‹ La maison d'un bourgeois au dix-huitième siècleChapitre 36 sur 40 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

Dans une des rues les plus étroites du quartier de Saint-Jean, entre le quai du vieux port et l'église Saint^Laurent, s'élève une petite maison , qui mérite d'être signalée , non pas à cause de son architecture ou de sa situation pittoresque ; mais, parce que, seule à Marseille et peut-être dans toute la Provence , elle est restée, pendant plus de trois siècles, la propriété d'une même famille , qui la possède encore aujourd'hui.

Le 2 j janvier 1^72, Thomas, Antoine et Raimond Lombardon, patrons-pêcheurs, achetaient d'Antoine Lorabardon « un cazal, situé au quartier de Saint- Jehan , en une traverse au dessoubs de la rue Saint- Laurent , au derrière de la maison d'habitation du dit patron Antoine Lombardon , vendeur ;

confrontant , devers soleil levant , avec une maison de maître Domergue , de midi, avec la dite traverse ou rue, et de soleil couchant, avec un autre cazal du patron Rigou. » '

Or, cet immeuble , transmis de père en fils, à travers dix générations , est échu en partage , en 1 879, à M. Eudoxe de Lombardon.

Le vieux cazal, reconstruit et restauré à différentes époques , a toujours été habité par des pêcheurs qui , continuant une pieuse tradition , fondée par les premiers Lombardon, n'ont pas cessé d'éclairer, tous les samedis, une petite veilleuse, placée aux pieds de la statue de la Sainte-Vierge, qui orne la façade de leur modeste demeure.

Les locataires actuels de cette maison , qui porte le n° 12 de la rue des Trois-Soleils , l'occupent, eux ou leurs auteurs, depuis plus de 80 ans. Ils n'ou-

I — Acte passé par devant M^ Bourgal, Emmanuel, dont le s minutes sont conservées dans l'étude de M* Latil (Charles- Alphonse-Lucie-Marie).

blient jamais, en apportant leur loyer à M. deLombardon, de lui donner l'assurance que la veilleuse de la Vierge est soigneusement entretenue.

L'honorable famille qui a établi ce pieux usage ,et qui a su le faire respecter pendant si longtemps, est très connue à Marseille, où elle est entourée d'une légitime considération. Nous avons recueilli, sur ses origines, quelques détails qui ne manquent pas d'intérêt.

En I J07 , à une époque où le chaperon municipal * n'était décerné qu'à des gentilshommes ou à des bourgeois d'une grande notoriété, Louis Lombardon fut élu troisième consul.

Le blason de ce consul, décrit dans VArmorial municipal^ , est semblable à celui des propriétaires actuels de la maison de la rue des Trois-Soleils.

1 — Insigne distinctif des consuls et des échevins, dans tout le Midi.

2 — Ce document appartient aujourd'hui à la Bibliothèque de la Ville.

Cependant, les possesseurs primitifs de cet immeuble étaient patrons-pêcheurs, en i J72, et, s'ils descendaient du premier magistrat de la cité , en i J07, ils avaient dû subir de grands revers de fortune.

Pendant fort longtemps , les Lombardon furent patrons-pêcheurs; plusieurs d'entre eux remplirent les fonctions de prud'hommes. Ce n'est que vers la fin du XVII*' siècle, que l'on voit, l'un d'eux, Tro- ' phime Lombardon, se livrer au commerce. VoArmorial de la ville de Marseille, publié par M. le comte Godefroy de Montgrand, nous apprend, en effet, qu'en i696,Trophime Lombardon, marc/ian^, fit enregistrer ses armoiries, qui étaient : T>'azur, à deux bâtons écotés, passés en sautoir, alaises d'or, accompagnés, en chef, de trois étoiles rangées de même, et, en pointe, d'un loup courant, aussi d'or.

Les descendants directs de Trophime s'élevèrent successivement dans la hiérarchie sociale. Son fils fut notaire ; son petit-fils, trésorier de France, et son arrière petit-fils, président du tribunal de

commerce de Marseille , chevalier de la Légion d'honneur.

Alexandre-Adolphe de Lombardon , fils du j^iésident de tribunal de commerce, juge, lui-même, au tribunal civil, épousa, le 9 novembre 1838, M"* Bénédictine-Louise Cachet de Montézan, qui a été autorisée par un décret du 11 février 1879, à transmettre, à ses enfants, les titres et armes de la maison de Cachet de Montézan, dont elle avait hérité de son frère , M. Benoît-Pierre-Louis Cachet, comte de Montézan et de Garnerans*.

De ce mariage sont nés plusieurs enfants, parmi lesquels M. Eudoxe de Lombardon-Montézan , avocat, à qui appartient, aujourd'hui, la maison acquise par ses auteurs en 1572.

I — Par lettres patentes du mois de mai 1696, Louis-Auguste, prince souverain de Dombes, avait érigé la terre de Garnerans, en comté, en faveur de M. Cachet de Montézan, seigneur de Garnevrans,et lui avait conféré le droit de transmettre son titre de comte à ses successeurs, mâles et filles. (Notes et Souvenirs sur l'ancienne principauté de Dombes et son parlement. — Marseille, — Imprimerie Marseillaise, 1885. Pages 5 et 6.

La famille de Lombardon , qui possède divers immeubles dans la nouvelle ville , n'a jamais songé à se dessaisir du modeste berceau de ses ancêtres, sans doute , par un sentiment de piété filiale , et aussi , peut-être , pour ne pas laisser éteindre cette poétique veilleuse,qui semble appeler, sur tous ses membres, la protection de la Divine Mère.

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