LES MOYENS
Un seul, — l'éducation.
« L’instruction gratuite et obligatoire, non pas seulement l’instruction qui apprend à lire,
modifications dans le mode d’exécution des condamnés? Les moyens mécaniques employés anjonrd’hni» sont déjà moins barbares et moins répugnants que le bras plus ou moins incertain d'on homme en usage autrefois.
Trouvez quelque chose qui remplace et supprime le bourreau.
Bentham conseille de le rendre invisible au moyen d’un masque et d’un long crêpe.
Ne suffirait-il pas que le peuple vil le condamné entrer dans une sorte de chapelle, où des témoins désignés par la loi assisteraient seuls à l’exécution, qu’un coup de canon et un glas funèbre annonceraient au dehors?
L’effusion du sang est -elle nécessaire? Craint- on, contre toute vraisemblance, que les souffrances des guillotinés no so prolongent, ainsi que l’ont prétendu quelques anatomistes, entre antres le père d’Eugène Sue?
Ne pourrait-on pas donner lo choix aux condamnés entre le couperet et quelques gouttes d’acide hydrocyanique qui l’endormiraient subitement dans la mort? Car la société ne se venge pas; elle so résigne à s’amputer un membre gangrené, et elle s’y résigne avec tristesse et pour sauver le corps.
à écrire et à compter, mais l'instruction qui élève et moralise les âmes en leur apprenant à aimer Dieu et le prochain, le droit et la liberté, en leur apprenant surtout à placer les joies et les satisfactions de la conscience au-dessus des biens matériels. »
Permettez-moi de vous dire d’abord, mon cher Jourdan, que vous confondez l’instruction et l’éducation. L’instruction ne doit être, ne peut être gratuite et obligatoire qu’en la renfermant dans la lecture, l’écriture, l’arithmétique et un peu de dessin linéaire. Vous pouvez exiger d’un père qu’il fasse donner à ses enfants cette instruction, sans laquelle on est relativement inlirmc, sans laquelle on appartient à une classe, je dirai plus, à une espèce inférieure, — comme vous exigez qu’il les nourrisse.
Le reste, « l’éducation », sera toujours facultatif; cependant, multipliez l’eau de ces fontaines de science et de morale, prenez l’eau de ces fontaines aux sources les plus pures;
amenez la vie matérielle à être facile assez pour que quelques loisirs permettent aux classes pauvres de se désaltérer à ces fontaines publiques.
Hâtez-vous ! allez à l'ignorance comme on va à un incendie; vous aurez rendu de grands services à la société; vous aurez détourné un grand nombre de crimes.
Mais, si vous pensez que ce sera suffisant, si vous pensez que les crimes qui, aujourd’hui, mènent quelques fois à l’échafaud, seront supprimés, que vous fait alors l’échafaud ? Et vous voilà fatalement arrivé à prononcer, comme moi et avec moi, la seconde moitié de ma pauvre petite phrase.
Car ce sera long, ce que vous avez la bonne intention de faire, attendu que ce n’est pas commencé, et qu’en ce moment la société marche précisément en sens contraire; vous ne prétendez certainement pas laisser jusque-là, c’està-dire pendant plusieurs générations, la carrière libre à l’assassinat.
Donc, VOUS voulez d’abord supprimer par l’éducation les crimes qui mènent quelques-uns à l'échafaud, pour pouvoir supprimer l’échafaud, qui alors n’aurait pas besoin d’étre supprimé.
Nous sommes d’accord', il n’y aura plus d’assassins; donc, plus d’échafaud! donc, disons ensemble, car c’est notre avis commun :
> « Supprimons la peine de mort, mais que les
assassins commencent. »
Ce n’est pas si faux que vous le disiez, et la preuve, c’est que vous le pensez comme moi.
Mais ce n’est pas tout, hélas ! Tous les crimes hideux, horribles, dont quelques-uns seulement de temps à autre mènent à l’échafaud, ne peuvent être attribués à l’ignorance.
Je vais vous citer à ce sujet, pêle-mêle, au hasard de ma mémoire, quelques-uns des assassinats qui de notre temps ont effrayé la société. , Le docteur Castaing, — Lacenaire, — les . Bocarmé, — madame Lafarge, — les dames de Chamblas, — le frère Léolade, — le duc de
Praslin, — Fieschi, — Morey, — Pépin, — le prêtre Molitor, — le curé Lacollonge, — le parricide Benoît, — le notaire Peytel, — Hélène Jegado, qui a empoisonné quarante-deux personnes en dix ans; — Doineau, — Mercey, — le prêtre Verger, — madame Lemoigne, — et enfin, ces jours-ci, P***, fonctionnaire public, — et le docteur La Pommeraie.
Tous ceux-là n’ont pas commis leurs crimes par défaut d’instruction ou d’éducation.
J’irai plus loin : j’ai demandé comme vous, et il y a longtemps, que l’instruction fut donnée aux enfants par leurs parents aussi obligatoirement que le pain.
J’ai demandé comme vous quelle fût gratuite, c’est-à-dire plus facile que le pain.
Mais je l’ai demandé et je le demande plus encore au point de vue de l’égalité qu’avec l’espoir de la. moralisation, du moins pour le plus grand nombre, tout en reconnaissant que l’égalité, supprimant beaucoup des causes de la
misère, de l’envie et de la haine, doit supprimer aussi beaucoup de causes de crimes.
P‘‘* était fonctionnaire public dans son pays, en Corse, lorsqu’il fut pour la première fois traduit devant la cour d’assises. Il était accusé de tentative de meurtre avec préméditation sur la personne du mari de sa sœur.
Il expliqua aux jurés que, sortant par hasard de sa maison, â quatre heures du matin, au mois de décembre, au moment où, par hasard, son beau-frère quittait la maison commune, ce que lui, P***, avait tout fait pour empêcher, il aurait pris par hasard un fusil comme il aurait pris une canne ou un parapluie; par un hasard malheureux, ce fusil se trouva être chargé, et un autre hasard également fâcheux fit partir ce fusil. A ce moment, par hasard, le beau-frère de P“' passait à quelques pas, et le coup, par hasard, l’atteignit en pleine j)oitrine. Le blessé est resté paralysé d’un côté. Le jury plaignit P**' de cette succession, de cette réunion de hasards qui
auraient pu le compromettre, d‘aulant plus que des témoins avaient entendu P*** dire ce mol :
« Attrape ! »
Les jurés l’acquittèrent.
Qu’eussent-ils pensé alors si quelqu’un s’était levé et leur avait dit :
— Vous venez d’acquitter P*’*! Eh bien, à Nice, dans une honnête famille, il est en ce moment un jeune homme appelé Ardouin, doux, laborieux, honnête, l’amour et l’espérance de son vieux père et de ses jeunes sœurs. En acquittant P‘“, par le même verdict vous condamnez Ardouin A mort. Par le même verdict, vous condamnez son vieux père à devenir fou de douleur.
En effet, P***, acquitté, dut cependant quitter ses fonctions, après avoir passé quelques mois en prison pour avoir frappé à coups de bâton un vieillard sans armes. Mais il ne tarda pas à accepter au Villars, à quelque distance de Nice, une place plus avantageuse que celle qu’il avait perdue.
Arrivé au Villars,le site lui déplut. Il alla, voir le receveur particulier des finances, et le menaça de donner sa démission. Le receveur obtint, à force d’instances, que cette démission ne serait que conditionnelle, et promit de ne rien négliger pour lui faire offrir une situation plus selon ses goûts, ce qui eut lieu peu de temps après.
En attendant, et tout en exprimant des doutes
timides sur sa capacité, on lui donna un adjoint :
c’était un jeune homme généralement aimé et estimé, esclave du devoir et d’une excessive douceur de caractère. P*** ne voulait lui donner que cinquante francs par mois; on le contraignit à en donner cent cinquante.
A ce premier grief, il s’en joignit un second. Un jour, le receveur particulier écrivit à P*** pour lui faire l’éloge de son adjoint, auquel il l’engageait à donner plus de latitude.
Ce même jour, le jeune homme fut trouvé percé de huit coups de poignard : deux blessures avaient traversé le cœur ; le poignard , au
dernier coup, s’étail brisé dans les vertèbres.
donna alors une seconde édition de la plaidoierie qui lui avait si bien réussi. Il alla se dénoncer lui-même, comme il avait fait à Ajaccio ; puis raconta que, demandant une clef à Àrdouin,celui-ci avait répondu qu’il la lui donnerait un peu plus tard. Alors, naturellement sans le faire exprès, P*‘* avait saisi un poignard, et Ardouin, furieux, avait eu la méchanceté de donner huit coups de son corps contre ce poignard, pour compromettre P*“.
Cette fois encore, le procédé réussit, mais cependant n’obtint qu’un demi-succès. Le jury niçois déclara P“* coupable d’assassinat, do meurtre avec préméditation sur la personne d’Ardouin, mais il admit en sa faveur des circonstances atténuantes.
Ces circonstances n’étaient pas dans le repentir de l’assassin, qui n’exprima pas un seul regret*, ni dans l’instruction, ni dans le cour des débats.
Elles n’étaient pas dans ses antécédents, qui n’offrent que des actes nombreux de violence et de férocité.
On ne peut les expliquer que par la résolution de ne pas condamner à mort.
On comprend l’impression des jurés. Ils voient devant eux un homme plein de vie. S’ils prononcent une syllabe au lieu d’une autre, cet homme sera tué. Ils ont lu des phrases contre la peine de mort; cette image présente efface celle plus éloignée de la victime que cet homme a tuée, lui, de sa propre main. Ils admettent les circonstances atténuantes.
Segniût irritant animas demissa per aures Quàm quœ sunt ocuUs subjecta fidelibus...
Voilà P*** aux travaux forcés à perpétuité.
Qu’est-ce que cette perpétuité?
Contrafatto, Lacollonge et d’autres condamnés à perpétuité sont-ils morts au bagne?
Ne rencontre-t-on pas, se promenant à Nice mémo, un autre condamné à perpétuité?
Contre la perpétuité, il y a des chances d’évasion pour les plus hardis, les plus dangereux des condamnés; il y a la protection et la faveur pour d’autres.
Que P*** — qui, selon M. le président des assises et M. l’avoeat général, a été sans cesse l'objet d’une protection et d’une faveur scandaleuses^ — s’échappe ou soit gracié, croyez- vous qu’il y ail sécurité pour les témoins qui ont déposé contre lui?
* Croyez- vous qu’à l’annonce de cette grâce ou de cette évasion, moi qui écris ces lignes, je ne me mettrais pas en mesure de lui casser la tête, le cas échéant?
Le verdict d’Ajaccio — qui a épargné P*** '
* J’ai cru devoir, dans ce volume, remplacer par dos astérisques un nom que j’avais écrit en entier dans le journal; le journal de chaque jour, effacé par celui du lendemain, disparaît avec la circonstance; le livre a la prétention de lui survivre plus ou moins.
Le nom d’un criminel appartient à toute une famille dont on doit sc garder d’aggraver le malheur.
Je dirai cependant que la solidarité de la famille, portée
LA MAISON CLOSL
— a tué Ardouin. Désirons que le verdict de Nice ne fasse pas tomber sur un innocent de plus la mort qu’il a détournée de l’assassin.
Vous voulez supprimer la peine de mort, dites- vous?
Elle n’existe déjà qu’exceptionnellement pour quelques-uns des assassins et des parricides. Mais elle subsiste, elle subsistera pour ceux qui laisseront voir une chaîne de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de vieux louis enfouis chez eux, pour la pauvre fille qui refusera d’épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie, pour ceux qui se trouveront, involontairement peut-être, un obstacle
à l'excès autrefois, est descendue trop bas aujourd’hui.
Elle semble, do ce temps-ci, ne plus exister que dans les cas où la famille croit pouvoir revendiquer sa part do la gloire de quelqu’un des siens. — 11 n’est pas peut-être tout à fait juste, cependant, de conserver les bénéfices eu renonçant aux charges.
La famille solidaire avait des droits respectables cl un intérêt puissant pour surveiller chacun do ses membres, dont les fautes et les crimes pouvaient porter atteinte ù un honneur alors commun 6 ton»<
à Tavidilé, à la vanité, à Tambition de certaines natures implacables et féroces, encouragées par les chances d’impunité que donne aux assassins le parti pris d’un grand nombre de jurés.
La peine de mort n’existera plus pour les
CRIMINELS, elle SERA RÉSERVÉE EXCLUSIVEMENT AUX INNOCENTS.