PARENTHÈSE
Vous me plaignez, madame, des médisances, des calomnies que vous entendez fréquemment sur mon compte, et vous vous étonnez, sans me le dire, de l'indifférence que vous me voyez pour cette guerre souterraine.
Je suis arrivé à l’indifférence par le dédain, au dédain par l’observation.
Un homme qui montre une valeur quelconque, comme une femme qui a de la beauté, se dénonce à la bienveillance inerte de quelques-uns et à la haine ardente de beaucoup.
Seulement, ces quelques-uns valent mieux que le reste.
J’ai deux cachets ; — l'un est en allemand : Eïnerley, et veut dire ; « Ça m’est égal. »
2Sfi
Celui-là, je l’ai fait graver lorsque j’étais plus jeune; il est un peu fanfaron; aujourd’hui, ayant été forcé de reconnaître mes faiblesses, je l’ai modifié — et je ne me sers guère que du nouveau.
Le nouveau a une dizaine d’années : Je ne crains que ceux que yairne.
En effet, ceux-là seuls peuvent voir, toucher et blesser mon cœur, qui pour eux est ouvert et découvert; les autres ne peuvent atteindre que la peau — et la peau est endurcie.
Si je tiens, non pas à passer pour être quelqu’un et quelque chose, mais à l’être en effet, ce n’est pas pour la foule, ce n’est pas pour tout le monde, c’est pour le petit nombre de ceux que j’aimo et qui m’aiment, et auxquels je veux donner des raisons pour leur sympathie.
D’autre part, je ne tiens à l’amitié et à l’estime que de ceux que j’aime et que j’estime moi-même.
Que me fait l’opinion ou plutôt le papotage, car ce n’est même pas leur opinion, de pauvres
diables qui, lorsque je ne suis pas là, parlent de moi à demi-voix ou écrivent des lettres non signées auxquelles, du reste, leur signature n’ôterait pas l’anonyme — leur signature n’étant pas un nom ? — Ne suis-je pas assez vengé^ si je tenais à me venger ? toute lettre anonyme n’est-elle pas signée: « Un lâche »?
Tout discours clandestin, que l’on n’offre pas de répétera celui qu’il concerne, n’est-il pas semblable à des lettres anonymes? Que voulczvous que me fasse cela ?
Ces gens, derrière mon dos, quand je suis passé et un peu loin déjà, prennent une poignée de boue, essayent de me la jeter — et n’atteignent que rarement mes bottes. — Il n’y a rien de sali, pas même leurs mains, qui étaient déjà sales. — Ah ! si, — peut-être bien la boue, car la lâcheté salit tout.
Je ne m’occupe jamais de ces gens qui s’occupent tant de moi. Us reconnaissent si humblement leur infériorité, qu’on ne jTeut rien
faire de pis contre eux que ce qu’ils font euxmêmes.
Si je puis descendre à m’occuper un instant de ces gens-Ià aujourd’hui, c’est que j’ai voulu répondre à une marque de sympathie — et vous rassurer sur le chagrin que vous me reprochez presque de ne pas ressentir.
Je vais vous donner encore un des secrets de l'indifférence qui vous scandalise.
L’autre jour, on a dit dans Nice que je gardais pour moi l’argent de la loterie pour des malheureux que j’ai entrepris de sauver.
Je crois que c’est ce jour-là que je recevais une lettre ainsi conçue :
< Mon cher confrère, je veux vous envoyer mon offrande pour ces pauvres gens.
» Votre amie, GEORGE sand.»
Quelques jours plus tôt, une lettre amicale m’arrivait de Jersey, signée victor hugo.
Hier, on vous a, à ce qu’il parait, raconté
deux ou trois salauderies et turpitudes sur mon compte.
- Mais, hier aussi, on écrivait de Paris à un journal de Nice que Sauvage, l’inycnteur de Thé-, lice; que Sauvage, que j’ai eu dans le temps le bonheur d’arracher au désespoir, à la prison et à la misère, — parlait encore de moi avec de bons souvenirs dans les derniers jours de sa vie.
Hier enfin, j’ai reçu une autre lettre de Paris;
— et savez- vous ce que m’apprend cette lettre ? Qu’il y a eu récemment à Paris un banquet des
* sauveteurs de France ; que, dans ce banquet, des couplets énergiques ont été chantés par M. Villeneuve, membre de la Société ; ét que, dans un de ces couplets, il y a ces deux vers ;
Alphonse Karr de Nice — en France,
Viens,., on garde ton souvenir!
et que tous ces hommes braves, dévoués, généreux, ont répété ces paroles de leur voix male, . et qu’ils ont daigné regretter que je no fusse pas parmi eux.
C’esl un honneur que je place à côté des beaux vers que m’a adressés Lamartine ; c’est une douce récompense pour la fatigue des rudes chemins que j'ai suivis volontairement.
Voyons, de bonne foi, — combien faut-il de bavardages honteux, de médisances clandestines, de calomnies lâches — pour altérer l'orgueil calme et paisible que m’inspirent ces témoignages de sympathie?
— Ah ! de l’orgueil ! on vous tient, monsieur ; vous l’avouez vous-même, vous êtes un orgueilleux.
Oui certes, madame, j’ai reçu cette force qui s’appelle l’orgueil, cette force par laquelle on veut faire le bien et on s’efforce vers le beau, parce qu’on a besoin de l’estime de soi-même et de celle des gens que l’on aime et que l’on estime.
Laissons donc les grenouilles coasser dans leur fange; cela accompagne bien la sérénité du soleil couchant.
Et voyez même autour de vous et sous vos
LA MAISOA CLOSE
yeux les gens de lalent, les hommes distingués, les braves gens surtout qui me tendent volontiers la main.
Pensez que vous avez bien voulu vous préoccuper et vous aflliger des susdits coassements.
Et ne me plaignez plus.
LES FLEURS A UAHIS
Dès son origine, Paris semble avoir été prédestiné à être la capitale du monde ci\ilisé.
Ce n’était certes pas la beauté de la ville qui faisait dire à l’empereur Julien, ce grand homme si calomnié : « Je passerai riiiver dans ma chère Lutèce. »
Cette Lutèce, d’ajirés le témoignage du même empereur, alors proconsul dans lesCaules, était
dans une petite ile située au milieu de la Seine *.
Et ce n’était pas, tant s’en faut, toute l’ile d’aujourd’hui : — c’était la plus grande d’un groupe de quatre iles. — L’ilc aux Treilles et nie de Bully ne furent réunies que sous Henry III ; — l’ile aux Vaches le fut seulement sjus Louis XIII ; mais Julien ajoute que Paris était environné d’agréables jardins pleins do fruits et de fleurs.
On a des lettres patentes de Clovis, datées du - mois d’octobre de l’an büO de l’cre chrétienne, dans lesquelles il dit ;
« La ville de Paris est une reine brillante par-dessus les villes, ville royale, siège et télé de l’empire des Gaules. Paris sauf, le royaume n’a rien à craindre » El qu’était le Paris dont on pariait en termes si magnifiques Toujours la chère Lulèce de Julien, c’est-à-dire la petite
» Lutetia, oppitlum Parisiorum, quæ ia insula est non magna in fluvio sita, qoæ eam ex omni parte cingit. s Regina micans onines super urbes, regia sedes, civilus
île, à laquelle il faut ajouter, sur la rive droitedc la Seine, un espacé de huit cents pas sur cinq cents.
Qu’était alors Paris? Une ville dont une partie seulement devait être pavée sous Philippe-Auguste, près de six cents ans plus tard.
Mais Paris était entouré de bois, de jardins, dont plusieurs noms de faubourgs et de rués, encore aujourd’hui gardent le souvenir : la Courtille, la culture Sainte-Catherine, etc., etc.
Le palais que fit bâtir Clovis près de Saintc- • Geneviève (église dédiée d’abord par lui à saint , Pierre et saint Paul) était entouré d’un vaste jardin.
Cliildebert, son fils, forma autour du palais des Thermes un magnifique jardin, tout planté, dit un contemporain, de roses et de toute sorte d’autres fleurs et d’arbres fruitiers que ce prince greffait lui-même.
regia, caput tolius Gallici imperii, cwjus salvo cl incolumi slalu, regni salus conlLnelur.
LA MAISON LLOSK
La reine Ultrogothe adorait les flears.
Charlemagne aimait si passionnément les jardins, qu’il en avait un auprès de chacune de scs maisons situées en diverses provinces.
Il s’occupe souvent de ses jardins, dans ses Capitulaires, avec une grande sollicitude ; « Je veux, dit-il, qu’il y ait toujours en abondance, dans mes jardins, des lis, des roses, de la sauge, des romaines, des pavots, etc. »
Hugues Capet avait deux jardins, dans l’une des îles appelée l’ile aux Treilles. — Louis le Jeune, en 1160, donna, au chapelain de la chapelle de Saint-Nicolas, 'six muids de vin à prendre sur ces treilles.
Ce jardin occupait l’emplacement où l’on construisit, en 1606,1a rue de Harlay, la place Dauphine et les quais, et, en 1671, la cour neuve du Palais et la rue Lamoignon. Philip|)e- Augusie avait trois jardins, dont deux appelés jardin du Roi et jardin de la Reine.
Charles V, qui fit bâtir l'Iiôtel Saint-Paul, y fit
LA MAISON CI.USi:
■itr.
des jardins célèbres parla beaiUé des treilles et les cerisiers; — d’où les noms des rues qui les avoisinaient : Beautreillis et de la Cerisaie.
Sous François l" parurent les parterres découpés, les boulingrins, — et la recberche des fleurs rares.
Les Parisiens ont, de tout temps, aimé les fleurs elles jardins. Un Traité de la Police, publié en 1729, se plaint de leur obstination à entretenir des jardins suspendus sur leurs fenêtres. « Ceux mêmes du bas peuple, dit l’auteur, qui n’ont point d’héritage pour planter, se font des jardins dans des pots et dans des caisses, ne pouvant pas, sans beaucoup de peine et d’inquiétude, s’en passer absolument. »,
Les magistrats s’opposaient en vain, ajouteil, à ces jardinages sur les fenêtres. « Cependant, après plusieurs ordonnances qui les cféfendirent et plusieurs condamnations contre les prévaricateurs, on ne réussit pas à les empêcher, tant est vive celte inclination pour les
jardins qui l’emporte, dans l’esprit même des plus indigents, sur la raison et leurs propres intérêts. »
Sous Louis XIV, — Le Nôtre et La Quinlinio furent nommés conseillers directeurs des jardins, et Le Nôtre eut le collier de l’ordre de Saint-Michel.
On retrouve une multitude d’ordonnances des rois de France relativement aux jardins et aux jardiniers de la ville de Paris.
Il y a, entre autres, un privilège singulier pour l’osier récolté dans les jardins de Saint-Marcel. — Il est de 14’73 et cédulé ainsi : c L’on commande et enjoint que nul ne soit si hardy de vendre oziers qui sont d’autre lieu que celui de Saint-Marcel. »
Cette formule de commandement existe encore en Russie. — J’ai eu sous les yeux un ordre adressé à un amiral russe commandant une flotte de trois vaisseaux à Villefranche près de Nice. Cet ordre lui fixait le moment de son
déport e( commençait ainsi ; « N’osez pas lever l’ancre avant — telle époque. »
Henri lll, dans une ordonnance de décembre 1576, appelle les jardiniers ses t bienamés maîtres jardiniers de 1a bonne ville de Paris. »
Les jardiniers formaient alors une corporation ayant des lois sévères, et subissaient des examens pour un baccalauréat.
a Article XVII. L'on défend que nul jardinier ne soit si hardy, sous peine de quarante sous d'amende et tenir prison, d’entreprendre besogne au-dessus de cinq sols parîsis, s’il n’est maître ou bachelier.
» Art. XYIIL Que nul ne soit si osé ni liardy d'entreprendre besogne au-dessus decin(| sols, s’il n’a fait son chef-d’œuvre en bon ouvrage et suffisant au dire des. maîtres jurés jardiniers.
» Art. XIX. Et, pour ce qu’il est venu à connaissance de justice que plusieurs se di-
LA MAISON CLOSK
saient jardiniers maitres et bacheliers, etc. »
Les maîtres jardiniers payaient à l’État do fortes redevances. — L’auteur du Traité de la Police dit : « Les guerres que le feu roi Louis XIV eut à soutenir contre on grand nombre d’ennemis, l’obligèrent à recourir à plusieurs moyens extraordinaires pour en soutenir les dépenses. >
En effet, si le peuple n’avait pas donné. de l’argent pour les frais de la guerre, comment aurait-on pu y mener tuer ses enfants?...
Ah! qui délivrera les peuples soi-disant civilisés de ces moissonneurs de lauriers, cueilleurs de palmes et héros dressés à l’homicide dès leur plus bas âge? — « Un grand nombre d’ennemis! » — Et le peuple le plus traité en ennemi, n’est-ce pas celui qu’on ruine, ^ — qu’on décime, — auproht d’une sotte et féroce vanité?
Mais non, les peuples aiment ça !
Sur votre piédestal, tout formé de ses os,
Le peuple applaudira; — pour quelques tabatières,
Les rimeurs vous mettront au nombre des héros!
Sous Louis XIV, les jardins aussi avaiont Icms perruques ; rien de laid, de ridicule comme ces parterres découpés avec des sables de diverses couleurs et ces arbres assujettis aux formes les plus contraires à leur nature.
J’ai en ce moment, sur la table où j’écris, un livre imprimé à la fin du règne de Louis XIV : « Le Jardinier fleuriste^ culture universelle des fleurs, arbres, etc., ensemble la manière de dresser toute soi te de parterres, boulingrins, portiques, colonnes et autres pièces, etc. ; * où l’auteur s’écrie hardiment : « On peut dire que l’industrie de nos jardiniers n’est jamais montée à un si haut point qu’aujourd'hui; » — il ne faut, pour en juger, que regarder les différentes figures qu’ils se sont imaginé pouvoir donner à l’osier !
« L’art surpasse la nature, ajoute-t-il, dans ses édifices et portiques de verdure, etc. » Et il donne des figures d’ormes formant, au bas de leur tige, par la taille, « une espèce de grand
LA MAISON CLOSR
pot sans anse d’où l'orme élève une tige terminée par une tête exactement ronde. » — Puis il donne une image de portique, — puis des ifs taillés en vases et en figures, et il s’écrie encore : « Est-il rien de plus beau ni qui sente plus la grandeur ! »
Les jardins alors étaient peu ornés. — L’auteur se récrie sur huit sortes de rosiers qu’il possède. — On peut juger de la pauvreté des jardins par la place importante qu’y occupait le basilic, plus connu aujourd’hui dans le peuple
sous le nom d’oranger de savetier. « Basilic, «
dit notre auteur, vient de (rex,roi), à
cause que le basilic est une plante qu’on peut nommer à bon droit plante royale. » — « Les pots où l’on met le basilic sont de faïence bien propre, car on s’en sert pour garnir les parterres d’espace en espace, en les plaçant sur de petits piédestaux de pierre taillés exprès. » La beauté d’un basilic, ajoute-t-il, est « d’avoir la tête bien ronde; si un petit rameau
LA MAISON 'CLOSK 301
excède les autres, ayez soin de le couper. »
On a mélé de tout temps des fleurs h la politique, et elles no s’en sont pas bien trouvées. Ne m’occupant que de Paris, je ne rappellerai pas la guerre des Roses rouges et des Roses blanches, « dont le peuple anglais, dit Yoliaire, a eu les épines ».
€ Je parlerai seulement des lis de la couronne impériale — et de la violette — tout à eoup encombrant les jardins royaux, ou détruits, — ù la mode, ou exilés.
Sous la restauralbn des Bourbons, une actrice célèbre, mademoiselle Mars, fut sifflée et insultée, • — parce qu’elle avait paru en scène avec un bouquet de violettes; cela amena des duels et des rumeurs publiques.
Deux vaudevillistes se réunirent pour amener une conciliation entre le lis et la violette. Ils firent ce qu’on appelle aujourd’hui une pièce à femmes, — une exhibition de jambes, de poitrines, en un mot do femmes vêtues juste à ce
LA MAISON CLOSF,
point précis qui est plus indécent que la nudilé. La scène représentait un parterre. Sur un trône rustique présidait Flore. — Il s’agissait de passer en revue les mœurs et la conduite politique des fleurs. — Le laurier était condamné à retourner au jambon ou à la casserole. — Le grenadier exilé au delà de la Loire. — Le lis était restauré comme roi des fleurs et solennellement uni à la rose. — Puis, tout à coup, la déesse aperçoit, cachée dans un coin du théâtre, une de
ses sujettes enveloppée dans un manteau de
pourpre sombre ; — les ministres de la déesse l’amènent, malgré sa résistance, au pied du trône. — Elle est obligée de dire son nom : la violette. — Ah ! ce n’est plus par une nouvelle pudeur qu’elle se cache, — c’est à cause de ses crimes : — la violette a refusé de reconnaître la royauté du lis; elle s’est rangée sous les lois de l’usurpation, elle s’est compromise pendant les Cent-Jours
On l’interroge, on la juge, on la condamne ;
LA MAISON CLOSF.
mais la clémence inépuisable l'amnistie, à condition qu’elle rentrera dans la modestie qui faisait autrefois sa gloire. La violette, repentante, chante un couplet en l’honneur de Louis XVIII, et toutes les fleurs entonnent le cri de : Vive le roi ! »
On n'a pas conservé les noms des deux auteurs de ce chef-d’œuvre ; on les retrouverait sans doute au frontispice des diverses pièces de circonstance. A la louange des gouvernements variés que nous avons eus depuis cette époque se mêle la critique injurieuse de ceux (|ui sont tombés.
Ginguené, républicain convaincu, s’était tenu à l’écart du pouvoir impérial. Lors de la seconde Restauration, après les Cent-Jours, il se tint également éloigné de la nouvelle cour; — on lui lit proposer de célébrer en vers la chute de . Napoléon : « Je laisse ce soin, dit-il, à ceux qui l’ont loué ; » et l’évènement prouva qu’il avait raison.
Anne d’Autriche ne pouvait supporter ni la vue ni l’odeur de la rose; on n’a pas besoin de dire qu’elle fut proscrite de la cour, — talis rex, talis grer.
Louis XIV aimait les fleurs Violemment parfumées, il voulait avoir un oranger dans chaque chambre de son palais; — madame de Sévigné parle d'une fêle donnée par le « grand roi 1» où il y avait pour mille écus de jonquilles.
Mademoiselle de la Vallière désireuse de cacher sa première grossesse, s'entourait de tubercules qui passaient pour mortels aux femmes dans cette situation, — mais dont l’odeur plaisait au roi.
Sous Louis XV, du reste, on préféra â l’odeur des fleurs les parfums composés qui avaient déjà été à la mode du temps de la reine Catherine • de Médicis et sous ses trois fils ; la civette, le castoréum, le musc, l’ambre gris; — et on se plut à s’oindre des divers excréments et
LA ]WAISON CLOSE
de la nen(e d’une sorte de rat, du castor, d’une chèvre et du cachalot ; car la civette, le casloréum, le musc et l’ambre gris ne sont pas' autre chose.
Une odeur qui ne plaisait paè au roi, mais qui n’en fit pas moins son chemin, c’est Todeiir du tabac, que Jéan Nicot, ambassadeur de France en Portugal, en 1860, envoya à la reine Marie de Médicis : d’où elle prit les noms A'herbe à la reinè et d'herbe médicée. On se contenta d’abord de la fumer, à l’exemple des sauvages ;
mais ôn finit par se la fourrer dans le nez. —
Les gens délicats y mêlèrent de la fiente des animaux que j’af nommes tout à l’heure.
Boileau parle des baisers au tabac.
Quelques jeunes seigneurs de la cour du grand roi affectaient de priser plus que les autres pour montrer de l’indépendance. Il est étrange dé comparer le sort des deux sœurs du règne végétal : le tabac et la pomme de terre, toutes deux de la même famille et du genre solam'e.
L’une, poison violent, infect, s’est répandue dans le monde entier, malgré les rois et les ordonnances les plus sévères. En Angleterre, on confisquait les tabatières, et le roi Jacques P' faisait un poème contre le tabac. — Urbain VIII
excommunia les priseurs. — Je ne sais plus quel empereur de Russie leur faisait couper le nez ; mais, le gouvernement français s’étant avisé d’abord de mettre un impôt sur le tabac, puis d’en prendre le monopole et de s’en faire un grand revenu, — les autres États s’adoucirent, devinrent tolérants et protégèrent ce poison.
La pomme de terre, au contraire, un des bienfaits les plus donnés de la Providence, puisqu’elle produit de petits pains tout faits, trouva longtemps des obstacles insurmontables pour se faire accepter. — En vain Louis XVI en fit servir sur sa table et en porta un bouquet en public. — Parmentier ne réussit à la faire entrer dans l’alimentation ordinaire que par deux circonstances.
LA MAISON OLÜSK
Il en semait, il en donnait, on n’en voulait pas.
Il fit garder un champ et publier des défenses multipliées d’en arracher. — Ce fut le premier pas, on en vola et on commença à en manger. — Mais les famines, en partie réelles et en partie factices, qui désolèrent peu après la France, firent une nécessité d’avoir recours aux pommes de terre. Tant que 1a pomme de terre fut suspecte, on l’appela parmentière\ mais, quand elle fut acceptée, on fit comme pour la découverte de Christophe Colomb, qui s’appela Amérique^ et celle de Niepce, qui s’appela daquerréolype.
Encore un mot sur le tabac. Tant qu’on n’a fait que priser, il n’y a eu que demi-mal ; car, après tout, on n^est pas forcé d’embrasser les gens, — surtout si, comme dit Boileau, on est faible d’estomac ; mais le tabac fumé se répand au loin et empeste les promenades, les lieux publics et les voitures.
La liberté de cliaciiO a une limite ; c’est la liberté des autres. Ceux qui aiment Todour du tabac ne pourraient-ils renfermer ce parfum dans des flacons bouchés à l’émeri, qu’il leur serait loisible d'aspirer à leur gré salis l’imposer aux autres ?
La reine Marie-Antoinette aimait beaucoup les fleurs ; c’est aux fleurs qu’elle a dû probablement la dernière sensation agréable de sa vie.*
Enfermée dans une chambre humide et infecte à la Conciergerie, — elle n’avait pour vêlements qu’une vieille robe noire et des bas qu’elle ôtait, restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si j’aurais aimé Marie-Antoinette ; mais comment ne pas adorer tant de misère!
Une brave femme, madame Richard, concierge
de la prison, trouva un bonheur et un luxe à
donner à celle qu’il n’était pas permis d’appeler
autrement que « veuve Capot d ; elle lui appor-
LÀ UAISON CLOSE
tait chaque jour, et non sans danger, un bouquet des fleurs qu’elle aimait : des œillets, des tubercules et surtout des juliennes, sa fleur favorite. Madame Richard fut dénoncée et mite en prison.
Plus tard, une autre femme qui, elle aussi, avait été sur le trône, Joséphine, retirée à la Malmaison, demanda des consolations aux fleurs. Avec le secours d'un jardinier intelligent, appelé Dupont, elle rassembla toutes les espèces cl variétés de roses que possédaient la France, l’Angleterre, la Belgique et la Hollande. — Itupont fit quelques semis et augmenta le catalogue des rosiers. Nous devons une partie des roses que nous possédons à l’impératrice Joséphine; — c’est une couronne que je préféré à la couronne de laurier de son époux.
J’ai beaucoup connu un élève de Dupont, Hardy, — qui, au Luxembourg, avait créé un rosarium célèbre dans toute l'Europe, Hardy fut mon maître, et c'est lui qui me
reçut bien jeune encore bachelier ès roses.
J’ai vu, longtemps après, son chagrin — à une époque où les architectes s’emparèrent du Luxembourg, décidèrent que les arbres et les fleurs encombraient le jardin, et qu’il fallait les remplacer par des balustrades en pierre.
Il reçut l’ordre d’abattre des aubépines roses et blanches, des houx ébéniens aux grappes d’or et des sorbiers aux fruits de corail — au moins centenaires, qui étaient plantés en grand sur une des terrasses.
C’est encore un des souvenirs détruits de mon enfance, c’est encore un de mes premiers pas effacés dans ce Paris si embelli, dit-on, mais où, si j’y retournais, je me sentirais aussi perdu que le petit Poucet dans la forêt, quand les oiseaux eurent mangé les mies de pain qu’il avait semées sur sa route.
Hardy refusa d’ordonner le massacre et d’y présider, et il fit un voyage de quelques jours pour ne pas même y assister.
LA MAISON CLUSL
Une fleur qui joua encore un rôle dans l'hisloire de Paris, c’est l’aubépine, celte pure et suave parure des noces.
« Le vingt-quatrième d’aoust 1572, le Roy Charles IX permit que les huguenots qui estoient à Paris fussent tués jKir les Parisiens. El les autres villes, qui se formèrent sur l’exemple de Paris, mirent à mort les religionnaires qui estoient parmy eux. Celte saignée, quoiqu’elle ressentit quelque chose de cruel, empêcha une grande fluxion. »
C’est ainsi que parle de la Saint-Barthélemy un bon imprimeur de Paris, en MDCXLVI, avec privilège du roi Louis XIV, âgé alors de huit ans et déjà représenté dans le livre dont je parle avec une couronne de laurier, — parce que le duc d’Enghien avait pris Thionville, — parce que le maréchal de Gassion avait pris Gravelines ; — ce qu’on appelait le triomphe des armes du Roy. Or donc, le jour de la Saint-Barthélemy, on répandit le bruit qu’un pied d’aubépine que l’un
avait cru mort s’était subitement couvert de feuilles et de fleurs.
Ce fut un texte pour les prédicateurs d’alors pour dire de très-jolies choses et prouver combien ce jnassacre, cettq hécatombe d’hommes, avait été agréable à Dieu.
Le fait est rapporté par de Thou, qui se moque des prédicateurs.
Dans les embellissements successifs de Paris, on a fait entrer ja prohibition définitive des jardins sur les fenêtres. — Ces jardins étaient le' sujet d’une lutte qui datait de loin entre les citoyens et la police. Il existe des ordonnances contre ces pauvres jardins datées du régne de Louis XIII ; il en existe même de magistrats romains, et Martial parle d’un jardin, bien plus ! d’une campagne, d’une (erre même sur sa fenêtre ; fins esl mihi in fenesWa- En enlevant ce plaisir aux Parisiens et en agrandissant tellement la ville, que toutes les campagnes qui l’avoisinaient s’y sont troqvées
englobées et supprimées, on leur devait les squares, — auxquels on aurait pu seulement ne pas donner un nom anglais ; c'est la seule objection que j’aie à faire à cette idée, qui est excellente.
Les Égyptiens tenaient singulièrement à ce que l’air qu’on respirait dans les villes fût corrigé par les parfums — et en faisaient brûler sur les places publiques. — Il y avait des parfums de jour et des parfums de nuit.
Aristote dit que Todeur agréable qui s’exhale des fleurs et des prairies ne contribue pas moins à la santé qu’au plaisir.
C’a été pour moi en particulier une des causes de mon éloignement des grandes villes, et j’ai ce bonheur que mes quelques souvenirs heureux sont imprégnés des odeurs suaves de la campagne et des jardins; si bien que le parfum do certaines fleurs me les raconte encore aujourd’hui. L'odeur des ajoncs en fleurs sur les falaises normandes, l’odeur du foin coupé
3]-i LA MAISON CLOSK
et coniniençanl à sécher, l’ocleur de la pluie d’orage, en ont long à me dire.
En sens tristement contraire, je me rappelle qu’un soir, au sortir de je ne sais quelle fête parisienne, je reconduisais chez elle — hélas! jusqu’à sa porte, — une très-charmante femme. C’était la première fois que je me trouvais seul avec elle. — Arrivés devant sa maison, nous nous arrêtâmes avant de sonner. — Elle avait commencé une phrase qu’il fallait laisser finir ; puis j’en commençai si vite une autre, il faisait un si beau clair de lune, que nous nous mimes à nous promener dans un espace de vingt pas devant cette porte ; elle, de temps en temps, me disant : c Bonsoir, il faut que je rentre ! » et moi : « Encore un instant; il n’est pas tard. »
Il s’était fait tard, et nous le savions tout deux ; — si tard, qu’à ce moment commencèrent à s’exhaler des odeurs infectes produites par certains travaux nocturnes ; je ne sais si, depuis, on a perfectionné cette opération. — Ce fut si
It
odieux, qu’elle me dit : « Allons, il faut que je rentre !» et que je ne lui fis plus d’objection. Seulement^ je ne pus jamais séparer celte charmante femme de celte odeur.
Et je ne pouvais penser à elle sans qu’il me semblât la sentir encore ; de sorte qu’un voyage m’ayant fait, quelque temps après, quitter Paris pour un mois, je ne la revis jamais.
Tandis qu’il est tel de mes autres souvenirs qui, lorsque je l’évoque, exhale un parfum d’aubépine, tel autre de lilas, tel autre de violette, de muiruel ou de chèvrefeuille. — J’avais souvent
pensé à la destinée de ces pauvres filles du peuple passant leur vie entière dans le centre de la ville, dans ces quartiers obscurs et infects, — n’entendant jamais les premières paroles d’amour à leurs oreilles et dans leur cœur que dans des escaliers sentant le chou pourri, ou sous des portes cochères exhalant une odeur mêlée de boue et de vin frelaté. Grâce à ces places plantées d’arbres, à ces jardins publiés
316 LA MAISON CLOSK
établis dans chaque quartier, il n’en est plus
ainsi.
Ces squares^ puisque le nom est adopté, ont d’autres avantages : les jeux des enfants d’ouvriers n’auront plus exclusivement le ruisseau pour arène ; et, ce qui est encore plus grave, le square peut reconstituer le quartier, que les omnibus et l’étendue toujours croissante de la ville ont supprimé.
Or, voici l’importance que j’attache au quartier, et voici d’abord comment les squares peuvent le reconstituer :
Au lieu d’aller prendre l’air et se promener loin de son domicile, chacun se promènera et viendra respirer, dans les soirées d’été, dans les jardins de son quartier. — On y fera connaissance— et, qui plus est, on s’y connaîtra. — On saura tout de suite que cette jolie blonde est la fille d’un employé du ministère, que cette brune est la fille d’un marchand du voisinage, que sa compagne est repasseuse ou lingère,
que cette femme qui vient avec un enfant est la femme d’un professeur de lycée, etc, etc. -
Se sachant connues, les femmes n’auront plus de raison d’adopter, à la grande misère de la famille et du ménage, ces déguisements qui ne tromperaient plus qu’elles-mèmes : elles s’habilleront conformément à leur état, à leur revenu, à leurs occupations.
En même temps qu’on trouvera une fille jolie, on pourra savoir si elle est honnête et laborieuse ; — on se connaîtra, les mariages ne se feront plus par le hasard d’une rencontre, ou d’après un mensonge mutuel ; — car un des inconvénients des grandes villes, c’est qu’en changeant de quartier, on peut changer de personnage; qu’on se débarrasse en deux heures d’une mauvaise réputation; qu’en quittant une rue où l’on était un paresseux, un ivrogne, on coquin, on peut aller dans une autre rue s’établir à nouveau pour quelque temps — homme honnête et considéré.
C’est quelque chose aussi de penser qu’on verra une belle jeune Glle regarder et admirer . des fleurs, au lieu de s’arrêter devant l’étalage et les vitrines des marchands de nouveautés et bijoutiers, — ces vrais miroirs à alouettes, où on les prend presque rôties au feu de l’envie et des désirs ambitieux.
Il est singulier que Paris ne possède pas un marché aux fleurs convenable ou un emplacement couvert comme les Halles. — Pourquoi n’y a-t-il pas une halle aux Heurs installée comme la halle aux poissons ?
Piges