ALPHONSE KARR
Saint-Raphaël, Maison Close (Yar).’
SUR l’académie française
L’Académie sait qu’elle n’existe qu’à la condition de renfermer dans son sein les quarante écrivains incontestablement les premiers, qu’à la condition que le plus médiocre écrivain de
TAcadémie sera au dessus du plus fort de ceux qui restent en dehors. — En voyant TAcadémie, on ne peut s'empêcher d’admirer la fertilité intellectuelle de la France : les grands génies y foisonnent de telle sorte, que, sous Louis XIV, elle renfermait quarante membres tous plus dignes que Molière ; elle eut le regret plus tard de ne pouvoir admettre Jean- Jacques Rousseau, ayant eu, tout le temps que vécut le citoyen de Genève, toujours quarante écrivains énormément supérieurs à lui.
Ce temps-ci n’a pas dégénéré ; on a failli ne pas pouvoir admettre Victor Hugo, ni Alfred de Vigny, ni Alfred de Musset. — Au moment des vacances, il se rencontrait toujours quelque Séguier, quelque Flourens, auxquels on ne pouvait , comme écrivains , comparer ces poètes, qui cependant ne sont pas sans mé- " rite.
On a dû laisser mourir Balzac comme Molière ; mais qu’y pouvait faire l’Académie? Ce n’est pas
sa faute, s’il se trouvait toujours quarante écrivains supérieurs à Balzac.
On n’a pu réussir encore à trouver un siège pour Alexandre Dumas ; et il y a tant de si grands génies qui s’épanouissent tous les jours, qu’il est probable que Dumas ne sera pas de l’Académie.
Ne croyez donc pas les reproches que les mal- , veillants et les envieux adressent à l’Académie. N’a-t-on pas été jusqu’à écrire, dans un petit recueil appelé... je crois... les Guêpes, ces deux appréciations, du vivant de Balzac.
« L’Académie de ce temps-ci veut avoir aussi son Molière à ne pas nommer.
» Retranchez de l’Académie ceux qui y sont entrés malgré elle, et elle n’existera plus. »