‹ La maison closeChapitre 6 sur 40 · LE DESHERITE · texte numérisé non relu

LE DESHERITE

Il y a une dizaine d’années, on ne faisait que commencer à élever quelques constructions sur les terrains qui avoisinent à Paris l’emplacement de la Madeleine. Dans une de ces maisons isolées, qui présentait en saillie, sur chaque flanc, des pierres d’attente, demeurait le comte d’ A...

Ilétait vieux et affaibli, et vivait dans un grand isolement, dont il se plaignait quelquefois assez amèrement, sans cependant en paraître réellement affligé. Le comte d’A... avait quelque chose qui remplissait sa vie, et suffisait à ce qu’il avait à dépenser de sentiments affectueux ; il avait une passion, une manie, quelque chose enfin dont l’influeuce était on ne plus hienfai-

santé, puisque cela remplaçait les jouissances d’une grande fortune dont il avait perdu une partie, une faveur à laquelle il avait survécu, une jeunesse dès longtemps fanée, une santé détruite.

Cette manie, cette passion, comme vous voudrez l’appeler, était celle des tableaux. Il avait bien deux neveux, deux fils d’un frère mort sur le champ de bataille, sans laisser de fortune, et qu’il avait élevés lui-mème; mais, semblables aux petits oiseaux, les deux jeunes gens s’étaient envolés aussitôt que les plumes leur étaient venues.

L’ün était une nature exacte avec une intelligence commune ; il avait de l’instruction sans esprit et surtout sans imagination ; il ne sentait aucun enthousiasme pour les richesses de son oncle, mais il avait la complaisance de les admirer aussi souvent et aussi longtemps que leur heureux propriétaire pouvait le désirer ; il avait fait plus ; à force d’entendre les formules admi-

rativesde son oncle, il en avait retenu quelquesunes, au moyen desquelles il pouvait quelquefois émettre son opinion sur ses tableaux; opinion que M. d’A... trouvait d’autant plus sensée, que c’étaient ses propres idées et souvent ses paroles reproduites avec la fidélité d’un miroir. Ce neveu s’était jeté dans la banque.

L’autre était né capricieux, indépendant, spirituel, railleur ; un goût dominant remportait vers la peinture. Longtemps son oncle avait toléré avec une indulgence peut-être excessive les défauts dece caractère ; mais la pensée d’avoir un grand peintre dans sa famille, de le diriger, de faire profiter son talent de toutes les observaet de toute l’expérience d’une longue vie, était plus que suffisante pour lui faire trouver charmantes les plus étranges folies de son neveu Eugène.

Celui-ci, soutenu par un instinct secret, qui lui disait : « ïu seras peintre, d avait longtemps écouté avec patience les longues dissertations de

son oncle ; il avait admiré et copié toutes les beautés que M. d’Â... lui faisait remarquer dans ses tableaux. Cependant, il avait obtenu de passer quelque temps hors de la maison, dans l’atelier d’un peintre célèbre; de là, il était allé en Italie, avec un peu d’argent que lui avait donné son oncle, et un peu aussi qu’il avait gagné à faire des portraits.

A son retour, il retrouva son oncle comme il l’avait laissé, passant sa vie dans sa galerie de tableaux, découvrant chaque 'jour' quelques beautés qu’il n’avait pas vues la veille. Son frère Paul n’avait pas non plus changé d’avis sur les merveilles dont M. d’A... était si fier; mais Kugène avait vu et étudié les grands maîtres ; il avait compris la peinture.

Il y a un jour dans la vie du pocte et de l’artiste, un jour solennel où une seconde vue naît en lui; la nature se révèle dans toute sa splendeur, avec tous ses magnifiques secrets ; la veille, il n’etait rien qu’un versificateur ou un iiiiséi a-

ble reproducteur de poncifs; ce jour-là, il est poëte, il est peintre.

Il ne lui fut plus possible de voir, sur la parole de son oncle, les beautés absentes de ses tableaux, et, quand, en opposition aux études qu’il rapportait d’Italie, M. d’A... voulut lui donner pour exemple un magnllique Rubens, Eugène dit tranquillement :

— On m’aurait lapidé à Rome si je n’avais pas fait mieux que cela.

— Oui-da ! reprit son oncle, on a dit en tout temps que lajeunesse était présomptueuse, mais je ne crois pas qu’il y ait jamais eu présomption égale à la vôtre, monsieur mon petit neveu. J’ai quelquefois vu de jeunes peintres se mettre un peu facilement au-dessus de leurs camarades et de leurs émules, mais je vous avouerai que je n’ai pas encore rencontré un petit rapin comme vous parler aussi légèrement des maîtres et de leurs chefs-d’œuvre.

En ce moment, une parole erra sur les lèvres

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du jeune homme, Quelquebon ange Tarrêta; car celte parole eût été trop amère pour le comte d* A . . .

— Mais, allait dire Eugène, je ne confonds pas comme vous, avec les chefs-d’œuvre des maîtres, les misérables croûtes pour lesquelles vous vous ruinez.

Un bon ange, dis-je, détourna cette parole, qui eût douloureusement frappé le vieillard.

— Allons, mon oncle, dit Eugène, pardonnezmoi, et je vous ferai un cadeau; j’ai apporté pour vous une tète du Titien.

L’oncle pressa son neveu sur sa poitrine.

— Mon ami, dit-il, juge, par le plaisir que me cause ton présent, du respect avec lequel lu devrais parler des grands maîtres. — Et, dit-il en • admirant la toile que lui offrait Eugène , compare ce que tu fais à ceci, et humilie-toi !

Après trois jours d’éloges, il n’y put plus tenir, et dit en riant à son oncle :

— Cher oncle, la tête est de moi.

L’oncle d’abord rougit de surprise et de co-

Oi

1ère ; mais, après quelques instants de réflexion, il dit :

— Quelle folie !

— Je parle sérieusement, mon oncle.

— Alors, mon neveu, tant pis ; vous êtes le plus grand impudent que j’aie jamais vu. Vous avez voulu me tromper, ou me faire prendre votre ouvrage pour un tableau du Titien, ou me faire croire que vous étiez l’auteur d’un ouvrage de ce maître... Mon beau neveu, nous n’en sommes point encore à ce point de crédulité, que nous ne reconnaissions pas l’œuvre d’un semblable peintre. Travaillez, mon ami, cela vaudra mieux que de vous parer ainsi des plumes du paon.

— Mais, mon oncle, c’est une copie que j’ai faite à Rome.

— Taisez-vous, la plaisanterie est trop longue ; vous devriez plus de respect à mes cheveux blancs et plus de reconnaissance aux soins que j’ai pris de votre enfance.

cri

— Mais, mon oncle, voyez la toile, elle vient lie chez Giroux.

^Sortez, monsieur, dit le comte d’A...; à un si grand génie mon appui n’est plus nécessaire; et, moi, j’ai besoin de repos, de calme, d’amis qui ne se moquent pas de moi.

Eugène voulut s’excuser ; mais son oncle fut inflexible. Peu de temps après, il retourna en Italie.

Pour le comte, il était tellement ému, qu’il n’avait pas compris les dernières paroles de son neveu, et heureusement pour lui, carelles apportaient une preuve assez forte. Sa colère n’avait été excitée que par la réponse que se permettait de lui faire son neveu, seulement en sa qualité de réponse.

Quand le comte fut seul, il fît quelques réflexions sur l’abandon où il se trouvait ; puis une idée vint lui éclairer l’esprit :

— Certes , se dit-il, j’ai mis mes deux neveux en position de ne devoir qu’à eux-

mêmes leur indépendance, ma fortune est à moi.

Il envoya aussitôt chercher le brocanteur Samuel. Samuel était venu tous les jours depuis deux semaines ; il n’était ruse ni perfidie que l’habilehomme n’eût mise en œuvre pour pousser l’amateur à acheter un magnifique tableau de Rembrandt. Mais le prix qu’il en demandait était presque une année de son revenu, et, le matin même, il l’avait renvoyé après une longue lutte contre lui-même, en lui enjoignant de ne plus revenir. Mais, d’après sa nouvelle résolution, son argent lui appartenait.

* — Samuel, lui dit>il, tu me demandes dix mille francs, c’est trop ; il faut qu’il me reste de quoi vivre ; je ne puis, en m’imposant les plus dures privations, passer mon année avec moins de deux mille francs. Je ne puis donc que t’offrir huit mille francs ; si cela ne te convient pas, disparais avec ton tableau, et ne remets jamais les pieds chez moi.

— M. le comte, dit Samuel, sait que ce que je lui demande de mon tableau ne ferait pas les deux tiers de sa valeur, et que, si je n’étais pas très-pressé d'argent et le plus dévoué serviteur de M. le comte, je n'aurais qu’à attendre un peu, et j’en trouverais douze mille francs. '

Ils débattirent encore longtemps, puis le comte linit par céder.

— Allons, Samuel, tu auras neuf mille francs.

Il ne tarda pas à vendre son cheval ; puis à monter d’un étage, puis de deux, puis il vendit son argenterie.

Quandje l’ai connu, quatre ans après, il demeurait au quatrième, et avait aliéné son revenu pour cinq ans. Il vivait, avec un vieux domestique, de la vente de quelques bijoux.

Un de ses amis m’avait parlé de lui , et je sollicitai l’honneur de lui être présenté.

On me conduisit chez lui le soir; je montai quatre longs et raides étages. Je sonnai, un do-

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mestique vint m’ouvrir. Cet homme avàit encore une livrée, mais les couleurs en étaient ternies et effacées ; le drap était usé et râpé. Néanmoins, on reconnaissait, à ses manières et à son langage, un domestique de bonne maison; il m’introduisit dans une antichambre démeublée, me demanda mon nom et m’annonça. .

Le salon, qui servait en même temps de chambre à coucher au comte, était pauvre et triste; un lit, une table et des chaises en noyer en faisaient tout l’ameublement. Seulement, quelques monuments rappelaient par leur ruine la grandeur déchue du vieillard cassé que je saluais ; il était dans un grand fauteuil de maroquin rouge; sa robe de chambre était doublée de quelque chose qui, selon toutes les probabilités, avait dù être autrefois de l’hermine. Il parcourait un livre richement relié; un tapis autrefois fort beau, mais alors usé jusqu’à la corde, couvrait en partie le carreau rouge de la chambre. Il se leva pour nous recevoir.

Je remarquai que les deux bougies qui éclairaient la chambre étaient d’inégale grandeur, ce qui démontrait jusqu’à l’évidence qu’elles n’avaient pas coutume d’être allumées toutes les deux à la fois.

Du reste, l’obséquiosité du domestique, son respect, sa prévenance poussée au delà de toutes les bornes, montraient à la fois la bonté de son cœur et la honte qu’il éprouvait de la pauvreté de son maître.

Je demandai à M. d’Â... la permission de le déranger quelque matin pour visiter sa magnilique galerie, dont j’avais beaucoup entendu parler.

La ligure du vieillard s’illumina comme d’un coup de soleil ; ses yeux appesantis jetèrent un vif éclat.

— Monsieur, me dit-il, je vous montrerais mes tableaux avec plaisir ; mais le temps est couvert depuis quelques jours, d’épaisses vapeurs couronnent la ville ; et, comme un père

orgueilleux, je ne veux montrer mes enfants d’adoption qu’avec tous leurs avontages. Venez me voir au premier jour un peu clair ; je ne sors jamais.

Quelques jours après, le vent du nord-est avait balayé l’atmosphère ; de fraîches teintes roses avaient coloré les nuées, que le soleil avait ensuite absorbées. J’arrivai vers midi chez le comte d’ A...

Il déjeunait : tout dans cette maison montrait la plus triste des pauvretés, celle qui succède à l’opulence et en garde le souvenir, c’est-à-dire le regretl II n'y a pas de plus déplorables haillons que des haillons de pourpre.

Le comte prenait son chocolat dans une ma-

gnitique tasse du Japon, dont l’anse était depuis longtemps brisée.

Il ne paraissait pas souffrir beaucoup de ces misères, mais son domestique en était préoccupé au dernier point; pour me dissimuler une cuiller d’étain, il l’enleva sans que son maître s’en

aperçût, et celui-ci, ne la trouvant plus sous sa main, s’en passa machinalement. Pierre était derrière son maître, la serviette sur le bras, attentif au moindre signe. Jamais diner d’apparat ne fût servi avec tant de soins et de zèle que cette tasse de chocolat.

Lecomte me demanda si j’avais déjeuné ; je serais plutôt mort de faim que de ne pas compatir au désespoir de Pierre, qui frémissait probablement de voir reparaître les odieuses cuillers d’étaim; je répondis affirmativement.

Pierre desservit. M. d’A... me parla quelques instants de choses et d’autres ; mais on voyait qu’il obéissait avec peine à ce tact que l’on attribue à l’usage du monde, et qui vient.souventdu cœur, à ce tact qui l’empêchait de me mener tout de suite à sa galerie, parce qu’il aurait alors semblé ne me recevoir que pour me faire voir ses tableaux.

Nous sortîmes de l’appartement, et je suivis M. d’A... à un étage supérieur, et par un esca-

lier si raide, que son âge semblait devoir le lui rendre dangereux; je lui offris mon bras ; mais il me remercia d’un signe gracieux et monta assez lestement, puis il ouvrit une porte de grenier. C’était en effet dans un grenier qu’il avait placé ses tableaux; plusieurs ouvertures, ménagées sur le toit et fermées par des châssis vitrés, leur donnaient un jour convenable.

Le vieillard s’arrêta un moment pour respirer et prendre haleine. Je le regardai ; une joie pure éclairait son visage ; sa voix devint plus vibrante et plus accentuée, quoique dans ce temple il en retînt l’émission, ainsi qu’un instinct secret le fait faire dans une église ou dans un cimetière, où l’on n’a cependant pas peur de réveiller les morts. Il avait bien fermé la porte au dedans. Le grenier était, comme tous les greniers, formé de poutres et de tuiles.

— Monsieur, me dit-il, voici mes italiens, mirez tous ces chefs-d’œuvre des maîtres italiens. Prosternons-nous devant cette admirable

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Vierge du Pérugin; quelle pureté de sentimentl quelle chaste et douce expression ! Cette toile, monsieur, est le chef-d’œuvre de ce maître, qui a formé Raphaël. Examinez avec attention, le Louvre ne possède rien de si parfait. Cette télé de Christ est de Michel-Ange, elle passe pourla plus énergique peinture de ce grand maître.

Je regardais pendant qu’il parlait ainsi, et je croyais rêver. Ce qu’il me montrait avec un semblable enthousiasme était une douzaine de copies fort médiocres des maîtres dont il croyait posséder les originaux ; mais il était si heureux !

Le bonheur d'un homme est une si bonne, si rare, si respectable chose, que pour rien au monde je n’aurais réveillé le comte en proie à ses riches illusions. J’étais prêt à faire l’éloge le plus fanatique de ses mauvaises toiles, mais il ne m’en donna pas la peine; il n’admettait pas de discussion sur ces chefs-d’œuvre, et ne supposait pas que l’admiration pût hésiter un mo-

ment. 11 n’avait pas besoin de mes éloges : il

marcha vers la seconde travée.

— Voici mes Florentins, dit-il.

Quelques-uns des tableaux que le comte d’ A... croyait posséder, je les avais vus bien réellement en différents lieux et en différents pays. Quelquefois, il me racontait avec quelle peine il les avait obtenus.

— Tenez, me dit-il, voici un Léonard de Vinci de la plus grande beauté. C’est tout un roman qui m’en a rendu l’heureux possesseur ; une intrigue d’amour l’a tiré de la galerie de la princesse de***. J’ai vendu mes chevaux pour l’acheter, et j’ai failli me le voir enlever par un amateur inconnu qui, m’a dit Samuel, — un juif avec lequel je fais des affaires, — en avait prodigieusement envie.

Le tableau ne valait pas quinze francs.

— Voici maintenant mes Flamands. Ah ! monsieur, je n’en ai pas beaucoup ! dit-il tristement ; mais je suis pauvre maintenant.

Il n’avait point parlé de sa pauvreté quand je

l’avais vu, lui, le descendant d’une noble et riche famille, en proie aux privations de la vie ordinaire; il n’en parlait que parce qu’il ne pouvait acheter des tableaux. ^

Comme on l’avait volé ! sa prétendue galerie lui avait coûté des sommes énormes ; et il n’avait pas un seul tableau qu’un amateur un peu éclairé eût voulu admettre dans sa salle à manger.

Mais personne ne l'avait jamais détrompé.

Tout le monde faisait comme moi. Il était si heureux, si riche! D’un mot, on pouvait le jeter dans la pauvreté, le désespoir, la défiance. Je le remerciai et partis.

Je fis, à quelque temps de là, une visite de remercîments à M. d’A...; puis un voyage m’empêcha de le revoir.

Un mois après, comme je revenais, son portier me dit qu’il était mort depuis trois jours.

11 était tombé dans la plus profonde misère.

Uuoique depuis longtemps il n’eût plus pour ressource que le reste de quelques bijoux, il achetait encore des tableaux. lien vint à vendre des décorations enrichies de pierreries, précieuses moins par ces pierreries que par les mains illustres qui les lui avaient données; il n’avait plus que quelques bijoux qui avaient appartenu à sa mère et qu’il ne voulait pas vendre. La mort lui épargna une triste lutte entre ce respect pieux et les plus impérieux besoins.

Comme il était sur son lit, quatre jours avant sa mort, le juif Samuel demanda à lui parler.

Pierre répondit que son maitre était très-mal et ne pouvait recevoir.

Le juif insista, Pierre se fâcha.

Il n’y avait pas de longues enOlades d’apparlemcnts entre l’antichambre et le lit du comte; il entendit du bruit, et frappa à la cloison pour savoir ce qui se passait.

— Monsieur, dit Pierre, c’est le juif Samuel qui veut entrer presque malgré moi.

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Samuel avait suivi Pierre, et cependant il n’osait entrer.

Il dit à travers la porte ;

— Monsieur le comte, c’est moi qui voulais vous proposer un marché d'or.

— Hélas! dit le comte d’une voix affaiblie, hélas! mon bon Samuel, je ne fais plus de marchés, je me meurs !

— C’est un Rembrandt, dit Samuel.

— Un Rembrandt I s’écria le comte.

Mais sa voix redevint languissante.*

— C’est bien beau ; mais que veux-tu que j’en fasse? je serai peut-être mort demain.

— Vous avez encore vingt ans, dit Samuel toujours à travers la porte. C’est du meilleur temps de Rembrandt.

— Ce doit être bien beau ! dit le comte ; mois je me meurs, je me sens tout à fait faible.

— Monsieur sait, interrompit Pierre, que le médecin lui a défendu de parler ; il m’a à moimême recommandé de ne laisser parvenir per-

sonne auprès de monsieur, et j’aurais obéi sans l’obstinalion de ce maudit juif.

— Pierre, dit le comte, apporte-moi son tableau.

Pierre obéit. Samuel voulut entrer; mais il fut rudement repoussé.

— Tire le rideau.

Le comte ouvrit péniblement les yeux.

Est-ce bien là un... Rembrandt?...

— Comment, monsieur le comte! s’écria Samuel, en pouvez-vous douter? vous, le premier connaisseur de Paris !

— Pierre , donne-moi ma loupe.

Et, d’une main tremblante, il tenait sa loupe et regardait attentivement la peinture.

— Oui, c’est un Rembrandt; mais ce n’est pas du meilleur temps, comme tu veux me le faire accroire.

— Ah ! monsieur le comte !

— Je sais ce que je dis. Cela est très-beau... mais je n’ai pas d’argent.

— Comment, monsieur le comte ! je remporterai de chez vous un Rembrandt ?

— Laisse-moi tranquille , Samuel ; je me meurs et je n’ai pas d’argent.

— Mais je ne demande pas d’argent à M. le comte; un billet me sufflra,

— Mon billet! Je te dis que je serai mort demain.

— Je vous dis, monsieur le comte, que vous vivrez plus que moi.

— Mais je n’aurai pas d’argent pour payer ton billet.

— Nous le renouvellerons ; je le laisserai à mes enfants, et vos héritiers le leur payeront. Allons, monsieur le comte, un billet à treize mois : trois mille francs.

Le comte, épuisé, retomba sur son oreiller.

— Trois mille francs , c’est pour rien ! dit le juif à travers la porte.

-- C’est pour rien! murmura le comte.

- - Tenez, je vous le laisse pour deux mille

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quatre cents francs, pour qu’il ne tombe pas entre les mains d’un ignorant.

Le comte ne répondit pas, parce qu’il n’en avait pas la force.

Samuel prit ce silence pour une hésitation, et,

par des diminutions progressives, arriva à lui »

laisser le tableau pour quinze cents francs.

— Allons, Pierre, dit le comte un peu reposé, soutiens-moi. — Samuel, apporte ton papier.

Samuel entra ; et le comte , soutenu par Pierre, écrivit en travers d’un papier timbré ; t Accepté pour la somme dç quinze cents francs. »

Puis il s’évanouit.

A la lecture de son testament, on trouva, entre autres choses ;

« Je lègue à mon neveu Octave, qui a su l’apprécier, ma galerie de tableaux, qui m’a coûté quatre cent mille francs, et vaut près du double. Mon neveu Eugène, son frère, qui se croit

beaucoup plus de talent qu’aucun maître, n’aura que les bijoux qui me restent, savoir : deux portraits enrichis de brillants et une bagne ornée de trois beaux rubis que m’a donnée son père. Mon neveu Octave prendra dans sa maison mon bon et fidèle Pierre, et le nourrira jusqu’à la fin de ses jours. Un si constant ami ne doit pas mourir à l’hôpital. »

Les tableaux furent vendus treize cents francs aux enchères. C’était un tiers au delà de leur valeur; il fallait payer deux ans de loyer an propriélaiie du comte d’A... Ce qui restait ne couvrit pas tout à fait les frais de la vente.

Samuel présenta son billet; mais, sur la menace de poursuites correctionnelles, il consentit à le rendre et à reprendre la misérable copie qu’il avait vendue pour un original à M. d’A...

Eugène n’était pas riche. Il vendit les brillants qui entouraient les portraits pour payer quelques autres dettes de son oncle, le faire enterrer honorablement et acheter un terrain pour

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lui élevor un petit tombeau. Il ne garda que la bague de son père.

Octave refusa de se charger de Pierre, qui vécut encore quelques années, et mourut chez Eugène le déshérité.

AVEC QUOI l’on fait LA GRANDEUR

d’un grand roi

Je viens de parcourir les Mémoires du baron de lireleuil, introducteur des ambassadeurs à la cour de Louis XIV.

Ces Mémoires, qui traitent surtout du cérémonial adopté pour un certain nombre de réceptions de souverains, d’ambassadeurs, etc., montrent ce qu’il y avait de factice dans la grandeur du grand roi, et combien de minuties et

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de puérilités y entraient pour faire nombre et contribuer à l’édifice.

Le duc de Lorraine vint en 1699 rendre hommage au roi pour , le duché de Bar. Oi?

chercha à établir préalablement les questions

d’étiquette ; on ne tomba pas d’accord, tant pour la première visite que pour le pas en lieux tiers.

Alors, on convint que le duc de Lorraine, quoique amenant sa femme, qui était fille du. duc d’Orléans et conséquemment nièce du roi, viendrait incognito sous le nom de marquis* de Pont-à-Mousson...

« Le duc de Chartres a constamment, dit le baron de Breteuil, passé aux portes devant M. le duc de Lorraine; et pourtant, s’écrie-l-il avec indignation, la Gazette de Bruxelles a eu finsolence de dire qu’il avait cédé le pasella main à M. le duc de Lorraine; c’est une imposture! >

Plus loin, il suppose qu’on aura payé chèrement le gazetier.

Quantité duc de Lorraine entra, les huissiers

n’ouvrirent qu’un battant de la porte...

Il fit une profonde révérence; le roi n’ôta pas son chapeau et ne lui fit aucune civilité jusqu’après l'hommage...

A la troisième révérence, le duc se trouva devant un carreau de velours cramoisi. — Sa Majesté dit au duc de Gesvre :

— Monsieur, prenez l’épée et le chapeau.

Et le roi remit sa canne entre les mains du duc de Beauvilliers.

On s’étonna, la première fois que le duc de Ijorraine alla à la comédie, de voir un tapis sur le devant de sa loge ; mais cette loge avait été préparée pour Monsieur, qui n’y vint pas.

Comme le duc de Lorraine n’avait pas droit au tapis, et que ce hasard avait produit une fâcheuse impression, il fut convenu qu’il retournerait à la comédie, dans une loge sans tapis ; ce qui eut lieu.

On se préoccupa aussi de ce que Monsieur fit

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donner au duc de Lorraine un siège à dos, les frères du roi ne donnant aux souverains qu’un siège; mais Monsieur eut la bonté de dire au baron de Breteuil, pour calmer ses inquiétudes à ce sujet, que c’était une nouveauté introduite par le cardinal Mazarin, pendant son enfance.

La duchesse de Lorraine tombe malade; si elle eût été bien portante, les ducs d'Anjou et de Berri ne l’auraient été voir qu’après avoir reçu sa visite; les deux princes, sachant qu’elle ne pouvait venir à Versailles, vont la voir au Palais-Royal.

Monsieur joignit les deux princes au haut du grand degré. -

Madame de Lorraine les vint recevoir à la moitié de la seconde antichambre.

Monseigneur le duc d’Anjou, monseigneur le duc de Berri et Monsieur s’assirent dans trois fauteuils ; madame de Lorraine, quoique encore malade, sur un tabouret. Le duc de Lorraine s’était absenté pour ôter tout soupçon que ces

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princes eussent pu penser à lui aller rendre

visite ; ce que l’étiquette ne permettait pas.

Quand on pense que tout cela était discuté, prémédité, fixé et ensuite exécuté sérieusement et ponctuellement, puis commenté et conservé pour la postérité, on est frappé de la petitesse des matériaux avec lesquels on fait quelquefois la grandeur des rois.

Madame de Sévigné écrivait à sa tille :

« Le retour du roi est différé par le plaisir qu’il prend au métier de la guerre. »

Charmant roi ! absolument comme s’il avait joué aux quilles. — Jeu de quilles, en effet, où les quilles sont des hommes et où on les abat avec des boulets de canon, — puis on compte les morts.

— Mon cousin, j’ai gagné ; vous ne m’avez abattu que 12,000 hommes, et je vous en ai couché par terre 17,000. Je ne parle pas des bras et des jambes cassés, sur lesquels j’aurais encore quelque avantage. Faites-moi ca-

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deau de telle ville que j’ai ravagée avant-hier, et la paix est faite. Donnons-nous la main en bons cousins et rentrons dans nos capitales sous des arcs de triomphe... Nous te louons, Seigneur!

Te Deum, laudamusl

l’auberge de la vie

nErnÉsE5T£K t'?<E POIS A mcE par des amis, chez DES amis.

PHILÉMATHÉE, servanle d’auberge P«« Marie Dolgoronkov

KCASTANDRE, voyageur N. Dulgoroukov.

OHRONON, conducteur P'*® Alex. Stirbey.

l>’ VOYAGEUR, rôle muet Alphonse Karr.

Phiiématliée, çi).r,[ia, baiser.

EcDStandre, Rsutto; avr,p, chaque homme.

Chronon, ypovo;, le temps.

Théoctiste, ôsoxtktto;, bâti par Dieu.

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