CHOSE
La petite phrase qui sert de second titre aux
lignes qui suivent a formulé il y a quatorze ans mes adieux à la politique.
J’avais un matelot normand appelé Buquet, qui avait trouvé, lui, une formule plus pittoresque : il ne demeurait pas chez moi ; — quoique j’eusse alors deux maisons dans mon enclos de Sainte-Adresse, j’avais pris le parti d’y demeurer seul. — Mon domestique se composait dudit Buquet, qui m’accompagnait à la mer, et d’une vieille femme que j'avais logée en face de ma porte ; — elle profitait de mes absences, cinq ou six heures chaque jour à la mer, pour balayer et me faire à diner ; — au bout do mois, elle trouvait ses gages sur son fourneau ; mais elle était avertie de ceci : c’est qu’elle eût à m’éviter soigneusement , parce que, si je la voyais une seule fois, ce serait pour lui donner son congé.
Pour Buquet, il demeurait où il voulait avec sa nombreuse lignée.
Un jour, il m’apprit qu’il avait quitté son lo-
gement ; j’étais assez lié avec lui pour me permettre de lui en demander la raison.
— Ah ! me dit-il, c’est la Buquetle qui a voulu déménager ; les femmes, voyez-vous, monsieur Alphonse, ça aime à changer quelquefois de punaises.
Ce souvenir m’est revenu à propos de la dernière guerre. — Le journal qui me donne une gracieuse hospitalité n’est pas autorisé à me laisser appliquer ma phrase ni celle de Buquet au sort des populations qui appartenaient à l’empereur d'Autriche et qui vont appartenir au roi de Prusse ; — je ne veux parler que de cc qui s’est dit, à propos des succès des Prussiens, attribués à leurs fameux fusils à aiguille — et à la recherche de nouveaux engins meurtriers qui préoccupe les divers gouvernements de l’Europe.
On retrouve tout cela dans les écrits contemporains de la guerre que soutint le grand Frédéric contre l’Autriche, — laquelle était soutenue par la France, la Russie, la Suède, la
Hongrie et la moitié de l’Allemagne. Comment la France se trouvait-elle alliée de l'Au- Irichc, dont la ruine depuis longtemps faisait le fond de sa politique? Cela ne s’est expliqué que par un vers moqueur du roi de Prusse contre le cardinal de Bernis et quelques épigrammes contre < mademoiselle Poisson ^ dame Lehormand, marquise de Pompadour ».
C’est surtout à la correspondance de Voltaire que je vais demander des preuves de ce que j’avance.
L’Autriche, en 1757 comme en 1866, donnait scs défaites pour des victoires ; à l’enlendrej le mnrquis de Brandebourg — c’est ainsi que les gazettes appelaient Frédéric — se débattait inutilement contre sa destinée.
« On me mande de l’armée autrichienne, dit Voltaire, que le roi de Prusse est sans ressources et qpc tous les officiers désertenC.. » On connaiteette histoire, non pas d’un officier, mais d’un soldat déserteur et arrêté : « Pourquoi
voulais-tu me quitter? lui demanda Frédéric. — Parce que vos affaires vont tout à fait mal. — Eh bien, reste encore aujourd’hui, nous livrerons bataille demain, et, si on nous bat, nous déserterons ensemble. »
On célébrait à Vienne par des fêtes les victoires de l'Autriche, et on les publiait au bruit des fanfares de < vingt-deux postillons sonnant du cor ».
Cependant, Voltaire ne tardé pas à recevoir d’autres nouvelles dont il tire les conséquences que voici :
« Mdgré les vingt-dnux pqstillons sonnanl du cor à Vienne, et malgré les cent trompettes de la Renommée, je ne vois pas encoreqne les Prussiens aient évacué la Bohème. »
Et, un peu plus tard :
« Les Prussiens opt quitté Leipsick et sont en Lusace ; une lettre partiçulière de Vienne tne mande qu’on y a une çraînie for^ indécenle de ces Prussiens. »
Voltaire, qui avait habité la Prusse, attribue les succès des Prussiens en grande partie, non pas à leurs fusils, — c’étaient alors des fusils trèsprimitifs, des fusils à silex, — mais à la manière de s’en servir.
« Rominagrobis, dit-il, — c’est un des nombreux petits noms qu’il donnait à Frédéric, — a ses régiments de grands coquins qpi tirent sept coups par minute, et qui sont plus grands, plus robustes et surtout plus exercés que leurs adversaires. »
« Souvenez-vous, dit*il à un de ses anciens compagnons à la cour de Prusse, comme ces gaillards escamotaient les cartouches et tiraient sept coups par minute. »
Il fait aussi bonne part au général, avec lequel il était brouillé cependant, et contre lequel il n’épargnait pas les injures dans la cor^ respondance avec ses amis.
a A ce jeu de la guerre, dit-il, je crois bien que celui qui met ses bottes à quatre heures du
matin, et souvent a dormi avec elles, aura tou- • jours un grand avantage sur celui qui monte en carrosse à midi. >
Et ailleurs :
« Le roi de Prusse a le premier des talents au jeu qu’il joue ; la célérité. — Le fond de son armée a été dressé pendant plus de quarante ans. Songez donc] comment doivent combattre des machines régulières, vigoureuses, aguerries, qui voient leur roi tous les jours, qui sont connues de lui et qu’il exhorte chapeau bas à taire leur devoir. »
Ajoutons aussi que la supériorité d’instruction des Prussiens a été, est et sera toujours , un avantage incontestable.
Ce même Frédéric disait de lui-méme :
<r Mon occupation principale est de combattre l’ignorance et les préjugés dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner, d’éclairer les esprits, de cultiver les mœurs, et de rendre les hommes aussi heureux que le com-
porte la nature humaine et que le permettent les moyens que je puis employer. »
Voici encore quelques lignes de Voltaire qui semblent s’appliquer à ces jours derniers :
« On prépare à Vienne de beaux divertissements pour le mariage de l’archiduc; il est bien digne de la majesté autrichienne de donner des fêles, au lieu d’envoyer l’héritier des Césars à l’armée s’abaisser à voir tirer le canon : cela est bon pour un petit marquis de Brande;* bourg, etc. »
Il me reste à parler de l’invention à cette époque des perfectionnements des machines à tuer.
Il en fut inventé une terrible, disait l’inventeur, mais qu’il ne put réussir à faire expérimenter, malgré une rare opiniâtreté; et quelle est cette machine?
— Un char assyrien.
— ' Quel est l’inventeur ?
— Voltaire lui-même.
Et, pour compléter le tableau, qui fut chargé de proposer celte machine et de l’expliquer au maréchal de Richelieu?
Florian.
€ Faites-vous rendre compte par Florian de la machine dont je lui ai confié le dessin...
» Avec six cents hommes et six cents chevaux, on détruira en plaine une armée de cent raille hommes.
» 18 juin 1757. »
Et, le 2 juillet 4757 :
t Faites prier Florian de venir chez vous ; la machine est toute prête. »
Et, le 18 juillet ;
«I Tout peut changer, et alors le c/mr deviendra nécessaire. Il faudrait un homme absolu et qui aimât l’histoire ancienne. »
Et, le 48 décembre :
« Le roi de Prusse nous a battus ; )'l valait mieux faire courir des chars d’Assyrie en pleine campagne, etc. »
Et, le 26 mai 1579, au marquis de Florian, qu’il appelle — en souvenir des chars — son Œ cher Assyrien » et son « grand écuyer d’Assyrie 1» :
« Je suis fâché qu’on n'ait pas osé adopter mes chars assyriens, crainte de ridicule; le ridicule pourtant n’est pas si à craindre que les Prussiens, et je suis tout convaincu que ce serait la seule manière de les vaincre en pleine campagne. »
Dans l’exemplaire de Voltaire que j’ai sous les yeux, l’éditeur met en note'que Voltaire proposa également son char assyrien au roi de Prusse. Œ Voir, dit-il, la correspondance avec le roi de Prusse. »
Donc, si cette guerre entre la Prusse et l’Autriche n’a pas eu ses « fusils à aiguille », ce n’est pas la faute de Voltaire.