‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · LA LANGUE · texte numérisé non relu

LA LANGUE

Mais sais -tu que ce Doir Télègae a le droit d'aller partout ? nous devons le laisser passer.

Le matin nos bohémiens quittèrent l'hôtellerie, où un logement leur avait été donné avec les autres camarades emmenés à la revue.

Le palais, l'impératrice, les voitures dorées, la belle princesse moldave, tout cela tourbillonnait encore devant les yeux delà vieille bohémienne. Son cœurbondissait d'enthousiasme; elle paraissait avoir grandi à la hauteur des toits. Elle rêvait qu'avec Mariolizza,

tout Pétersbourg, tout le peuple russe lui appartenaient, et qu'une seule de ses paroles, si elle le voulait, devenait un ukase impérial.

Mais connue il fallait peu de chose, hélas î pour que tout cet enthousiasme et tout ce bonheur t;nibassen$ en poussière 1 II lui suffisait seulement de se rappeler les paroles du valet de cour : * Ne la touche pas ; voistu comme elle ressemble à la princesse moldave ? ne dirait-on pas sa mère ou sa sœur aînée ? »

— Et tout à coup de princesse redevenir bohémienne ! se disait Marioulla en suppliant derechef son ami, son camarade et son serviteur, de venir en aide à son infortune.

A lui seul elle pouvait confier une partie de son secret.

L'âme du bohémien Basile, quand il s'agissait de quelque secret relatif à Marioulla, était pareille à un cercueil, qui, une fois fermé, ne se rouvrait plus pour personne.

Hier encore Basile avait fait tout ce qu'il avait pu, avait réuni tous les efforts de son esprit et de son imagination pour tranquilliser sa bienfaitrice : enfin elle inventa un moyen.

Il faut savoir que Basile avait été, dans sa jeunesse, matelot russe ; mais poussé par sa nature de. bohème. par cet amour de la liberté qui l'emportait chez lui

sur tous les autres sentiments, il déserta, rôda plusieurs années par tous les coins et recoins de la Russie, courut la Bessarabie, la Moldavie, fit le maquignon, acheta, vola, revendit des chevaux, trompa qui il put, et finit par tomber sous la griffe de ce même cadi qui était le tuteur de Mariolizza. Dans cette fâcheuse position, il rencontra Marioulla, qui le connaissait de longue date, et qui se trouvait alors dans les bonnes grâces du pacha.

Marioulla le sauva.

Lui devant sa liberté et son bien-être, il ne la quitta plus et vint avec elle à Saint-Pétersbourg. Il ne devait plus craindre de retourner dans la capitale. Il était trop difficile de reconnaître dans le gras et dodu vieillard le maigre coquin qui, vingt ans auparavant, avait dérouté la police russe. La statistique de toute la ville, en commençant par les palais de briques et en finissant par les étables à porcs, lui était connue comme l'intérieur de ses poches. Depuis l'époque de sa fuite d'ailleurs Pétersbourg avait peu changé, et dans le service que Basile voulait rendre à la bohémienne, il pensait surtout à la protection d'une vieille amie de cœur à lui.

C'était une paysanne du quartier des pêcheurs qui tenait de son père l'art de médicamenter au moyen de simples. Ayant appris qu'elle était en bonne santé, il résolut de conduire chez elle Marioulla.

Les bohémiens arrivèrent bientôt à la Grande-Perspective. Ce nom ambitieux était donné à la rue qui, coupée de place en place par des endroits déserts et marécageux, commençait aux prairies de la Newa et finissait au faubourg d'Aniiskoff.

A cette époque, la ville de Pierre commençait à traverser la Neva, et à passer de l'île où elle était née sur la rive gauche du fleuve , et par cette raison, la perspective de Newsky se couvrait peu à peu de maisons magnifiques; seulement, quelles étaient ces maisons magnifiques ? On peut en juger par la plus belle, qui n'était autre que celle du théâtre russe, bâtie, comme le dit une des descriptions de cette époque, pour manœuvrer des comédies, des tragédies et des opéras.

Les autres maisons, d'un extérieur plus modeste , que le gouvernement bâtissait de ses deniers sur la perspective, étaient dignes aussi de se montrer au grand jour avec leurs toits en tuiles à la hollandaise; le bazar en bois à deux étages, avec ses nombreuses petites arcades, commençait à sortir de terre au même endroit où se trouve aujourd'hui le bazar actuel. Il touchait encore à un charmant bois de bouleaux, qui lui avait cédé une portion de son terrain, et qui semblait garder l'autre pour le faubourg d'Amiskoff, qui se cachait modestement sous son ombre hospitalière. Mais la aussi la population de la capital^ augmentait de jour

en jour, et ne donnant ni trêve ni repos aux pauvres hamadryades, qu'elle chassait de buisson en buisson, élevait, au beau milieu des bouleaux qui commençaient à dépérir à vue d'oeil, un marché qui devait plus lard s'appeler du nom antipoétique de Stchukine- Dwor, marché aux poux.

Où sont maintenant les faubourgs d'Araiskoff, le magnifique théâtre et les petites et coquettes habitations qui se montraient sur la perspective, étalant leurs toits en tuiles, comme les marchandes, les jours de fête, viennent étaler sur leurs portes leurs visages peints de blanc et rouge, sous le prétexte de voir les passants, mais, en réalité, dans le but de se faire voir par eux ?

Hélas t où sont toutes les choses dont nous avons parlé?

Des lignes d'immenses pierres, classiquement tirées au cordeau, classiquement taillées, s'étendent sur l'emplacement de ce Pétersbourg disparu, comme s'étendent ces froids et grandioses monuments, élevés par l'orgueil des héritiers sur les cendres des poètes populaires les pins aimés.

Quant à moi, j'aime à me reporter vers ce Pétersbourg primitif, aïeul du Pétersbourg moderne; mais l'été seulement, lorsque le coucher du soleil jette sur lui ses fantastiques rayons ; il se dessine gracieuse-

ment avec ses châteaux, qui regardent, du haut de leur grandeur, les petites cabanes, leurs humbles voisines, lesquelles font, de leur côté, tout ce qu'elles peuvent pour se faufiler dans le grand monde des briques et du granit. Les seuls toits des maisons, par leur diversité et leur étendue, sont déjà une joie pour l'œil du poëte. Avec quelle volupté la lumière se joue dans l'herbe de ces toits, qui change de couleur à chaque saison ; comme le soleil aime ces tuiles roses qui s'élèvent les unes au-dessus des autres, comme des chapeaux superposés dont les uns ont la forme de minarets, et les autres de terrasse! Comme l'astre du jouicaresse la boule de l'aiguille de l'Amirauté, et comme elle semble nager au sommet d'une fontaine jaillissante! Comme la flamme scintille sur les croix d'or des églises et fait jaillir des gerbes de lumière du faîte des maisons, et les perrons qui ne se contentent pas de se cacher dans l'intérieur des cours et qui apparaissent fastueusement dans la rue, et les modèles de vaisseaux posés sur les portes cochères, et les moulins sur la plage de l'île de Barile, qui, en faisant tournoyer leurs ailes, semblent se réjouir à la vue du palais, et qui se regardent avec le palais Mentschikoff dans le miroir de laNewa, et tout auprès ces petites huttes en terre qui s'étendent sous le nom de colonie française, et la Newa dénuée de ponts et couverte ici de petits ba-

teaux , là de forêts de mâts, qui semblent une masse de gigantesques roseaux, et partout par la ville ces prairies et ces forêts : est-ce que tout cela ne serait pas du pittoresque et de la poésie?

Mais pendant l'hiver, et surtout pendant l'hiver de 1739 à 1740, j'eusse été bien malheureux, je l'avoue, de me trouver dans ce primitif Pétersbourg C'eût été en même temps la Hollande et la Sibérie, l'une appelée, l'autre autochtone, se trouvant tout ^tonnées de s'être rencontrées sur les bords éloignés du golfe de Finlande, et se regardant de mauvais œil, comme si Tune voulait absolument chasser l'autre. Il est clair que la Sibérie, pendant les fortes gelées, prenait le dessus et régnait même sur la fameuse perspective, par la majorité des endroits déserts, par les maisons, qui semblaient être des hôpitaux dont les habitants apparaissaient aux fenêtres comme des malades, effarés de leur agonie, par les rues, qui n'étaient rues que parce que de chaque côté s'étendait un rang de palissades, par les canaux sans parapets, par les montagnes de neige, par la rareté des habitants, par les horreurs de Biren. Certes, ce n'est pas un gracieux tableau.

C'était au milieu de ce dernier Pétersbourg que s'avançaient Marioulla et Basile, quand tout à coup, on ne sait d'où, se répand le cri du qui vive ? On eût dit que ce cri donnait le signal d la fin du monde. Ce cri

expiré, tout se tait, le pouls ne bat plus, comme si la vie était étouffée en un instant sous le talon du Dieu vengeur. Les balances, les pieds, les mains, les bouches restent dans le même état où ce cri mortel les a surpris. L'ouïe seule, rassemblant ses facultés, étouffe le reste des sentiments, l'ouïe seule fait supposer dans tous ces hommes la présence de la vie : tout écoute, tout n'est qu'oreille.

Derechef on entend le cri; il ondule, il s'élève, comme s'il montait d'un degré à l'autre. Il approche! on peut déjà distinguer ces mots : La langue ! la langue t

— Où mène la langue? répètent avec terreur cent voix.

Ces paroles sont redites dans les deux étages du bazar, dans les rues, sur les places publiques: elles se communiquent comme le souffle d'une épidémie: on abandonne marchandise-, argent: les uns ferment les boutiques et se sauvent, les autres s'enferment euxmêmes; on se pousse, on se coudoie, on fuit; on se jette sans savoir où; on se pousse dans les premières porte- que l'on trouve ouvertes; on se verrouille, on se cadenasse, on se cache dans les caves, on cherche un asiie dans les greniers ; les chevaux s'élancent ainsi que dans un combat, et semblent comprendre avec les hommes l'approche du danger. Il suffit de quelques

instants pour que la Grande-Perspective elle-même, le bazar et les parties principales de la ville soient vides comme un désert.

Seulement sur la petite place qui s'étend devant le bazar, aussi immobiles que s'ils eussent été pétrifiés, restaient deux êtres humains; en effet, ils ne comprenaient, ni ce que voulaient dire ces mots : la langue; ni pourquoi, en les entendant, chacun fuyait épouvanté, mais, par instinct, ils s'attendaient à quelque chose de terrible. Ces deux êtres humains n'étaient autres que Basile et Marioulla.

Ils se retournent.

Sur eux venaient directement, conduit par des fantassins et un homme à cheval, un être monstrueux, de loin du moins paraissait-il ainsi.

Les bohémiens alors essayèrent de fuir comme les autres : mais où? comment? c'était trop tard, le cavalier ne pouvait-il pas les atteindre en deux élans de sa monture? D'ailleurs qu'ont-ils à craindre? ils n'ont rien sur la conscience. Certes ce n'est pas à eux que l'on en veut.

En échangeant entre eux ces réflexions, et quoique le cortège s'avançât vers eux, ils ne bougeaient point.

L'être monstrueux n'était plus qu'à quelques pas, déjà même on pouvait distinguer que c'était un homme couvert de la tête aux pieds d'un sac en toile, dans le-

LA MAISON DE GLACE. iG9

quel étaient percés seulement deux trous, un pour les yeux, un pour la bouche.

Cet homme était véritablement un être effroyable, et ce n'est point pour rien que la terreur et la fuite le devançaient.

Quand du petit trou percé devant la bouche se font entendre ces mots magiques : Parole et action, ces deux mots vous mènent à l'enquête, à la torture, et vous tuent avant la mort.

C'est un des grands et terribles supplices dont nous a sauvés Catherine la Grande.

Qu'était-ce donc que cette langue ?

On nommait ainsi l'action de conduire par la ville un grand criminel vêtu du costume décrit plus haut, afin qu'il dénonçât les complices, réels ou non, du crime qu'il avait commis.

Comme Venise avait ses bouches de bronze, Pétersbourg avait ses dénonciateurs voilés. Le gouvernement voulait-il quelque vengeance personnelle, assouvir quelque haine privée, voulait-il que cette haine ou cette vengeance se voilât du masque de la justice , alors le funèbre cortège se mettait en route, s'arrangeait de façon à rencontrer la victime désignée d'avance; l'homme voilé qui était censé être le coupable, et qui n'était le coupable que quand, dans l'espérance de sa grâce, ou du moins de quelque allégement à sa

peine, il consentait à jouer ce rôle infâme, la désignait du doigt à travers le sac de toile. L'homme à cheval prononçait les mots sacramentels, et presque toujours c'en était fait de la personne désignée.

Comprenez-vous maintenant pourquoi tout le monde fuyait quand une première voix effrayée poussait ce m ; La langue, la langue !

La langue s'approcha de la bohémienne effrayée; le sac alors s'agita : on put distinguer à travers la toile une main qui s'étendait dans la direction de Marioulla.

— Est-ce cette femme? demanda l'homme à cheval.

— Oui, répondit d'une voix sourde le personnage voilé.

— Paroles et actions, dit l'homme à cheval.

A ces mots le cortège entoura la bohémienne, et le cavalier, qui n'était autre qu'un agent de police, lui donna ordre de le suivre.

Tremblante de frayeur, perdant même la faculté de réfléchir, elle voulut parler ; mais ses lèvres ne purent que balbutier des paroles inintelligibles. Cédant néanmoins à la force, elle marcha prisonnière au milieu du cortège.

— Emmenez-moi avec elle! criait Basile. Si elle a fait quelque mauvaise action, j'y suis de moitié. Je ne la quitte ni le jour ni la nuit. Sans moi, elle ne couperait pas le cou à un poulet.

— Tu n'es pas désigné par la langue, répondit l'agent de police ; nous n'avons que faire de toi.

— Vous aevez me prendre avec elle ; je me dénonce moi-même comme son complice.

Mais le pauvre Basile n'obtint pour réponse que des coups de crosse de fusil.

— Frappez-moi, martyrisez-moi, tuez-moi, exterminez-moi f continuait de crier Basile. Déchiquetez mon corps, arrachez-moi le cœur par morceaux, mais je n'abandonnerai pas mon amie.

El sans avoir égard aux menaces, il continua de suivre celle dont il était le compagnon et l'esclave.

Page 1