‹ La maison closeChapitre 4 sur 40 · COMMUNIQUÉ AMICAL A UN JOUR- NALISTE · texte numérisé non relu

COMMUNIQUÉ AMICAL A UN JOUR- NALISTE

A M. LOUIS COMBES Rédacteur du Nain jaune.

J*ai à vous remercier de deux choses, mon cher confrère ; d’abord d’une appréciation obligeante, ensuite de l’occasion que vous m’offrez d’écrire quelques lignes dans un journal que je lis avec une vive sympathie (je n’excepte pas

VOS derniers articles, au contraire); c’est préciscment à cause de cette sympathie, qui naturellement s’étend des rédacteurs aux lecteurs, que je viens me justifier d’un.e accusation que vous portez contre moi.

Vous dites :

«... M. Karr, qui ne'manquait jamais de consacrer quelques pages à des moqueries... contre les rubans de toutes les couleurs, a fini par y passer comme les autres. »

Mon ami Tony Johannot me racontait un jour qu’il avait fait le portrait d’une femme.

— Ah! monsieur, lui disait-elle, je sais bien que je ne suis pas jolie.

— Comment donc, madame !...

— Laissez-moi dire, je ne suis pas jolie ; mais j’ai une prétention, c’est d’avoir le nez d’une forme très-heureuse, et, comme je vois que vous dessinez mon nez, je vous le recommande.

Kt, un peu après :

— Ah! vous eu êtes à l’oreille!... e’esi un

Digiti. ' ;

Irait bien insignifiant que l’oreille; mais on a fait de si jolis vers sur mon oreille..., que...

— Je l’avais certainement remarquée, madame.

Et, un peu après :

— Pardon!... le front est peut-être tout ce que j’ai de bien : je me suis laissé dire que mon front avait un peu d’intelligence et d’élévation; je vous prierai de l’étudier.

Nous autres poètes et écrivains, nous avons dans l’esprit et dans le cœur toujours un peu de la femme, c’est à la fois notre faiblesse, notre force, notre supériorité.

Ah! monsieur, vous dirai-je, vous me donnez pour un homme qui, ayant beaucoup plaisanté les croix, a fini par se faire décorer.

J’ai une prétention, — comme la femme dont Tony faisait le portrait, — c’est de n’avoir jamais écrit que d’après mes sentiments, mes pensées et mes opinions, et de m’être presque toujours conduit d’après mes sentiments, mes pensées et mes opinions.

LA MAISON CLOSK

Je n’ignore pas ce qu’il y a de grave dans ce « presque toujours », que ma conscience m’oblige de dire; cela est un aveu que je ne suis ni invulnérable ni infaillible; mais, puisque vous m’accusez à tort, j’en vais naturellement abuser.

Je commence. Dieu sait quand je finirai !

Mes plaisanteries ne sont jamais tombées sur l’invention ou l’institution des récompenses honorifiques. J’ai blâmé, au contraire, et plaisanté souvent les rois et tes ministres qui avaient la sottise de diminuer par de mauvais choix la valeur d’une forme de récompense supérieure aux récompenses pécuniaires, et qui, attribuée avec discernement, permettait de payer ce qu’on ne pouvait payer avec la monnaie, — laquelle n’arrive aux choses élevées que sous la forme de la balle d’argent du Freyschutz {Robin des Bois), c’est-à-dire pour les tuer, ou au moins leur casser une aile. Ma première décoration a été une médaille de sauvetage. Cette décoration

a un grand inconvénient, elle porte sur une de ses faces la cause qui l’a fait décerner. Aussi, comme elle ne pouvait s’obtenir ni par une lâcheté ni par une complaisance, elle n’étaH guère en faveur ; et j’ai raconté ailleurs comment je n’ai pu obtenir de quatre ou cinq de mes amis qui ont été ministres, et deux un peu davantage, qu’on attribuât à cette décoration un ruban spécial — de telle sorte que tout citoyen français a le droit de porter un ruban tricolore, — excepté ceux qui ont reçu cette médaille de sauvetage, car alors ils sont censés « porter le cordon sans la médaille », ce qui est défendu et les expose à l’amende et à la prison.

Depuis, cette médaille est devenue un peu à la mode, et on en a abaissé le titre pour la rendre plus abordable.

Autrefois, on ne l’obtenait que lorsqu’on pouvait y inscrire. — avec vérité — qu’on « avait sauvé au péril de sa vie ». On a supprimé cette partie de l’inscription.

Cette décoration m’a été donnée il y a longtemps; j’avais dix-neuf ans, et elle m’a valu dix années dé plaisanteries des journaux du temps. Je vous avouerai que, moi qui ai passé pour me connaiire en plaisanteries, je n’ai jamais compris le côté drôle de celle-là.

Cette décoration, j’en ai été fier et heureux, je vous demande grâce pour elle, c’est ma seconde prétention. Voici déjà le nez et l’oreille du modèle de Tony; mais n’ayez pas peur, je fais meilleur marché des autres, et je vais vous aider à vous moquer de moi, des croix que j’ai eues, et aussi un peu de celles que je n’ai pas eues.

Ma médaille de sauvetage me donna, bien longtemps après (une douzaine d’années) , l’occasion d’une des plus heureuses flatteries qu’on ait faites à un roi.

C’était à l’inauguration des galeries de Versailles : presque tous les écrivains, nous étions alors moins nombreux qu’aujourd’hui, y avaient été invités, et nous fûmes présentés au roi

Louis-Philippe. Je n’oublierai jam'ais un détail de cette présentation.

Le roi avait une faconde d’apparat facile et volontairement incolore et point compromettante. Un de mes bons compagnons d’alors, Capo de Feuillide, fut présenté avec un groupe dont je faisais partie ; il avait préparé un discours qu’il commença à débiter lorsque le ministre eut dit son nom au roi, sans remarquer que le roi commençait aussi le sien, et tous deux, le roi et l’écrivain, continuèrent à parler simultanément sans se troubler et sans s’arrêter jusqu’à la fin.

Quand vint mon tour, le roi me demanda ce que c’était que ma médaille dont je m’étais naturellement orné pour la solennité, et je pus lui répondre avec vérité :

— Sire, c’est absolument la même chose qu’une couronne civique qui vous a été décernée, lorsque vous étiez duc de Chartres, pour avoir sauvé un soldat qui se noyait,

11 n’est pas douteux que c’est pour cela que

je fus nommé chevalier de la Légion d’honneur.,.

dix ans plus tard.

11 ne s’était pas encore manifesté chez moi pour les décorations cette ardeur que vous signalez, mon cher confrère. Vous pourriez lire dans les Mémoires de Dumas que j’aurais été décoré deux ou trois ans plus tôt, si, apprenant que j’étais sur une liste, je n’avais demandé une audience à M. Duchàtel, alors ministre.

Dans cette audience, je lui racontai que la croix d’honneur avait été promise à mon père par l’impératrice Marie-Louise, puis par les divers gouvernements qui s’étaient succédé, et je lui fls facilement comprendre que je ne pouvais recevoir la croix avant mon père.

Cette croix, qui me vint quelques années plus tard, suffît momentanément pour éteindre ou du moins calmer ma soif, car, l’ayant reçue en 1845, et ayant eu depuis deux ou trois amis ministres, et deux autres, Lamartine et Cavaignac, maîtres de la France, je suis encore, après vingt-

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deux ans simple chevalier. — II est vrai que j’ai négligé, pour devenir officier et commandeur, la flatterie qui m’avait si bien réussi ; pour flatter ceux qui se sont depuis succédé au pouvoir, j’aimais trop les uns et pas assez les autres.

Mais alors je tournai mes batteries du côté do l’étranger, et une autre flatterie me valut la croix des Saints Maurice et Lazare.

En 1852, ‘—j’avais quitté la France pour l’Italie, je dus me mettre en correspondance avec le comte de Cavour au sujet de certaines formalités relatives à la publication des Guêpes. Cette correspondance continua dans certaines circonstances, lors de la guerre d’Italie (je parle de la première, celle qui était pour l’indépendance de l’Italie); le roi Victor-Emmanuel, qui a le courage.., du sabre à un haut degré, fut acclamé caporal des zouaves par le régiment français avec lequel il avait combattu.

J’écrivis alors à M. de Cavour, et je traitais (îctte question : qu’il était bon qu’un roi s’cx-

posât de temps en temps à la façon des soldats, que les exemples en sont, du reste, plus rares qu’on ne le croit, parce que ceux qui entourent les princes, rois, héros, conquérants, etc., ont soin de les empêcher de se jeter dans un trop grand hasard où il faudrait les suivre, et sont ensuite intéressés à raconter que « il y faisait chaud », que « les balles pleuvaient, sifflaient, etc., autour du héros, conquérant, roi, empereur, prince »; que « il s’exposait aux plus grands périls », et je puis en parler savamment, car j’étais à coté de lui.

Mais j’ajoutais qu’un roi sabrant habituellement n’était plus dans la vérité de son rôle; avec le sabre, il ne vaut qu’un homme et il y a toujours une certaine quantité de ses soldats qui le surpassent, tandis que, par le commandement, il triple le nombre de ses soldats. Et je terminais par ces mots ; « Dites donc au roi qui a la sagesse de vous écouler beaucoup, qu’il est trèshonorable pour lui d’avoir été promu caporal

(les zouaves, mais qu'il n’a aucun intérêt à passer sergent.

Cela faisait trois,

Naturellement, la flatterie me réussissant si bien, je dus continuer à l’employer au bénéûce de mon amour des décorations, et je fixai définitivement mon domicile à Nice, l’endroit de la terre où il tombe le plus de croix. — On pourrait, sauf respect, donner à Nice, sous ce rapport, le surnom qu’on donne à Rouen et à deux ou trois villes où il pleut à peu près toujours. En effet, il est d’un usage constant que les souverains qui passent l’hiver à Nice distribuent en partant des décorations aux personnes qui leur ont été agréables, — P. P. C. — ^.pour prendre congé. — C’est une rosée de décorations chaque hiver.

Ainsi, à Nice, on ne signale un homme comme décoré que lorsqu’il a cinq croix. C’est comme au Havre, pour les perroquets; comme je n’en avais que deux, on disait de moi:

4 C’est un homme qui n’aime pas les perroquets, »

C’est aussi comme les femmes de Provence dont parle madame de Sévigné; « Ce n’est rien ici, dit-elle, que de ne faire qu’un enfant à la fois; une fille n’oserait s’en plaindre, une femme mariée en fait ordinairement deux ou trois. »

Donc, je m’installai à Nice, je me mis à l’affût des souverains; je chargeai mon encensoir, et j’attendis.

Le premier qui se présenta fut le roi Louis de Bavière : il vient à Nice presque tous les hivers. — Je suis né son sujet, n’étant légalement Français que depuis 1848. J’eus l’honneur de le voir dans mon jardin, et, là, j’eus encore une de ces rencontres d’adulation qui devraient faire la fortune d’un homme. Il me demanda le nom d’une fleur.

— Comment, sire, vous ne la connaissez pas ? TIn de nos bons poètes allemands en a parlé.

Et je lui citai à propos de cette fleur un vers

L4 MAISON CLOSR r,l

de lui-même, de Louis de Bavière {Ludwig von Bayern), lequel a fait en elïet de fort jolis vers. Il sourit et ses aides do camp sourirent plus fort.

Et d’une.

Un autre poète, le prince Oscar de Suède, était mon voisin ; il venait souvent me voir le matin, nous avons fait peut-être trente lieues en jasant dans mon jardin. Depuis son départ, il m’a envoyé, de Suède, deux volumes de vers composés par lui, et nous sommes restés en correspondance. Il va sans dire que je lui écris des choses charmantes.

Et de deux.

A la suite d’une aventure qui fît quelque bruit en son temps et que j’ai racontée dans les Guêpes^ j’avais dû refuser de continuer à vendre des fraises pour l’impératrice de Russie, quo\c^ue ce fût mon état; mais j’avais demandé et obtenu la permission (fe lui en offrir un panier tous les matins pendant le reste de son séjour, et l’on

me fit écrire la lettre de remercîments la plus gracieuse.

Mais aussi, quelles fraises, monsieur! On ne les offre entières qu’aux rois et aux czars qui peuvent donner des croix. J’en ai encore à Saint- Raphaël; et, si vous venez m’y voir dans la saison, je vous en offrirai une tranche!

Une croix de Bavière, une croix de Suède, au moins une croix de Russie, peut-être deux (si vous aviez vu ces fraises!), cela promettait une brochette... que dis-je? une broche!

Vous me voyez chamarré, bariolé, panaché, rayé et quadrillé? Eh bien, pas du tout ; la veine était changée. Il faut croire que les rois, princes, czars et autres potentats n’aiment plus la flatterie. Qui diable les en a dégoûtés? Je ne pense pas que ce soit voua, vous qui n’aimez pas les croix. To»jours est-il que je sais que la croix ^ de Suède est noire, que je crois celle de Bavière bleue, deux couleurs qui m’auraient plu, — et les croix de Russie sont de toutes les

couleurs, — c’est tout ce que j’en puis dire.

Comme de coutume, le prince de Suède, en partant, répandit sa petite giboulée de croix ; — le roi de Bavière, sa pluie ; — l’empereur de Russie, uue averse, une grêle, un déluge.

Eh bien, seul, je me suis trouvé sous le parapluie ; je n’espère plus qu’une chose, la création d’une décoration spéciale pour ceux qui, comme moi, ont passé quatorze] ans à Nice sans y abattre une seule croix et s’en vont bredouille ; je vous en mets vous-même au défi, mon cher confrère.

Ce n’est pas tout ; j’ai eu encore, en fait de décorations, un autte malheur qui m’est tout particulier : j’ai passé à peu près toute ma vie à la campagne, et j'espère bien l’y finir.

Je jardine, je pêche, je flâne, je rêve, je lis, je me rappelle, j’écris, etc., toutes choses qui se font en vareuse, et, dans cet heureux pays que j’habite depuis quatorze ans, le plus souvent en manches de chemise, je ne mets pas un pa-

letot OU un habit six fois par an. Beaucoup de gens qui me connaissent depuis longtemps, ne m’ont jamais vu autrement qu’en manches de chemise, et, vrai, je n'ose pas mettre de décorations à ma chemise.

Un souvenir à propos des croix, souvenir qui pourrait avoir un air d’à-propos :

En 1848, à cette époque où se passèrent les faits racontés par madame Sand dans la préface de Cadio, et aujourd’hui expiés par votre collaborateur M. Banc, — M. Cavaignac me montra, un matin, triste, indigné, un tas de plus d’un demi-mètre de hauteur de pétitions demandant la croix pour « actions d’éclat » dans les rues de Paris,

— Que pensez-vous de cela? me dit-il.

Je pense que, pour actions d’éclat faites contre ses concitoyens, il faut créer une décoration particulière. Un ruban noir parsemé de larmes d’argent, et sur la croix une devise imitée de celle de la couronne civique des Romains, —

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avec une légère variante; — au lieu de ; Ob civem servatum (pour avoir sauvé un citoyen), on dira : Ob cives cœsos (pour avoir massacré quelques concitoyens).

Du reste, on ne moraliserait les croix qu'en écrivant sur chacune la cause qui l’a fait obtenir, comnje je viens de faire pour les miennes, et alors... on rirait.

Salut cordial.

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