L ENQUETE
La terreur chassait toute les personnes des rues où passait la langue conduisant sa victime : ce n'était que bien rarement qu'une voiture de grand seigneur osait la croiser.
Quand la pauvre bohémienne fut revenue à elle, sa première pensée fut à Mariolizza.
— Ma chère enfant, disait-elle, ces méchantes gens ne me donneront pas la joie de te voir heureuse. Aht
si je te voyais épouser le riche et fastueux Wolinski, je mourrais tranquille, et cependant je crois avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir de faire, plus peutêtre que tout autre n'eût fait. Que j'entende seulement un mot tendre de ta bouche, qu'une larme tombe de tes yeux avant que je ferme les miens, et je serai consolée. Mais non, il est affreux de penser que tu verras ta mère dans la bohémienne, et cette pensée estplus terrible pour moi que cette mort où l'on me conduit maintenant. J'ai fait ton bonheur bien grand et bien élevé. Je ne le tirerai pas dans la fange, et la méchante engeance qui m'entoure ne le foulera pas aux pieds. La tète sur le billot, en prononçant ton nom chéri, je prierai Dieu qu'il me remplace auprès de toi.
Et la bohémienne, levant les yeux au ciel, puis jetant un dernier regard du côté du palais, marcha plus tranquillement.
Mais, à mesure qu'elle avançait, les pensées se croisaient dans son cerveau; un horrible soupçon envahissait son esprit, son cœur bouillonnait comme l'Océan un jour de tempête, et puis tout à coup redevenait froid comme celui du cadavre déjà couché dans son linceul.
N'avait-on pas pénétré ce mystère qu'elle cachait avec tant de soin ? peut-être cette ressemblance, cette horrible ressemblance... n'est-ce point à ce propos que
l'on va la torturer? Oh ! nulle torture, si terrible qu'elle soit, ne la fera parler; que lui font les tortures. à elle, pourvu que le nom de Mariolizza ne soit pas prononcé?
La mort était dans le cœur de la pauvre mère:
Elle se hâtait, elle allait plus vite que le cortège pour en finir plutôt, et tout en courant elle priait Dieu de veiller sur cette tête chérie.
On conduisit Marioulla dans une espèce de baraque, située derrière les jardins du duc; avant d'entrer, on lui arracha sa pelisse. Quant à Basile, on le laissa sur le perron extérieur, où il résolut de l'attendre, dût-il mourir de froid. Il se réfugia alors dans une chambre sale et enfumée, qui servait à garder le bois de chauffage, et dans laquelle il n'y avait pour tout meuble qu'un banc boiteux et un seau d'eau.
Quant à Marioulla. on l'introduisit dans une chambre plus grande, mais non moins funèbre. Une table oblongue en occupait la moitié; le plancher était tellement élastique qu'en pesant sur un bout de la planche, on faisait vaciller le tout, les vitres glacées reflétaient une lumière bleuâtre; l'araignée filait sa toile, pareille aux ailes d'une chauve-souris, le long des murailles. Il y avait un tas d'in-folio, recouverts d'une telle couche de poussières, que Guvier lui seul
eut put les exhumer. La seule idée rassurante était
celle qu'inspirait la présence des trois ukases qui règlent les droits des prévenus et qui se trouvent dans tous les tribunaux K
Mais ce souvenir de la grande idée du tzar réformateur était obscurci par la vue des instruments de torture suspendus dans la chambre à côté, qu'on avait laissée entr'ouverte.
C'était la chancellerie de la police du duc.
L'aspect de tous ces objets fit frissonner la riohémienne; celui des personnages n'était pas plus rassurant. A la table, sur le siège du juge, était assis un hideux personnage, sec comme une momie, avec des cheveux qui pendaient sur ses épaules; sa tête, maigre et allongée, avait la forme d'une tête de cheval recouverte d'une peau humaine: des yeux de hyène, une bouche et des oreilles d'orang-outang, situées si près les unes de l'autre, que lorsque se mouvaient les mâchoires, les oreilles accompagnaient le mouvement, lequel était en outre suraccompagné du hérissement de ses cheveux roux; alors ses yeux, en s'arrêtant, prenaient tantôt une teinte foncée, tantôt brillaient d'un feu féroce; comme une sonde ou comme une épée, son regard cherchait soit la profondeur de l'Océan,
1. Chaque tribunal en effet, est obligé d'offrir dans la chambre du conseil trois ukases réunis dans trois cadres, sur la table et dotant le président.
soit les défauts de la cuirasse, tâchant d'épouvanter l'âme en la tenant suspendue au-dessus de l'abîme.
Quant à son vêtement, il se composait d'un justaucorps couleur de brique, avec des bas de soie du même ton ; des manchettes de dentelle tombaient sur ses poignets, et faisaient ressortir la malpropreté des mains.
Près de lui était assis un jeune homme de vingtcinq ans, maigre et étiolé; pas une goutte de sang ne colorait son visage blême; ses yeux, sans vie et somnolents, dénonçaient une nature maladive ou nonchalante. Du reste, on soupçonnait un certain mystère dans ses paroles et dans ses gestes : il ressemblait à l'énigme du sphinx thébain avant qu'elle fût expliquée; c'était à regret qu'il semblait tenir la plume; il regardait plus le papier que les personnes qui l'entouraient. Le premier de ces deux hommes était le digne séide de Biren, le grand commissaire de la cour, Lipmann. Le second, secrétaire du premier, était son neveu, qu'il élevait comme un fils et aimait pour lui même. Sachant à peine écrire son nom, Lipmann employait cette arme vivante pour toutes ses affaires judiciaires. Sans enfants, n'ayant personne à qui passer ses richesses, il avait voulu revivre en lui, et lui avait trouvé ce poste auprès du duc; il allait obtenir celui de secrétaire du cabinet.
C'est un étrange désir que celui de se survivre à soi-
t76 LA MAISON DE GLACE.
même. Souvent les descendants, tout un peuple, toute l'humanité même, moissonnent le champ ensemencé par r amour-propre d'un seul homme.
D'un côté de la table on plaça Marioulla, de l'autre la langue, c'est-à-dire l'accusateur. Elle, belle encore, bien mise, vêtue d'une robe de soie constellée d'étoiles d'or. La mère de la princesse Lehemiko se fût crue abaissée à ses propres veux en mettant une robe moins riche. Elle, pâle et tremblante d'effroi; l'accusateur dans son sac de toile noire, à travers les ouvertures duquel étincelaient ses yeux gris, se dessinaient ses deux lèvres prêtes à s'ouvrir pour prononcer l'arrêt de mort.
On procéda à l'enquête. On pouvait juger d'après le prélude quel serait le concert.
Écoute, bohémienne, dit d'une voix terrible le juge aux cheveux roux ; faisons nos conditions : dis-moi la vérité, ou sinon tes os la crieront pour toi.
Et il lui montra la chambre voisine où, nous l'avons dit, on entrevoyait les instruments de la torture.
Et son regard passa sur le cœur de la bohémienne {omme les dents d'une scie.
— Je n'ai point de faute à confesser, répondit Marioulla; mais questionne-moi, et je suis prête à répondre, — pourvu que ce ne soit pas sur ma fille Mariolizza, pensa-t-elle5 — car, d'elle, je ne parlerais même
pas au milieu des tortures que me promet la chambre voisine.
— Encore un amendement à nos conditions, dit Lipmann; si tu m'avoues, à l'instant même et sans réticences, le délit dont tu es accusée, nous ne te retiendrons pas longtemps.
Maintenant à l'œuvre.
— A vos ordres, monseigneur !
— Yois-tu ce démon dans ce sac? il a perdu plus d'une âme : il prétend qu'en venant de Moskou ici, tu as été en relation intime avec le chef de sa bande, qui, sous le nom du Petit Russien Gordenko, tâchait de passer à Pétersbourg pour voler la caisse du trésor?
— Ah! pensa la bohémienne en prévoyant ou en voulait venir ce questionneur, grâce à Dieu, il ne s'agit pas de ma fille; du moment où il n'est point question d'elle, peu m'importe le reste.
Un rocher sembla se détacher de sa poitrine; mais la joie, qui avait passé comme un éclair dans son regard, la trahit.
— N'y a-t-il que cela? demanda-t-elle involontairement au juge.
— N'esl-ce point assez? Des relations intimes avec le chef d'une bande de voleurs! mais cela mène tout droit au billot. Langue, à ton tour, redis-nous ce dont
t7i la maison de glace.
tu l'accuses; quel est son nom, quels étaient ses projets, de concert avec ton chef?
L'homme au sac commença sa dénonciation artiflcieusement composée, mais mal apprise par cœur ; et, quiconque eût connu la voix de Feraponte Podatchkine, n'eût pas hésité un instant à dire que c'était cette voix qu'il venait d'entendre.
En effet, c'était le fils de la maîtresse de maîtresse, ou plutôt de la servante maîtresse, à qui l'on faisait jouer le rôle de la langue pour calomnier la bohémienne, qui était en relation intime avec celui qui, bien que glacé par la mort et par le supplice même, se survivait dans ses projets. Cette bohémienne, qui avait su gagner les bonnes grâces de Wolinski, avec lequel, après la revue, elle avait eu, on se le rappelle, un tète à tête très-prolongé, Gordenko ne lui a-t-il pas communiqué la dénonciation qui avait été la cause ou le prétexte de sa mort? Cet acte accusateur n'est-il pas tombé entre les mains de l'ennemi le plus acharné du duc? La personne de Son Altesse n'est pas en sûreté sous ce rapport. Eh! qui ne sait pas que la personnalité d'un favori l'emporte sur tout? Ce n'est rien que de rendre une bohémienne criminelle, ce n'est rien que de lui susciter deux ou trois crimes, c'est le seul moyen de la faire parler, et alors, d'après la circonstance, on peut la gracier ou la punir;
sa grâce ou sa punition sont au bon plaisir du duc. C'était, comme nous l'avons vu, l'adroit Lipmann qui avait été chargé de mener l'affaire à bonne fin.
— C'est vrai, répondit la bohémienne avec fermeté, c'est vrai que Marioulla est mon nom; c'est aussi vrai que ce Petit Russien, Dieu sait ce qu'il est, m'a prise en affection pour ma ruse; que souvent il s'est entretenu avec moi, et...
— T'a remis... demanda avec impatience Lipmann mais parle donc, bonne femme.
— Je comprends, pensa Marioulla; je suis au fait de tout et j'avouerai tout. Que m'importent les affaires d'autrui? je n'ai, moi, qu'une seule affaire au monde. Faites sortir ce sac, ajouta-t-elle tout haut en se tournant vers le juge, je sais ce que vous voulez.
La tranquillité et la fermeté avec lesquelles avait parlé la bohémienne promettaient à l'enquête un prompt dénoûment; les nuages qui obscurcissaient le majestueux visage du commissaire de la cour commençaient à se dissiper; d'un signe de la main il renvoya la langue.
Aussitôt que cet ordre fut rempli, la bohémienne continua d'une voix ferme :
— C'est le papier de Gordenko qu'il vous faut , n est-ce pas?
— Oui, oui, chère femme, répliqua Lipmann d'une
voix tremblante; le papier... ce papier... c-u.j tu sais, tu comprends bien?...
— Non. seigneur, répondit Marioulla, je ne sais rien, au contraire.
— Comment, rien? s'écria l'instructeur d'une voix de tonnerre. Mais, damnée bohémienne que tu es... n'est-ce pas toi-même?...
— Je ne sais pas ce que contient ce papier. Mais ce papier...
— Eh bien?
A ces paroles, Lipmann se souleva involontairement en s'appuyant sur les bras du fauteuil qu'il occupait ; son regard aigu s'enfonça comme la griffe de Satan, dans la pauvre âme de Marioulla. pour en arracher son secret.
— Où est ce papier? s'écria-t-il avec impatience.
— Chez moi et même sur moi, répondit la bohémienne.
Si elle eût dit autre chose, à coup sûr le commissaire de la cour l'eût mise en pièces.
Ravi de sa réponse, au contraire, il était prêt à l'embrasser.
Sans demander permission au juge, Marioulla alors s'approcha de la fenêtre, tourna le dos à Lipmann, et tira de sa poitrine une enveloppe cachetée qu'elle remit au juge en lui demandant :
— Est-ce bien cela?
Lipmann, en retroussant ses manchettes, prit d'une mnin tremblante le papier, rompit le cachet, passa la dénonciation au secrétaire, et, d'une voix Haletante, lui demanda :
— Est-ce cela?
Le secrétaire prit machinalement le papier, le parcourut avec ses yeux endormis, et, poussant un bâillement prolongé, répondit:
— Oui, c'est bien cela.
Puis il commença de lire le papier avec plus d'attention.
Avant que les mots : c'est bien cela, eussent frappe les oreilles du vieillard, il semblait prêt à dévorer son neveu pour le peu d'empressement qu'il mettait à lui répondre; mais, la réponse faite, toute son âme triomphante sembla s'exhaler dans l'interjection :
— Aht
C'est cette même exclamation qu'eût poussée un alchimiste en trouvant la pierre philosophale. Ainsi dut s'écrier Christophe Colomb en apercevant la terre de l'Amérique.
Alors la rusée Marioulla, initiée par Gordenko dans quelques secrets politiques concernant Biren, sut raconter, sans toutefois compromettre en rien Wolinski, fc il
itl LÀ maison de glace.
comment ce papier était tombé dans ses mains; comment Gordenko, chef de bande ou non, — elle ignorait ce qu'il était, — l'avait suppliée, au cas de mort, de présenter ce papier à l'impératrice.
— Je l'ai bien promis, continua-t-elle; mais tout en promettant je me disais : Si Dieu nous l'enlève, je me hâterai de jeter la feuille au feu ; car en la gardant je m'exposerais à tant de déboires que j'en ferais rire le diable.
— Je commence à croire, répondit Lipmann, que tu n'as pris aucune part aux méfaits de ce brigand. J'avoue, pauvre femme, que tu me faisais de la peine, car, au bout du compte, tu as un bon cœur, et voilà pourquoi tu as la vie sauve ; et de plus, tu peux t'attendre encore à différentes grâces du duc lui-même. C'est un puissant seigneur; il n'y en a pas, comprends-le bien, de plus puissant que lui en Russie. Que dis-je? en Russie! pas même sous le soleil; il est bon, généreux ; il faut seulement le bien connaître pour l'estimer à sa juste valeur.
— Oh! oui, seigneur, répondit Marioulla, on n'entend dire que du bien de lui chez nous, et môme jusque chez les Turcs.
Un léger sourire de doute passa sur les lèvres du jeune homme; mais, s'apercevant de son imprudence, il tâcha de le déguiser par un bâillement; puis ii re-
la maison de glace. m
plaça les papiers sur la table, allongea les jambes, et rentra dans sa somnolence.
— Je vais te poser encore deux questions, dit Lipmann, et si tu y réponds avec la même célérité et la même franchise, te recevras un magnifique cadeau.
— Dites, seigneur.
— N'as-tu pas aperçu un second papier sur le Peut Russien ?
— Je n'ai rien vu.
— Ne lui esî-il rien échappé sur ce panier ?
— Rien, ssigneur, jamais.
— Ne t'a-l-il pas communiqué ses intentions secrètes ?
— Il m'a seulement dit qu'il cherchait quelqu'un sur qui il p$t venger son offense, mais il ne m'a dit ni sur qui ni de quelle façon il voulait s'y prendre pour arriver à cette vengeance.
— Maintenant, voici ma dernière question :
— Quel fut l'objet de ton entretien secret avec Arlémy-Petrovitz Wolinski, hier, en son logis?
La bohémienne pâlit visiblement ; sa respiration s'oppressa ; elle put à peine articuler les mots suivants :
— Mais, rien, seigneur. Je vous jure que... rien...
— Hum! hum! rien?... Mais tu pâlis, tu trembles!... Rien? Tu vas me dire immédiatement ce dont il s'est agi entre vous, ou bien. .
— Oh ! mon bon seigneur ! je vous avoue, puisqu'il le faut... je vous jure par mon Dieu que cela n'avait aucun rapport avec votre affaire : c'étaient des niaiseséries!...
— Mais alors, puisque c'étaient des niaiseries, pourquoi les cacher avec tant d'opiniâtreté?
— Seigneur, j'ai fait un serment.
— Holà ! le maître d'entre les épaules ' ! cria Lipmann.
A ces mots, le tortureur entra.
— Oh! puisque vous en êtes venu jusqu'à cette extrémité, faites-moi martyriser si vous le voulez, mais je ne dirai pas un mot de plus.
A cette réponse, dans laquelle s'exprimait toute la force d'âme de Marioulla, elle releva la tête d'un air hautain et demanda :
— Où faut-il aller pour subir la torture?
Le jeune homme fut tiré de sa somnolence par cette exclamation de Marioulla. Il se pencha vers son oncle et lui dit en allemand :
— Pourquoi la tourmenter, puisqu'elle vous a divulgué l'existence du papier? elle vous eût probablement découvert aussi tous les secrets du Petit Russien ou toutes les trames de Wolinski, si elle les connais-
J. Nom donné à l'exécuteur.
sait. Ne voyez-vous pas qu'il y a quelque histoire d'amour là-dessous? On aura demandé son aide. Ne vous a-l-on pas déjà dit quelques mots de cela?
Puis il ajouta en russe, s'adressant à la bohémienne et en tâchant de l'encourager de la voix et du regard :
— Quelque amourette, n'est-ce pas?
— Oui, répondit Marioulla. Mais je vous préviens que c'est mon dernier mot.
— Que ne le disais-tu depuis longtemps, ma petite colombe? fit Lipmann en adoucissant sa voix et en faisant si«gne de la main au bourreau de s'éloigner : Je comprends, maintenant; mais c'est une belle fiancée! Mais sais-tu bien qu'elle te ressemble à vous prendre l'une pour l'autre? Marioulla, dis-moi, n'as-tu pas habité la Moldavie chez un petit hospodar quelconque?
— Cessez ces plaisanteries, répondit Marioulla avec gravité.
En ce moment , elle eût voulu être abîmée dans les entrailles de la terre.
— Oui, oui, c'est une bonne affaire! continua ironiquement le vieillard; le prétendant est riche, et cela peut rapporter de beaux cadeaux à l'entremetteuse.
Les mots de prétendant et de fiancce tombèrent comme des coups de marteau sur le cœur de la pauvre mère.
— Nous ne vous gênerons pas le moins du monde dans vos arrangements de noces; mais, quant au reste, prends garde! ajouta Lipmann avec emphase, et en menaçant la bohémienne du doigt.
— Quant au reste, répondit la bohémienne avec force et après s'être remise complètement de son effroi, il mourra dans ma poitrine.
— C'est bien, je suis satisfait. A propos, encore une affaire.
— Ordonnez, seigneur.
— Le Petit Russien, l'atnian, non pas l'ataman... au reste, nomme-le comme tu voudras, — a disparu.
— Eh bien! quoi?
— Le Petit Russien , que le voyvode avait désigné pour aller aux jeux, et que Gordenko a remplacé par un autre, est à présent ici. Vois-tu, si l'on apprend qu'il a disparu pendant quelque temps et que le brigand a voulu se faire passer pour lui, tout ce-la pour insulter le pouvoir et les chefs, le voyvode passera un mauvais quart d'heure ; puis viendra l'interrogatoire, un embrouillamini du diable, dans lequel on pourra t'attirer aussi; — ne plaise à Dieu! — Alors, vois-tu, tâche da bien comprendre : mieux vaut finir tout de suite l'histoire d'un seul coup, en disant, par exemple, que pendant la route tu as connu un Petit Russien... tu comprends le reste.
— Je ne sais même pas ce qu'est ce Gordenko dont vous parlez.
— Ta ta ta! fine mouche!
— Et la femme du Petit Russien ?
— Tu n'as pas besoin de t'en occuper, car elle, le préposé et tous ceux qui ont connu en route ce damné Petit Russien qui nous a fourré dans cette mauvaise histoire, nous ont déclaré sous serment...
— Je ne demande pas mieux que de prêter serment aussi, interrompit Marioulla.
— Prends garde, car tu sais maintenant à qui tu auras affaire : cela peut te conduire tout simplement à être enterré vive.
— Faites-moi tirer les chairs avec des tenailles s'il m'échappe un seul mot. Et puis, quel profit aurais-je à dire des choses qui peuvent me nuire à moi-même; qui sait? peut-être me serez-vous utile un jour!
— Oh oui! certainement, brave femme. Mais tu es tout simplement un trésor ! Je te promets, ma chère, que tu ne resteras pas sans récompense de Lui -Même.
Et pour imiter celui qu'il nommait Lui-Même. Lipmann tendit sa main à la bohémienne en signe de çrrâce, souriant de ses grosses lèvres de telle façon que s'il y a un public en enfer, ce public applaudit certainement à ce soure archidiabolique, en admettant toutefois que les spectateurs de là-bas aient la faculté
de voir les représentations que donnent leurs confrères «ur la terre.
Ainsi se termùia cet interrogatoire. Marioulla, au jeu du châtiment auquel elle s'attendait, remporta avec elle quelques roubles argent de plus, et de plus l'assurance de la protection de l'homme le plus puissant de l'empire.
On peut se figurer la joie de Basile lorsqu'il revit Marioulla revenant à lui libre, gaie et contente.