en morceaux; — grâce aux circonstances atténuantes, on peut tuer son père, sa mère, son mari, sa femme, sa maîtresse, ses enfants...
Et vous ne trouvez pas que la peine de mort est. assez abolie comme celai
Ce n’esl donc pas la peine de mort qui serait inefficace, mais la peine de mort rendue douteuse et aléatoire par la pitié préméditée du jury pour les assassins.
Et où prennent-ils cette pitié? Sur le fonds de celle qu’ils devraient avoir pour les victimes.